Je résolus de dîner en cet endroit: la matinée était fort avancée, un pas de plus dans ma chambre aurait porté mon dîner à la nuit. Je me glissai jusqu'au bord de mon fauteuil, et, mettant les deux pieds sur la cheminée, j'attendis patiemment le repas.—C'est une attitude délicieuse que celle-là: il serait, je crois, bien difficile d'en trouver une autre qui réunît autant d'avantages, et qui fut aussi commode pour les séjours inévitables dans un long voyage.
Rosine, ma chienne fidèle, ne manque jamais de venir alors tirailler les basques de mon habit de voyage, pour que je la prenne sur moi; elle y trouve un lit tout arrangé et fort commode, au sommet de l'angle que forment les deux parties de mon corps: un V consonne représente à merveille ma situation. Rosine s'élance sur moi, si je ne la prends pas assez tôt à son gré. Je la trouve souvent là sans savoir comment elle y est venue. Mes mains s'arrangent d'elles-mêmes de la manière la plus favorable à son bien-être, soit qu'il y ait une sympathie entre cette aimable bête et la mienne, soit que le hasard seul en décide;—mais je ne crois point au hasard, à ce triste système,—a ce mot qui ne signifie rien.—Je croirais plutôt au magnétisme;—je croirais plutôt au martinisme. Non, je n'y croirai jamais.
Il y a une telle réalité dans les rapports qui existent entre ces deux animaux, que, lorsque je mets les deux pieds sur la cheminée, par pure distraction; lorsque l'heure du dîner est encore éloignée, et que je ne pense nullement à prendre l'étape, toutefois Rosine, présente à ce mouvement, trahit le plaisir qu'elle éprouve en remuant légèrement la queue; la discrétion la retient à sa place, et l'autre, qui s'en aperçoit, lui en sait gré: quoique incapables de raisonner sur la cause qui le produit, il s'établit ainsi entre elles un dialogue muet, un rapport de sensation très-agréable, et qui ne saurait absolument être attribué au hasard.
[CHAPITRE XVII.]
Qu'on ne me reproche pas d'être prolixe dans les détails; c'est la manière des voyageurs. Lorsqu'on part pour monter sur le Mont-Blanc; lorsqu'on va visiter la large ouverture du tombeau d'Empédocle, on ne manque jamais de décrire exactement les moindres circonstances; le nombre des personnes, celui des mulets, la qualité des provisions, l'excellent appétit des voyageurs; tout enfin, jusqu'aux faux pas des montures, est soigneusement enregistré dans le journal pour l'instruction de l'univers sédentaire. Sur ce principe, j'ai résolu de parler de ma chère Rosine, aimable animal que j'aime d'une véritable affection, et de lui consacrer un chapitre tout entier.
Depuis six ans que nous vivons ensemble, il n'y a pas eu le moindre refroidissement entre nous; ou, s'il s'est élevé entre elle et moi quelques petites altercations, j'avoue de bonne foi que le plus grand tort a toujours été de mon côté, et que Rosine a toujours fait les premiers pas vers la réconciliation.
Le soir, lorsqu'elle a été grondée, elle se retire tristement et sans murmurer: le lendemain, à la pointe du jour, elle est auprès de mon lit, dans une attitude respectueuse; et, au moindre mouvement de son maître, au moindre signe de réveil, elle annonce sa présence par les battemens précipités de sa queue sur ma table de nuit.
Et pourquoi refuserais-je mon affection à cet être caressant qui n'a jamais cessé de m'aimer depuis l'époque où nous avons commencé de vivre ensemble? Ma mémoire ne suffirait pas à faire l'énumération des personnes qui se sont intéressées à moi et qui m'ont oublié. J'ai eu quelques amis, plusieurs maîtresses, une foule de liaisons, encore plus de connaissances;—et maintenant je ne suis plus rien pour tout ce monde, qui a oublié jusqu'à mon nom.
Que de protestations, que d'offres de services! Je pouvais compter sur leur fortune, sur une amitié éternelle et sans réserve!
Ma chère Rosine, qui ne m'a point offert de services, me rend le plus grand service qu'on puisse rendre à l'humanité: elle m'aimait jadis, et m'aime encore aujourd'hui. Aussi, je ne crains point de le dire, je l'aime avec une portion du même sentiment que j'accorde à mes amis.