Ces similitudes ne se retrouvent pas seulement dans les idiomes, mais encore dans le génie des deux nations. On voit par les œuvres qu’ont laissées leurs poëtes que toutes deux puisent aux mêmes sources et se renvoient mutuellement l’inspiration. Mais elle vient surtout des troubadours, il faut bien le dire; et quand nous avons appris que le roi de Portugal Diniz prit pour maître en l’art des vers le troubadour de Cahors, Aymeric d’Ebrard, qui lui apprit à faire même des vers provençaux, et qui reçut en récompense l’archevêché de Lisbonne où il fonda la fameuse université transportée en 1308 à Coïmbre; nous n’avons pas été surpris. À cette époque déjà, tous les bons maîtres venaient de France.

Pour preuve de la communauté d’inspiration des poëtes portugais et des troubadours, nous citerons deux exemples. Une chanson portugaise que nous lisons au fol. 78 du recueil rarissime cité tout-à-l’heure sera le premier. On la trouva ainsi traduite dans les Prolégomènes de l’Histoire de la Poésie scandinave, par M. Edelestand Du Méril[25].

‘Par Dieu! ô dame Léonor, notre Seigneur fut bien prodigue pour vous.

‘Vous me semblez si belle, ô dame, que jamais je n’en vis d’aussi belle et je vous dis une grande vérité, telle que je n’en sais pas de plus vraie. Par Dieu, ô dame Léonor, notre Seigneur fut bien prodigue pour vous.

‘Et Dieu, qui vous tient en sa puissance, vous combla si généreusement de ses dons, qu’il n’est rien au monde qui puisse ajouter à votre mérite. Par Dieu, ô dame Léonor, notre Seigneur fut bien prodigue pour vous.

‘En vous créant, Madame, sa puissance montra tout ce qu’il était capable de réunir en une dame de mérite, de beauté et d’esprit. Par Dieu, ô dame Léonor, notre Seigneur fut bien prodigue pour vous.

‘Comme brille le bon rubis au milieu des perles, vous brillez entre toutes celles que j’ai jamais vues, et c’est pour moi qui suis épris de tant d’amour que Dieu vous a créée. Par Dieu, dame Léonor, notre Seigneur fut bien prodigue pour vous.’

Notre second exemple será ce chant charmant de la Rosalinda. M. de Almeida-Garrett, avec ce tact exquis et cet haut goût archéologique qui le placent à la tête des poëtes les mieux inspirés et en même temps les plus érudits du Portugal, a retrouvé dans les vieilles traditions du peuple lusitain, et reconstruit d’après trois différents fragments, les meilleures variantes de ce chant depuis si longtemps populaire. Le poëte se trouve à chaque vers de cette chanson telle qu’il l’a rétablie, et l’érudit à chaque ligne de l’introduction historique dont il l’a fait précéder. Jamais en n’a mieux prouvé que dans cette préface savante, les rapports poétiques qui existèrent au moyen-âge entre les races du midi et celles du nort. Où M. Garrett trouve-t-il, en effet, le premier germe de la poétique image qui couronne la ballade portugaise? Dans les chants écossais, dans la romance du Prince Robert, telle que la tradition orale l’avait transmise a Walter-Scott pour son Minstrelsy of the scottish border etc.[26]; ou bien encore dans cette fameuse histoire de Tristam et de la belle Iseult, par Rusticien de Puise, dont il cite, d’après Walter-Scott, de trop courts fragments...

Ces détails miraculeux de l’histoire d’Iseult se retrouvent dans les dernières strophes de la Rosalinda[27]. On le verra, du reste, par la traduction complète que nous en avons tentée. Elle est en vers souvent inélégants et mal rimés, mais exacts, je crois, et serrant du plus près qu’il est possible la strophe portugaise, bien que dans un rhythme différent. Pour nous excuser des rimes insuffisantes et des mots vieillis, nous dirons que s’ils sont de mise quelque part, c’est dans un chant populaire, et nous alléguerons, à qui ne nous le pardonnerait pas, l’enthousiasme du morose Alceste pour cette vieille chanson du roi Henri, qui cependant est pleine de ces mêmes défauts. Ce qu’il dit pour les excuser devra nous justifier nous-même, et c’est l’un des vers que Molière lui prête que nous servira d’épigraphe.