Oserai-je vous dire, Monsieur, qu’en France même, où les règles dont nous parlons paraissent si affermies, où l’on est accoutumé à les voir appliquées à des chefs-d’oeuvre hors de toute comparaison dans le système suivant lequel ils ont été conçus, et qui ne périront jamais, oserai-je vous dire que l’époque de leur décadence n’est probablement pas bien éloignée? Ce qui me porte à le croire, c’est la tendance historique, que le théâtre français semble prendre depuis quelque temps. Des essais isolés, et suivis quelquefois d’un succès éphémère, avaient bien paru à d’autres époques; mais jamais la tendance n’avait été décidée, et les causes en sont bien connues et seraient bien aisées à dire. Mais, de nos jours, nous avons des tragédies historiques auxquelles des succès soutenus et brillans ont déjà promis le suffrage de la postérité; aujourd’hui, de beaux talens sont entrés dans cette carrière, et semblent avoir ouvert à l’art dramatique une période nouvelle, qui ne sera pas moins glorieuse que la précédente. Or, je m’abuse fort, ou, à mesure que l’art théâtral fera de nouveaux pas dans le vaste champ de l’histoire, on aura plus d’occasions de constater les inconvéniens de la règle des deux unités; et les hommes nés avec du génie en viendront à la fin à s’indigner des entraves qui les empêcheraient de rendre fidèlement les conceptions où ils verraient leur gloire et les progrès de l’art. Ils sentiront l’étrange duperie qu’il y aurait, pour eux, à renoncer aux matériaux tragiques si imposans, si variés, qui leur sont donnés par la nature et la réalité, pour en forger de romanesques. Dans tous les temps, dans tous les pays, ils trouveront des hommes que l’énergie de leur caractère a poussés hors de la sphère commune, qui ont échoué ou réussi dans de grandes choses, et donné les mesures des forces humaines. Ces heureux talens se demanderont avec impartialité si les poëtes dramatiques qui ont méprisé les règles,[1076] et les nations qui admirent ces poëtes, sont effectivement, comme on l’a tant dit, des poëtes et des nations barbares. Ils examineront cette loi qui aura tyrannisé leurs devanciers; ils remonteront à son origine; ils verront quels hommes l’ont rendue, pour quels motifs elle l’a été, et s’indigneront de la proposition de continuer à y obéir. Si général que puisse être le préjugé dominant, il leur faudra moins de courage pour s’y soustraire, quand ils songeront que la plupart des poëtes dont les ouvrages leur ont survécu, ont eu aussi quelque préjugé à vaincre, et ne sont devenus immortels qu’en bravant leur siècle en quelque chose.

Il est d’ailleurs impossible que ce préjugé ne s’affaiblisse pas de jour en jour; le goût toujours croissant des études historiques finira par modifier aussi les idées des spectateurs, et par rendre rares et difficiles les succès de théâtre qui ne sont fondés que sur l’ignorance du parterre. L’histoire paraît enfin devenir une science; on la refait de tous côtés; on s’aperçoit que ce que l’on a pris jusqu’ici pour elle n’a guère été qu’une abstraction systématique, qu’une suite de tentatives pour démontrer des idées fausses ou vraies, par des faits toujours plus ou moins dénaturés par l’intention partielle à laquelle on a voulu les faire servir. Dans le jugement du passé, dans l’appréciation des anciennes moeurs, des anciennes lois et des anciens peuples, de même que dans les théories des arts, ce sont les idées de convention et la prétention vaniteuse d’atteindre un but exclusif et isolé, qui ont dominé et faussé l’esprit humain.

