Au milieu de toutes ses richesses, elle a encore sa fleur chérie, sa fleur d'adoption, son beau jasmin de la Martinique, dont la graine, recueillie par elle, semée par elle, cultivée par elle, lui rappelle son pays, son enfance, ses parures de jeune fille, le toit paternel, et ses premières amours avec un premier époux!

Oh! qu'elle a bien compris les terreurs du malheureux pour sa plante! Qu'il doit l'aimer! il n'en a qu'une! Et comment ne s'attendrirait-elle pas sur le sort du pauvre prisonnier? La veuve de Beauharnais n'eut pas toujours son logis dans un palais consulaire ou impérial. Elle n'a point oublié ses jours de captivité. Puis, ce Charney, Joséphine l'a connu si calme, si fier, si insouciant au milieu des plaisirs du monde, si railleur vis-à-vis des plus douces affections humaines!—Quel changement s'est donc fait en lui? Qui donc a pu détendre cet esprit superbe? Tu refusais de te courber même devant Dieu, et te voilà maintenant à genoux, criant grâce pour ta plante! Oh! elle te sera conservée!

Dans cette disposition d'esprit, les dernières manœuvres des troupes, tout ce vain simulacre de bataille, ne lui causent plus qu'impatience et dépit; car elle craint de voir se perdre un de ces instans si nécessaires peut-être à l'existence de la fleur du captif.

Aussi, quand Napoléon, entouré de ses généraux, vint la rejoindre, dans l'attente sans doute de ses félicitations et encore ému de cette fatigue de soldat qui lui plaisait tant:

—Sire, un ordre pour le commandant de Fénestrelle! Un exprès sur-le-champ! s'est-elle écriée, l'œil animé, la voix haute, comme s'il se fût agi d'une nouvelle victoire, et que c'eût été son tour de déployer toute l'activité du commandement. Et elle montrait le mouchoir, le tenait tendu, à deux mains, pour qu'il pût lire sur-le-champ.

Napoléon, après l'avoir regardée des pieds à la tête, d'un air étonné et mécontent, lui tourna le dos et passa. On eût dit qu'il achevait sa revue par elle et venait simplement de l'inspecter la dernière.

Par habitude, il se mit alors à visiter ce champ de bataille que le sang n'avait pas rougi, et où ne gisait, couché sur la terre, que la moisson naissante.

Les blés, les riz, étaient broyés, hachés. Dans quelques endroits, le terrain défoncé, déchiré par de profondes ornières, témoignait des évolutions de l'artillerie; on voyait çà et là disséminés des gants de dragons, des plumets, des épaulettes; puis, quelques fantassins écloppés, quelques chevaux fourbus qui rejoignaient. C'était tout.

Cependant l'affaire avait failli devenir grave dans un certain moment. Les soldats occupant le village de Marengo en qualité d'Autrichiens, hésitant à jouer le rôle de vaincus, prolongèrent leur résistance au-delà du temps indiqué par le programme. Il en résulta une vive irritation entre eux et leurs adversaires. Les deux régimens étaient d'armes différentes et avaient eu des rivalités de garnison. On s'insulta, on se provoqua de part et d'autre; les baïonnettes se croisèrent.

Une collision terrible allait avoir lieu; il fallut tous les efforts des généraux pour empêcher que la petite guerre ne devînt une guerre réelle. Enfin, non sans peine, ils consentirent à fraterniser en échangeant les gourdes; mais les gourdes étaient vides; pour les remplir, on visita de force les caveaux du village; des excès eurent lieu, mais au cri de Vive l'empereur! on mit le tout sur le compte de l'enthousiasme. Après vingt pourparlers et vingt rasades, les Autrichiens se décidèrent à battre en retraite en chancelant, et les Français vainqueurs firent leur entrée dans Marengo en dansant la farandole, chantant la Marseillaise, et mêlant parfois à leurs cris d'ordonnance leur ancien cri de Vive la république! On mit le tout sur le compte de l'ivresse.