Paris
de Siècle en Siècle
par A. Robida
Imp. Eug. Marx (Atelier Belfand) Paris
[Table des Chapitres]
[Table des Illustrations]
[Planches hors texte]
[Notes]
OUVRAGES DE A. ROBIDA
LA VIEILLE FRANCE.—Normandie. Bretagne. Provence. Touraine. Quatre volumes in-4º, illustrés de très nombreuses gravures dans le texte et hors texte. (A la Librairie illustrée.)
LES VIEILLES VILLES D’ITALIE. Un volume in-8º raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)
LES VIEILLES VILLES DE SUISSE. Un volume in-8º raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)
LES VIEILLES VILLES D’ESPAGNE. Un volume in-8º raisin, illustré de nombreuses gravures. (Maurice Dreyfous, éditeur.)
VOYAGES TRÈS EXTRAORDINAIRES DE SATURNIN FARANDOUL. Un fort in-8º jésus, illustré de nombreuses gravures. (A la Librairie illustrée.)
LA GRANDE MASCARADE PARISIENNE. Un volume in-8º jésus, illustré de nombreuses gravures. (A la Librairie illustrée.)
LE VINGTIÈME SIÈCLE. Un volume in-8º colombier, illustré de gravures dans le texte et hors texte. (A la Librairie illustrée.)
VOYAGE DE MONSIEUR DUMOLLET. Un volume in-8º colombier, illustré de gravures dans le texte et hors texte. (A la Librairie illustrée.)
LE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. Un volume in-8º colombier, illustré de gravures dans le texte et hors texte. (A la Librairie illustrée.)
ŒUVRES DE RABELAIS, illustrées de très nombreuses gravures dans le texte et de gravures hors texte en couleurs. (A la Librairie illustrée.)
MESDAMES NOS AIEULES, DIX SIÈCLES D’ÉLÉGANCES. Un volume in-18 couronne illustré de très nombreuses gravures en noir et en couleurs. (A la Librairie illustrée.)
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
LA REINE MARGUERITE DE VALOIS
à l’hôtel de Sens
A. Robida del et sculp A. Maire imp
PARIS
DE SIÈCLE EN SIÈCLE
TEXTE, DESSINS ET LITHOGRAPHIES
PAR
A. R O B I D A
PARIS
A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
Tous droits réservés.
A MON AMI
CHARLES NORMAND
PARISIEN DE PARIS
Secrétaire général des Amis des Monuments Parisiens
Toujours sur la brèche pour la défense des intérêts
artistiques de Paris toujours menacés.
A. ROBIDA
LE PONT-NEUF ET LA POINTE DE LA CITÉ AU XVIIᵉ SIÈCLE
CHAPITRE PREMIER
L’ILE BERCEAU
Le cœur de Paris et ses déplacements.—Lutèce gauloise.—Le village insulaire entre marais et forêts.—L’arrivée du Romain.—Premier siège et premier incendie.—Camulogène et Labiénus.—Lutèce gallo-romaine.—Le premier coup d’État militaire.—Un Empereur de Paris.—Le Palais de Julien aux Thermes.—Les Nautes.—Les arènes parisiennes.—Lutèce mérovingienne.—Sainte-Geneviève.—Le Palais des Comtes de Paris dans la Cité.—Les marchands de l’Eau.
PETITE TOURELLE DE L'HOTEL DE SENS
A chaque étape de sa vie, à chaque mouvement de sa croissance, les siècles passés ont vu notre Paris, faisant craquer sa ceinture et se dépouillant de son enveloppe, s’épanouir en d’autres conditions au soleil des idées nouvelles, revêtir, sous une armure de défense plus solide et plus large, un vêtement tout neuf, enrichi et décoré suivant les modes alors triomphantes, lesquelles constituent parfois un progrès et un embellissement, mais parfois aussi, par malheur, n’apportent que de regrettables modifications.
Une capitale est un organisme et Paris plus que nulle autre.
Mais dans cet organisme de la ville en perpétuelle transformation, en même temps que l’enveloppe se modifie, le cœur change de place. Il était ici, en ce siècle, sur cette rive du fleuve; au siècle prochain, il sera là-bas, de l’autre côté. Il fut au milieu du fleuve d’abord, aux premiers vagissements de Paris, dans l’île où naquit la petite Lutèce, puis il passa l’eau, sembla se fixer un instant sur la montagne Sainte-Geneviève, à l’ombre des palais gallo-romains, qu’après Constance Chlore, Julien et les magistrats romains, habitaient les terribles chefs francs,—pour revenir en son île avec les évêques et les rois, entre la cathédrale et le palais, ensuite pour refranchir encore le fleuve, mais de l’autre côté, et gagner la ville nouvelle, la ville bruyante et commerçante qui s’agite sur la rive droite...
Et le cœur vagabond ne quittera plus cette rive, il se contentera d’avancer bond par bond, du côté où va le soleil, pendant que la ville se gonfle et s’agrandit, pousse au loin ses rues interminables, dévore les marais, les champs, les vignes, les parcs, les taillis, boit les petites rivières qu’elle rencontre, absorbe les villages, les châteaux, les bourgs, étale à l’infini ses palais et ses maisons sur un territoire qui, pour le bourgeois de jadis, était l’horizon lointain, perdu dans le vague du couchant!
Le cœur de Paris, ce fut d’abord l’île-berceau, où, dans un paysage vide et silencieux, au seul murmure du fleuve, tranquille alors et libre de s’élargir à l’aise sur des berges incertaines, s’éveilla la Lutèce gauloise, sous les saules, entre quelques chaumières rondes à toits coniques.
Le cœur de Paris, de la Lutèce gallo-romaine et mérovingienne, ce fut la Cité naissante, l’île déjà pleine et débordant sur la rive gauche; ce fut aussi la montagne de Geneviève, où montèrent la garde le soldat gaulois des empereurs romains et le rude compagnon de ces chefs francs qui devinrent les rois de la petite France naissante aussi,—la montagne que se partagèrent le cloître qui prie et l’université qui médite et enseigne; ce fut le quartier des manoirs féodaux groupés autour de l’hôtel Saint-Paul et de l’hôtel des Tournelles,—palais des rois de France alors que le Louvre attend encore son heure,—le quartier du Marais—lequel, avec la place Royale aux arcades simples et nobles, resta centre aristocratique jusqu’au grand siècle;—ce fut aussi le Pont-Neuf, la grosse artère où toute la vie de Paris passe et repasse.
Puis, étape nouvelle, le cœur de Paris avance et se fixe tout près des édifices royaux du Louvre et des Tuileries, abandonnés par leurs hôtes pour Versailles où se ressentent moins les soubresauts du Paris toujours bouillonnant et grondant en perpétuelles mutineries. Le cœur de Paris bat sous les galeries du Palais-Royal, demeure élevée par le grand cardinal et devenue le palais de la branche cadette des Bourbons.
Il oscille pendant un siècle, retournant parfois, aux jours sombres, vers la Grève où le terrible Hôtel de Ville couve les révolutions; il monte au commencement de notre temps vers les nouveaux boulevards brillants, étincelants et bourdonnants, jadis simples fossés d’enceinte sur la campagne et devenus centre de la vie parisienne pendant la course de notre XIXᵉ siècle.
