Il est temps de comprendre cela et, quittant enfin une lutte désormais puérile, de nous réunir au nom de la Russie, mais au nom aussi de l'indépendance.
Chaque jour peut renverser le vieil édifice social de l'Europe entraîner la Russie dans le courant orageux d'une immense révolution. Est-ce le temps de prolonger une querelle de famille et d'attendre que les événements nous dépassent, parce que nous n'avons préparé ni les conseils, ni les paroles qu'on attend peut-être de nous?
Et n'avons-nous pas un champ ouvert à notre conciliation?
Le socialisme qui partage si définitivement, si profondément l'Europe en deux camps ennemis, n'est-il pas accepté des Slavophiles comme de nous? C'est lo pont sur lequel nous pouvons nous donner la main.
Épilogue
Pendant les sept ou huit dernières années avant la révolution de Février, les idées révolutionnaires allaient s'accroissant, grâce à la propagande et au travail interne qui prenait un essort de plus en plus considérable. Le gouvernement paraissait las de poursuites.
La grande question qui dominait toutes les autres et qui commençait à agiter le gouvernement, la noblesse et le peuple, c'était la question de l'émancipation des paysans. On sentait bien qu'il était impossible d'aller plus loin avec le carcan du servage au cou. L'oukase du 2 avril 1842 qui invitait la noblesse à céder quelques droits aux paysans, en retour des redevances et des obligations qu'on avait stipulées de part et d'autre, prouve assez clairement, que le gouvernement voulait l'émancipation.
La noblesse des provinces s'en émut, se divisa en partis, prenant cause pour ou contre l'affranchissement. On se hasardait à parler de l'émancipation dans les réunions électorales. Le gouvernement permit à la noblesse, dans deux ou trois chels-lieux, de nommer des comités pour aviser aux moyens d'affranchir les serfs. Une partie des seigneurs étaient exaspérés, ils ne voyaient dans cette grande question sociale qu'une attaque de leurs privilèges et de la propriété et s'opposaient à toute innovation, se sachant appuyés par l'entourage du tzar. La jeune noblesse voyait plus clair et calculait mieux. Ici, nous ne parlons pas de ces quelques individus pleins de dévoûment et d'abnégation, qui sont prêts à sacrifier leurs biens, pour effacer le mot dégradant de servage du front de la Russie et pour expier l'ignoble exploitation du paysan. Les enthousiastes ne peuvent jamais entraîner une classe entière, si ce n'est en pleine révolution, comme la noblesse française a été entraînée le 4 août 1792 par une généreuse minorité. La grande majorité des émancipateurs désiraient l'émancipation, non seulement parce qu'ils en comprenaient la justice mais aussi parce qu'ils en voyaient la nécessité. Ils voulaient régler l'émancipation à temps pour réduire au minimum les pertes. Ils voulaient prendre l'initiative pendant qu'ils avaient le pouvoir. S'opposer et rester les bras croisés était le moyen le plus sûr de voir l'empereur ou le peuple entrer dans la voie pour ne s'arrêter qu'à l'expropriation.
Le ministre des domaines publics, Kisséloff, le représentant de l'émancipation dans le sein du gouvernement et le ministre de l'intérieur Pérofski, qui a tué l'oukase du 2 avril par ses commentaires,recevaient des projets de toutes les parties de l'empire. Bons ou mauvais, ces projets décelaient une grande préoccupation du pays.
A travers toute la divergence d'opinions et de vues, à travers toute la différence de position, d'intérêt de localité, un principe était admis sans contestation. Ni le gouvernement, ni la noblesse, ni le peuple ne pensaient à émanciper les paysans sans leurs terres. On variait infiniment dans l'appréciation de la quote-part à concéder aux paysans, des conditions à leur imposer, mais personne ne parlait sérieusement d'une émancipation dans le prolétariat, si ce n'est quelques incurables adeptes de la vieille économie politique.