Dans cet amas d'opinions contradictoires percent tant de connaissances immobiles, une si triste légèreté, des préjugés tellement tenaces, que, malgré nous, notre regard ne trouve d'autre point de comparaison dans l'histoire que celui de la décadence romaine.

Alors aussi, à la veille de la révolution chrétienne, à la veille de la victoire des barbares, l'on proclamait l'éternité de Rome, la folie impuissante de la secte nazaréenne, et la chimère des dangers qu'annonçait le mouvement du monde barbare.

C'est à vous, Monsieur, que revient à juste titre le mérite d'avoir parlé le premier en France de la Russie populaire; vous aviez déjà appliqué la main sur le cœur, sur la source même de la vie; la vérité allait jaillir sous la pression de votre puissant génie, quand, soudain par un mouvement de colère vous avez retiré cette main fraternelle, et la source aussitôt vous a apparu troublée et confuse.

J'ai lu, avec une profonde douleur, vos paroles irritées. Triste, le cœur gros, je cherchais en vain, je l'avoue, l'historien, le philosophe, et plus que tout cela, l'homme aimant que nous onnaissons tous. J'ai hâte de le dire; j'ai parfaitement apprécié la cause de votre indignation: la sympathie pour la malheureuse Pologne a parlé par vous. Nous aussi, nous la connaissons, Monsieur, la sympathie pour nos frères polonais, et chez nous ce n'est pas de la compassion, c'est du remords, c'est de la honte. Aimer la Pologne! Nous l'aimons tous, mais est-ce bien la conséquence inévitable de ce sentiment que de lui victimer un peuple également malheureux, un peuple qui a dû prêter ses mains gar-rotées à un gouvernement féroce pour commettre des crimes? Soyons généreux, et n'oublions pas que nous venons de voir un peuple qui, armé du suffrage universel et de baïonnettes citoyennes, n'en a pas moins consenti au rétablissement de l'ordre de Varsovie à Rome; ne voyons-nous pas aujourd'hui… mais regardez plutôt ce qui se passe sous vos yeux… et pourtant nous ne disons pas que les Français ont cessé d'être hommes; nous attendons.

Il est temps d'oublier cette lutte malheureuse entre des frères; parmi nous, il n'y a pas de vainqueur; la Pologne ainsi que la Russie succombent à un ennemi commun. Le martyr, l'offensé lui-même, se détourne d'un passé également douloureux pour nous tous. L'ami illustre que vous citez, le grand poète Mickiewicz, en est une preuve.

Ne dites pas, Monsieur, en parlant des opinions du barde polonais, que c'est «de la clémence», que «ce sont des erreurs des saints». Non; ce sont là des fruits d'une longue et consciencieuse méditation, d'une intuition profonde des destinées du monde slave. Il est beau de pardonner à ses ennemis, mais il est quelque chose de plus humain encore: c'est de les comprendre, car comprendre c'est déjà absoudre, réhabiliter, se réconcilier.

– Le monde slave tend à s'unir; cette tendance apparaît immédiatement après la période napoléonienne. L'idée d'une fédération slave germait déjà dans les plans révolutionnaires de Pestel et de Mouravioff. Plusieurs Polonais ont pris part à la conspiration russe.

Lorsque la révolution de 1830 éclata à Varsovie, le peuple russe ne manifesta aucune animosité contre les rebelles du tzar;»a jeunesse était, cœur et âme, pour la cause polonaise. Je me rappelle avec quel enthousiasme nous nous précipitions vers les nouvelles de Varsovie; nous avons pleuré comme des enfants au récit du service funèbre célébré dans la capitale de la Pologne, en honneur de nos martyrs de Pétersbourg. La sympathie pour les Polonais nous exposait à des punitions criminelles; il fallait la refouler dans son cœur et se taire.

Il est possible qu'un sentiment d'animosité, sentiment d'ailleurs parfaitement mérité, et celui d'un patriotisme exclusif, avait prédominé encore en Pologne lors de la guerre de 1830. Depuis, Mickiewicz, les travaux philologiques et historiques de plusieurs écrivains slaves, une connaissance plus approfondie des peuples européens acquise pendant le triste pèlerinage de l'émigration, ont donné aux idées une tout autre direction. Les Polonais ont senti que la guerre n'était pas entre eux et le peuple russe; ils ont compris qu'ils ne pouvaient combattre autrement que POUR LEUR LIBERTÉ ET LA NÔTRE, ainsi que le disait l'inscription sublime de leur drapeau révolutionnaire.

L'héroïque émissaire Konarski, qui fut en 1839 torturé et fusillé à Vilna, appelait à la révolte les Russes et les Polonais sans distinction de nationalité. La Russie le remercia d'une manière qui fut aussi tragique que tout ce qu'elle fait depuis qu'une botte à l'allemande foule sa poitrine.