«Ce matin même, continua Junius, j’ai promis à sa mère de lire une composition assez importante du jeune Fritz, pour lui en signaler les fautes trop grossières. Le paquet était déjà à l’hôtel avant notre retour. J’en ai parcouru quelques lignes à peine; c’est une traduction en français d’un historien allemand, et, si je ne me trompe, le héros est un comte palatin du nom de Frédéric. Est-ce Frédéric Ier? je l’ignore; si vous voulez vous charger de vérifier le fait?

—Fi! abomination! m’écriai-je, moi entrer en relation quelconque avec ce petit misérable? Jamais!

—Ainsi soit-il!» dit Junius, achevant de tremper l’extrémité de ses doigts dans son rince-bouche.

Et il sortit en se frisant la moustache.

Jean me regardait avec stupéfaction. Je lui dis d’allumer les flambeaux, et que je le laissais libre de son temps pour le reste de la soirée.

«Monsieur attend quelqu’un? me dit-il d’un air navré.

—Qui veux-tu que j’attende? Je ne connais personne dans ce pays.»

Il hocha la tête d’un air de doute. Sa confiance en moi était bien altérée depuis qu’il me savait si profondément vicieux.

Lorsqu’enfin il se décida à me laisser seul, je l’entendis qui murmurait le long des escaliers: «Battre un enfant! mon maître!... ah!»

Lui parti, j’allume les flambeaux, ce que, dans son trouble, Jean avait négligé de faire; je songe à prendre note de tout ce que Wolfsbrunnen, Molkenkur et le château m’avaient offert de curieux à enregistrer; je m’assieds à ma table, je trempe ma plume dans l’encre; mais au bord des eaux de Wolfsbrunnen, sur la plate-forme de Molkenkur, au milieu des ruines d’Heidelberg, je ne vois plus rien qu’un affreux petit diable qui court ou sautille sur une jambe en poussant des cris lamentables. Ma pensée se fixe obstinément sur lui; je me demande ce que peut être l’œuvre de cet écolier furibond; je regrette de ne point avoir accepté l’offre de Junius. Il n’est plus temps, après un refus aussi formel. D’ailleurs, cette traduction prétendue est restée dans la chambre de Junius; y pénétrer en son absence et sans son autorisation constituerait sinon un fait d’indélicatesse, du moins un manque de savoir-vivre.