«Allons, Jeanne, et toi, Joséphine, il faut se distinguer, mes enfants; nous allons bien régaler l'officier, afin qu'il se souvienne des dîners du Berry quand il sera retourné à son corps.»

Le surlendemain, les deux militaires arrivèrent à midi. Le dîner était prêt. Maître Tixier, assis dans son fauteuil de paille, avait la jambe étendue sur une petite chaise et appuyée sur un oreiller; on donna le fauteuil de la maîtresse à l'officier, qui dit en se mettant à table:

«Eh bien? maître Tixier, avez-vous fait vos réflexions?

--Monsieur le capitaine, mangeons d'abord en repos, puis on parlera d'affaires. Simon, va-t'en au cellier, mon garçon; tu chercheras derrière la cuve, dans le coin à gauche, il y a quelques bouteilles de vin vieux que je gardais pour une bonne occasion; tu vas les apporter sans les remuer et Jeanne les dépotera.

--Mais pourquoi ces deux jolies filles ne se mettent-elles pas à table avec nous? dit le capitaine en mangeant la soupe.

--Monsieur, dans notre pays, les femmes ne se mettent jamais à table avec les hommes, et le maître mange toujours tout seul; je trouve la coutume bonne et je la conserve.

--Vous avez là une belle famille, ma foi! je vous en fais mon compliment.

--Tout n'est pas là, monsieur: j'ai une fille mariée dans le voisinage; mais cette grande brune n'est pas à moi: c'est notre servante, la femme du laboureur qui soigne les juments; ce qui n'empêche pas que je l'aime autant que mes propres enfants. Elle a dressé mes filles mieux que si je les avais mises dans les pensions; et, si je n'avais pas ma pauvre femme infirme, là, dans son lit, j'aurais le coeur léger et l'esprit tranquille avec Jeanne et son mari pour soigner ma maison.»

Étienne Durand demande Joséphine à son père.

«Maître Tixier, dit l'officier, vous devez remercier Dieu de vous avoir donné d'aussi bons domestiques, car on n'en rencontre pas souvent de semblables. Savez-vous qu'on fait très-bonne chère chez vous? je n'ai jamais rien mangé de meilleur que cette étuvée et cette fricassée noire.