Jeanne suivit Marguerite et emmena Louis avec elle. Elle trouva Pierre étendu sur un lit, sans mouvement; elle lui frotta les tempes avec du vinaigre et lui en fit respirer; puis elle défit sa cravate, et lui lava le visage et les mains avec de l'eau fraîche. Il ouvrit les yeux; son pouls était si faible, qu'on le sentait à peine. Jeanne lui demanda s'il souffrait.
«J'ai faim, dit-il bien bas.
--Le malheureux! s'écria Claude, il meurt de faim!»
Jeanne lui fit boire un peu de vin pour lui donner des forces, et dit qu'il ne fallait pas beaucoup le faire manger, parce que c'était dangereux, et qu'on allait lui faire de la soupe au lait.
«Mais je n'ai pas de lait, moi, dit Marguerite.
--Va en chercher au Grand-Bail, ils ne t'en refuseront pas.--Mais pourquoi Pierre s'en est-il allé comme ça? dit-elle à Claude.
--Je vas vous dire, Jeanne: il a un grand mal à la jambe depuis plus de quatre ans. Il l'a caché à notre défunte mère pendant bien longtemps. Elle le voyait dépérir sans pouvoir en deviner la cause. Enfin, un jour il quitta sa place de charretier aux Ormeaux et s'en vint chez nous. A force d'être tourmenté, il a fini par faire voir son mal. Notre mère l'a fait rester au lit et l'a guéri. Il s'est encore placé au moulin du bourg; son mal est revenu aux deux jambes, et il ne s'en est pas vanté. Mais cette année, un peu avant la Saint-Jean, en chargeant sa voiture, il a laissé tomber un poinçon vide sur sa jambe, et il y a fait un grand trou; depuis ce temps-là, il est chez nous sans travailler.
--Mais on ne le voyait jamais.
--C'est qu'il se cachait, le pauvre garçon, comme s'il eût fait un mauvais coup.
--Pourquoi donc n'en avoir pas parlé à M. le curé?