Il ne fut pas toujours seul et abandonné à lui-même durant cette affreuse captivité de trente-quatre ans: après avoir été séparé de son ami d'Alègre, qui avait partagé les travaux inouïs et l'heureuse issue de sa première évasion, il chercha dans d'abjects animaux une autre sorte d'amitié qui l'aidât du moins à supporter le fardeau de la solitude: ces nouveaux amis étaient des rats qu'il avait apprivoisés. «Je leur ai dû,» dit-il, «la seule distraction heureuse que j'aie éprouvée dans tout le cours de ma longue infortune.» Ces rats l'incommodaient beaucoup, en venant lui disputer la paille de son lit et en le mordant même au visage; il résolut, puisqu'il était forcé de vivre avec eux, de leur inspirer de l'affection. Un jour, un gros rat étant sorti de la meurtrière, il l'appela doucement et lui jeta des miettes de pain, que ce rat vint prendre après quelque hésitation et emporta dans son trou. Le lendemain, le rat reparut et se fit moins prier pour s'emparer du pain qu'on lui offrait; le troisième jour, ce rat devint plus familier et aussi plus vorace, parce que Latude se priva d'une partie de sa ration de viande pour attirer ce commensal affamé; les jours suivans, le rat, dont la confiance augmentait à chaque repas, alla en trottinant quérir sa pitance dans la main du prisonnier. Ce n'est pas tout: l'exemple est aussi contagieux chez les rats que chez les hommes. Ce rat changea de résidence et appela dans le cachot sa femelle et sa famille, composée de cinq ou six ratons; ils se fixèrent tous auprès de Latude, qui leur donna des noms et leur apprit à cabrioler pour gagner leur pâture, suspendue en l'air à deux pieds du sol. Cette société de rats se trouvaient si bien d'être hébergés aux dépens de leur maître et seigneur, qu'ils montraient les dents aux intrus qui essayaient de s'introduire dans leurs rangs: ils multiplièrent patriarchalement jusqu'au nombre de vingt-six, gros et petits, nourris comme Latude avec le pain du roi.

Les araignées étaient sans doute d'un caractère plus sauvage et moins reconnaissant que les rats, car Latude ne put jamais réussir à en apprivoiser une seule. Il eut beau leur présenter des mouches et des insectes, il eut beau les appeler en sifflant et en jouant du flageolet (il avait fabriqué cet instrument avec un morceau de sureau qu'il trouva dans la paille de son lit), il eut beau les enlever de leur toile et les retenir de force sur sa main; ces araignées ne se laissèrent pas séduire, et il finit par conclure que celle de Pelisson n'avait existé que dans les livres et la tradition. Cependant le baron de Trenck, enfermé à la même époque dans la forteresse de Magdebourg, avait su tirer meilleur parti des araignées de sa prison: il s'était même promis de rendre un éclatant hommage au merveilleux instinct de ces insectes, et il eût fourni de puissans argumens en faveur du système de l'âme des bêtes.

Il raconte seulement dans ses Mémoires l'histoire touchante de la souris qu'il avait apprivoisée au point qu'elle jouait avec lui et venait manger dans sa bouche. «Je ne saurais tracer ici,» dit-il, «toutes les réflexions que fit naître en moi l'étonnante intelligence de ce petit animal.» Une nuit, la souris, courant, sautant, grattant, rongeant, fit tant de bruit, que le major, appelé par les sentinelles, commanda une ronde dans la prison et visita lui-même les serrures et les verroux, pour s'assurer qu'on n'exécutait pas une tentative d'évasion. Le baron de Trenck avoua que tout ce bruit provenait de sa souris, qui ne dormait pas et qui demandait la liberté pour lui. Le major confisqua la souris et la transféra dans la chambre de l'officier de garde; le lendemain, la souris, qui avait travaillé de grand courage pour percer la porte de l'endroit où elle était enfermée, attendit l'heure du dîner pour rentrer chez son maître à la suite du geôlier. Trenck fut bien surpris de la retrouver grimpant dans ses jambes et lui faisant mille caresses. Le major se saisit une seconde fois du pauvre animal, qu'il refusa de restituer au prisonnier; mais il en fit don à sa femme, et celle-ci, qui la mit en cage pour la conserver, espérait la consoler par une nourriture choisie et abondante. Deux jours après, la souris, qui ne mangeait plus, fut trouvée morte. Le chagrin l'avait tuée.

