Tandis qu'elle multipliait devant lui les fleurs et les parfums pour ses études et ses plaisirs, sa tige aussi se développait. Resserrée à sa base entre deux pavés, étranglée sous une double pression, elle s'est d'abord entourée d'un large bourrelet; mais le frottement l'a bientôt déchirée aux angles du grès, et les sucs nourriciers de la plante se perdent par plusieurs fissures à la fois.

Le sol manque à Picciola; épuisée de force et de sève, elle va mourir, si on ne lui porte un prompt secours. Elle va mourir! Charney le voit. Un seul moyen reste de la sauver; c'est d'enlever les pavés qui pèsent sur elle: mais le peut-il? privé d'outils, ses efforts seraient impuissans. Il s'élance vers la petite porte d'entrée, il y frappe à coups redoublés, en appelant Ludovic. Celui-ci se montre enfin. Le récit, la vue du désastre, le laissent confondu; mais, malgré le sentiment d'intérêt que lui inspire sa filleule, aux prières de Charney qui le conjure d'enlever les pavés, à ses emportemens mêlés de supplications, il ne répond que par ces mots, qu'il accompagne d'un gros soupir et d'un mouvement d'épaules:

—Je n'y puis rien! rien, signor conte.

Cette fois, le prisonnier lui offre, non plus un bijou de sa précieuse cassette, mais la cassette entière, avec tout ce qu'il possède. Ludovic se redresse, serre fortement ses bras sur sa poitrine, et reprenant ses allures de geôlier, son ton moitié provençal, moitié piémontais:

Per Bacco; mordious! vous m'offririez un trésor! je suis un vieux soldat, et je connais ma consigne. Adressez-vous au commandant.

—Non! s'écrie Charney; plutôt briser moi-même ces pavés, les arracher de terre, dussé-je y laisser mes ongles!

—C'est ce que nous verrons! En tout cas, à votre aise! Et Ludovic, qui en entrant dans le préau a pris soin d'éteindre à demi sa pipe avec le pouce, et la tient à distance en s'adressant au prisonnier, la replaçant brusquement sous sa lèvre, la ranimant par une forte aspiration, se dispose tout-à-coup à s'éloigner. Charney le retient.

—Mon bon Ludovic, vous que j'ai toujours trouvé si compatissant, ne pouvez-vous donc rien pour moi?

Trondédious! dit celui-ci, cherchant à se défendre, par des jurons, de l'émotion qui le gagne; donnez-moi la paix, vous et votre herbe maudite! Pardon pour la povera; elle n'est pas cause de votre diabolique entêtement. Quoi! vous aurez donc le cœur de la laisser mourir ainsi, sans secours!

—Mais que faire?