Or, jusque-là, mes relations avec Junius n’avaient jamais été des plus intimes. Je l’avais rencontré deux fois chez son cousin Antoine, mon ami; à chacune de nos rencontres, une discussion assez vive s’était élevée entre nous sur des questions philosophiques ou littéraires; une autre fois, j’avais été d’une partie de whist avec lui et contre lui; les atouts s’étaient rangés de mon côté, et je l’avais fait chelème. A vrai dire, je ne devais donc le classer que dans la catégorie des simples connaissances.

Le calme parfait qu’il opposa à mes démonstrations, la froideur, empreinte d’étonnement, avec laquelle il répondit à ma chaleureuse accolade, me le rappela aussitôt. Je venais de presser un glaçon sur mon cœur, un glaçon en cravate blanche. Sous ce réactif réfrigérant, mon cœur et mon imagination, un instant surexcités, reprirent leur niveau; mais alors je me trouvai complétement ridicule. Pourquoi m’étais-je ainsi laissé emporter? C’est que, à Carlsruhe comme à Châlon-sur-Saône, l’ennui commençait à me talonner, c’est que j’avais besoin de voir un visage de Paris, c’est aussi que j’attendais de Junius Minorel, avec le passe-port qui devait me rouvrir les portes de la patrie, l’argent nécessaire pour reprendre ma route. Quand je songeai que sous mon explosion de sentimentalité se cachait une question d’argent, d’argent à emprunter, j’eus honte de moi-même.

«Comptez-vous bientôt quitter la résidence, monsieur? me demanda Junius avec une espèce de roideur que ces messieurs de la diplomatie revêtent à défaut de costume officiel.

—Aujourd’hui même, dès le prochain départ du chemin de fer, si cela est possible, lui répondis-je.

—Permettez, monsieur; un passe-port vous est d’abord indispensable, et le vôtre ne sera guère prêt avant le train d’une heure vingt minutes.»

Il prit son agenda de poche, et, après m’avoir demandé mes nom et prénoms, mon âge, ma profession, comme si je lui étais complétement inconnu: «Notre ministre plénipotentiaire, me dit-il, n’est pas visible avant midi; venez donc à midi et demi donner votre signature.»

Il m’envoya, de la tête et de la main, un salut protecteur et partit.

Et voilà l’homme dans les bras duquel je venais de me jeter si bêtement! un homme qui me disait monsieur! à moi, le meilleur ami de son plus proche parent! Et c’est à lui que je m’adresserais pour un emprunt? Jamais!

Sans cette somme, nécessaire, indispensable, cependant, à quoi me servira mon passe-port? Je m’habillai et courus en toute hâte à Carlsruhe, résolu de mettre ma montre Poitevin en gage. Elle valait mille francs; on me prêterait bien trois cents francs dessus; c’était plus qu’il ne me fallait.

Pendant une heure je parcourus la ville, cherchant un bureau du mont-de-piété, n’osant prendre des informations, tant je me sentais humilié et mal à mon aise dans ce rôle piteux d’un propriétaire aisé allant mettre sa montre en gage. J’inspectais une à une toutes les enseignes des maisons que mes faibles connaissances dans la langue allemande ne me permettaient pas toujours de traduire avec exactitude. J’y cherchais vainement l’équivalent de notre mot: Mont-de-piété.