A mesure que le public verra plus clair dans l’histoire, il s’y affectionnera davantage, et sera plus disposé à la préferer aux fictions individuelles. Accoutumé à trouver, dans la connaissance des événemens, des causes simples, vraies et variées à l’infini, il ne demandera pas mieux que de les voir développer sur la scène; il finira même, je crois, par s’étonner et par murmurer, si, assistant à une tragédie dont le sujet lui est connu, il s’aperçoit que, pour ne pas heurter un préjugé, on a négligé les incidens les plus frappans et les plus relevés de ce sujet. Déjà des tentatives hardies ont été faites sur la scène française pour transporter l’action des bornes de la règle à celles de la nature; et ces tentatives, repoussées avec une colère qui aurait bien voulu être du mépris, ont du moins manifesté un commencement de volonté de secouer le joug. Mais des transgressions plus prudentes n’ont reçu que des applaudissemens; et, pour peu que les écrivains qui se les sont permises veuillent et sachent mettre à profit l’ascendant que donnent des succès obtenus pour en obtenir d’autres, je crois qu’il ne tient qu’à eux d’arriver à détruire la loi à force d’amendemens. Mais, si cela arrive, où s’arrêtera-t-on? On n’ira pas trop loin; la nature y a pourvu; elle a posé des bornes, et l’art du poëte consiste à les connaître. Ces bornes sont la faiblesse même de l’homme; sa vie est trop courte; l’influence de sa volonté est trop facilement resserrée par les obstacles les plus prochains; l’énergie de ses facultés, la force même de sa conception, diminuent trop à mesure qu’elles agissent sur des objets plus éloignés et plus épars, pour qu’une action humaine puisse jamais s’étendre et se prolonger au delà de certaines limites. Ainsi, tout poëte qui aura bien compris l’unité d’action verra dans chaque sujet la mesure de temps et de lieu qui lui est propre; et, après avoir reçu de l’histoire une idée dramatique, il s’efforcera de la rendre fidèlement, et pourra dès-lors en faire ressortir l’effet moral. N’étant plus obligé de faire jouer violemment et brusquement les faits entre eux, il aura le moyen de montrer, dans chacun, la véritable part des passions. Sûr d’intéresser à l’aide de la vérité, il ne se croira plus dans la nécessité d’inspirer des passions au spectateur pour le captiver; et il ne tiendra qu’à lui de conserver ainsi à l’histoire son caractère le plus grave et le plus poétique, l’impartialité.

Ce n’est pas, il faut le dire, en partageant le délire et les angoisses, les désirs et l’orgueil des personnages tragiques, que l’on éprouve le plus haut degré d’émotion; c’est au-dessus de cette sphère étroite et agitée, c’est dans les pures régions de la contemplation désintéressée, qu’à la vue des souffrances inutiles et des vaines jouissances des hommes, on est plus vivement saisi de terreur et de pitié pour soi-même. Ce n’est pas en essayant de soulever, dans des âmes calmes, les orages des passions, que le poëte exerce son plus grand pouvoir. En nous faisant descendre, il nous égare et nous attriste. A quoi bon tant de peine pour un tel effet? Ne lui demandons que d’être vrai, et de savoir que ce n’est pas en se communiquant à nous que les passions peuvent nous émouvoir d’une manière qui nous attache et nous plaise, mais en favorisant en nous le développement de la force morale à l’aide de laquelle on les domine et les juge. C’est de l’histoire que le poëte tragique peut faire ressortir, sans contrainte, des sentimens humains; ce sont toujours les plus nobles, et nous en avons tant besoin! C’est à la vue des passions qui ont tourmenté les hommes, qu’il peut nous faire sentir ce fond commun de misère et de faiblesse qui dispose à une indulgence, non de lassitude ou de mépris, mais de raison et d’amour. En nous faisant assister à des événemens qui ne nous intéressent pas comme acteurs, où nous ne sommes que témoins, il peut nous aider à prendre l’habitude de fixer notre pensée sur ces idées calmes et grandes qui s’effacent et s’évanouissent par le choc des réalités journalières de la vie, et qui, plus soigneusement cultivées et plus présentes, assureraient sans doute mieux notre sagesse et notre dignité. Qu’il prétende, il le doit, s’il le peut, à toucher fortement les âmes; mais que ce soit en vivifiant, en développant l’idéal de justice et de bonté que chacune porte en elle, et non en les plongeant à l’étroit dans un idéal de passions factices; que ce soit en élevant notre raison, et non en l’offusquant, et non en exigeant d’elle d’humilians sacrifices, au profit de notre mollesse et de nos préjugés!

