Ces paroles prophétiques se sont terriblement accomplies. Et la raison pacificatrice n'a pas fait de grands efforts. Je n'ai
plus de larmes. Il me semble parfois que la catastrophe terrible qui m'a enlevé ma mère, mon enfant et un de mes amis, est déjà très éloignée. Un monde entier a eu le temps de faire naufrage depuis ce sinistre. Triste sort de passer immédiatement de l'enterrement de ses proches à l'enterrement général -- sans donner un peu de repos au cœur brisé!
La perte de ce monde a été prévue, mais le malheur frappe toujours comme quelque chose d'inattendu. Les déductions dialectiques ne consolent pas. Il y a plus de deux ans que vous avez dit: "Ce n'est pas Catilina qui est à vos portes, c'est la mortz: Elle frappait alors, maintenant elle a ouvert les portes. Le règne de la révolution bourgeoise est passé, le règne du libéralisme frondeur, du républicanisme rhétorique, des mots, des abstractions, est terminé. La bourgeoisie a vendu la liberté, l'honneur, tout pour garder son argent et ses monopoles: eh bien, il est juste que pour cette simonie elle soit punie par un esclavage sans bornes. On craignait l'excès de liberté -- on aura l'excès de despotisme, on craignait la barbarie d'en bas -- on aura la barbarie d'en haut, on ne voulait rien céder au peuple -- eh bien, le peuple reste tranquille lorsqu'on fusille les républicains au nom de l'ordre. Y eut-il jamais au monde une idée plus maigre, plus pauvre que l'idée de l'ordre? L'ordre et l'avarice au lieu du trône et de l'église! Mais le principe de la monarchie catholique était mille fois plus poétique, plus social. La manie de l'ordre et de l'accaparisme c'est la peste qui emporte ce monde; il termine d'une manière ignoble, mais enfin cela le tuera aussi, comme le communisme l'aurait fait, et ses destinées s'accompliront. Mais il faut laisser aux morts enterrer les morts.
Comme nous serions heureux de vous savoir hors de Paris et hors de la France. Paris, c'est Jérusalem après Jésus; gloire à son passé, -- mais c'est un passé.
Il ne reste maintenant qu'un seul échantillon de la civilisation, un seul pays conservateur, c'est l'Angleterre. L'individu ne peut être libre que là. Hors de l'Angleterre il n'y a que la Russie -- la Russie jeune de Pétersbourg et la vieille Russie en France. Entre les deux, comme un chiffon entre deux diamants l'Allemagne, lymphatique, transcendentale et passive. Nous pouvons entrevoir le fil rouge du progrès à travers la barbarie qui a englouti le continent, mais il est impossible de traîner, sans y être forcés, une existence humaine au milieu de ce luxe de bassesse, au milieu de cette débauche d'arbitraire.
Votre œuvre a été immense. Vous avez tout fait pour montrer à la France le danger qui s'approchait. Vous avez indiqué les moyens de salut, les transitions. Le monde entier, depuis Moscou jusqu'à New York, vous admirait. Eh bien, franchement, la France vous a-t-elle compris? Lorsque vous parliez de paix --
elle comprenait guerre, lorsque vous parliez en pacificateur -- on prenait vos paroles pour un cri de haine.
Maintenant -- troppo tardi: la catastrophe est arrivée, les cosaques de Vincennes, les prêtres de l'ordre ont le dessus -- détournons-nous du spectacle affligeant d'un monde en démence et sachons nous émanciper, nous sauver si nous n'avons pu sauver le monde.
Je vous serre la main avec beaucoup de sympathie. Comptez sur moi, je serai bien heureux de vous prouver par des actes toute l'amitié et tout le dévouement que je vous porte.
A. H.