Un homme farouche, au poil roux, au regard sinistre, un coutelas sur la hanche, se charge de la conduire devant le juge.

«Il n’y a plus de justice sur la terre! se dit la pauvre fille à mi-chemin; le juge lui-même refusera de me condamner.» Et, se tournant vers son guide: «Consentez-vous, lui dit-elle d’une voix suppliante, que je monte sur ce rocher pour contempler une fois encore les campagnes d’Oberwesel et de Bacharach?

—Faites selon votre vouloir, noble demoiselle,» lui répond l’homme farouche, en courbant la tête et tremblant de tous ses membres.

Lore escalada le promontoire de granit, s’arrêta sur sa cime, suivant de l’œil une barque où se tenaient deux fiancés; puis, au lieu de rejoindre son guide sur la route, elle redescendit la roche du côté du fleuve en faisant entendre un chant plein de douceur; elle se courba ensuite vers l’abîme, articula un nom qui s’évanouit dans l’air, et le Rhin s’ouvrit de lui-même pour la recevoir.

Ce rocher d’où elle s’élança se nomme aujourd’hui Lorelei.


A partir d’Oberwesel, les grands spectacles du Rhin se succèdent les uns aux autres, plus pressés, plus merveilleux. J’étouffais dans mon admiration; mais admirer seul est souffrance. Je cherchais autour de moi quelqu’un à qui je pusse faire part de mes impressions de voyage; autour de moi, en toilette ébouriffante, assises sur leurs pliants, se tenaient des dames anglaises, occupées à combattre l’excessive chaleur en absorbant à petits coups des sorbets au citron ou des vins généreux; je n’avais rien à faire de ce côté. Les hommes, le nez enfoncé dans leur Joanne ou dans leur Traveller on the Rhine, à demi somnolents, occupés à chercher la description dans le texte, négligeaient de lever les yeux vers l’objet décrit; les uns se croyaient encore à Bacharach, les autres déjà à Coblentz, et tous maugréaient contre l’inexactitude des itinéraires. Ah! si seulement mon vieux Jean eût été près de moi!... Cependant j’avais payé deux premières places au gaillard d’arrière, de Mayence à Bonn; il pouvait faire la traversée en excellente compagnie et à l’ombre, sous une tente de coutil; mais on connaît la modestie de mon brave serviteur; il n’avait pas manqué de se réfugier aux secondes.

Résolu de l’y rejoindre et de le forcer à user de ses droits dans toute leur plénitude, je passe d’une extrémité à l’autre du paquebot; je trouve Jean endormi, en plein soleil, sur la banquette du gaillard d’avant; je l’éveille. Certes, il jouissait alors de son bon sens ordinaire, car il me fit cette observation sagace que, bien sûr, ce n’était pas là le chemin qu’il avait pris en venant dans ce pays de Charabias avec M. Antoine Minorel. Je lui dis de se lever, de me suivre. Il se lève.


Au même instant, avec des cris et des rires, un essaim de femmes, toutes jeunes, toutes blondes, sorties de la cabine, envahissent le pont, au nombre d’une vingtaine. Je m’interrogeais sur la cause de cette invasion subite de jupes et de bonnets, quand, à mon profond ébahissement, cet Anglais galant que j’avais rencontré à Carlsruhe, et retrouvé à Gernsbach, mon Anglais phénoménal, paraît au milieu d’elles, le sourire aux lèvres, glorieux, triomphant, semblable au divin Apollon au milieu d’un chœur de nymphes rustiques.