Charney, à son tour, quitta donc Fénestrelle! mais il n'en partit pas seul. Pouvait-il se séparer de sa première, de sa constante amie? Après l'avoir fait transplanter dans une large caisse, bien garnie de bonne terre, il emporte, triomphant, avec lui, sa Picciola! Picciola, à qui il doit la raison; Picciola, qui lui a sauvé la vie; Picciola, dans le sein de laquelle il a puisé ses croyances consolantes; Picciola, qui lui a fait connaître l'amitié et l'amour; Picciola enfin, qui vient de le rendre à la liberté!
Et comme il allait franchir le pont-levis de la forteresse, une main rude et large se tendit tout-à-coup vers lui:—Signor conte, disait Ludovic en étouffant une grosse émotion, donnez-moi votre main; maintenant nous pouvons être amis, puisque vous partez, puisque vous nous quittez, puisque nous ne nous verrons plus!... Dieu merci!
Charney lui sauta au cou:—Nous nous reverrons encore, mon cher Ludovic! Ludovic, mon ami! Et après l'avoir embrassé, lui avoir pressé la main vingt fois, il sortit de la citadelle.
Il avait traversé l'esplanade, laissé derrière lui la montagne sur laquelle est située la forteresse, franchi le pont jeté sur le Clusone, et tournait déjà le chemin de Suze, qu'une voix s'élevait encore, criant du haut des remparts:
—Adieu, signor conte! adieu, Picciola!
Six mois après, un riche équipage s'arrêta devant la prison d'état de Fénestrelle. Un voyageur en descendit et demanda Ludovic Ritti. C'était l'ancien captif, qui venait faire une visite à son ami le geôlier. Une jeune dame s'appuyait tendrement des deux bras sur le bras du voyageur. Cette jeune dame c'était Teresa Girhardi, comtesse de Charney. Ensemble, ils visitèrent le préau, et la chambre naguère habitée par l'ennui, l'incrédulité, la désillusion! De toutes les sentences désespérées qui avaient sillonné les blanches parois, une seule restait:
—Science, esprit, beauté, jeunesse, fortune, tout, ici-bas, est impuissant à donner le bonheur.
Teresa ajouta:—Sans l'amour!
Un baiser que Charney déposa sur son front confirma ce qu'elle venait d'écrire.
Le comte était venu prier Ludovic d'être parrain de son premier enfant, comme il l'avait été de Picciola; et des signes ostensibles chez la comtesse annonçaient assez que Ludovic devait se tenir prêt vers la fin de l'année.