J'avoue que j'aime à jouir de ces doux instans, et que je prolonge toujours, autant qu'il est possible, le plaisir que je trouve à méditer dans la douce chaleur de mon lit.—Est-il un théâtre qui prête plus à l'imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je m'oublie quelquefois?—Lecteur modeste, ne vous effrayez point;—mais ne pourrai-je donc parler du bonheur d'un amant qui serre, pour la première fois, dans ses bras, une épouse vertueuse? plaisir ineffable, que mon mauvais destin me condamne à ne jamais goûter! N'est-ce pas dans un lit qu'une mère, ivre de joie à la naissance d'un fils, oublie ses douleurs? C'est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l'imagination et de l'espérance, viennent nous agiter.—Enfin, c'est dans ce meuble délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins de l'autre moitié. Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se pressent à la fois dans mon cerveau? Mélange étonnant de situations terribles et délicieuses!
Un lit nous voit naître et nous voit mourir; c'est le théâtre variable où le genre humain joue tour à tour des drames intéressans, des farces risibles et des tragédies épouvantables.—C'est un berceau garni de fleurs;—c'est le trône de l'Amour;—c'est un sépulcre.
[CHAPITRE VI.]
Ce chapitre n'est absolument que pour les métaphysiciens. Il va jeter le plus grand jour sur la nature de l'homme: c'est le prisme avec lequel on pourra analyser et décomposer les facultés de l'homme, en séparant la puissance animale des rayons purs de l'intelligence.
Il me serait impossible d'expliquer comment et pourquoi je me brûlai les doigts aux premiers pas que je fis en commençant mon voyage, sans expliquer, dans le plus grand détail, au lecteur, mon système de l'ame et de la bête.—Cette découverte métaphysique influe d'ailleurs tellement sur mes idées et sur mes actions, qu'il serait très-difficile de comprendre ce livre, si je n'en donnais la clef au commencement.
Je me suis aperçu, par diverses observations, que l'homme est composé d'une ame et d'une bête.—Ces deux êtres sont absolument distincts, mais tellement emboîtés l'un dans l'autre, ou l'un sur l'autre, qu'il faut que l'ame ait une certaine supériorité sur la bête pour être en état d'en faire la distinction.
Je tiens d'un vieux professeur (c'est du plus loin qu'il me souvienne) que Platon appelait la matière l'autre. C'est fort bien; mais j'aimerais mieux donner ce nom par excellence à la bête qui est jointe à notre ame. C'est réellement cette substance qui est l'autre, et qui nous lutine d'une manière si étrange. On s'aperçoit bien en gros que l'homme est double; mais c'est, dit-on, parce qu'il est composé d'une ame et d'un corps; et l'on accuse ce corps de je ne sais combien de choses, mais bien mal à propos assurément, puisqu'il est aussi incapable de sentir que de penser. C'est à la bête qu'il faut s'en prendre, à cet être sensible, parfaitement distinct de l'ame, véritable individu, qui a son existence séparée, ses goûts, ses inclinations, sa volonté, et qui n'est au-dessus des autres animaux, que parce qu'il est mieux élevé et pourvu d'organes plus parfaits.
Messieurs et mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu'il vous plaira; mais défiez-vous beaucoup de l'autre, surtout quand vous êtes ensemble!
J'ai fait je ne sais combien d'expériences sur l'union de ces deux créatures hétérogènes. Par exemple, j'ai reconnu clairement que l'ame peut se faire obéir par la bête, et que, par un fâcheux retour, celle-ci oblige très-souvent l'ame d'agir contre son gré. Dans les règles, l'une a le pouvoir législatif et l'autre le pouvoir exécutif; mais ces deux pouvoirs se contrarient souvent.—Le grand art d'un homme de génie est de savoir bien élever sa bête, afin qu'elle puisse aller seule, tandis que l'ame, délivrée de cette pénible accointance, peut s'élever jusqu'au ciel.
Mais il faut éclaircir ceci par un exemple.