LUTÈCE GAULOISE. POINTE DE L’ILE AVEC LES ILOTS SUR LESQUELS PASSE LE PONT-NEUF ACTUEL
On perçoit le battement de ce cœur entre l’Opéra flamboyant et l’église de la Madeleine, temple grec dédié à la Gloire par Napoléon; mais ce cœur jamais fixé se porte de plus en plus en avant et marche vers les Champs-Élysées, vers l’ouest, vers les immenses quartiers aux splendides hôtels tout battant neufs, quartiers trop cosmopolites, où peut-être, de transformation en transformation, naîtra un Paris trop différent du Paris de l’histoire, une grande Cosmopolis, capitale internationale aux qualités essentielles évaporées et n’ayant point gardé la saveur du terroir lutécien.
*
* *
Temps lointains;—pour la Gaule aux vastes forêts, l’histoire commence à peine et pourtant les légions de Rome, bientôt, vont y trouver des villes importantes, du commerce, quelques routes—peu nombreuses il est vrai, fleuves et rivières en tenant lieu,—des tribus puissantes mais mal confédérées, des peuples divisés qui ne sauront point se réunir contre l’ennemi commun. Des cités en nombre considérable existaient. Sans parler des côtes méditerranéennes, aux villes prospères et policées étendant au loin leur commerce maritime, l’intérieur du pays présentait d’importantes agglomérations urbaines, s’élevant à quelque point de passage sur les rives des fleuves principaux, ou serrées dans des murailles de défense sur la crête de quelque abrupt mamelon. Parmi des centaines de petites cités dont beaucoup gisent encore en ruines sous quelques pouces de terre en des coins inconnus, Chartres, Tours, Rouen, Bordeaux, Reims, Nevers, Sens, Beauvais, etc., possédaient déjà des édifices imposants et une certaine splendeur, telle Bourges, que les Bituriges au temps de Vercingétorix ne purent se résoudre à détruire pour faire le désert à l’approche des Romains.
Alors que plusieurs de ces villes formaient un chapelet de petites capitales pleines de sève ardente, ayant même une vie politique, dans cette Gaule déjà même livrée au pouvoir dangereux de l’éloquence, Lutèce, plus modeste, toute petite et ne pressentant point ses destinées, vivait dans son île du commerce de sa batellerie, du transport des marchandises lui arrivant du Sud-Est par la haute Seine, et du Nord par les affluents divers.
Le long de halliers et de taillis se ramifiant aux profondes forêts au milieu desquelles l’Oise se fraie un chemin, la Seine, large et semée d’îlots, descend lentement vers la mer, coulant en méandres gracieux à travers des plaines fertiles et de belles collines.
Ici, à la place des immenses murs de pierre qui l’encaissent aujourd’hui et contiennent aux grandes eaux ses désirs de flâneries en dehors du lit régularisé, c’est à cette époque une verdoyante plaine basse, aux arbres mouillés, que nous apercevons, un marécage où le vent fait onduler avec de soudains et harmonieux frissons, les longues étendues de roseaux où s’abritent des barques de pêcheurs, et sur lesquels planent des vols d’oiseaux de rivière et tournoient les canards sauvages.
Un archipel non moins verdoyant balance ses grands arbres au milieu de la Seine, c’est une flottille d’îles et d’îlots dont beaucoup ont disparu aujourd’hui, rongés peu à peu, dévorés par le fleuve, ou bien que l’homme a supprimés.
Iles et îlots se suivent ainsi à la file jusqu’à l’horizon; la plus grande île de l’archipel parisien, c’est la Cité d’aujourd’hui, grande et noble nef suivie de ses chaloupes, les deux îles qui se nomment au moyen âge l’île Notre-Dame et l’île aux Vaches et qui, réunies sous Louis XIV, s’appellent maintenant l’île Saint-Louis, plus loin l’île aux Javiaux ou Louviers, maintenant soudée à la rive droite sous l’ancien Arsenal.
Une quatrième et une cinquième île, deux îlots plutôt, précèdent la grande nef que forme la Cité, ce sont les îlots de Bussy et de la Jourdaine où Philippe le Bel brûla les templiers et qui, réunies et constituées en terre-plein du Pont-Neuf, portent aujourd’hui la statue du Vert-Galant. Deux ponts de bois reliaient Lutèce aux oseraies de la rive, deux ponts bien modestes, qui cent fois détruits se perpétueront à peu près sur le même point et deviendront le pont au Change et le pont Saint-Michel.
Voilà le calme paysage parisien de ces temps, le premier décor de la série aux immenses changements; des îles au fil de l’eau, des marécages pour premier plan, marais dont le souvenir se retrouve encore dans le nom du quartier aux vieux et riches hôtels; au loin, de vertes collines, dominées par les croupes bien dessinées de Montmartre, puis des bois, des taillis où se cachent des villages qui sont alors peut-être aussi importants que Lutèce en son île et que Lutèce, débarquant en terre ferme, englobera l’un après l’autre.
*
* *
Depuis des années, la Gaule lutte contre l’envahisseur, contre le Romain, âpre conquérant qui n’apporte sa civilisation aux peuples qualifiés par lui de barbares,
LUTÈCE INCENDIÉE A L’ARRIVÉE DES ROMAINS
que pour organiser l’exploitation savante et régulière de ces peuples, pour pomper leur or et leur sang, destinés à alimenter son luxe et ses plaisirs. La civilisation romaine s’avance précédée du carnage et de l’incendie. La Gaule sans cohésion, morcelée en cent peuples rivaux l’un de l’autre, est dévorée morceau par morceau, malgré la bravoure de ses enfants, qui se brise devant la tactique supérieure des légions romaines.
Cependant ce fut dans un moment où la Fortune semblait se retourner et, attendrie par tant d’efforts désespérés, gagnée par tant de farouche courage, se déclarait un instant pour la Gaule, que tomba la pauvre petite Lutèce. Les Romains venaient de subir une défaite au siège de Gergovie, suivie d’autres revers sur la Loire. Vercingétorix, le généralissime des nations celtiques un instant réunies, tenait César en échec; l’espoir renaissait.
Ce fut alors que le lieutenant de César, Labiénus, manœuvrant avec quatre légions entre Sens et Paris pour venir en aide à César arrêté sur la Loire, s’approcha du pays des Parisii.
Pour l’histoire, c’est la première fois que la bourgade gauloise à peine née, future capitale de la France, entend sous ses murs gronder la terrible rumeur de la guerre, qu’elle entendra si souvent ensuite dans le cours des siècles,—rugissement des luttes intestines ou bien heurt violent des invasions étrangères aux tours de bois des Gaulois, aux donjons des rois de France, aux bastions à la Vauban du Paris de 1870.
Les buccins des légions romaines vont sonner sous les faibles murs de Lutèce, premières clameurs de l’immense vacarme que ce petit coin des rives de la Seine, marqué par le destin, entendra maintenant, de siècle en siècle, des cris de carnage asiatiques des hordes d’Attila, des stridents ronflements de la trompe de guerre des barques normandes aux ronflements des bombardes des Anglais,—des arquebusades de la Ligue aux roulements de tambours des sections révolutionnaires,—des hourras des cosaques de 1814 aux sifflements des obus Krupp de la Germanie reconstituée, ou des canons révoltés de 1871...
