—Merci, merci du microscope! lui cria Charney avant qu'il eût entièrement disparu à ses regards.

Dans ce moment, Ludovic fit crier sur ses gonds la porte basse de la petite cour. Il apportait au prisonnier sa provision de vivres de chaque jour. Il le vit pensif et rêveur, et ne voulant pas le distraire, il se contenta en passant près de lui de frapper légèrement sur les assiettes qu'il tenait, comme pour l'avertir que son dîner était prêt. Montant ensuite le tout dans la chambre, il se retira bientôt, après avoir salué silencieusement Monsieur et Madame, comme il le disait parfois; c'est-à-dire, l'homme et la plante.

—Le microscope est à moi! pensait Charney. Mais comment ai-je pu mériter la bienveillance de cet honnête étranger? Et voyant alors Ludovic traverser la cour: Celui-ci de même a gagné mon estime. Sous son écorce de geôlier bat un noble cœur; j'en suis sûr. Il est donc des hommes bons et sensibles; mais où viennent-ils se réfugier!

Et il lui sembla entendre une voix lui répondre: C'est parce que le malheur vous a appris à comprendre un bienfait, que les hommes vous paraissent moins dignes de vos mépris. Qu'ont donc fait ces deux hommes? L'un a arrosé votre plante à votre insu, l'autre vous a procuré les moyens de la mieux connaître et de l'analyser.

—Oh! se disait Charney, le cœur ne s'y trompe pas; il y a eu de leur part générosité vraie.

—Oui, reprenait la voix; mais c'est par ce que cette générosité s'est exercée envers vous, que vous leur rendez justice. Si Picciola n'était pas née, de ces deux hommes, l'un serait peut-être encore à vos yeux un vieillard imbécile, livré à des occupations dégradantes; l'autre, un être grossier, d'une avarice lâche et sordide! Dans votre monde d'autrefois, aviez-vous aimé quelque chose, monsieur le comte? non; votre cœur était livré à l'isolement comme votre pensée. Ici, c'est parce que vous aimez Picciola, que ces deux hommes vous ont aimé; c'est par elle qu'ils sont venus à vous!

Et Charney regarde tour à tour sa plante et son précieux microscope.—Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie!—Cette terrible formule, dont il n'a fallu que la moitié autrefois pour faire de lui un conspirateur forcené, se présente à peine à son esprit en ce moment.

Que lui importent à lui les triomphes du nouvel élu de la nation, et les libertés de l'Europe! Un insecte qui bourdonne menaçant autour de ses fleurs lui cause plus d'angoisses et de soucis que tous les envahissemens du nouvel empire!

XI.

Il a repris ses travaux: armé de sa loupe, désormais sa propriété, il a réitéré ses observations, il a étendu le champ de ses découvertes, et, de plus en plus, l'enthousiasme le gagne. Il faut le dire, cependant, inexpérimenté dans l'analyse, privé des notions premières et d'instrumens assez puissans, parfois à son insu, l'esprit de système et de paradoxe vient se mêler à son esprit d'examen. C'est ainsi qu'il inventa mille théories sur la circulation de la séve, sur les moyens qu'elle emploie pour monter, pour s'étendre, pour se transformer, sans se douter de son double courant; sur les colorations diverses de la plante, ainsi que sur la source des différens arômes de la tige, des feuilles et des fleurs; sur la gomme et les résines distillées par les végétaux; sur la cire et le miel qu'en retirent les abeilles. Il trouvait d'abord réponse à tout; mais les systèmes du lendemain venaient détruire ceux de la veille, et lui-même se plaisait dans son impuissance, puisqu'elle le forçait d'exercer toutes les facultés de son esprit et de son imagination, et ne lui laissait pas prévoir un terme à ces attrayantes occupations.