«L'habileté de l'ouvrier oriental, sa sobriété extrême, ne font de doute pour personne, dit M. H. Normant[3]. Entre deux ouvriers également habiles, celui qui est le plus sobre est déjà assuré de la supériorité; il en sera bien plus certain encore s'il se contente d'un salaire très inférieur à celui de son concurrent. Or c'est le cas de l'ouvrier jaune par rapport à l'ouvrier blanc. Celui-ci est vaincu d'avance. L'ouvrier jaune tient l'ouvrier blanc à sa merci». Les Chinois, les Hindous, les nègres se contentant d'un faible salaire, fabriqueront bientôt tous les produits à meilleur marché que les blancs; alors personne ne voudra plus acheter les articles des blancs. N'ayant plus de travail, ceux-ci seront réduits à mourir de faim. L'Europe deviendra une solitude et notre civilisation périra.

Il y a dans ces raisonnements une série d'erreurs qu'il est bon d'examiner une à une.

Où a-t-on pris d'abord que les races inférieures se contentent d'un petit salaire? Or tout l'édifice de l'argumentation pessimiste est basé sur cette affirmation. Le Chinois se contente de quelques sapèques et vit d'une poignée de riz. Il est sobre; donc ses produits seront moins chers que les nôtres, donc il nous écrasera.

L'affirmation que les races inférieures se contentent d'un bas salaire quand elles peuvent obtenir un salaire élevé ne supporte pas l'examen un seul instant.

Au Transvaal les ouvriers cafres ont des salaires de 75 francs par mois, plus la nourriture, qui revient à 85 francs. Cela leur fait donc 5 fr. 35 par jour. Les Chinois en Californie gagnent 5 francs par jour[4].

Nous le demandons, pourquoi, dans ces deux cas, les représentants de ces races inférieures ne se «contentent-ils» pas de 25 centimes? Cela vient de la plus élémentaire des raisons. Les Chinois, comme toutes les créatures vivantes, fuient la douleur et recherchent le plaisir. Il n'y a pas de lois biologiques différentes pour les Européens et pour les «vils» Chinois. Les lois de la nature et les lois sociales sont les mêmes pour toutes les races. Dès qu'un individu a la possibilité de gagner 5 francs, il ne se «contente» plus de gagner cinq sous. L'ouvrier chinois en Californie demande 5 francs par jour sans aucune hésitation et, s'il pouvait en obtenir dix, il les réclamerait immédiatement. Le taux des salaires dépend de facteurs économiques, non de facteurs biologiques. La couleur de la peau et l'angle facial n'ont rien à voir en cette affaire. Un noble Aryen peut avoir des salaires très bas (beaucoup d'ouvriers européens envieraient les salaires des Cafres du Transvaal), un «vil» Touranien des salaires très hauts. D'autre part il ne suffit pas d'être de même race pour avoir les mêmes salaires. Actuellement un charpentier, à Coolgardie, gagne 16 francs par jour et à Odessa seulement 4. Tous les deux sont des blancs cependant.

Si les Chinois se contentent de quelques sapèques dans son pays, c'est qu'il ne peut pas faire autrement. Mais dans son pays, dès qu'il peut obtenir davantage, il ne s'en contente plus. Les bases fondamentales des sociétés hindoues et chinoises sont les mêmes que les nôtres. On y observe, comme chez nous, la plus grande variété des fortunes. En Chine, aux Indes, comme en Europe, il y a des millionnaires et des mendiants. En Chine, comme en Europe, les hommes travaillent jour et nuit pour acquérir des richesses. Quelques-uns réussissent et amassent de grandes fortunes, d'autres ne réussissent pas, restent dans la médiocrité ou même dans la misère. Mais la poussée de bas en haut, l'ascension perpétuelle de la pauvreté à l'opulence s'observe en Asie comme en Europe. C'est la trame journalière de la vie sociale. A chaque instant, en Chine comme chez nous, certains individus montent les échelons du bien-être, d'autres les descendent.

Eh bien, quand on affirme que notre race est condamnée à périr parce que les ouvriers chinois se contentent d'une poignée de riz, on méconnaît les phénomènes sociaux les plus universels. Dès qu'un Asiatique peut gagner de l'argent, il ne se contente plus d'une poignée de riz. Combien les pessimistes ne nous rebattent-ils pas les oreilles de la «sobriété» des Chinois, qui doit être l'écueil contre lequel se brisera notre civilisation! Eh bien, ils tombent mal. Précisément le Chinois est l'homme le moins sobre de la terre. Nulle part la cuisine n'a reçu autant de raffinement que dans le Céleste Empire. Des repas de 140 plats y sont fréquents. Les Chinois dépensent des sommes considérables pour se procurer les mets les plus rares. Les pessimistes, un peu brouillés d'ailleurs avec la géographie, oublient que toute la Chine ne se trouve pas dans la zone chaude, où une nourriture très abondante est moins nécessaire. Les Hindous, vivant sous un ciel de feu, sont naturellement assez sobres. Mais on peut manger peu et bien. Chez les riches habitants de Calcutta et de Bénarès, la table est servie de mets forts variés. On se donne aussi dans l'Inde le plaisir de la bonne chère.

Si donc le plus grand danger de notre civilisation vient de ce que les Asiatiques se contenteront, soi-disant, toujours d'une poignée de riz, nous pouvons dormir tranquilles.

Ce qui a contribué à créer la légende de la sobriété chinoise, c'est que les émigrants de l'Empire du Milieu font de grandes économies dans le pays où ils vont travailler temporairement. C'est aussi le cas des Italiens. Mais si les Célestes se contentent d'une poignée de riz pendant quelques années, c'est pour mieux vivre, plus tard, quand ils seront rentrés dans leur pays.