—Eh! qu'importe! mieux vaut un simple sequin de Venise qu'une double parpaïole de Gènes!
Cependant l'idée des quatre pièces, l'appât d'un gain si facile, ne tarda pas d'agir sur la femme comme sur le mari; et après quelque résistance d'un côté, force supplications et prières de l'autre, les mules revinrent à la voiture. Teresa, enveloppée dans sa mante, à cause du froid de la nuit, s'arrangea tant bien que mal sur la banquette, entre les deux époux, et l'on se remit en route. Onze heures sonnaient alors à toutes les horloges de Turin.
Dans son impatience d'arriver au but de son voyage, et de pouvoir bientôt transmettre une bonne nouvelle à Fénestrelle, Teresa eût voulu se sentir emportée dans un char impétueux, par des chevaux rapides comme le vent, et la voiture marchande pesait lourdement sur le sol; les mules foraines cheminaient pas à pas, lentement, levant un pied après l'autre, et la régularité de leur sonnerie semblait donner encore à leur allure un caractère plus marqué de nonchalance.
La voyageuse se contraignit d'abord, espérant que la marche réveillerait avant peu les pauvres bêtes, ou que le fouet de leur conducteur saurait bien hâter leur course. Mais, voyant celui-ci rester inactif du geste, et se contenter seulement d'un petit claquement de langue pour exciter son attelage, elle prit sur elle de lui témoigner combien il lui importait d'arriver promptement à Asti, afin de toucher à la porte d'Alexandrie dans la matinée.
—Ma belle enfant, lui répondit son nouveau guide, il ne me plaît pas plus qu'à vous de passer la nuit à compter les étoiles, mais il faut que le marchand veille à sa marchandise. C'est de la faïence et de la porcelaine que je vais débiter à Revigano, et si mes mules s'emportent, elles pourront fort bien ne faire que des tessons de toute ma pacotille.
—Quoi! monsieur, vous êtes faïencier! s'écria Teresa, la figure terrifiée.
—Faïencier-porcelainier, répliqua le marchand.
—Ah! mon Dieu! dit en gémissant la voyageuse. Mais du moins, il vous est sans doute facile d'aller un peu plus vite?
—Voulez-vous ma ruine?
—C'est que j'ai tant besoin d'arriver!