Le baron de Trenck, qui composait des vers allemands et français avec autant de goût que le roi de Prusse, ne fut pas embarrassé de les écrire, quoique le grand Frédéric eût défendu sous peine de mort de lui parler et de lui donner encre ou plume. «Pour y suppléer,» dit-il, «je me faisais une piqûre au doigt; j'en recueillais le sang, et lorsqu'il venait à se cailler, je le chauffais dans ma main; puis j'en faisais écouler la partie liquide et je jetais le reste. C'est ainsi que je parvins à me faire de bonne encre bien coulante, avec laquelle je pouvais écrire, et qui me servait en même temps de couleur quand je voulais peindre.» La plume qu'il avait inventée fut tour à tour un brin de paille, un cure-dent et un os de chapon. En outre, à l'aide d'un clou tiré du plancher, il cisela ses gobelets d'étain avec tant d'habileté et de délicatesse, que ces gobelets, couverts de dessins et de devises, étaient vendus à des prix fort élevés. C'est à un de ces gobelets qu'il dut sa délivrance, et l'impératrice Marie-Thérèse, dans les mains de qui le hasard fit tomber ce chef-d'œuvre d'art et de patience, s'interposa auprès du roi Frédéric pour obtenir la grâce d'un innocent, après plus de neuf ans de fers.

Les prisons d'état n'étaient pas plus dures en Allemagne qu'en France, où les lettres de cachet se distribuaient et même se vendaient par milliers. À la fin du règne de Louis XV, les ministres se faisaient un jeu de la liberté des citoyens les plus recommandables. La Bastille ne fut jamais mieux remplie que sous les ministères du duc de La Vrillière et du comte de Saint-Florentin. Ce dernier eut le déplorable courage de faire arrêter La Chalotais, procureur du parlement de Bretagne, accusé d'avoir insulté le roi dans des billets anonymes, et seulement coupable de s'être opposé aux envahissemens du pouvoir royal en Bretagne. La Chalotais, conduit à Saint-Malo et enfermé dans la citadelle, fut privé des moyens de se défendre et de répondre à ses calomniateurs, pendant que son procès s'instruisait avec une lenteur calculée; mais, à peine relevé d'une maladie mortelle, il rassembla ses forces pour composer trois mémoires justificatifs, qui sortirent de sa prison comme une voix du ciel. Il les avait écrits avec un cure-dent et une encre faite de suie dans de l'eau sucrée et du vinaigre, sur des papiers qui servaient à envelopper du sucre et du chocolat. «J'ai reçu le Mémoire de l'infortuné La Chalotais,» dit Voltaire, dans une de ses lettres. «Malheur à toute âme sensible qui ne sent pas le frémissement de la fièvre en le lisant! Son cure-dent grave pour l'immortalité!...»

Quand Louis XVI monta sur le trône, l'aspect des prisons changea tout-à-coup, et bientôt le vertueux Malesherbes fit pénétrer les rayons de la justice et de l'humanité dans les plus profonds souterrains de la Bastille, qu'ébranlait déjà un cri unanime de malédiction. Sous le ministère de Malesherbes, Mirabeau, qui avait fait son apprentissage de prisonnier dans la citadelle de l'île de Rhé, au château d'If et au fort de Joux, entra au donjon de Vincennes pour une détention de quarante-deux mois. Mirabeau consacra, pour ainsi dire, le temps de cette détention à sa maîtresse, madame de Monier, enfermée aussi dans un couvent: il correspondait librement avec Sophie, par l'entremise du lieutenant de police Lenoir, qui avait consenti à faire passer les lettres des deux amans, pourvu qu'elles retournassent en dépôt à son secrétariat. Ce piquant échange de lettres d'amour ne suffisait pas à l'inquiète et dévorante activité de Mirabeau, qui noircissait une immense quantité de papier qu'on lui fournissait à discrétion, ainsi que des livres: il traduisait Tibulle et les Baisers de Jean second; il écrivait des romans et des poésies érotiques; il improvisait son éloquent plaidoyer contre les lettres de cachet et les prisons d'état. Ces occupations littéraires n'étaient au fond que des alimens destinés à éteindre les appétits immodérés d'un tempérament de feu: au milieu de ses lectures et de ses commentaires de la Bible, c'était toujours Sophie qu'il couvrait de baisers en approchant de ses lèvres les tresses de cheveux qu'elle lui envoyait: c'était Sophie enfin qui jour et nuit remplissait sa prison.

