—S'il ne s'agissait que de vous encore, poursuivit Ludovic; c'est votre affaire, à la bonne heure! mais ce pauvre homme, vous l'aurez privé de sa fille... il ne la verra plus, et c'est à vous qu'il le doit.

—Sa fille! comment?... s'écria le comte, ouvrant des yeux terrifiés.

—Oui, c'est ça, comment!—continua l'autre en posant à terre son panier de provisions, se croisant les bras et prenant l'attitude d'un homme qui s'apprête à gourmander vertement:—On fouette les chevaux, et on ne veut pas que la voiture roule; on lance le stylet, et on s'étonne de la blessure! Trondédious! o che frascheria! Vous avez voulu écrire à l'empereur; vous avez écrit; c'est bien. C'est contre l'ordre du commandant; il vous punira comme il l'entendra; rien de plus juste. Mais il vous fallait un messager pour porter votre lettre, puisque vous ne pouviez la porter vous-même. Ce messager, ce fut la Giovanna.

—Quoi! cette jeune fille... c'est elle!...

—Faites l'étonné. Pensiez-vous donc que votre correspondance avec l'empereur allait avoir lieu par le télégraphe? On l'emploi à autre chose. Tant il y a que le commandant a tout découvert... Je ne sais comment... Par le guide sans doute; car la Giovanna ne pouvait courir seule à travers les routes. Maintenant la porte de la citadelle lui est fermée. Elle et son père vivront séparés. À qui la faute?

Charney se couvrit la figure de ses deux mains.

—Malheureux vieillard! dit-il; sa seule consolation Et sait-il?...

—Il sait tout depuis hier. Jugez s'il doit vous aimer. Mais votre dîner refroidit.

Et Ludovic releva le panier, qu'il transporta aussitôt dans le logis du prisonnier.

Le comte tomba accablé sur son banc. Il eut un instant la pensée d'en finir d'un coup avec Picciola et de la briser lui-même. Mais le courage lui faillit bientôt. Puis une lueur d'espoir brillait encore confusément devant lui. Cette pauvre jeune fille, qui s'est généreusement dévouée à sa cause, et à qui on fait si cruellement expier son zèle à secourir un malheureux, elle est de retour. Peut-être a-t-elle pu s'approcher de l'empereur. Oui, c'est cela! Sans doute elle a réussi, et c'est ce qui a irrité le commandant contre elle! S'il a entre les mains l'ordre de la délivrance de Picciola, pourquoi tarde-t-il? Mais il faudra bien qu'il obéisse, si l'empereur le veut!—Oh! bénie sois tu, noble enfant! malheureuse enfant séparée de ton père!... à cause de moi! Oh! la moitié de ma vie, je la donnerais pour toi!... pour ton bonheur! Je la donnerais... seulement pour qu'on te rouvrît la porte de cette prison.