--Et pourquoi le refuses-tu donc?
--Je lui ai donné mes raisons, et il les comprend bien; et puis nous mettrons un peu d'argent de côté d'ici à quelques années, et après, nous verrons.
--Tu as raison, ma Jeanne; allons, grand Louis, puisque les accords sont faits, laisse-la tranquille, et retourne à tes juments.»
Maître Jusserand, des Ormeaux, vient demander
Solange.
Solange était devenue une fille bien propre, bien soigneuse; depuis six mois elle n'allait plus aux champs; elle remplaçait sa mère à la maison, où elle aidait à Jeanne. C'était elle qui vendait au marché le beurre et la volaille, et qui achetait tout ce qui était nécessaire dans le ménage; elle avait si bien profité de tout ce que Jeanne lui avait appris, qu'il n'y avait pas dans les environs une seule fille de métayer qui la valût. Guillaume Jusserand, de la ferme des Ormeaux, désirait vivement l'épouser; mais il n'avait pas encore tiré à la conscription, et il n'osait faire connaître ses intentions, parce qu'il savait bien que maître Tixier ne voudrait pas de lui pour gendre tant qu'il n'aurait pas satisfait à la loi. Enfin le tirage se fit, et Guillaume eut un bon numéro. Dès le lendemain, il vint en grande cérémonie, avec son père et sa mère, pour demander Solange en mariage.
«Tu es bien jeune pour te marier déjà, mon garçon, lui dit le fermier.
--Tant mieux, maître Tixier, je travaillerai plus longtemps, et je pourrai amasser quelque chose pour ne pas être à charge à mes enfants quand je serai vieux.
--Je vais appeler Solange pour savoir ce qu'elle en dit.»
Elle, qui s'était bien douté du motif pour lequel Guillaume était venu, s'était sauvée dans la boulangerie, où elle avait mis un bonnet blanc et un joli fichu; quand son père l'appela, elle entra en baissant les yeux, et, après avoir dit bonjour à tout le monde, elle s'assit au bout du banc.
«Sais-tu bien ce que Guillaume demande?» lui dit son père.