«Et, voyez-vous, dit-elle en finissant, ce qui me désole, c'est que notre maître, qui est bien un peu fier et un peu dur pour ceux qui font mal, va être humilié et que j'en serai la cause. Vous qui êtes ami avec le père Colis, il faut aller le trouver tout de suite, mon bon grand Louis: il est là sur cette place; promettez-lui de ma part tout ce qu'il vous demandera: rien ne me coûtera pour épargner ce chagrin à notre maître qui est si bon pour moi.

--Ne t'inquiète pas, petite Jeanne; je vais le chercher, et je l'entortillerai si bien qu'il ne sera plus question de rien; il faudra qu'il ait la tête bien dure s'il ne fait pas ce que je veux. Tiens, Solange est là-bas avec Joséphine; va-t'en auprès d'elles: il faudra nous attendre tous sous le gros ormeau qui est au bout de la place, pour retourner ensemble à la maison vers les neuf heures. Tu le diras aux autres.»

Jeanne eut bien vite rejoint Solange et sa soeur. En se promenant, elles trouvèrent maître Tixier, qui leur dit avoir loué une bergère qui était forte comme un homme, et qui saurait bien tendre les gerbes et faire toute espèce d'ouvrage au besoin. En revenant, grand Louis dit à Jeanne:

«Sois tranquille, le père Colis ne fera pas de plainte; il m'a même bien promis que personne ne saurait qu'il t'avait prise dans son avoine.

--Merci, grand Louis, vous m'avez tirée d'une grande peine.»

Jeanne continue de donner beaucoup de satisfaction
à ses maîtres.

M. le curé venait souvent voir la maîtresse, qui était paralysée et ne pouvait plus marcher ni rien faire. Chaque fois qu'elle le voyait, elle lui disait:

«Que je vous ai d'obligations, monsieur le curé, d'avoir pensé à nous donner la petite Jeanne! c'est un vrai trésor pour notre maison. Qu'est-ce que je deviendrais donc dans l'état où je suis, et avec des filles si jeunes, si j'avais une servante comme il y en a tant?»

De son côté, Jeanne remerciait aussi le curé de l'avoir placée chez des maîtres qui l'avaient adoptée comme leur enfant, et chez qui elle n'avait jamais que de bons exemples sous les yeux. Elle s'échappait de temps en temps pour aller voir les dames Dumont. Comme elle cherchait tout ce qui pouvait faire plaisir à la maîtresse, elle avait demandé à Mlle Isaure des livres et du papier pour enseigner à lire et à écrire à la petite Louise.

Grand Louis fait un bon cailloutage devant la porte.