(Une ouvrière lingère fatiguée de coudre).

Celle-là chantait : La Fille d’Auberge, d’une voix voilée, d’un charme étrange. On m’a conté que Petit la fit entrer tout de go à l’Eldorado : le quartier en aurait illuminé de joie ! Malheureusement Amiati avait une place dans le cœur du public, et Marguerite Walin, qui ne savait que la copier, dut se retirer et partir dans des Russies plus ou moins honnêtes — où la phtisie la prit à ses admirateurs… Pauvre belle Walin !

Près du cirque, était un autre temple de la chanson, encore un café où le dimanche se retrouvaient les mêmes personnes. Jamais je n’oublierai un ouvrier ferblantier qui montait sur l’estrade, et grinçait d’une voix qui semblait être un tambourin sur lequel on fait sauter des trousseaux de clefs ! une de ces voix de métal, qu’on obtient en mettant du fer et du papier dans les intérieurs de pianos… pour faire danser les Belle-Fatma. Il avait avec cela une horreur de tête… Une chimère chinoise ! (ou japonaise) je ne sais au juste, des yeux qui sortaient comme pour sauter par terre… un nez énorme, large, avec des trous noirs et poilus… une bouche en fente de broc, bref, une telle tête de massacre, que papa, ignorant son nom, l’avait surnommé « Massacro, » et le nom lui resta !

Celui-là, grimacier et comique, chantait :

J’avais dû mou…

J’avais dû mou…rir pour Charlotte !

Je me le rappelle comme si c’était hier !

Dieu ! le vilain ferblantier de chanteur ! Que j’aimais mieux le coiffeur, peigné à la Rochefort, avec son toupet carotte, sa figure de porcelaine, ses yeux éteints, d’un bleu fané sale, comme en ont les pastels sur lesquels on a passé la manche : il me semblait du dernier bien !… et puis il chantait la tyrolienne ! et la tyrolienne était mes amours !!! Ah les troulalaïtou de ma jeunesse ! Lebassy ! Qui se souvient de Lebassy ?

« Lise, rentrez dans votre mi-i-i-i…se »… et les troulalaïtou à n’en plus finir ! C’était superbe ! Qu’est-il devenu ? Et Massacro ? Et mon coiffeur ? Que tout cela est loin, mon Dieu !

Mon coiffeur et Massacro n’ont jamais dû dépasser le périmètre de leur quartier ; d’autres, mieux doués, se sont envolés vers des horizons plus lointains, mais que de haltes, que de parcours lents et nombreux, avant d’arriver à figurer sur l’affiche d’un établissement, je ne dirai pas connu, mais simplement pas tout à fait ignoré !