—Ah! la bonne farce! encore un conte, monsieur, encore un conte! Lorsque Wolfgang étudiait le droit à Strasbourg, il fit la connaissance d’une belle Alsacienne, la fille aînée du pasteur Brion, une digne personne! chaque soir il allait la visiter au village de Sesenheim, où il la trouvait occupée à débarbouiller ses petits frères et ses petites sœurs; elle écoutait ses doléances tout en raccommodant leurs nippes, et en pensant à un autre beau garçon qu’elle allait épouser, car elle avait vingt-cinq ans, monsieur, et Wolfgang seize ou dix-sept au plus. Le beau galant pour une fille majeure! Il ne faillit pas moins la compromettre et troubler son ménage. De retour à Francfort, de ses désespoirs amoureux, il fit un livre; le livre fait, et sa passion étalée sur les pages, comme de la confiture sur des tartines de pain, l’Alsacienne ne figura plus que parmi ses œuvres, en un joli volume relié et doré sur tranche; son amour, c’est comme s’il l’avait inhumé de ses propres mains, après embaumement. Ah! la bonne farce! la bonne farce!»
Et Méphistophélès, pivotant sur sa béquille avec une gambade, fit entendre un petit rire chevrotant. Je tournai les yeux de son côté; il avait disparu.
D’où était sorti ce béquillard, à qui il ne manquait que des cornes pour avoir l’air d’un vrai diable, car du diable il avait l’esprit et la malice? J’appris d’un voisin que, d’origine française, il se nommait Brion, et n’était rien moins que le petit-neveu de la Charlotte de Werther. Je compris alors sa rancune contre MM. Gœthe, père et fils, en sa qualité de neveu et de quasi maréchal ferrant.
Je me présentai à la maison du poëte. La personne qui vint m’en ouvrir la porte, après une profonde révérence, m’invita à repasser dans deux heures, absolument comme à la poste restante. Partout j’étais en avance.
Gagnant une allée d’arbres, qui de la place du Marché s’étend jusqu’au théâtre, et au milieu de laquelle s’élève la statue de Gœthe, je me sentis enlever de terre par Faust Wolfgang et par Méphistophélès Brion. Je songeai à toutes ces touchantes Marguerite qui avaient aimé cet homme, comme son Faust, moins tourmenté d’amour que du désir de connaître. Je me rappelai les intéressantes conversations que j’avais eues à Paris dans ma petite maison de la rue Vendôme avec M. Henri Blaze et mon aimable et savant ami Sébastien Albin, l’un et l’autre si bien renseignés sur toutes les gloires de l’Allemagne. Gœthe n’était ni cruel ni insensible, mais il était le fanatique de l’art; à l’art il immolait tout. Ses sentiments, ses passions se transformaient en études philosophiques et littéraires. Il avait besoin d’aimer, mais son amour n’était que l’humble pourvoyeur de son génie; il aimait pour s’écouter souffrir et pour voir souffrir en face de lui; pour analyser dans une âme double ces tumultes, ces transitions subites de l’espérance au découragement, de la joie au désespoir. Semblable au sacrificateur antique, c’est dans le flanc de sa victime qu’il cherchait la vérité que le ciel lui dérobait.
J’en appelle à vous, ombres charmantes de Lili et de Bettina. Lili, jeune fille rieuse, jolie, adorable, appartenait à une des familles les plus millionnaires de Francfort. Elle et Wolfgang se virent, s’aimèrent, et celui-ci se laissa transporter par elle dans les plus hautes régions de l’extase amoureuse. Ses vers coulaient d’eux-mêmes pour Lili; elle lui donnait à la fois le sujet et l’inspiration. Le mot mariage fut prononcé; les millions résistèrent d’abord; puis, ils cédèrent. Ce fut alors la poésie qui recula. Le poëte craignit que les devoirs de la famille ne prissent une trop grande part de ses heures de travail, que son génie ne se délayât dans les joies vulgaires de la paternité et du bonheur domestique. Fidèle à l’art, à l’art seul, il se roidit contre ce bonheur que tout lui promettait, brisa le cœur de Lili, le sien propre, et redevint calme, froid, impassible, comme sa statue de bronze, qui se dressait là, sous mes yeux, une couronne de laurier à la main.
Ah! vraiment, monsieur de Gœthe, c’était payer la gloire plus qu’elle ne vaut!
Quant à Bettina Brentano, cette autre Francfortoise, encore enfant, éblouie par la réputation rayonnante du grand homme, elle prit pour de l’amour un mélange confus de sentiments exaltés éveillés pour lui dans son cœur. Elle avait seize ans, il en avait soixante, et il la laissa faire, et il réchauffa son âme de glace à ce joyeux soleil de printemps, toujours en vue de l’art et dans l’intérêt de ses études expérimentales sur le cœur humain.
Assis sur un banc de la place de Gœthe, dans l’allée de Gœthe, devant la statue de Gœthe, comme je me livrais à ces divagations rétrospectives dont je n’avais pu calculer la durée, l’horloge sonna. Avec terreur je comptai neuf coups, puis dix, puis douze, puis quatorze, puis seize!... j’aurais pu me croire dans une ville d’Italie.
On ne s’apitoie généralement pas assez sur le sort des voyageurs qui ont eu leur montre écrasée sous la roue d’une locomotive. Depuis ce fatal accident, il semblait que quelque chose en moi se fût détraqué; je manquais de prévoyance et de résolution; je n’étais plus apte à me rendre compte de mes instants. Dans mon ignorance de l’heure des repas, j’avais des appétits déréglés. Faute d’une montre, à Heidelberg, je me levais trop tard; faute d’une montre, aujourd’hui même, à Francfort, je m’étais levé trop tôt. J’avais déjà parcouru toute la ville, et il était huit heures du matin. Évidemment, les seize coups sonnés, deux horloges s’étaient cotisées pour me les fournir.