Autour de sa plante, entre les pavés de sa cour, enfonçant de solides branchages d'inégale grandeur, il les assure encore à leur base au moyen d'un ciment composé de terre recueillie péniblement çà et là dans les intervalles du pavage; de plâtre et de salpêtre, dont il fait des emprunts furtifs aux parois humides des anciens fossés de la citadelle; et lorsque les principales pièces de charpente sont ainsi disposées, il y entrelace, dans certaines parties, de légers rameaux, formant une espèce de claie, qui doit au besoin garantir la povera du choc d'un corps étranger ou de l'approche du chien; et ce qui le rassure tout-à-fait durant ces travaux, c'est que Ludovic les voyant commencer, a d'abord paru incertain s'il en permettrait la continuation. Il branlait la tête, et faisait entendre un petit grognement sourd, de mauvais augure. Mais aujourd'hui il en a pris son parti; et parfois même, fumant doucement sa pipe à l'extrémité du préau, l'épaule appuyée contre la porte d'entrée, une jambe en travers, il contemple en souriant le travailleur encore inexpérimenté; puis il interrompt son plaisir de fumeur pour lui donner quelque bon conseil, que celui-ci ne sait pas toujours mettre à profit.
Néanmoins l'ouvrage avance. Afin de le compléter, Charney appauvrit, en faveur de sa plante, sa mince couchette de prisonnier. C'est un nouveau sacrifice qu'il s'impose pour elle. Il emprunte à la paillasse de son lit de quoi fabriquer de légères nattes, et les dispose, selon la circonstance, autour de son échafaudage, soit que les rafales des Alpes menacent de s'engouffrer de ce côté, soit que le soleil, à son midi, lance trop directement sur le faible végétal ses rayons répercutés encore par les fragmens de grès et par les murailles.
Un soir, le vent souffla avec force. Charney, déjà sous les verroux, vit de sa fenêtre la cour jonchée de brins de paille et de petits rameaux. Les paillassons et les intervalles de la claie n'avaient pas été doués par lui d'une force suffisante de résistance. Il se promit de remédier au mal le lendemain; mais le lendemain, quand il descendit à l'heure voulue, tout était déjà réparé. Une main plus habile que la sienne avait solidement réorganisé l'entrelas des branchages et des nattes, et il sut bien qui en remercier dans son cœur.
Ainsi grâce à lui, grâce à eux, la plante s'environnait contre les périls de remparts et de toitures; et lui, lui Charney, s'attachant à elle de plus en plus par les soins qu'il en prend, il la voit avec ravissement grandir, se développer, et lui prodiguer sans cesse de nouvelles merveilles à admirer.
Le temps semblait la consolider; l'herbe devenait bois; l'écorce ligneuse entourant sa tige, d'abord si fragile, lui donnait de jour en jour une garantie de durée, et son heureux possesseur se sentait saisi d'un désir curieux et impatient de la voir fleurir.
Il désirait donc enfin quelque chose, cet homme à la fibre usée, au cerveau de glace; cet homme si fier de son intelligence, et qui vient de tomber du haut de sa science orgueilleuse pour abîmer sa vaste pensée dans la contemplation d'un brin d'herbe!
Cependant ne vous hâtez pas trop de l'accuser de faiblesse puérile et de démence. Le célèbre quaker Jean Bertram, après avoir passé de longues heures à examiner la structure d'une violette, ne voulut plus appliquer les facultés de son esprit qu'à l'étude des merveilles végétales de la nature, et prit bientôt place parmi les maîtres de la science. Si un philosophe du Malabar devint fou en cherchant à s'expliquer les phénomènes de la sensitive, le comte de Charney trouvera peut-être dans sa plante la vraie sagesse. N'y a-t-il pas déjà découvert l'arcane qui a le pouvoir de dissiper son ennui et d'élargir sa prison?
—Oh! la fleur! la fleur! se disait-il; cette fleur dont la beauté ne frappera que mes regards, dont les parfums seront pour moi seul, quelles formes affectera-t-elle? quelles nuances coloreront ses pétales? Sans doute, elle doit m'offrir de nouveaux problèmes à résoudre et jeter un dernier défi à ma raison. Eh bien! qu'elle vienne! que mon frêle adversaire se montre armé enfin de toutes pièces; je ne renonce point encore à la lutte. Peut-être alors seulement pourrai-je saisir dans son ensemble ce secret que sa formation incomplète m'a permis à peine d'entrevoir jusqu'à présent. Mais fleuriras-tu? te montreras-tu un jour devant moi dans tout ton éclat de beauté et de parure, Picciola?
Picciola! c'est le nom qu'il lui a donné lorsque, dans le besoin d'entendre une voix humaine retentir à son oreille au milieu de ses travaux, il converse hautement avec sa compagne de captivité, en l'entourant de ses soins. Povera picciola! telle a été l'exclamation de Ludovic s'apitoyant sur la pauvre petite, qui avait failli mourir faute d'être arrosée. Charney s'en était souvenu.
—Picciola! Picciola! dois-tu fleurir bientôt? répétait-il en écartant avec précaution les feuilles garnissant l'extrémité ou les aisselles des rameaux de sa plante, afin de voir si la fleur s'annonçait; et ce nom de Picciola lui était doux à prononcer, car il lui rappelait à la fois les deux êtres qui peuplaient son univers: sa plante et son geôlier.