On ne tue pas son successeur.
Le successeur, c'est la réaction fatale. C'est l'explosion de la force comprimée. C'est la découverte qui bouleverse la routine. C'est l'idée nouvelle qui rompt avec la tradition.
Et c'est toujours à la théorie par laquelle j'ai commencé cette étude qu'il faut revenir. C'est la souffrance qu'il faut donner pour point d'appui, ou plutôt pour compagne à tout grand effort «sur ce chemin de halage où,» comme dit Châteaubriand, «les hommes sacrifiés traînent le vieux monde vers un monde inconnu.»
La souffrance devait frapper dans le prince de Carignan, le vieil or de Savoie à une effigie nouvelle, ne lui laissant de l'ancienne effigie que ses lauriers.
Vous vous souvenez de cette fière devise du héros de Saint-Quentin: « Spoliatis arma supersunt.»
Rien n'est désespéré pour un prince de Savoie quand on lui laisse son épée.
C'est l'épée à la main qu'Emmanuel-Philibert a retrouvé la route de ses Etats.
C'est au Trocadéro que Charles-Albert a reconquis son trône.
Au premier coup de canon, l'âme héroïque de Savoie rentra dans ce corps alangui, mourant, et le fit revivre.
«Mon prince est fou à lier,» écrivait le fidèle Costa. «Mais cette fois, il est fou de joie. Il nous faut des princes de cœur et de main, comme disait Henri IV; le mien est de ceux là.»