--Jeanne, il faudra que tu viennes avec moi remercier M. le curé.

--Tu peux bien y aller sans moi.

--Est-ce que je l'oserais! je n'ai pas mis le pied à l'église depuis que je suis sortie d'ici; il ne voudrait pas seulement me voir.

--Pourtant, c'est lui qui est cause qu'on t'a reprise.

--C'est égal, je te dis qu'il ne me laisserait pas entrer chez lui.

--On voit bien que tu ne le connais guère: n'aie pas peur, il te recevra bien, quoique tu aies des torts; il dit que ce ne sont pas les bons qui ont besoin de lui.»

Tout le monde aime Jeanne.

Tous ceux qui venaient au Grand-Bail aimaient Jeanne, parce qu'elle était avenante pour tout le monde, pour les pauvres comme pour les autres.

Quand de petits enfants demandaient à la porte, elle les faisait entrer, les débarbouillait, leur lavait les mains. Si elle n'avait rien à mettre sur leur pain, elle tirait de la piquette pour qu'ils pussent le tremper; ou bien, s'il y avait de la beurrée[4], elle la leur donnait à boire. L'hiver, elle faisait cuire des pommes de terre sous la cendre pour réchauffer l'estomac de ces pauvres petits. Si des femmes âgées venaient demander l'aumône, elle les faisait asseoir au coin du feu; elle ôtait elle-même leur capote et la posait sur un lit, puis elle bassinait leurs sabots, et il était bien rare qu'elle n'eût pas quelque reste de soupe à leur donner. Quand elles s'étaient bien reposées, elles les reconduisait jusqu'au chemin, pour qu'elles ne se heurtassent pas contre les charrettes, le bois, et tout ce qui encombre la cour d'une ferme.

Note 4:[ (retour) ] Dans quelques pays on dit batture; c'est ce qui reste de la crème, lorsqu'elle a été convertie en beurre.