Au reste, il faut se garder que le libéralisme lui-même s'érige en idole, comme si la liberté politique était une fin; alors elle tournerait bien vite à l'émiettement, à l'anarchie, à l'écrasement des faibles. «La liberté est conquise, écrit Lamartine, elle est assurée, elle est inviolable, quels que soient le nom et la forme du pouvoir; mais la liberté n'est pas un but, c'est un moyen. Le but, c'est la restauration de la dignité et de la moralité humaines dans toutes les classes dont la société se compose; c'est la raison, la justice et la charité appliquées progressivement dans toutes les institutions politiques et civiles»[30].

Pour en venir à la pratique, il est deux moyens d'action compatibles avec la liberté: l' éducation et l' association. Mazzini vieux, comme Lamartine, se contente décidément de ceux-là.

Elever les enfants, autrement dit, les délivrer de leur amour propre pour y substituer l'amour des autres et de la communauté, voilà l'œuvre par excellence qui fondera la république. Aussi les instituteurs sont-ils les ouvriers nécessaires de cette révolution que Lamartine attend; et il rêve une «association libre, pour la direction religieuse, morale et politique de l'esprit des instituteurs dans la République»[31]. Mazzini à son tour s'est fait maître d'école; et j'ai visité, dans le Transtevere, un établissement populaire d'éducation où l'on enseigne à des enfants d'ouvriers un catéchisme spiritualiste tiré de ses livres. L' association, pour les adultes, est un moyen merveilleux: ils s'apprennent par elle à coopérer, à dépasser les fins individuelles, et à jouir de se sentir peu de chose, au service de quelque chose de grand.

Je dois le dire; Lamartine était trop improvisateur, il avait l'imagination trop paradisiaque pour apercevoir les difficultés extraordinaires de cette tâche; il se contente de la voir en perspective, comme une allée un peu montante, mais agréable.

En somme il ne s'agit de rien de moins que de faire l'homme à nouveau. Mazzini, moins heureux et qui a lutté davantage, connaît mieux les résistances féroces de l'égoïsme. C'est lui qu'il faut écouter ici. Il sait, et il ne dissimule pas, qu'il faudra déchirer et fouiller la nature, en son fond; qu'il faudra aller jusqu'à l'ascétisme. A cette profondeur seulement les germes vivaces de l'égoïsme seront atteints, la vie pour les autres apparaîtra comme le salut, et la première substruction de la république sera bien assise.

«Je crois, dit-il[32], que nous ne pourrons jamais rendre l'homme plus digne, plus aimant, plus noble et plus divin — ce qui est notre fin et notre but sur la terre — en nous contentant d'entasser autour de lui des moyens de jouissance, et en lui proposant pour but de la vie cette ironie qu'on appelle le bonheur.... Ouvriers mes frères, comprenez-moi bien: les améliorations matérielles sont indispensables et nous lutterons pour les obtenir, non pas parceque la seule chose nécessaire à l'homme est d'être bien logé et bien nourri, mais parceque vous ne pouvez pas avoir conscience de votre propre dignité ni vous développer intellectuellement tant que vous êtes absorbés, comme aujourd'hui, par la lutte incessante contre le besoin et la pauvreté. — Vous travaillez dix ou douze heures par jour, comment trouverez-vous le temps de vous instruire? Le plus grand nombre d'entre vous gagne à peine de quoi subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, comment vous procurer les moyens de faire votre éducation?... La pauvreté vous empêche souvent d'obtenir justice comme les hommes des classes plus élevées, comment apprendrez-vous à aimer et à respecter la justice? — Il est donc nécessaire que votre condition matérielle s'améliore pour que vous puissiez progresser moralement. Il faut que vous receviez un salaire qui vous permette de faire des économies, de manière à vous rassurer sur l'avenir et, par dessus tout, il faut purifier vos âmes de tout sentiment de révolte et de vengeance, de toute pensée injuste à l'égard de ceux-là même qui ont été injustes envers vous. Vous devez lutter pour obtenir toutes ces améliorations dans votre situation, et vous les obtiendrez, mais recherchez-les comme des moyens et non comme le but; recherchez-les par sentiment du devoir et non pas seulement du droit.... Si vous n'agissez pas ainsi, quelle différence y aura-t-il entre vous et ceux qui vous ont opprimés? Ils vous ont opprimés justement parcequ'ils ne recherchaient que le bonheur, la jouissance et la puissance.... Un changement d'organisation sociale aura peu d'effet tant que vous conserverez vos passions et votre égoïsme....»

Jamais, je crois, aucune doctrine politique ne fut empreinte d'une telle grandeur morale. Celle-ci est vraiment une application de l'Evangile. La vertu se présente comme la seule chance de réussite dans les faits, comme la nécessité première dont rien ne dispense. Il faut que l'humanité s'apprenne à passer par la porte étroite. La république sera religieuse, ou elle succombera.

De ces principes généraux dérivent des programmes d'institutions ou de réformes. Je n'entre pas dans le détail, où nos guides quelquefois se sont fourvoyés. Il me suffit d'avoir exposé leur thèse en ce qui demeure, et je crois l'avoir fait fidèlement.

III.

Cette politique est radicale, au sens étymologique du mot, c'est-à-dire qu'elle pousse ses racines jusqu'au fond de la pensée, et s'attache à la réalité suprême. Les personnes qui n'ont absolument point de besoins religieux ne la comprendront guère. Et, chez nos politiques d'à présent, en particulier chez nos politiques radicaux, les besoins religieux semblent faibles. Aussi cette conception des deux fiers romantiques a-t-elle reculé loin dans le passé.