Notre philosophe appela de plus en plus à son aide les jouissances matérielles et positives. Dans cette société renaissante, si long-temps sevrée de joie et de fêtes, maculée encore des orgies sanglantes de la révolution, et qui, traînant après elle ses lambeaux de vertus romaines, dépassait du premier bond les fastueuses orgies de la régence, il se signala par l'exagération de ses dépenses, de ses profusions, de ses folies! Efforts stériles! Il eut des chevaux, des voitures, une table ouverte; il donna des concerts, des bals, des chasses; et le plaisir ne se montra nulle part avec lui! Il eut des amis pour l'aduler dans ses triomphes, des maîtresses pour l'aimer dans ses instans de loisir, et, quoiqu'il eût mis un bon prix à tout cela, il ne connut ni l'amitié ni l'amour.
Toutes ces parades, toutes ces parodies de vie joyeuse, ne purent dérider son cœur et le forcer à sourire une seule fois. Vainement il tenta de se laisser prendre en aveugle à toutes les amorces de la société. La sirène, à moitié hors des eaux, faisait éclater devant l'homme sa beauté de nymphe et sa voix séductrice; et le regard insensé du philosophe plongeait aussitôt malgré lui sous l'onde pour y chercher le corps écailleux et la queue bifurquée du monstre!
Charney ne pouvait plus être heureux ni par la vérité ni par l'erreur.
La vertu lui était étrangère, le vice indifférent.
Il avait sondé la vanité de la science, et le doux non-savoir lui était interdit. Les portes de cet Éden se trouvaient fermées à jamais derrière lui.
La raison lui semblait fausse; le plaisir lui semblait menteur.
Le bruit des fêtes le fatiguait; la retraite et le silence lui étaient pénibles.
En compagnie, il s'ennuyait des autres; seul, il s'ennuyait de lui-même.
Une profonde tristesse le saisit.
L'analyse philosophique, malgré tous ses efforts pour l'écarter, dominait toujours sa pensée, et se mêlant à ses regards, ternissait, rapetissait, éteignait les plaisirs et le luxe au milieu desquels il vivait. Les éloges de ses amis, les baisers de ses maîtresses, n'étaient plus pour lui que la monnaie courante avec laquelle on payait la part que l'on prenait de sa fortune, et ne témoignaient que de la nécessité de vivre à ses dépens!