Je suis si honteux, Madame, d’avoir été si longtemps sans vous écrire, que j’ose à peine prendre la plume; ce n’est que le souvenir de votre amitié, souvenir qui me sera éternellement délicieux, et l’assurance que j’ai de l’indulgence de votre bonté, qui m’enhardissent encore aujourd’hui. Delvig, qui abandonne ses Fleurs pour des épines diplomatiques, vous parlera de notre existence à Pétersbourg. Je vous avoue que cette existence est assez sotte, et que je brûle de la changer de manière ou d’autre. Je ne sais si je viendrai encore à Михайловское. Cependant c’eût été mon désir. Je vous avoue, Madame, que le bruit et le tumulte de Pétersbourg m’est devenu tout à fait étranger — je les supporte avec impatience. J’aime mieux votre beau jardin et le joli rivage de la Сороть. Vous voyez, Madame, que mes goûts sont encore poétiques malgré la vilaine prose de mon existence actuelle. Il est vrai qu’il est difficile de vous écrire et de n’être pas poète.

Agréez, Madame, l’assurance de mon respect et de mon entier dévouement. Je salue de tout mon coeur toute votre charmante famille. Comment se trouve M-lle Euphrosine de son séjour à Torjok? et y fait-elle beaucoup de conquêtes?

24 Janvier.

A. P.{45}

248. Е. М. ХИТРОВО

6 февраля 1828 г. В Петербурге.

Que vous êtes aimable d’avoir songé a consoler de votre souvenir l’ennui de ma réclusion. Toute sorte d’embarras, de chagrins, de désagréments etc., m’avaient tenu plus que jamais éloigné du monde et ce n’est que malade moi’-même, que j’ai appris l’accident de M-lle la comtesse. Arnt a eu la bonté de m’en donner des nouvelles et de me dire qu’elle allait beaucoup mieux. Dès que mon état me le permettra, j’espère, Madame, avoir le bonheur de venir de suite vous présenter mes respectueux hommages, en attendant je m’ennuie, sans avoir même la distraction d’une souffrance physique.

Pouchkine.

Lundi.

Je prends la liberté, Madame, de vous envoyer la 4 et 5 partie d’Онегин, qui viennent de paraître; je souhaite de bien bon coeur qu’elles vous fassent sourire.{46}