«Gardez votre estime et votre admiration pour une occasion meilleure,» me dit-il.

J’allais me récrier, mais je commençais à en avoir assez des discussions; je me tus; il continua:

«Ce qui prouverait contre la prospérité du grand-duché, c’est l’émigration continue qui éparpille sa population soit en France, soit dans les autres États de l’Allemagne. Savez-vous quelle est la ville où se rencontrent le plus de Badois? C’est Paris; la statistique l’a constaté. Or, l’émigration chez un peuple est toujours une preuve de malaise et de misère. Quant à la moralité des habitants de ce pays, je veux bien reconnaître que parmi eux les voleurs et les meurtriers sont rares; mais on y trouve pis que cela, et en quantité, des brouillons politiques.»

Une fois ce mot politique prononcé, j’ai toujours eu pour habitude de rester bouche close; à ma bouche déjà close je mis le double tour.

«Il y a trente mille Badois à Paris, reprit Junius; presque tous ces Badois sont tailleurs; presque tous ces tailleurs sont endiablés de démagogie; ceux-ci ont inoculé la peste à leurs compatriotes, et voilà pourquoi après notre révolution de 48, quoique jouissant depuis trente ans d’une constitution libérale et d’un gouvernement paternel, le grand-duché arbora un des premiers en Allemagne le drapeau de l’insurrection, chassa le prince alors régnant et le força d’abdiquer.

«C’est ainsi, poursuivit-il, en s’arrêtant pour prendre une pose de tribun, la tête haute, et le pouce dans l’échancrure de son gilet, c’est ainsi que les peuples, dès qu’ils ont absorbé cette dose de liberté qu’ils peuvent digérer convenablement, au milieu de la situation la plus calme, la plus prospère, las d’un régime qui leur donne tout à la fois force et repos, s’affolent tout à coup, et rêvant bombances et orgies démocratiques, réclament leur droit à l’indigestion!»

C’était évidemment là une phrase de portefeuille, une phrase qu’il tenait en réserve pour l’avenir, et dont il voulait étudier l’effet sur moi.

Je me contentai de hocher la tête, et nous allâmes déjeuner ensemble à la Restauration, où l’attendaient deux de ses amis.

A la Restauration, je rencontrai un des habitués de la maison Lebel, de Carlsruhe. Après quelques mots échangés, touchant certaines questions grammaticales, il me donna des nouvelles de Thérèse. Il paraît que depuis mon départ Thérèse chantait du matin au soir.