Remontrances de Jeanne à Marguerite.
«Voyons, Marguerite, continua Jeanne, conte-moi pourquoi tu ne peux pas rester longtemps dans la même place. Qu'est-ce qui te pousse à toujours changer?
--Veux-tu que je te le dise? c'est que mes maîtres ne m'ont jamais aimée.
--Mais, dis donc, Marguerite, les aimais-tu, toi, tes maîtres? Tu n'aimes seulement pas le bon Dieu! Est-ce que je ne te vois pas le soir agacer Claude pour le faire rire pendant la prière, au lieu d'écouter notre maître? A l'église, tu parles, tu ris, tu fais la belle; tu n'entends pas un mot de ce que dit M. le curé, et tu ne vas jamais à confesse. Sais-tu que c'est bien vilain tout ça?
--Ne voilà-t-il pas un grand mal! Je ne fais de tort à personne.
--Mais c'est à toi que tu fais tort, sans compter que tu donnes le mauvais exemple. Est-ce que l'église n'est pas la maison du bon Dieu? Prends-tu ces airs-là quand la maîtresse t'envoie porter quelque chose chez Mme Dumont? ris-tu, parles-tu, quand tu es dans ses belles chambres?
--Ma Jeanne, je n'ose seulement pas lever les yeux!
--Est-ce que le bon Dieu qui est au ciel n'est pas plus que Mme Dumont? As-tu seulement pris garde comment ces dames se tiennent à l'église, où elles restent à genoux les trois quarts du temps? Je vais te dire la vérité, moi: on ne t'aime pas parce que tu n'aimes personne et que tu ne sais pas retenir ta langue. Si tu priais Dieu de tout ton coeur, si tu aimais ceux qui t'entourent, tu verrais comme tu serais heureuse! D'ailleurs, c'est la volonté du bon Dieu que l'on s'aime les uns les autres, puisque l'on ne peut pas vivre tout seul. Je sais bien ça, moi, qui aimais tant ma chère mère Nannette: quand je l'ai perdue, c'était comme si j'eusse été seule sur la terre, et, si je ne m'étais pas attachée a nos maîtres, j'aurais fini par mourir de chagrin de n'avoir personne à aimer. Crois-moi donc, Marguerite, reste avec nous autres, aime-nous bien, et tu verras comme tu seras contente!»
Mais Jeanne eut beau dire, Marguerite voulut quitter le Grand-Bail.