Sous les maisonnettes en flammes de la pauvre Lutèce, la tactique romaine eut encore raison des armes gauloises. Le vieux Calmuken ou Camulogène, chef aulerque de la basse Seine, menant des contingents aulerques, bellovaques et parisiens, chercha vainement le corps à corps avec l’ennemi pour le jeter dans le fleuve. Mais par des voltes rapides, des contremarches, des passages soudains de la rive gauche de la Seine à la rive droite, Labiénus trompa le chef gaulois: les Romains, après une tentative avortée dans les marais à l’embouchure de la Bièvre, passèrent la Seine à Melun pour attaquer par la rive droite. Mais sur cette rive, devant Lutèce incendiée et abandonnée, avec Camulogène en face, et par derrière un corps de Bellovaques qui approchait, Labiénus se trouva tout à coup en un péril pressant; il en sortit par un coup d’audace heureux, par un passage nocturne du fleuve sur cinquante bateaux amenés de Melun.
Le choc eut lieu sur la rive gauche au-dessus ou au-dessous de Paris, on ne sait au juste: pour les uns entre Choisy-le-Roy et Vitry, pour les autres entre Sèvres et Meudon, à l’endroit où fument les cheminées de tant de bruyants restaurants alignés sur les berges d’une gracieuse boucle de la Seine aimée de nos pêcheurs à la ligne et de nos canotiers,—probablement sur les deux points à la fois, Labiénus ayant passé à Sèvres et s’étant rabattu de là sur les positions occupées par le gros de l’armée gauloise en amont de Lutèce. Camulogène et tous ses soldats cramponnés au sol se firent tuer jusqu’au dernier et, sur les rangs accumulés de cadavres gaulois et romains, Labiénus, ayant conquis un passage chèrement payé, eut tout juste la force de conduire les débris de ses légions chez les Senones.
Que reste-t-il de cette première Lutèce entrée dans l’histoire par sa destruction au temps de César? quelles traces matérielles des Parisiens du temps pourrions-nous aujourd’hui retrouver encore? Rien ou presque rien, peut-être quelques pierres grossières ressaisies au plus profond de notre sol, dans les fouilles opérées pour la construction des édifices de la Cité actuelle.
Une seconde Lutèce allait renaître bientôt des cendres de la première. La guerre terminée, les Romains définitivement établis en Gaule, le nouvel ordre de choses accepté, de grands progrès matériels s’effectuèrent rapidement. La paix romaine opère une complète transformation, les villes détruites se relèvent, de grandes voies parfaitement entretenues relient les unes aux autres ces vieilles cités gauloises devenues municipes romains, qui se parent bien vite de grands monuments taillés sur le patron des édifices de la métropole lointaine.
LES LÉGIONS GAULOISES PROCLAMENT JULIEN EMPEREUR
Après les légions, c’est l’invasion des lettres et des arts latins, qui s’infiltrent avec une surprenante facilité jusqu’aux extrémités de la terre des Druides et font marcher ensemble la transformation matérielle et la transformation morale; les mœurs, les usages, les costumes de Rome sont adoptés partout et font de l’ancienne Gaule chevelue une Gaule à toges très romaine.
Cette Lutèce gallo-romaine, il nous est plus facile de nous la figurer que la petite Lutèce gauloise; quatre siècles de vie romaine en avaient fait une jolie ville décorée de vrais monuments, blanche et riante dans sa ceinture mouvante, si limpide alors.
L’empereur Julien l’appelle sa chère Lutèce; il y a passé quelques-unes des saisons de loisir que pouvaient lui laisser et tous les soucis de l’empire, et les armées à conduire contre les Francs et les Germains,—ce nouveau péril s’élevant à l’horizon de la ville latine. Il vint en 358 et 359, après sa victoire sur les Germains dans les plaines d’Argentoratum (Strasbourg), s’y reposer au milieu de ses amis lettrés et philosophes, et il a tracé de la ville et de la vie qu’il y menait un intéressant croquis:
«Je me trouvais pendant un hiver à ma chère Lutèce (c’est ainsi qu’on appelle dans les Gaules la ville des Parisiens); elle occupe une île au milieu d’une rivière: des ponts la joignent aux deux bords. Rarement la rivière croît ou diminue: telle elle est en été, telle elle demeure en hiver: on en boit volontiers l’eau très pure et très riante à la vue. Comme les Parisiens habitent une île, il leur serait difficile de se procurer d’autre eau. La température de l’hiver est peu rigoureuse, à cause, disent les gens du pays, de la chaleur de l’Océan, qui n’en étant éloigné que de neuf cents stades, envoie un air tiède jusqu’à Lutèce: l’eau de mer est en effet moins froide que l’eau douce. Par cette raison, ou par une autre que j’ignore, les choses sont ainsi. L’hiver est donc fort doux aux habitants de cette terre; le sol porte de bonnes vignes; les Parisii ont même l’art d’élever les figuiers en les enveloppant de paille de blé comme d’un vêtement, et en employant les autres moyens dont on se sert pour mettre les arbres à l’abri de l’intempérie des saisons.»
LE CLOS DE LAAS ET LE PALAIS DES THERMES
Ces figuiers que les Parisii savaient protéger contre les rigueurs de l’hiver sont encore cultivés de la même façon sur un point des environs de Paris, à Argenteuil, où, souvenir plus ancien, sur les hauteurs dominant la Seine et l’immense plaine parisienne, un dolmen recouvre les os de quelque chef parisien préhistorique.
Le palais où ces lignes furent écrites par l’empereur existe encore, il n’était point dans l’île, car déjà Lutèce avait débordé sur les rives, couvrait de naissants faubourgs le débouché des voies romaines de la rive droite et se doublait presque d’une seconde ville sur la rive gauche.
Le grand palais romain si longtemps enfoui et méprisé, aujourd’hui annexe de notre musée de Cluny, était construit depuis une cinquantaine d’années peut-être lorsque Julien, vers 356, y résidait. Il présentait un très grand développement et bien des parties, les plus importantes probablement, ont dû se perdre sous les constructions élevées au moyen âge à leurs dépens. Ces superbes voûtes romaines, ces salles majestueuses que nous admirons enchâssées dans la verdure d’un beau jardin, précieuses reliques servant elles-mêmes de reliquaire à tant de joyaux du passé, disparaissaient naguère sous un amas de maisons serrées, de bicoques accrochées aux vieilles pierres, entassées sur les reins des voûtes, heureusement d’une solidité à toute épreuve. Des salles étaient à peu près bouchées par les décombres, d’autres défigurées, éventrées, misérables, servaient de caves, écuries ou remises, à une foule de petites industries.
PARIS MÉROVINGIEN.—LA POINTE DE LA CITÉ
Derrière des murs énormes au fond de ces voûtes obscures, aux sombres pierres coupées d’assises de briques, des chevaux au râtelier frappaient de leurs fers le pavé romain et des tonneliers chantaient en cognant sur les douves de leurs tonneaux; au-dessus, dans l’enchevêtrement des bâtisses, des jardins s’étaient établis sur six pieds de terres rapportées on ne sait quand ni comment, de vrais jardins suspendus où poussaient des légumes et des arbres fruitiers. L’entrée des ruines à la fin du siècle dernier était rue de la Harpe, au fond de la cour d’une maison à l’enseigne de la Croix de fer, où les coches de Laval et différents services de messageries avaient leur installation.
