La plupart des grandes filatures établies aux Indes l'ont été par des Anglais. Le Japon seul a quelques filatures fondées par des capitalistes indigènes (et encore on dit qu'ils reçoivent des subsides du gouvernement). Aussi longtemps que l'Europe commanditera l'industrie asiatique, elle n'a rien à craindre de l'Asie, puisqu'en définitive une grande part des profits lui reviendra. Maintenant, quand toutes les entreprises appartiendront aux Asiatiques, c'est que les capitaux seront devenus abondants en Asie; alors les salaires y hausseront inévitablement.
Le globe entier est devenu un seul marché. Les prix des denrées tendent de plus en plus à s'égaliser dans tous les pays. La même tendance existe pour les salaires. Seulement, comme on ne transporte pas les hommes aussi facilement et à aussi bon compte que les marchandises, l'équilibre des salaires est encore loin d'être aussi avancé que celui des denrées. Mais nous nous y acheminons inévitablement par des chemins fort nombreux. D'abord les améliorations techniques. Tous les jours les bateaux à vapeur et les locomotives étant perfectionnés, les prix des voyages baissent. D'autre part l'instruction se répand; les hommes commencent à mieux connaître le globe. Les pays lointains effraient moins. Les préjugés diminuent et rendent les départs plus faciles. Un grand nombre d'Hindous croient encore perdre leur caste, en se rendant par mer en Angleterre. Aussi ils évitent de faire ce voyage. Quand moins d'Hindous auront ces préjugés absurdes, ils se déplaceront plus facilement. Les Chinois sont plongés aujourd'hui dans une profonde ignorance. Ils pullulent dans leur pays. Ils ne savent pas combien de terres incultes et désertes pourraient être fécondées par leur travail. Mais ils l'apprennent de plus en plus. Le temps n'est pas loin où l'émigration asiatique égalera et dépassera l'émigration européenne. Tout montre que la mobilité de l'homme ira en augmentant. Quand les entraves politiques seront supprimées, une différence de 20 à 30 pour 100 dans les taus des salaires produira des invasions de travailleurs, comme la même différence produit aujourd'hui une invasion de marchandises. Nous marchons vers l'équilibre économique. C'est inéluctable, parce que conforme aux lois de la nature. La différence, existant aujourd'hui entre les salaires de l'Asie et ceux de l'Europe, ne sera pas éternelle. Un jour viendra où l'Asiatique aura le même salaire que l'Européen. Par conséquent l'écrasement de l'Européen par les bas salaires de l'Asiatique deviendra alors impossible. Admettons cependant les données des pessimistes. Supposons que les salaires des Asiatiques seront toujours[11] plus bas que ceux des Européens; quel mal cela pourra-t-il faire à ces derniers? Les bas salaires produisent, en définitive, le même résultat que les machines plus perfectionnées. Une broche fait 10,000 tours à la minute: elle donne un kilo de fil à l'heure, par hypothèse: on invente un nouvelle disposition, grâce à laquelle la broche fait 20,000 tours et 2 kilos à l'heure, personne n'y voit de mal. Au contraire, on comprend que la félicité humaine est en raison directe de la productivité de machines. Or si un Chinois demande 5 fr. pour labourer un hectare, quand un Européen en demande 10, cela équivaut, au point de vue des phénomènes économiques, à la découverte d'une charrue à vapeur nouvelle, travaillant deux fois plus vite que l'ancienne. Le perfectionnement de l'outillage étant considéré comme un bien, parce qu'il produit le bon marché, pourquoi le bas salaire des Chinois, amenant le même résultat, peut-il être considéré comme un mal? Mais on dit que le Chinois évince l'ouvrier européen. La machine n'a-t-elle pas le même résultat? Or l'expérience des nations industrielles montre d'une façon irréfutable que leur prospérité est en raison directe du perfectionnement de l'outillage, donc le bon marché du salaire asiatique, ayant le même résultat, est aussi un bien et non un mal. En dernière analyse, le bon marché du salaire asiatique a pour résultat une diminution du prix des produits. Or tous les hommes, dans la pratique journalière, affirment à l'unisson que le bon marché est un bien et la cherté un mal. Les doctrinaires et les pessimistes seuls ne sont pas de cet avis.
Footnotes
Cet article est imprimé avec les modifications orthographiques exposées dans le no de février 1897 de la Revue Internationale de Sociologie.
Journal des Débats du 25 juillet 1895, feuilleton intitulé le Prochain Moyen-Age.
Cité, par M. P. d'Estournelle de Constant, dans un article de la Revue des Deux-Mondes, du 1er avril 1896, p. 666.