J’étais fort gai ce soir-là, et en veine de paradoxe. Je pris à partie les Paul et les Ernest, soutenant qu’avec une armée recrutée parmi les premiers dans nos quatre-vingt-six départements, on pourrait mener à bien une guerre contre une puissance de second ordre; si les Ernest se joignaient aux Paul, la Russie elle-même tremblerait.

Au milieu de ces folies, j’interpellai notre amphitryon, lui demandant s’il ne portait pas un autre nom que ce nom œcuménique d’Ernest:

«Je me nomme aussi Athanase, me répondit-il.

—Bravo! Athanase, voilà une appellation qui désigne non plus un peuple, mais un homme! Ce sera là désormais votre seul vocable! Vous n’êtes plus qu’un Athanase à mes yeux! Jurons tous de souhaiter la fête de notre ami à la Saint-Athanase prochaine!... A la santé d’Athanase!»

On avait ri, on avait trinqué, on avait juré, et, le lendemain, je ne me souvenais guère plus si Forestier se prénommait Ernest Athanase, ou Ernest Chrysostome.

Un peu confus à ce souvenir que me rappelait mon ingénieur:

«J’avais complétement oublié mon engagement, lui dis-je. D’ailleurs, Ernest ou Athanase, vous me le rappelez vous-même, habite présentement Épernay, c’est-à-dire à trente ou trente-six lieues d’ici.

—Dites à trois heures, me répondit-il; on ne compte plus par lieues depuis la création des chemins de fer. Mais n’est-ce point pour satisfaire à votre promesse, mieux encore, à votre provocation, que, la Saint-Athanase venue, vous voici à la station de Noisy-le-Sec? Si vous n’allez à Épernay, où donc allez-vous?

— Je vais à Marly-le-Roi.

—Ah! bah! Ce n’est pas du tout le chemin; vous serez plus vite à Épernay.