Racheté par l’État sous la Restauration, le palais des Thermes, ou ce qu’il en restait, apparut au jour, désobstrué, débarrassé des maisons assises sur ses puissantes épaules, de tous les appentis parasites et de son clos de pommiers aériens. Les parties consacrées à l’habitation ont disparu complètement; seuls les Thermes ont survécu à tant de causes de destruction et nous pouvons à Paris admirer ces vastes salles purement romaines, le tepidarium, salle des bains chauds et le frigidarium, la grande salle des bains froids, immense et haute nef au berceau majestueux, aux fortes murailles percées de niches profondes et d’arcades robustes, les unes bouchées, les autres encadrant de leurs doubles archivoltes un coin de la verdure lumineuse des jardins.
Quelles étaient l’étendue, la physionomie d’ensemble et les dispositions exactes du palais des Thermes? Avec ce qui nous en reste nous ne pouvons plus que chercher à le deviner. Tant de salles ont été complètement détruites autour du noyau subsistant. Un écrivain qui l’a vu au XIIᵉ siècle, Jean de Hauteville, dit emphatiquement du palais: «Les cimes s’élèvent jusqu’aux nues et les fondements atteignent l’empire des Morts.» La deuxième partie de la phrase est toujours exacte, tant de souterrains ou de tronçons de souterrains circulent sous les constructions restées debout et s’enfoncent sous les terrains environnants.
Au temps de Julien, au temps des rois mérovingiens, qui succédèrent aux empereurs, le palais des Thermes, les dépendances et les jardins occupaient un immense terrain depuis Saint-Germain des Prés jusqu’à la rue Saint-Jacques, sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève (mons Lucotitius), où des vignes et des maisons de campagne se chauffaient au soleil; le vieil aqueduc d’Arcueil amenait aux hôtes du palais l’eau des sources de Rungis que l’aqueduc moderne verse encore à Paris. Sur l’emplacement du jardin du Luxembourg était un camp romain. C’est là, en 360, Julien n’étant encore qu’un général victorieux, rival malgré lui de l’empereur Constance, que les légions rassemblées à Lutèce, parmi lesquelles se trouvaient deux légions gauloises, proclamèrent Julien empereur. Au milieu de la nuit, échauffés par un banquet, les légionnaires gaulois, brandissant des torches et des épées, forcèrent les portes du palais barricadé, saisirent Julien, l’élevèrent comme un roi barbare sur un bouclier. Première révolution dont Paris ait été le théâtre, quelque chose comme un 18 Brumaire exécuté un peu malgré celui qui en profitait.
Au moyen âge ces jardins du palais si étendus, enclos de fortes murailles, devinrent le Clos de Laas qu’envahirent peu à peu, en le morcelant, des couvents et des maisons.
Lutèce proprement dite, dans son île, quatre siècles après l’arrivée des Romains et peu avant celle des Francs, ne ressemblait plus à la bourgade gauloise bercée par la rivière. Elle avait l’aspect de toutes les villes romaines; l’île couverte de maisons de pierres, entourée d’une enceinte à tours carrées, montrait çà et là quelque colonnade, quelque monument à la forte carrure. En avant des deux ponts qui la reliaient aux rives, s’élevaient des ouvrages militaires; tout à fait à la pointe de l’île se trouvait le palais habité par les préfets de l’empereur, magistrats de la région, construction dont on a retrouvé des traces nombreuses dans les fouilles du Palais de justice et à laquelle succédèrent sur le même emplacement le palais de Saint-Louis, le logis de Philippe le Bel, ce précieux édifice qui fut retrouvé il y a trente ans noyé dans les bâtiments de l’ancienne préfecture de police et que la pioche, irrespectueuse de l’histoire, démolit sans pitié, pour l’édification de l’énorme façade égyptienne (!) de la cour d’assises, imitation d’un temple de Dendérah (!) aussi peu à sa place que les imitations de Parthénons qui se voient, hélas! en tant d’endroits n’ayant rien de grec ni d’égyptien.
Devant le palais s’étendait le forum, puis venaient les maisons pressées de la ville et à l’autre extrémité de l’île, la première cathédrale de Paris, c’est-à-dire un temple dédié à Jupiter, dont il subsiste encore sans doute bien des débris sous Notre-Dame, outre ceux qu’on en a retirés. Dans le chœur de la cathédrale, juste sous les autels chrétiens, des fouilles en 1711 mirent au jour des débris de l’autel de Jupiter, des bas-reliefs grossiers représentant les dieux gaulois et romains fraternellement réunis, Jupiter, Vulcain, Esus, le Mars des Gaulois, et Cernunnos ou Cervunnos, sculptures d’un style barbare accompagnées de l’inscription suivante:
«Sous Tibère Auguste, les Nautes parisiens ont publiquement élevé cet autel à Jupiter très bon, très grand.»
Les précieuses pierres ont été rejoindre au musée des Thermes bien d’autres débris de la même époque, déterrés un peu partout dans la Cité et sur différents points du sol parisien. Ces trouvailles fournissent une nouvelle preuve de cette sorte de loi historique que les monuments de même ordre se perpétuent généralement à la même place, le palais sous le palais, le temple sous l’église.
En avant du palais, sur le petit bras de la Seine, la muraille d’enceinte de Lutèce, trempant dans l’eau, s’ouvrait pour une porte de rivière, un débarcadère monumental pour les bateaux des Nautes, orné d’un portique dont les colonnes, retrouvées en 1848, portaient la trace profondément marquée des cordages ayant amarré les barques à leur base. En arrière de ce portique s’élevait, pense-t-on, un temple de Mercure, qui sans doute était en même temps une sorte de bourse, un lieu de réunion pour les Nautes, près du port de débarquement de leurs marchandises.
Elle était bien petite encore, notre Lutèce, car son mur d’enceinte retrouvé sur divers points, près de Notre-Dame ou sous le palais, s’alignait assez fortement en arrière des quais actuels, et cette fortification était assez faible, car elle avait été élevée à la hâte, avec des débris d’édifices rasés dans les faubourgs par mesure de défense, afin de dégager les abords de la place lors des invasions barbares. Ces faubourgs formés le long des voies au nord et sur les pentes du mont Lucotitius au sud, au pied du grand palais, devaient former avec la cité une agglomération d’une certaine importance déjà, si l’on en juge par les ruines des Arènes parisiennes, dégagées depuis 1869.
Le gallo-romain de Lutèce, le négociant affairé sur ses ballots de marchandises arrivant par les routes de terre ou par bateau, plaidait devant les magistrats au Palais actuel, faisait ses dévotions au temple de Jupiter, où ses fils des siècles suivants ont élevé la majestueuse Notre-Dame; ou s’en allait pèleriner aux temples de Mercure et de Mars qui couronnaient la colline de Montmartre et dont les ruines ont subsisté côte à côte avec les moulins et l’abbaye, jusqu’au XVIIᵉ siècle, édifices considérables puisqu’il paraît que de la plus grande partie du territoire des Parisii on pouvait les apercevoir, comme on peut de nos jours, au-dessus de Montmartre enveloppé par la grande ville, apercevoir de si loin la colossale masse de l’église du Sacré-Cœur, toute blanche et non terminée encore.
PALAIS DES THERMES.—LA GRANDE SALLE AU XVIIIᵉ SIÈCLE
Ce Parisien gallo-romain, nous pouvons également nous le représenter assis sur les gradins de l’amphithéâtre, dont les hautes arcades superposées se dressaient parmi les verdures, sur le versant oriental du mont Lucotitius; après tant d’années, après quinze siècles d’enfouissement et d’oubli, depuis le temps où la crainte des invasions franques fit jeter bas les hautes arcades et employer leurs pierres à la construction du rempart de Lutèce, ces gradins ont été enfin en partie remis au jour. L’existence de ces arènes sous les maisons du quartier Saint-Victor était connue depuis longtemps; cela s’appelait au moyen âge, par tradition, le Clos des Arènes sur le territoire de l’abbaye de Saint-Victor, mais l’emplacement exact était oublié; des maisons serrées s’étaient juchées sur les arènes remblayées par
LE PALAIS DES THERMES
les décombres, et beaucoup possédaient des caves pratiquées dans les couloirs, des trous inconnus et mystérieux revêtus de puissantes maçonneries dont on ne s’expliquait pas l’origine. En 1869, lors du percement de la rue Monge, une moitié de l’amphithéâtre reparut soudain à la lumière, profondes excavations, gradins écroulés, tas de pierres bouleversées. La découverte de ces arènes perdues fit du bruit quelque temps, puis survint 1870 et Paris sous les obus eut à songer à bien autre chose qu’à déterrer ses antiquités. Une invasion avait causé la ruine des arènes, une autre invasion fut cause de la ruine de ces ruines, remblayées de nouveau impitoyablement et recouvertes par les bâtiments des dépôts et ateliers de la Compagnie des omnibus, malgré la défense désespérée d’un Comité de savants. Quelques sculptures furent envoyées dans les musées et ce fut fini du monument. C’était une moitié de l’hémicycle qui redisparaissait ainsi après avoir quelque temps revu le ciel de la Gaule.
Enfin tout récemment de nouveaux travaux dégagèrent à son tour l’autre moitié, le second demi-cercle apparut avec une dizaine des gradins sur lesquels venaient s’asseoir pour les jeux sanglants importés de Rome, les Lutéciens romanisés du IVᵉ siècle et qui servent aujourd’hui aux ébats des gamins de la rue Mouffetard, assez peu soucieux de leurs ancêtres.
Peut-être un jour recherchera-t-on l’autre moitié volontairement perdue, afin de rendre à Paris son amphithéâtre complet, dont l’ampleur permettra d’évaluer, par la comparaison avec les amphithéâtres d’Italie ou de France le chiffre de la population de la Lutèce gallo-romaine.
Le monde romain attaqué sur tous les points s’écroulait ou s’émiettait sous le choc des armées barbares. Chaque chef de tribu important cherchait à se tailler sa part, Sicambres, Francs, Alains, Burgondes, Wisigoths s’arrachaient des morceaux de la Gaule. A barbare, barbare et demi; derrière ceux-ci qui s’étaient établis et lotis, et cessaient de ravager le pays où ils se fixaient, s’avançait un ennemi plus farouche, l’effroyable ravageur asiatique, poussé par le vertige du carnage et de la destruction. C’était Attila et ses hordes qui venaient de saccager toutes les villes de l’est, Trèves, Reims, Metz. Devant l’ouragan dévastateur, la pauvre Lutèce, derrière son faible rempart, dut se croire à son dernier jour.
C’est à ce moment que se place la légende de sainte Geneviève de Nanterre, non simple bergère quand elle prit le voile, mais fille d’habitants notables, chrétiens ardents en relation avec l’évêque saint Germain d’Auxerre. Comme les Parisiens découragés à l’approche des terribles Huns allaient se décider à abandonner leur ville, Geneviève s’interposa, elle leur rendit le courage et leur prédit que l’invasion respecterait Paris. L’événement ayant réalisé ses prédictions, Geneviève, fixée à Paris, écoutée, vénérée, devint à côté des évêques comme une bergère d’âmes. Elle mourut au temps de Clovis et fut enterrée dans la basilique de Saint-Pierre-et-Saint-Paul fondée par Clovis sur le mont Lucotitius, où Clovis et Clotilde eurent à leur tour leur sépulture, et qui devint par la suite, de reconstruction en reconstruction, l’abbaye de Sainte-Geneviève, c’est-à-dire le lycée Henri IV actuel et notre Panthéon, sarcophage des grands hommes.
Que devient Paris dans la confusion de ces temps, quand les royaumes francs se font, se défont et se refont, et qu’un monde nouveau s’organise? L’obscurité enveloppe ces commencements laborieux, il ne surnage d’autres souvenirs que les grands faits, les guerres, les massacres, les alliances, les absorptions de peuples...
Le municipe gallo-romain, peu à peu, devient la capitale politique de ces rois barbares qui, lorsqu’ils ne sont pas en expéditions, vivent au loin, dans leurs châteaux de bois entourés de fermes et de forêts.
Paris christianisé remplace ses temples par des églises, les édifices romains disparaissent; les monuments qui s’élèvent sont rudes et grossiers, mais si leur architecture n’est plus la copie régulière des monuments de Rome elle laisse deviner, sous sa rudesse barbare, la sève d’un art national qui s’élabore et se prépare à dominer tous les autres, quels qu’ils soient, par les merveilles romanes et ogivales.
Le roi ou quelque leude investi du titre de comte de Paris, ou bien un maire du palais de rois fainéants, réside dans le Palais de Julien ou dans celui de la Cité. Paris, malgré les désordres et les misères du temps, continue à prospérer matériellement, puisqu’il s’agrandit et déborde sur les deux rives.
LES ARÈNES DE LUTÈCE RETROUVÉES
Les grandes abbayes se fondent dans la banlieue, s’entourent de murailles à l’abri desquelles viennent se grouper des habitations, embryons de bourgs que Paris enveloppera et absorbera un jour: l’abbaye de Sainte-Geneviève, proclamée patronne de Paris, sur qui elle semble veiller de la hauteur où le monastère est assis; l’abbaye de Saint-Germain des Prés, au milieu des prairies, presque sur la Seine, fondée par Childebert au VIᵉ siècle; l’abbaye de Saint-Denis, bourg plus éloigné, annexe de Paris que Paris n’a pas encore atteint, fondée en l’honneur du légendaire évêque de Lutèce, au IIIᵉ siècle, martyrisé à Montmartre, patron de Paris et des vignobles parisiens, quand il y avait encore des vignobles parisiens. Des églises s’élèvent dans les faubourgs et dans l’île, petites églises de la cité qui se perpétueront, et qui disparaîtront dans les démolitions de la Révolution ou dans la grande transformation entreprise de nos jours dans l’île mère.
Et les siècles passent. La France et Paris se bâtissent peu à peu sous la rude main des chefs mérovingiens, sous celle des maires du palais quand la race de Klodowig s’abâtardit, quand le trône hissé sur les cadavres de frères, d’oncles ou de neveux n’est plus qu’un simple fauteuil pour ses faibles successeurs.
Quatre bœufs attelés d’un pas tranquille et lent
Promenaient dans Paris le monarque indolent,
... ils le promènent de Paris à ses villas des environs, tandis que le duc Pépin ou Charles-Martel conquiert le pouvoir réel, gouverne et guerroie en son propre nom sans s’occuper du faible titulaire de la couronne.
Le commerce de Paris prospère, les Nautes, ces négociants lutéciens, s’appellent maintenant les marchands de l’eau, et forment une hanse ou ligue marchande dont les opérations s’étendent au loin, association qui deviendra au moyen âge la corporation prépondérante parmi les métiers et fournira les Prévôts des marchands.—Là est l’origine de la municipalité parisienne, le lien qui rattache à travers les âges les édiles de nos jours, les terribles hommes de la commune de 1793, les chaperons bleus et rouges d’Étienne Marcel, les négociants de la rivière d’il y a dix siècles aux nautes gallo-romains. La nef qui vogue sur l’écusson de Paris, on la trouve déjà au palais des Thermes, figurée par les proues des navires sculptées aux retombées des voûtes, et s’il faut choisir parmi les étymologies incertaines, il est bien probable que cette nef emblématique rappelle aussi le nom de la ville, Paris en langue celtique devant signifier Bateau et Parisii bateliers, comme Lutèce signifiait, dit-on, habitation au milieu de la rivière, ou l’île aux Corbeaux, ou l’île blanche, ou autre chose, au gré des étymologistes.
LUTÈCE
HENRI III ALLANT POSER LA PREMIÈRE PIERRE DU PONT-NEUF LE 31 MAI 1578
A NOTRE-DAME
CHAPITRE II
LA CROISSANCE
La cité de Paris.—Le temple de Jupiter devient l’église cathédrale Notre-Dame de Paris.—Les petites églises de la Cité.—Saint-Jean le Rond et les Enfants trouvés.—Très haut et très puissant seigneur le chapitre de Notre-Dame.—Le cloître et ses premières écoles.—Guillaume de Champeaux et Abélard.—Naissance de l’Université.—Les légendes: le diable Biscornette.—L’anneau de la Vierge.—Le grand Jeusneur.—Folies et mascarades des fêtes de l’âne, des fous et des innocents.—Diables, guivres et chimères.
A NOTRE-DAME
ENFIN le XIIIᵉ siècle,—qui mérite autant que le XVIIᵉ, pour la France arrivée à son complet développement, le nom de grand siècle,—le grand siècle du moyen âge va se lever sur un monde sortant de la confusion, rajeuni, plein de sève et de force, et sur une société organisée tout autrement que nous la comprenons maintenant, posée sur d’autres bases, mais fortement constituée et douée d’une vitalité assez vigoureuse pour affronter les siècles d’orages qu’elle aura bientôt à traverser.
C’est l’époque où le moyen âge, dans toutes ses institutions, se rapproche le plus de son idéal et donne sa plus complète expression en tout. C’est le siècle où la pensée s’efforce de se dégager des ténèbres et des enveloppements de la scolastique, et entrevoit la science; où l’Université fait de Paris la grande école des peuples et de la montagne Sainte-Geneviève le plus haut sommet d’Europe; où l’art, le grand magicien décorateur de la vie, après des siècles de tâtonnements et de progrès vers le beau, arrive à un merveilleux et vraiment sublime épanouissement.
Le cœur de Paris, à ce moment de son histoire, il est vraiment là, dans l’île de l’antique Lutèce, dans cette glorieuse Cité où la grande cathédrale, la nouvelle Notre-Dame, achève de se construire et domine de ses tours, de sa flèche élancée, de ses mille pinacles dissemblables, clochers, flèches, tours et tourelles hérissant l’île et les deux rives du fleuve.
La Cité d’ailleurs est centre religieux par sa cathédrale et centre politique par son palais, qu’habitent les rois, seigneurs de ce petit jardin d’île de France auquel peu à peu, par l’adresse, la politique ou la force, ils réunissent les seigneuries, les terres, les provinces, arrondissant de plus en plus le domaine royal, noyau d’agglomération dans le morcellement féodal.
Bien des édifices se sont remplacés l’un l’autre, sur l’emplacement du temple gallo-romain où le Christ a succédé à Jupiter, en attendant qu’il soit un instant remplacé par l’Être Suprême et la déesse Raison de 93.
Il y a eu d’abord au IVᵉ siècle une première église dédiée à saint Étienne martyr, église à côté de laquelle s’éleva la cathédrale mérovingienne bâtie au commencement du VIᵉ siècle par le roi Childebert, en reconnaissance de la guérison d’une grave maladie. De cette cathédrale, d’art encore à demi romain et non roman, il reste quelques débris et une description du moine poète Fortunat qui célèbre ses splendeurs en vers enthousiastes; les débris, des fragments de colonnes, des chapiteaux corinthiens se peuvent voir au palais des Thermes. Une particularité de cette église signalée par Fortunat, c’est que là pour la première fois les fenêtres furent garnies de verrières transparentes où «les feux tremblants de l’aurore naissante semblent se jouer jusque dans les lambris»...
Près de dix siècles, la basilique mérovingienne, maintes fois réparée, vécut cependant, malgré bien des accidents et des désastres soufferts au temps des Normands. Elle avait presque l’âge de la cathédrale actuelle lorsque fut décidée sa démolition. Cette basilique et la vieille église Saint-Étienne accolée à son flanc sud tombaient sans doute en ruines, malgré les incessantes réparations, et l’édifice ne répondait plus aux exigences du temps. La cathédrale, comme on la concevait alors,—église mère de la Cité, centre commun à tous, la maison de Dieu la plus solennelle, autel privilégié entre tous, lieu de réunion du peuple pour toutes les occurrences, joyeuses ou funestes, et pour certains, donjon d’une puissance supérieure à toutes, ou pour le moins allant de pair avec la plus haute,—la cathédrale demandait une ampleur de proportions refusée aux autres églises et voulait être revêtue de toutes les magnificences de l’art.
Développement naturel et superbe des beautés en germe dans l’art roman, éclosion de toutes les fleurs poussées sur sa tige puissante, un art nouveau surgit juste à point pour satisfaire aux conditions nouvelles, au moment où jaillissent du sol de l’Ile de France agrandie de quelques provinces, ces grandes cathédrales de Paris, Chartres, Laon, Reims, Amiens, Senlis, Bourges, condensant tous les arts sublimes, toutes les aspirations élevées, miracles de pierre pour lesquels les peuples semblent avoir jeté comme en un brasier leur âme ardente, leur foi et leurs trésors.
Et Notre-Dame de Paris, sous l’effort d’une génération, naquit, poussée en cinquante années de travaux dans l’ensemble de sa structure, mais demandant pour l’achèvement de sa merveilleuse parure de sculptures, encore un siècle de labeurs et des centaines d’existences d’artistes, de savants maîtres de l’œuvre et d’imagiers au patient ciseau.
1711. DÉCOUVERTE DES DÉBRIS D’UN AUTEL DE JUPITER SOUS LE CHŒUR DE NOTRE-DAME
La Cité après saint Louis, c’est-à-dire lorsque Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, ces deux splendides joyaux de la couronne de Paris, s’élèvent parfaits et achevés vers le ciel, forme un merveilleux ensemble d’édifices et pendant trois siècles, c’est-à-dire jusqu’au moment où l’on commencera à détruire ou dénaturer sa parure du moyen âge, elle figurera au milieu de la Seine comme la gigantesque représentation de la nef symbolique de son blason.
Cet aspect de nef moyen âge baignée par le flot de la Seine a frappé tout le monde et, oubliant les Nautes, les bateliers de Lutèce, on a voulu y voir l’origine de son emblème héraldique. C’est une de ces nefs à château d’avant, et château d’arrière: à la proue le palais de saint Louis, avec son jardin entouré de murs crénelés et la maison des étuves en extrême pointe; la flèche aérienne de la Sainte-Chapelle au centre pour grand mât; et vers la poupe, Notre-Dame élevant, majestueuse, sa haute façade à grandes lignes régulières que dorent ou rougissent les soleils couchants.
Dans ce noble vaisseau, d’un bord à l’autre il y a, outre ces deux châteaux d’avant et d’arrière, des écoles, des hôpitaux, deux couvents, cinquante-deux rues à maisons forcément bien serrées, bien enchevêtrées les unes dans les autres, six impasses, des places, dix paroisses, vingt et une églises ou chapelles.
Le dit des rues de Paris, rimé par Guillot vers la fin du XIIIᵉ siècle, nomme seulement trente-six rues, certaines modifications, certains percements de voies sur des emplacements d’hôtels ayant eu lieu seulement après lui.
Guillot si fait à tous sçavoir
Que par deça Grand pont pour voir
N’a que deux cents rues moins sis
Et en la Cite trente sis
Outre Petit Pont quatre vingt
Ce sont dix moins de seize vingt,
Dedans les murs, non pas dehors.
Ces rues de la Cité du moyen âge, notre époque les a connues avant le grand déblaiement de la Cité,—qui n’en a laissé que quelques-unes toujours blotties à l’ombre de Notre-Dame—et les a remplacées par un colossal amas de cubes de pierre tristes et monotones, par des casernes et par un hôpital formidable, successeur du vieil Hôtel-Dieu, qu’on eût mieux fait de transporter ailleurs, vers les coins inoccupés des bastions de l’enceinte moderne.
Certes, nous les avons vues ces vieilles rues—ou ce qu’il en restait—étroites et sombres avec des recoins sinistres, des maisons noires et sordides, des carrefours moisis aux façades lépreuses renversées en arrière, mais ce n’est point sur ce qu’il nous en était parvenu, en certains endroits, vieux restes semblables à un décor de cour des miracles rongé par l’usure des siècles, bariolé de rafistolages, défiguré, enlaidi, dégradé par la misère, ce n’est point sur ces tristes débris que nous devons juger la Cité du moyen âge avec son enclos du Cloître, ses nombreux édifices religieux, grands ou petits, ses hôtels et ses rues marchandes.
Alors elles étaient jeunes, ces rues et ces maisons, alors elles n’étaient point noires et nullement fétides; le moyen âge qui jonchait de fleurs et de feuillages les nefs des églises et les cours des palais, et qui jetait des verdures odoriférantes dans les salles des tribunaux, partout où s’entassent des foules,—ce que nous ne songeons guère à faire maintenant, le moyen âge n’aimait pas plus que nous les mauvaises odeurs. Il n’aimait pas davantage l’obscurité et nous en avons pour preuve les vastes ouvertures, les grands fenestrages des façades d’autrefois, fenêtres qu’on a, depuis, bouchées et rapetissées en largeur et en hauteur pour nous marchander l’air et la lumière. De ce que nous les voyons en leur misère et leur décrépitude, ne concluons pas que ces rues et ces maisons ont toujours eu leur triste aspect d’aujourd’hui; le masque lamentable de la sénilité peut-il nous faire juger de la beauté d’une figure en son printemps.
Mais pénétrons dans ce dédale serré de petites rues et par la rue Neuve-Notre-Dame, débouchons sur le Parvis élevé sur un degré de cinq marches disparues depuis par le lent exhaussement du sol, devant la splendide et robuste façade agrandie encore par le voisinage des maisons qui semblent se rapetisser soudain à ses pieds, apparaissant tout entière avec sa fantastique décoration, ses vastes portails béants où mille images sculptées se dessinent nettement au soleil ou se devinent dans l’ombre, avec ses deux grandes lignes horizontales coupant la masse: la Galerie des rois alignant ses majestueuses statues d’une tour à l’autre et la galerie des hautes arcades à jour au-dessus de la grande rosace;—avec les hautes ogives des tours d’où tombent sur la ville le carillon des cloches et, seulement pour les grandes joies ou les grandes alertes, la voix grave du bourdon.
En cette Cité où l’espace est mesuré, où palais, églises et maisons se serrent si bien les coudes, on ne saurait imaginer espace mieux rempli et plus meublé.
SAINT-JEAN LE ROND ET LES ENFANTS ABANDONNÉS
L’Hôtel-Dieu d’abord, au pied de la tour méridionale, se présente aux gens avec son petit porche d’entrée et ses bâtiments divers découpés très irrégulièrement. C’est ensuite l’église Saint-Christophe tournant son abside au parvis, devant le débouché de la rue Saint-Pierre-aux-Bœufs qui montre l’entrée de l’église Saint-Pierre à deux pas, derrière le pignon à tourelle du Bureau des pauvres. En face, juste sous la tour du Nord, s’accote la petite église Saint-Jean le Rond, humble et pauvre, toute petite, dont le pignon ne monte pas plus haut que l’ogive du portail de la cathédrale.
Cet humble Saint-Jean le Rond n’a rien de rond et s’appelle ainsi en souvenir d’une précédente chapelle Saint-Jean, qui était le baptistère de la cathédrale mérovingienne, bâti en rotonde, suivant l’usage. Simple chapelle extérieure, cette annexe de la cathédrale disparut en 1790. Précédemment à la place de la porte gothique, on lui avait infligé une entrée surmontée d’un fronton à l’antique, sévice insignifiant pour la modeste chapelle, mais qui fait penser au péril incroyable couru par Notre-Dame elle-même, pendant les deux siècles de réaction classique, par cette splendide façade dont on voulut gratter la parure gothique pour la rhabiller en style jésuite au temps de Louis XIV, ainsi que l’on avait fait précédemment à la pauvre façade de Saint-Gervais, ou dont on faisait charcuter les portails au XVIIIᵉ siècle sous la direction de Soufflot!
Les marches de Saint-Jean le Rond ont entendu bien des vagissements de pauvres petits êtres abandonnés: les mères qui se résignaient à délaisser leurs enfants, les déposaient là comme le Quasimodo du poète, pour être recueillis par le chapitre de Notre-Dame. Qui pourrait compter leur nombre en tant de siècles! Des fondations pieuses s’efforçaient de subvenir à l’entretien des enfants trouvés, mais le vice, la misère multipliaient les abandons de malheureux poupons, au grand souci de l’évêque et des chanoines auxquels cette charge revenait par tradition; au XVIᵉ siècle elle était telle qu’il fallut faire contribuer les abbayes et les paroisses de Paris possédant fiefs de haute justice.
Un matin de 1717, sous le porche de Saint-Jean le Rond, un de ces petits abandonnés fut trouvé par un pauvre vitrier, qui touché de compassion le recueillit et l’éleva. L’enfant, baptisé sous le nom de Jean le Rond, devint le célèbre philosophe d’Alembert, l’un des fondateurs de l’Encyclopédie.
Sur le côté de Saint-Jean le Rond s’ouvre la porte principale du cloître, vaste enclos qui enferme toute la pointe orientale de l’île et qui, très diminué, est aujourd’hui à peu près la seule partie subsistante de l’ancienne cité. La muraille de cet enclos est représentée par la rue de la Colombe, la rue basse des Ursins et le quai.
C’est là que les derniers débris de la Cité, telle que les siècles l’avaient faite, peuvent encore se retrouver avec quelques vestiges d’une chapelle Saint-Aignan au fond d’un bâtiment; de tout le reste, il a été fait table rase pour le colossal Hôtel-Dieu et les grandissimes casernes, et pour la grande place actuelle du Parvis qui représente environ dix fois la grandeur de l’ancienne.
