Mais il peut bien appartenir à celles d'entre elles, qui sans titre, et sans y être invitées, prennent hardiment leur place dans le grand concile des nations actives; qui forcent l'entrée de l'histoire, qui se mêlent de toutes les affaires, poussées par une activité dévorante; qui occupent toutes les imaginations et se récipitent à corps perdu dans le courant de l'aorte historique. Il y a, dans l'apparition de certains peuples quelque chose qui arrête le penseur, le fait méditer, le rend inquiet comme s'il sentait une nouvelle mine souterraine, une nouvelle force, une fermentation sourde qui cherche à soulever la croûte, à déborder; comme s'il entendait dans un lointain inconnu des pas de géants qui se rapprochent de plus en plus. Tel est le rôle de la Russie depuis Pierre Ier.

Il y a moins d'un siècle, la France contestait encore le titre d'empereur aux tzars, et maintenant il ne s'agit plus du titre mais bien du fait de la domination russe qui s'étend jusqu'au Rhin[1] qui descend jusqu'au Bosphore, et qui recule d'un autre côté jusqu'à l'Océan Pacifique.

Quel est le sens de ces prétentions arrogantes – de ces conscessions pitoyables?

Sont-ce des Huns, qui accourent pour en finir avec Rome et se perdre ensuite parmi les cadavres? – Ou des Osmanlis qui veulent essayer encore une fois, si la chrétienté occidentale est mûre pour la tombe?

Est-ce enfin une catastrophe, un cataclysme, une nuée de sauterelles, un incident terrible survenu pendant 1'entr'acte qui sépare deux mondes, une de ces apparitions lugubres qui précipitent le dénoûment? Ou est-ce déjà le commencement même d'un ordre de chose nouveau; et les Slaves ne sont-ils pas les anciens Germains, par rapport au monde qui s'en va?

Il suffit de la possibilité de poser une question pareille, pour que tout ce qu'on pourra dire sur ce sujet soit d'un très grand intérêt. Et si on avait la témérité d'aller jusqu'à affirmer qu'au milieu de ces aspirations vagues des peuples slaves, il y en a qui se rencontrent avec les aspirations révolutionnaires des masses en Europe; que dans ces chœurs lointains résonnent les mêmes. accords qu'on entend retentir dans les profondeurs souterraines du vieux monde? Si on allait prouver que les barbares du Nord et les barbares «de la maison» ont, sans le savoir, un ennemi commun – le vieil édifice féodal, monarchique, et une espérance commune – la révolution sociale?..

L'empereur Nicolas peut, exécuteur des hautes œuvres dont le sens lui échappe, humilier à sa volonté l'arrogance stérile de la France et la majestueuse prudence de l'Angleterre, il peut déclarer la Porte russe et l'Allemagne moscovite – nous n'avons pas la moindre pitié pour tous ces invalides. Mais ce qu'il ne peut pas, c'est empêcher une autre ligue qui se formera derrière son dos, ce qu'il ne peut pas, c'est empêcher que l'intervention russe ne soit le coup de grâce pour tous les monarques du continent, pour toute la réaction, le commencement de la lutte sociale armée, terrible, décisive.

Le pouvoir impérial du tzar ne survivra pas à cette lutte. Vainqueur ou vaincu, il appartient au passé; il n'est pas russe, il est profondément allemand, allemand-byzantinisé. Il a donc deux titres à la mort.

Et nous, deux titres à la vie – l'élément socialiste et la jeunesse.

– Les jeunes gens meurent aussi quelquefois, – me disait, à Londres, un homme très distingué, avec lequel nous parlions de la question slave.