Quant au côté des dames, c’étaient chatteries sur gentillesses.

— Donnez-moi donc votre adresse, Fernand ! Je voudrais tant envoyer un joujou à votre petit Robert ! car il s’appelle Robert, n’est-ce pas ?

— Je monterai l’embrasser, cet amour ! Et cette bonne Mésange, donc ! Elle ne m’a pas trop oubliée, au moins ?

Et patati, et patata, ce n’était que sucre et que miel, baise-main, et tout ce que Fernand aurait voulu !

Le bruit s’était répandu, en effet, que le Nouveau Concert se montait avec une galette énorme. Le chiffre d’un million se chuchotait carrément dans tous les cafés littéraires ou artistiques. Lourbillon, que ses habitudes de vieux noctambule exposaient à être rencontré par un tas de gens, n’avait pas peu contribué à propager cette légende dorée. Chaque fois qu’on essayait, à ce propos, de lui tirer les vers du nez, il répondait avec flegme :

— Je ne sais pas au juste. J’ai bien vu la somme écrite sur le papier que Fernand a signé chez le notaire, mais je n’ai pas eu le temps de la lire. Il y avait trop de zéros !

Aussi l’effervescence grandissait-elle dans le monde où l’on se grime. Le Nouveau Concert, c’était la boîte dont il fallait être.

Fernand, tout olympiens que fussent les airs qu’il se donnait, n’était qu’un homme et un homme faible. Il ne sut pas résister à la ruée qui l’assaillait, et engagea des rossignols qui l’étaient aux deux significations du mot. Des journalistes lui présentèrent d’infâmes petites grues, qu’il agréa dans l’espoir que cette complaisance — un service en vaut un autre — lui serait plus tard payée en publicité reconnaissante. Ces jeunes personnes, d’ailleurs, réclamaient des appointements plus sérieux qu’elles-mêmes ; et, sans complètement obtempérer à leurs exigences fantastiques, Fernand dut toutefois alourdir sa troupe et grever son budget de toutes ces « inutilités » protégées par la presse.

Mais le pire, c’est que Chérie Chéron, malgré sa promesse formelle de ne se mêler de rien, intervint au contraire, et tyranniquement, sur le point spécial des engagements de femmes. Fernand, pour rehausser la médiocrité de son personnel, médiocrité dont il se rendait parfaitement compte, avait entamé des pourparlers avec Anna Bithaud, la divette des établissements Langlet ; et celle-ci, séduite par les avantages offerts, et d’autre part point mécontente de jouer un tour à la mère Langlet qui, depuis des années, l’exploitait avec sérénité, la bernant toujours d’un espoir d’augmentation qui ne se réalisait jamais, allait se décider à quitter le Colorado pour le Nouveau Concert, — acquisition excellente, car Anna Bithaud avait son public qui l’aurait suivie — quand Chérie Chéron, avertie de cet exode, se mit furieusement en travers :

— Si cette femme-là entre ici, moi, j’en sors ! déclara-t-elle à Fernand. Elle ou moi, choisissez, mais je doute qu’elle puisse vous rendre les mêmes services que moi !