Pour terminer cette lettre déjà si longue, permettez-moi, Monsieur, de vous exprimer un sentiment bien agréable que m’a fait éprouver l’article dans lequel vous avez combattu mes opinions littéraires.

En examinant le travail d’un étranger, qui n’a pas l’honneur d’être connu personnellement de vous, vous y avez repris ce qui vous a paru contraire à l’idée que vous avez de la perfection dramatique: mais vos critiques, adoucies même par des encouragemens flatteurs, ne sont conçues, pour ainsi dire, que dans l’intérêt universel de la littérature. On n’y voit aucune trace de cet esprit d’aversion et de dédain avec lequel on a traité trop souvent, dans tous les pays, les littératures étrangères. Vous combattez même, Monsieur, pour les foyers poétiques de l’Italie, en homme qui voudrait voir dans tous les pays la perfection de l’art, et qui la regarde, partout où elle se trouve, comme la richesse de tous, comme un patrimoine acquis à toute intelligence capable de l’apprécier. Je ne vous ferai pas le tort de vous louer de cette disposition qui se manifeste partout dans votre écrit, puisque la disposition contraire est injuste et absurde; mais je ne puis ni ne veux me défendre de l’impression heureuse que toute âme honnête éprouve sans doute en voyant ce besoin de bienveillance et de justice devenir de jour en jour plus général en France et en Italie, et succéder à des haines littéraires que leur extrême ridicule n’empêchait pas d’être affligeantes. Il n’y a pas long-temps encore que juger avec impartialité les génies étrangers attirait le reproche de manquer de patriotisme; comme si ce noble sentiment pouvait être fondé sur la supposition absurde d’une perfection exclusive, et obliger, par conséquent, quelqu’un à prendre une jalousie stupide pour base de ses jugemens; comme si le coeur humain était si resserré pour les affections sympathiques qu’il ne pût fortement aimer sans haïr; comme si les mêmes douleurs et la même espérance, le sentiment de la même dignité et de la même faiblesse, le lien universel de la vérité, ne devaient pas plus rapprocher les hommes, même sous les rapports littéraires, que ne peuvent les séparer la différence de langage et quelques degrés de latitude. C’est une considération pénible, mais vraie, que des écrivains distingués, que ceux là même qui auraient dû se servir de leur ascendant pour corriger le public de cet égoïsme prétendu national, aient, au contraire, cherché à le renforcer; mais le sens commun des peuples et un sentiment prépondérant de concorde, ont vaincu les efforts et trompé les espérances de la haine. L’Italie a donné naguère un exemple consolant de cette disposition. Un homme célèbre, et qu’elle était accoutumée à écouter avec la plus grande déférence, avait annoncé qu’il laissait après lui un écrit où il avait consigné ses sentimens les plus intimes. Le Misogallo a paru, et la voix d’Alfieri, sa voix sortant du tombeau, n’a point eu d’éclat en Italie, parce qu’une voix plus puissante s’élevait, dans tous les coeurs, contre un ressentiment qui aspirait à fonder le patriotisme sur la haine. La haine pour la France! pour cette France illustrée par tant de génie et par tant de vertus! d’où sont sortis tant de vérités et tant d’exemples! pour cette France que l’on ne peut voir sans éprouver une affection qui ressemble à l’amour de la patrie, et que l’on ne peut quitter sans qu’au souvenir de l’avoir habitée il ne se mêle quelque chose de mélancolique et de profond qui tient des impressions de l’exil!....

Fin de la lettre à M. C***

[1034] Il Fauriel avrebbe voluto sostituire: thèse toujours hasardeuse. Cfr. più sù, pag. 301.

[1035] On ne peut croire que Boileau ait prétendu s’exprimer rigoureusement quand il a dit: