Le Coq d’Or
(The Golden Cock)
AN OPERA
IN THREE ACTS BY
N. RIMSKY-KORSAKOV
COPYRIGHTED, 1918, BY FRED RULLMAN, INC.
PUBLISHED BY
FRED RULLMAN, Inc.
AT THE
THEATRE TICKET OFFICE. 111 BROADWAY
NEW YORK
Transcriber’s Note
This book contains the text of the opera both in French and in English. The original presented the two languages on alternating pages. This is impractical to reproduce in an e-text. Instead, the acts alternate: Act 1 in French, then in English, followed by Act 2, etc.
It seems obvious from the number of errors in the original text that it was not checked by a fluent French speaker before publication. Accents and punctuation have been corrected without note. A fuller list of changes made appears [at the end of this text].
ARGUMENT.
King Dodon, a lazy and gluttonous ruler, is greatly worried by his warlike neighbors. He seeks advice but his various advisers fail to comfort him. Finally the Astrologer brings him a wonderful bird, the Golden Cock, who knows how to foretell events. The bird is placed on a spire in Dodon’s capital and from hour to hour sends out from his high perch various messages which either send the crowd scurrying for their weapons, or cause it to scatter and return to its peaceful activities. The bird suddenly sounds a war alarm. Dodon assembles his warriors and they set out on their journey to the enemy’s land.
King Dodon’s army fares rather badly in an encounter with its foe. In the uncertain light of early morning his warriors retreat into a deep gorge where the ground is piled high with the bodies of the dead. Suddenly Dodon and his generals descry a tent. It must be the headquarters of the enemy’s chief.
They prepare the onslaught when suddenly there comes out of the tent a beautiful young woman who sings a bold hymn to the sun in which she dilates complacently upon her own physical beauty. Dodon and his general, Polkan, are at once attracted and listen with pleasure while she tells them that she intends to conquer Dodon’s capital. Her task is only too easy. Dodon is ready and willing to give her anything she may desire, even Polkan’s head.
Dodon and the strange Queen start for Dodon’s capital: he will make her his bride. Their honeymoon is not unmixed bliss; the young Queen compels her old husband to amuse her in ways which are not always as dignified as would beseem Dodon’s position.
They quarrel. The Astrologer appears once more on the scene. He reminds the King of his promise to give him anything he wishes in exchange for the marvelous bird. The Queen herself is the price he demands. Dodon, indignant, strikes him with his scepter and he apparently falls dead. Then the bird flies down from the spire, pecks Dodon on the head and kills him. The Astrologer then resuscitates, informs the audience that the whole story is a fable, and that only he and the Queen are real human beings.
DRAMATIS PERSONAE.
- King Dodon.
- Amelfa (the Royal Housekeeper).
- Prince Guidon.
- The Astrologer.
- Prince Afron.
- The Queen of Shemakhan.
- Voevoda Polkan.
- The Golden Cock.
LE COQ D’OR
PROLOGUE.
(Devant le rideau apparaît L’Astrologue, une clef à la main.)
L’Astrologue
(au public).
Par mon art cabalistique,
Par les lois que je pratique,
On va voir renaître ici
Les héros d’un vieux récit.
Pour vous d’un conte tous les masques
Revivront, joyeux, fantasques.
Certes ce n’est qu’une fable,
Mais la morale en este louable.
(Il disparaît.)
ACTE PREMIER.
(Avant le lever du rideau, on pressent qu’il va se passer quelque chose de grave et de solennel. En effet, on voit une vaste salle, dans le palais du Roi Dodôn, qui fut jadis maître de tous les steppes de la Russie méridionale. Le conseil royal est en séance. La salle est richement ornée de peintures, de sculptures, de dorures. Le vert, le bleu, le jaune, couleurs favorites des sujets du Roi Dodôn, prédominant, sur des bancs recouverts de brocart, siègent des seigneurs graves et barbas. Au milieu, sur un trône richement orné de plumes de paon, est Dodôn, couronne en tête et vêtu d’un habit d’apparat, jaune. Près de lui sont assis ses deux fils, Aphrôn et Gvidôn. Parmi les conseillers le général Polkan, vieux soldat brutal.)
Le Roi Dodôn
(qui paraît accablé de soucis).
Chers sujets, le cœur troublé,
Je vous ai tous rassemblés
Pour vous apprendre, en personne,
Combien lourde est ma couronne.
Mon sort est triste! écoutez:
Jeune, j’étais redouté.
Sans scrupule, l’âme fière,
Je portais au loin la guerre.
Maintenant, je suis bien vieux;
Les combats sont périlleux.
Or, mes ennemis se lèvent.
Ils m’attaquent tous, sans trêve:
On dirait qu’ils font exprès!
Sans répit, nous restons prêts
A combattre.
(Avec désespoir.)
Nous veillons au Nord: du tout,
C’est du Sud qu’il fond sur nous!
On est là: tous ces sauvages
Viennent par la mar.
J’enrage: On n’a plus aucun répit,
J’en sanglote de dépit.
A ces maux est-il un remède?
Qu’un de vous me vienne en aide.
Un conseil!
Un Seigneur
(avec hésitation).
Autrefois une vieille, par les fêves,
Savait expliquer les rêves.
Seconde Seigneur.
Allons donc! Cette autre était
Bien meilleure, qui savait lire,
Dans le marc, et tout prédire.
Gvidôn.
Dans le ciel on peut trouver
Le sens de ce qu’on a rêvé.
Tous.
Par le marc, oui!
On explique par les fêves.…
Tous les rêves.
(La querelle devient acharnée. Le Roi reste assis, pensif. A ce moment apparaît sur l’escalier un vieil Astrologue. Il porte un habit bleu, brodé d’étoiles d’or, et un bonnet d’astrakan blanc. Sous son bras il tient un astrolabe et un sac bigarré. Tous, silencieux, le regardent. Il s’approche du Roi, à pas comptés, et salue jusqu’à terre. Puis il s’agenouille.)
L’Astrologue
(à genoux).
Fier Dodôn, salut à toi!
Je fus, tel que tu me vois,
Conseiller du roi, ton père.…
Or, je viens, comme naguère,
T’offrir mon fidèle appui.
J’ai appris, tous tes ennuis:
Ce coq d’or, sur une lance,
Prouvera sa vigilance.
Prends-le donc, et crois moi bien:
Nul n’aura meilleur gardien.
Lorsque tout sera paisible,
Tu le verras impassible.
Dès qu’un noir danger poindra,
Sans tarder, il étendra
Les ailes, dressera la tête
Et d’une voix bien haute et nette.
Chantera: “Cocoricou!
Ouvrez l’œil et garde à vous!”
Le Roi Dodôn
(un peu incrédule).
A beau mentir qui vient de loin!
Montre-nous-le, néanmoins.
(Tous entourent avec curiosité L’Astrologue, qui tire de son sac un petit Coq D’Or. Le Coq se débat entre ses mains et crie.)
La Voix du Coq.
Cocori! cocorico!
Règne et dors en ton lit clos!
(Tous s’écrient avec étonnement.)
Les Seigneurs.
Quel prodige!
Quel miracle! il dit vrai:
C’est un oracle.
Le Roi Dodôn
Quel prodige! Quel miracle!
(À la foule, gaîment.)
Je me trouve désormais
Invincible, c’est bien vrai?
(Aux domestiques.)
Plantez-le sur une pique,
Qu’à veiller vite il s’applique.
(À L’Astrologue.)
Je ne puis, en vérité
De ma dette m’acquitter.
Mon estime, et c’est justice,
Récompense ton service.
(Solennellement.)
Et je jure d’accomplir
Sans tarder tous tes désirs.
L’Astrologue.
Nul trésor ne sert au sage,
Les honneurs, pas davantage.
Ils attirent le souci;
Mais pour ton serment, merci!
(L’Astrologue salue jusqu’à terre, et se dirige vers la sortie.)
La Voix du Coq
(du haut de la flèche).
Cocori! Cocorico!
Règne et dors en ton lit clos!
Le Roi Dodôn
(prête l’oreille, et se promène gaîment, en se frottant les mains d’aise).
O délices! Plus de peines!
Gouverner tous mes domaines
Sans bouger, sans m’éveiller,
Sauf pour rire et festoyer!
En avant les jolis contes,
Les jeux, les jongleurs, les danses!
Je vais oublier, sans honte,
La tristesse et les souffrances!
(L’intendante Amelfa paraît à la porte des chambres du fond.—S’étirant au soleil.)
Ah, Soleil! Ta douce haleine
Rajeunit les bois, les plaines.
Vois fleurir les cerisiers.…
(Indécis.)
Dans ce coin, bien volontiers,
Je ferais un petit somme.
Amelfa
(empressée et avec une infinie sollicitude).
Mais bien sûr! Voici les hommes
Qui t’apportent ton grand lit.
(Sur un signe d’elle, les serviteurs se précipitent dans le palais et reparaissent, portant un grand lit d’ivoire, couvert de fourrures; ils le dressent au soleil. Amelfa s’approche de Dodôn; elle apporte un grand plateau chargé de sucreries.)
N’as-tu pas quelque appetit?
Mange donc ces confitures,
Quelques noix, ou bien des mûres!
Bois le cidre: il est tout frais,
Parfumé, mousseux, sucré.
Ces fruits plein de miel, d’amandes,
Et bien cuits au vin, t’attendent.
Chasse donc tous les soucis,
Tâte des pruneaux farcis.
Le Roi Dodôn
(bâille et s’installe à portée du plateau.)
Hum.… J’accepte.… Mais prends garde,
Mon aimable babillarde,
Qu’un pesant sommeil soudain
N’interrompe mon festin.
(Le Roi a fini sa collation, et regarde du côté du lit. Amelfa arrange les oreillers et rabat les couvertures.)
Amelfa.
Dors un peu sur cette couche
Viens, je chasserai les mouches
Loin de ton auguste front.
La Voix du Coq.
Cocori! Cocorico!
Règne et dors en ton lit clos!
(Dodôn ne plut plus résister au sommeil. Il se couche et s’endort sans plus, avec autant d’insouciance qu’un enfant. L’intendante, penchée au dessus du lit, chasse les mouches.)
Des Gardiens
(dans les coulisses).
Règne et dors en ton lit clos!
(Les Gardiens, font l’appel, d’une voix somnolente, mais bientôt ils succombent à la douceur enchanteresse du sommeil de midi. Tous dorment profondement, sauf Amelfa. La capitale entière est possible. Seules les mouches infatigables bourdonnent autour du lit royal, que le soleil continue d’éclairer d’une lumière égale et douce.)
Amelfa.
Tous s’endorment, tous sommeillent.
Cher printemps! paix sans pareille!
(Elle s’accoude au lit du Roi et s’endort à son tour. Dodôn, dans son rêve, sourit comme à une belle inconnue.)
La Voix du Coq.
Cocori! Cocoricou!
Ouvrez l’œil et garde à vous!
(Trompettes dans la coulisse.—Bruit. Des gens courent. Des trompettes sonnent de divers côtés. Des chevaux henissent. La foule se précipite autour du palais. Sur les visages interloqués se lit une terreur profonde.)
La Foule
(dans la rue).
Le coq a donné l’alarme!
Courez tous, prenez les armes!
Oh! Malheur, calamité!
Le royaume est dévasté.
Polkan
(accourant).
Roi puissant, ma voix t’appelle!
Vois ton général fidèle!
Ah! Réveille toi! Malheur!
(Amelfa va se cacher précipitamment.)
Le Roi Dodôn
(encore à moitié endormi).
Quel est donc ce bruit, Seigneur!
Polkan.
L’ennemi sur nous s’avance!
Le Roi Dodôn
(se lève en bâillant).
Hein? Quoi donc?
Quelle démence.…
Est-ce le feu dans mon palais?
Polkan.
Foin du vieux niais!
Notre coq a chanté, il tourne et s’agite.…
Tous nos gens ont fui. Viens vite!
La Voix du Coq.
Cocori! Cocoricou!
Ouvrez l’œil et garde â vous.
(Dodôn regarde le Coq.)
Le Roi Dodôn
(au peuple).
Bien! Va pour la guerre, enfants!
Hâtez-vous, courez aux camps.
Faites vite, qu’on s’empresse!
Mais d’abord, ouvrez les caisses.
Le Peuple
(docilement).
Nous serons obéissants!
(Dodôn s’assied sur son trône. Des chambres intérieures du palais sortent précipitamment Aphrôn et les Seigneurs, tous armés. Gvidôn arrive et, tout en courant, boucle le ceinturon de son épée.—Il embrasse trois fois chacun de ses fils, qui partent, maussades, suivis des Seigneurs.—On entend le bruit de l’armée qui s’ébranle.)
La Voix du Coq
(lorsque tout s’est calmé on entend la voix du Coq.)
Cocoricou! Règne et dors en ton lit clos!
Le Roi Dodôn.
Joli Coq, je te rends grâce.
(Le Roi Dodôn, Amelfa, les gardes s’endorment d’un sommeil calme et profond.)
Gardes
(dans la coulisse).
Règne et dors, en ton lit clos!
(Le rêve de Dodôn se précise.)
La Voix du Coq.
Cocori! Cocoricou!
Ouvrez l’œil, et garde à vous!
(De nouveau s’entendent des cris, des pas précipités. Des trompettes sonnent. La foule, en grand désordre, se rassemble dans la rue, devant le palais. Trompettes dans la coulisse.)
Le Peuple
(dans la rue).
Ah, tout est perdu! Alerte!
(Ils restent tous indécis, n’osant réveiller le roi.—Trompettes dans la coulisse.)
Notre roi qui dort!
Oui, certes! Quel malheur!
Vite à genoux!
Comment faire? Sauvons-nous!
Et Polkan reste introuvable!
Polkan
(se précipite, suivi de seigneurs en armes. Amelfa va se cacher précipitamment.)
Un destin cruel nous accable,
Sors enfin, oui, sors de ce doux repos!
Le Roi Dodôn
(réveillé en sursaut).
Ah! toujours mal à propos!
Polkan.
Dans la ville tous s’irritent
Et là-haut, ton coq s’agite,
Clame à pleine voix son chant
Et regarde le levant.
Nous ne sommes pas en nombre;
L’avenir me paraît sombre.
Fais donner les vétérans!
Le Roi Dodôn
(se frotte les yeux et bâille).
Oui! Je vais venir, attends.
(Il s’approche de la balustrade et regarde en l’air.)
La Voix du Coq.
Cocori! Cocoricou!
Ouvrez l’œil et garde à vous!
Le Roi Dodôn
(d’un ton plaintif).
Le coq d’or nous met en garde.
En avant! Que nul ne tarde.
Chers amis marchons, vaillants,
Au secours de nos enfants!
(Il se prépare sans empressement; les domestiques apportent en hâte son équipement couvert de poussière et de rouille. Amelfa regarde le Roi avec tristesse.)
Mon armet! Puis, ma cuirasse.
Ouf! L’étroite carapace!
Cherchez-moi mon bouclier,
Le beau rouge; un baudrier.…
La Voix du Coq.
Cocoricou! Ouvrez l’œil et garde à vous!
Le Roi Dodôn
(examinant son bouclier).
Mais il est rongé de rouille!
Mon carquois en vain je fouille.
(Il est prêt à partir.)
Et j’étouffe. Allons toujours.…
Oh! Ce glaive, qu’il est lourd!
(soufflant.)
Bah! Tant pis. Venez, fidèles!
Qu’on m’aide à monter en selle.
La Voix du Coq.
Cocoricou! Ouvrez l’œil et garde à vous!
(De nombreux domestiques, soutenant Dodôn par les aisselles, lui font descendre l’escalier, au bas duquel l’attend un cheval blanc. Le peuple pénètre graduellement dans le palais.)
Le Roi Dodôn
(menace du doigt le Coq).
Fi, quel importun coq d’or
Qui me trouble ainsi quand je dors.
(Sur l’escalier.)
Est-il doux?
Deuxième Seigneur.
Comme un mouton!
Le Roi Dodôn.
C’est parfait alors: partons!
Amelfa
(d’une voix désespérée).
Mais, doux sire, t’en aller à jeun?
Le Roi Dodôn.
Va, je mangerai.
(à Polkan.)
A-t-on des vivres?
La Voix du Coq.
Cocoricoucou! Ouvrez l’œil et garde à vous!