Quelques jours après, maître Tixier vint voir Jeanne et lui dit:
«Ma fille, comme tu as des mineurs, il faut faire ton inventaire. Je t'y engage, dans ton intérêt et dans celui de tes enfants, pour t'épargner toute espèce de désagréments par la suite. --Mais ça va me coûter bien cher!
--C'est égal, il faut le faire; quand on suit la loi, on est sûr qu'il n'arrive rien de fâcheux.
--Voyez donc, père Tixier! si nous ne vous avions pas payé l'année de la grêle, je serais grandement embarrassée à cette heure.
--Crois-tu donc que je t'aurais tourmentée?
--Non, mais c'est moi qui me serais tourmentée, me voyant dans l'impossibilité de m'acquitter. Je n'aurais pas eu un seul moment de repos en me sentant des dettes.»
M. le curé fait une remontrance à Jeanne.
«Jeanne, dit un jour M. le curé, je vous trouve bien mauvaise mine; seriez-vous malade?
--Pas précisément, monsieur le curé; mais depuis que j'ai vu mon cher défunt baigné dans son sang, je ne puis plus dormir tranquille; toutes les nuits je le vois là, étendu devant moi, et je me réveille en criant; puis je m'agite dans mon lit pendant plus d'une heure sans pouvoir m'en retenir.
--Ce n'est pas votre corps qui est malade, Jeanne, c'est votre esprit, qui ne peut se soumettre à la volonté de Dieu. Vous oubliez les souffrances que son Fils a endurées pour nous. Si vous y regardiez de bien près, vous verriez que vous êtes encore mieux partagée que les trois quarts des gens que vous connaissez. Cherchez autour de vous, et dites-moi qui a reçu plus de grâce du ciel. De pauvre orpheline sans parents et sans pain que vous étiez, vous voilà mère de famille, logée dans la maison que vous avez fait bâtir, ayant de quoi vivre en travaillant; et vous avez eu le grand avantage de ne rencontrer sur votre chemin que d'honnêtes gens qui vous ont tous protégée.