D’ennuis, de soucis cuisants, de douleurs, il n’est pas peu dans cette vie, et plus de larmes coulent dans l’ombre qu’au grand jour. Celui qui, au milieu des gémissements, pousse un bruyant éclat de rire, comme un fou dans un hôpital, celui-là se dit heureux. Mais quand l’âme, obéissant à une noble séduction, établit ses desseins sur les ruines de ce quelle avait de plus cher, s’aveugle dans une trompeuse confiance, et voit ensuite à chaque pas des gouffres béants s’ouvrir autour d’elle; quand l’oiseau qui portait la becquée à ses petits, effaré, battant de l’aile, voit un enfant s’armer de sa baguette, et les lacs retenir ses ongles; quand, plongée dans le plus cruel des tourments, la bravoure elle-même se tord les mains de désespoir; quand de son cœur, accablé de mille plaies, surgit une couvée de serpents qui sifflent contre le monde; quand l’esprit du mal, en son délire, se fait un jeu d’arracher la vie, mais seulement après l’honneur, à un être impuissant, et non content d’abreuver le présent d’ignominie, traîne encore à la torture l’avenir échevelé, et s’acharne... sur qui? sur une âme angélique, maudite pour avoir accueilli avec du miel une bête féroce; quand tout ce qui était bien s’est changé en amertume et douleur: c’est plus que la souffrance de ce monde, c’est le supplice de l’enfer! Sont-ce là les tourments, ou d’autres plus affreux, qui ont versé leurs flots bouillants sur l’âme de ce jeune homme? Derrière lui, rangés, comme une rivière brillante, s’avancent les soldats, qui font peu d’attention à la tristesse de leur chef. Chacun d’eux songe, et bien qu’ils diffèrent dans leur manière de songer, il y a entr’eux cette ressemblance que chacun songe à lui-même. Tous cependant sont prêts à se jeter, le sabre haut, dans les ombres de la mort, au premier commandement. Ils vont, silencieux, en bon ordre, les chevaux suivant les chevaux, entre-croisant leurs traces, faisant briller leurs fers. Ils vont où la volonté du jeune Venceslas, par des sentiers solitaires, fait serpenter leur longue ligne. Au-delà des champs immenses, ils sont parvenus à l’endroit où la plaine semble finir, et se courbe en plaine nouvelle. Ils avancent, à l’horizon, vis-à-vis d’un nuage éclatant, et l’œil croit apercevoir des guerriers aériens.

VIII

Mais que voient-ils du haut de l’éminence? De la vallée voisine, les tourbillons de fumée et d’étincelles montent, et déroulent en gigantesques spirales, qui déployées à leur sommet, se répandent en nuages lourds, ténébreux, sanglants. Mais qu’entendent-ils du haut de l’éminence? Dans la plaine voisine, les pleurs, les gémissements, les cris de désespoir sortent du village aux toits de chaume, et leurs échos sinistres, qui serrent le cœur, soulèvent avec un soupir jusqu’aux poitrines vêtues d’acier.

«Garde à vous! Aux armes, fidèles! déployez le drapeau! Les Tatars pillent le village... Vaincre ou mourir!»

Et prompts comme l’eau qui jaillit, les guerriers, pleins de furie, tombent, étincelants, et avec un bruit sourd, de l’éminence dans la vallée. Oui, la flamme allumée par les mains des pillards a embrasé tout le village, dont les habitants épouvantés, sans défense, sont noyés dans le sang et les larmes. Mais ce n’est pas le moment de sécher leurs pleurs, ni de sauver leur avoir, ni de batailler corps à corps pour disputer à l’ennemi son butin. Déjà par ses vedettes averti, le Han a rassemblé ses hordes d’élite pour la danse de prédilection. Là, derrière le village, immobiles, ils couvrent toute la plaine. A leur droite, une forêt, à leur gauche, un torrent; au milieu ils forment le demi-cercle31. Venceslas les voit bien, mais il considère qu’une attaque repoussée l’exposerait à sa perte. Et comment se retirer, à travers l’incendie? Mais qui peut éviter ce que le ciel lui destine, la victoire ou la mort? «Qui m’aime, me suive», dit-il, et il pique des deux, et avant de se jeter dans le feu, le coursier bondit et se cabre, moins hardi, moins farouche, lui, que le comte Venceslas. Comment des Polonais abandonneraient-ils leur chef? Les voilà dans les flammes; à la lueur de l’incendie, à travers le brasier et les débris ardents, ils cherchent leur route. Les voilà hors du village; aussitôt, prompte et docile, légère et audacieuse, la troupe se déploie, et formée en ligne, s’arrête. Toutes les trompettes sonnent une même et effrayante fanfare; tous les sabots se lèvent pour frapper un même coup retentissant, et la gloire et la vengeance emportent dans le même élan les chevaux qui ronflent et les cavaliers inclinés.

