avait chanté la jolie fille. — Et sa joliesse avait captivé les yeux si fortement qu’elle en avait bouché les oreilles.
Et les bravos de partir !
Blanche Mésange, charmée, mais point trop surprise (car enfin, n’est-il pas vrai qu’on peut être modeste et avoir pourtant conscience de sa valeur ?…) revint saluer et envoyer des baisers reconnaissants, toute émue, toute rose de la réception faite par ce public « de première »,… ma chère, celui qui s’y connaît ! Car c’était Blanche Mésange qui remportait ce succès d’un soir. Un vrai succès, sur le moment ! ses cheveux mousseux, son sourire de bébé, la douceur de ses yeux, tout cela inattendu, inédit et non préparé, avait brusquement allumé le feu de paille.
C’est un axiome au concert, démenti parfois, justifié souvent, qu’un « numéro » qui réussit fiche par terre le numéro suivant. Les gens sont si paresseux qu’ils ne trouvent pas en eux-mêmes la force de deux enthousiasmes en une seule séance. La veulerie de nos contemporains va des actes aux gestes.
De fait, après la petite ovation accordée à Blanche Mésange, le public redevint froid comme une banquise. Le célèbre équilibriste Tom Jack lança vainement par les airs des bouteilles, des guéridons, des poids de dix kilos et des œufs à la coque. Chérie Chéron, elle-même, égrena dans l’indifférence bruyante et la plus absolue les perles de son répertoire. « Et quand on pense qu’il faut respecter le Public, grogna-t-elle ! Ah ! zut alors ! »
On attendait désormais Fernand.
Mais, avouons-le, on l’attendait comme, au coin d’un bois, des détrousseurs espèrent l’imprudent inconnu. Le Tout-Paris des premières ne peut pas s’emballer deux fois ! Voyons ! il faut être juste. Et puis c’est fatigant de se faire une opinion, et difficile ! Demain, quand on aura lu les comptes rendus des journaux, ce sera plus commode…
Et ce furent des bâillements, des conversations particulières, des remuements de petites cuillères dans les verres et une recrudescence de fumées de cigares, tout le temps que défilèrent hommes et femmes, les « types déjà assez vus » du Colorado.
Tout à coup le silence se rétablit : le nom de Fernand venait d’être affiché, tandis que stridait la sonnerie de l’avertisseur. On allait entendre le rossignol annoncé à la porte ! et dans les avant-scènes en vue, la belle Puchera, Liane de Sancy et Lucienne de Nemours daignèrent abandonner les colloques qu’elles entretenaient avec leurs entreteneurs, et se retourner du côté de la rampe, avec des claquements secs d’éventails brusquement fermés. — Une loge restée vide jusque-là fut tout à coup occupée par trois hommes très chics, dont le plus gros était l’amant connu de Chérie Chéron, marié et père de grands enfants ; cela ne l’empêchait pas de courir avec sa maîtresse tous les éditeurs de musique et de l’accompagner dans sa course aux chansons, de surveiller son affichage qu’il payait sans compter, louant les kiosques, les pans de murailles libres pour y faire coller l’affiche coloriée de Chérie Chéron, payant ses leçons de diction, ses couturiers, et se précipitant chez le coiffeur quand les frisettes étaient en retard : homme de bourse, il avait de constantes relations avec la haute banque de Paris, pour laquelle il louait des fauteuils qu’il offrait à chaque début de Chérie Chéron. — Ce soir-là, inquiet, nerveux, agité, il attendait, anxieux, le résultat du début de Fernand… Clou d’avenir qui pouvait faire aussi pâlir l’étoile de son amie : un clou chasse l’autre, dit le proverbe, qui ne fut jamais si vrai ! Petrus comme homme, Chérie Chéron comme femme, pouvaient être démolis du coup, si ce Fernand prenait tout pour lui, si la direction mettait sur lui seul ses soins de publicité ! Et déjà il échafaudait tout un plan de défense… des toilettes folles, des bijoux nouveaux et des dîners chers offerts largement à ceux qui la serviraient dans les journaux ; des villégiatures offertes aux auteurs et mille autres sornettes de combat. — Enfin Fernand parut !
Il était, comme sur son affiche, en habit azur à boutons d’argent, culotte amarante, bas et escarpins.