Un jour du printemps, maître Tixier entra chez Jeanne, avec M. le curé, à l'instant où elle coupait sa soupe.

«Quel pain coupes-tu donc là, Jeanne? il y a moitié son dedans.»

Jeanne rougit et ne répondit pas.

«Ah! c'est comme ça que grand Louis m'a trompé! Monsieur le curé, jugez-en! J'ai voulu lui payer ses journées; et lui, par orgueil, m'a dit qu'il avait de l'avance, et que je pouvais bien garder son gain pour me rembourser. Est-ce bien, voyons?

--Maître Tixier, dit Jeanne, il n'y a pas d'orgueil là dedans. Vous avez été si bon pour nous, que c'était notre devoir de nous gêner pour vous rendre votre argent; vous aviez bien vos peines, vous aussi!

--Tu as beau dire, Jeanne, je ne te passe pas cette menterie-là. Voilà donc pourquoi je vous trouvais si mauvaise mine à tous! Paul, dis-moi ce que tu as mangé cet hiver?

--Du pain d'orge bien souvent, et bien souvent rien du tout; on mangeait des pommes de terre cuites à l'eau, absolument comme vos porcs.

--Voyez-vous, monsieur le curé! Je vous dis que c'est de l'orgueil, moi!

--Quoique j'admire votre courage, Jeanne, je m'étonne que vous n'ayez pas voulu être assistée par votre ancien maître, ou par Mme Dumont, dit le curé.

--Monsieur, ils avaient bien assez de pauvres à nourrir, et qui étaient plus malheureux que nous; nous devions encore cent francs à notre maître, qui nous a aidés de si bon coeur à bâtir notre maison. On ne sait ni qui vit ni qui meurt; si grand Louis venait à manquer, comment ferais-je pour payer? Quand il y a des mineurs, on ne peut vendre qu'en justice, et notre petit bien serait mangé en frais. Enfin, le mauvais temps est passé, les journées de mon mari vont nous suffire à présent. L'herbe pousse, et ma vache, qui ne m'a presque rien rapporté cet hiver, faute de fourrage, va donner un peu de beurre que je vendrai chaque semaine.