IX

Impétueuse fut la charge: les escadrons tatars, leurs croissants, leurs étendards à queue de cheval, leurs peaux de mouton retournées, leurs arcs immenses, leurs visages basanés, leurs moustaches pendantes et noires comme le corbeau, leurs traits renfrognés, leurs yeux voilés à demi, où la cruauté de la bête s’unit à celle de l’homme, tout ce spectacle empreint d’une splendeur sauvage, l’incendie, les steppes d’alentour, les flèches sifflantes, nullement n’impressionnèrent les Polonais, ou plutôt les excitèrent comme eût fait un vêtement d’épines. Rapides comme l’ouragan, ils volèrent... mais, avant que l’on pût lutter corps à corps, les hommes fer contre fer, les coursiers naseau contre naseau, des qu’ils eurent heurté le demi-cercle, une aile des Tatars, suivant la fameuse ordonnance, courut, derrière les Polonais, donner la main à l’autre aile. Alla hu! vociférèrent les hordes, et mille escadrons décochèrent sur l’assaillant enveloppé leurs traits empoisonnés. Hourra! crièrent les Polonais, et avec le vol du faucon, ils traversèrent la nuée de flèches, au milieu de ce cercle d’ennemis. Ils arrivent, ils arrivent, masse aux rangs pressés, foret de lances hérissées, pleine de coups, de craquements, de grondements... Choc, cri, plainte, fracas, clameurs!... La poussière surgit, et la muraille de Bisourmans, traversée, brisée, s’écroule. Les chevaux écrasent les hommes; le sabre, la lance, percent sous les pieds des chevaux les mécréants comme des vipères. La fureur s’allume dans les têtes, l’acier brille, le sang jaillit, la mort se fatigue à souffler sur les yeux qui tournent. Tout cela ne dure qu’un instant; de coté, par derrière, les barbares accourent en masse innombrable. Il est temps de mourir pour les Polonais; le jeune chef les réunit, les excite, les range, tourne et charge: voici la mêlée; chaque homme enveloppé devient tourbillon et fait face de tous côtés avec sa bravoure; taille, pique, tue, dans la foule grossissante. Dix luttaient contre un seul, mille viennent l’assaillir; la multitude se presse acharnée, avec d’affreux hurlements. Pars tout des nuages de poussière, ou volent les éclairs des glaives.

X

Au milieu d’un cercle épais d’ennemis, séparé des siens, seul, sans soutien, sans espoir, sans témoin, sans ami, lutte le sombre Venceslas, et déjà il lutte seulement pour livrer sans déshonneur cette vie qui lui pèse. Il sème la mort, demandant la mort, car, au plus profond de son cœur, il entend le gémissement de la colombe se débattant sous le bec du vautour: voilà l’harmonie de ses pensées! Mais soit étonnement, soit épouvante, soit impuissance contre son bras vaillant, la masse innombrable qui l’étreignait, de plus en plus recule et élargit le cercle devant lui. Ils voient, ils reconnaissent le chef; l’un après l’autre ils s’élancent, croisent le fer, succombent... ils hésitent à vaincre. Regardant autour de lui avec son œil d’azur, le jeune guerrier voit le cercle d’ennemis reculer toujours, et son cœur ne ressent que de la tristesse, à l’aspect de ce merveilleux succès. Il regrette que ses pressentiment ne se réalisent pas. Pourquoi n’ont-ils plus dans leur carquois une seule flèche trempée dans le venin de la vipère, afin de la planter dans sa chair? Il déplore de les voir céder; la vie lui fait peur, il agace leur cruauté, il leur présente la poitrine! Patience, patience! le han des Tatars, au gros ventre, à la face couleur de brique, vient s’abattre sur ce point, tout écumant de rage. Il a vu ses hordes plier devant une force inconnue, et il aperçoit qu’elles plient devant la bravoure d’un seul homme! Il arrache sa barbe touffue, désespéré d’un tel opprobre. Un cri sort de sa bouche béante... horreur et honte! mille contre un seul, le sourcil froncé, le sabre haut, accourent... Ils vont le hacher... le hacher!

XI