--Jean, depuis qu'en cassant des pierres je suis descendu dans ma conscience, j'ai voulu m'imposer une pénitence pour me réconcilier avec moi-même. J'ai pris la résolution de ne me donner aucun plaisir et de vivre durement. J'ai donc peu dépensé pour ma nourriture, et je n'ai pas bu de vin depuis plus de trois ans.
--Et tu t'es tenu cette parole?
--Oui, je n'y ai jamais manqué, quoiqu'il m'en ait coûté beaucoup quelquefois; mais, avec une bonne envie de faire son devoir et de la confiance en Dieu, on surmonte tout.»
Louis, qui avait écouté parler son frère avec la plus grande attention, le prit par la main, et le menant devant Jeanne, il lui dit:
«Mère, bénissez Paul.»
Jeanne retrouve un peu de bonheur.
Paul tira, et fut exempté par son numéro. Il avait alors vingt et un ans accomplis. Sa mère lui demanda s'il avait toujours, comme Sylvain, l'intention d'abandonner ses droits à Louis. Paul répondit qu'il ne demandait pas mieux. Il écrivit sur-le-champ à Sylvain, qui arriva avec le projet d'acte par lequel lui et Paul donnaient à leur soeur tout leur héritage, dont leur mère aurait l'usufruit, et Louis après elle.
«Mes frères, dit celui-ci qui avait attentivement écouté la lecture de l'acte, Jean n'a pas besoin qu'on lui donne quelque chose pour me garder, car il aime le pauvre simple comme s'il était son enfant.
--C'est bien dit, ça, mon Louis! s'écria Jean; viens, mon garçon, que je t'embrasse, toi qui as vu clair dans mon coeur!
--Louis, dit Sylvain, Jean peut mourir avant toi, et il faut que tu aies quelque chose à cultiver toi-même et une maison pour demeurer; et tu ne seras pas fâché qu'après toi la famille de Jean en profite.»