Elles n'étaient plus, ces horribles prisons de Constantin de Renneville et de Latude, quoique la Bastille fût encore debout. Lorsqu'elle tomba sous les coups des haines populaires amassées depuis quatre siècles, on n'eut pas le loisir d'écouter les lugubres révélations qui sortaient de ces ruines, et le public, qui avait fait une sorte d'ovation à Latude, prêta l'oreille à peine au récit de trente-neuf ans de captivité que voulut lui raconter Le Prevot de Beaumont. La révolution, qui commençait, préparait des prisons moins effrayantes et plus tyranniques, des captivités moins longues et plus atroces. Louis XVI, prisonnier au Temple, en sortit bientôt pour marcher à la guillotine; Madame Élisabeth tricotait en attendant son arrêt de mort, et le jeune dauphin, portant déjà des germes de mort dans son sein, tandis que l'infâme Simon tuait chez lui le moral, le fils de Louis XVI détachait les carreaux de sa chambre pour en faire des petits palets!

Les prisons révolutionnaires avaient une physionomie toute particulière: on y était presque libre, si ce n'est qu'on n'avait guère de délivrance à espérer que de l'échafaud. Cette réunion de personnes distinguées par leur naissance, leur éducation, et leur rang social, conservait fidèlement sous les verroux toutes les traditions de la haute société élégante et spirituelle qui devait disparaître avec ses derniers représentans. Les femmes faisaient de la toilette; les hommes devenaient amoureux et rivaux. Il y avait des poètes qui rimaient, des peintres qui peignaient, des musiciens qui chantaient, des militaires qui combinaient des plans de campagne. Ô la douce vie qu'on eût menée au Luxembourg, à Saint Lazare, à l'Abbaye et au Châtelet, si le tribunal de sang n'avait pas réclamé chaque jour sa provision de victimes! Roucher, l'auteur du poème des Mois, quoique incarcéré à Sainte-Pélagie, continuait l'éducation de ses enfans par correspondance, poursuivait l'achèvement de ses ouvrages commencés, traduisait Virgile en vers, et classait un herbier avec les plantes que sa fille lui choisissait au jardin du Muséum. Ces fleurs, ces feuillages, apportaient comme un parfum de liberté dans sa prison. Il contemplait mélancoliquement cette espèce de tribut que la nature envoyait à son poète prisonnier, et ses pensées tombaient d'elles-mêmes dans le moule du vers.

«Ô vous, en qui la nature déploie
Le jeu brillant des plus riches couleurs,
Dans les ennuis où mon âme est en proie,
À mon secours quelle main vous envoie,
Êtres charmans, fraîches et tendres fleurs?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'aimable aspect des branchages fleuris
Vient éclairer ma noire solitude:
Ma fille a su dans sa sollicitude
M'environner de ces rameaux chéris.
Sa piété naïve, ingénieuse,
A trouvé l'art de corriger mon sort;
Ces beaux asters à tête radieuse
Et cette indule à taille ambitieuse
Vont sous mes doigts triompher de la mort.
Oh! quand ces fleurs orneront le parterre
Que la science ouvre aux plants desséchés,
Oh! puisse alors ma fille solitaire
Sur ces rameaux bienfaiteurs de son père
Tenir parfois ses regards attachés!
Puis, les baignant de ses pieuses larmes,
Leur dire: 'Vous, qu'en ma jeune saison
J'osai cueillir dans nos grands jours d'alarmes,
Je vous salue, ô fleurs, de qui les charmes
Ont de mon père adouci la prison!'»

Ces touchantes allocutions de Roucher aux fleurs cueillies par sa fille furent interrompues par l'arrivée de la charrette qui le conduisit à l'échafaud avec André Chénier et le baron de Trenck.