Les écoles de l’église donnent aussi sur le Parvis à côté de Saint-Christophe. Le Chapitre de Notre-Dame, haut justicier, a sa prison proche Saint-Pierre-aux-Bœufs et son échelle patibulaire sur le Parvis même, laquelle potence ne fut abattue qu’au XVIIᵉ siècle.
Sur cette place étroite, au débouché de ces rues où les processions doivent avoir peine à passer, où passeront pourtant les processions tumultueuses de la Ligue et tant de cortèges triomphants ou sinistres, voici donc des paroissiens de la cathédrale se rendant aux offices, des clercs du chapitre allant à leur collège, des pèlerins arrivant, de bien loin parfois, se prosterner devant le sanctuaire et vénérer les reliques du Trésor... Saluons le chanoine qui passe sur sa mule, c’est un cinquantième de très haut et très puissant seigneur le Chapitre. Il s’en va visiter en son logis quelque gros bourgeois, quelque dignitaire de l’Université, quelque abbé de l’un des innombrables couvents de la Ville.
Qu’est-ce que ce rassemblement? C’est le marché au pain, marché franc où n’importe quel boulanger du dedans ou du dehors peut apporter ses pains.
Voici plus qu’un rassemblement, une foule qui se presse et se bouscule criant ou riant, plaignant ou se moquant suivant le cas, autour d’une charrette escortée par des archers en hoqueton aux armes de la ville. C’est quelque malheureux larron, quelque assommeur de carrefour que l’on va justicier à la potence du Parvis, ou bien un criminel qui vient du grand Châtelet faire amende honorable, pieds nus et torche en main sur les marches de Notre-Dame, après quoi le bourreau va le reprendre pour le conduire subir sa peine en place de Grève.
Nos seigneurs du Chapitre, les chanoines, sont gens puissants et riches! Notre-Dame possède des seigneuries, des fiefs dans Paris, des censives et des rentes, des droits, des terres considérables aux environs de la ville et bien loin, et même jusqu’à une terre en Provence qui fournit à l’église l’huile de ses lampes.
L’évêque et le Chapitre ont leurs menses parfaitement distinctes et séparées, leurs attributions et leurs droits particuliers. Le Chapitre, dont on fait remonter la fondation à Charlemagne, se compose, y compris les hauts dignitaires, de soixante chanoines; n’ayant pas tous reçu les ordres, tous doivent sous peine de suspension de bénéfice, porter la tonsure et avoir la barbe rasée, obligation qui donna lieu en 1555 au refus fait par le Chapitre, ennemi obstiné des longues barbes, «contraires à la modestie», d’admettre Pierre Lescot l’architecte, pourvu d’un canonicat, tant qu’il porterait sa longue barbe.
Ce Chapitre dans le cours de son existence a fourni à l’Église des papes, nombre de cardinaux et une foule d’évêques et d’archevêques; cela ne l’empêchait pas de se montrer fort soigneux de ses immenses richesses terrestres, fort jaloux de ses droits et privilèges, qu’il savait défendre du bec et des ongles même contre les rois. Ses vassaux n’étaient pas traités toujours avec la mansuétude qu’on eût été en droit d’attendre d’hommes d’église; l’illustre Chapitre se montrait pour tout ce qui regardait les redevances aussi rigoureux que n’importe quel seigneur rude et besogneux. On connaît l’histoire des pauvres habitants de Châtenay-sous-Paris, serfs de corps de Notre-Dame, qui en 1252, sur le refus de payer un surcroît d’impositions, furent appréhendés et jetés sans pitié dans la prison du Chapitre. Saisie d’une plainte, la reine Blanche, mère de saint Louis, intervint et pria les chanoines de rendre la liberté aux prisonniers. La demande de la reine fut repoussée avec une insolence cruelle et pour mieux établir ce qu’il prétendait être son droit sur les biens et la vie de ses sujets, le Chapitre fit saisir en masse et jeter avec les autres, les femmes et les enfants de Châtenay. Les malheureux, ainsi entassés dans tous les réduits ou cachots de cette prison trop étroite allaient périr de misère ou d’asphyxie, lorsque accourut la reine indignée, qui fit enfoncer les portes et délivra par la force les victimes du Chapitre.
Dans l’enclos du Chapitre il restait à la Révolution trente-trois maisons canoniales soumises à un régime particulier; chacune était propriété du chanoine qui l’occupait, sous réserve d’une redevance au Chapitre, mais ne pouvait être vendue qu’à un chanoine. Le cloître, c’est-à-dire l’ensemble de ces maisons et jardins n’était pas cependant tout à fait le séjour de tranquillité que l’on peut supposer, le paisible asile d’hommes d’étude et de prières, à l’ombre de la cathédrale. Il se glissa des abus nombreux et des intrus dans la petite ville canoniale; des chanoines sous-louèrent et, malgré les défenses, permirent même à des tavernes de s’établir dans des dépendances de l’enceinte.
D’ailleurs, il y eut ici jusqu’au XIIᵉ siècle une population qui ne pouvait manquer d’amener quelques désordres et turbulences avec elle: c’étaient messieurs les écoliers, en tout temps amis du bruit et en tout lieu difficiles à tenir en bride. L’Université de Paris, poussin éclos sous l’aile de l’Église, mais qui devait bientôt réclamer indépendance et coudées plus franches, eut ses premières écoles dans l’enclos de Notre-Dame.
EN HAUT DES TOURS DE NOTRE-DAME
C’est dans le préau du cloître, jonché de bottes de paille en guise de sièges, et dans les différentes cours voisines que se réunissaient maîtres et écoliers, pour les leçons, cours et controverses. Bientôt ces assemblées, passionnées pour les grandes querelles philosophiques des Scolastiques du temps, pour la fameuse controverse des réalistes et des nominaux, se sentirent à l’étroit de toutes façons dans les bâtiments du chapitre; les écoliers après les cours, passionnés pour d’autres choses moins édifiantes, lâchés dans les tavernes de la rue de Glatigny ou chez les ribaudes du Val d’amour, trop voisines des maisons canoniales, durent émigrer sur la rive gauche, qui devint leur ville particulière, la ville de l’Université avec ses nombreux collèges, ses franchises, ses coutumes.
Mais les écoles épiscopales du cloître Notre-Dame eurent pour écolier Abélard et le virent revenir professeur à l’éclatante célébrité, traînant avec lui à son camp de la rive gauche une armée d’étudiants suspendus à ses lèvres, enfin, rival victorieux de Guillaume de Champeaux son ancien maître dont il combattait les idées. Hélas! la philosophie et la science ne suffisaient pas à remplir toute l’âme d’Abélard, il aima une femme, d’esprit supérieur comme lui, savante et belle, Héloïse, nièce du chanoine Fulbert. Le théologien, enflammé bientôt par cette élève charmante, se fit poète et musicien, compositeur de chansons amoureuses qui dirent le secret de ses amours à tous les échos scandalisés du cloître Notre-Dame. L’oncle Fulbert se montra un terrible gardien de la vertu de sa nièce et vengeur féroce de la morale; et l’on connaît la malheureuse aventure qui termina ce doux roman d’amour en jetant Héloïse chez les nonnes d’Argenteuil, en faisant d’Abélard un moine désespéré, cherchant l’oubli de couvent en couvent, de Saint-Denis jusqu’au fond de la Bretagne.
LA FÊTE DES FOUS
Abélard, mort en 1142, n’a point connu la cathédrale actuelle. Du temps où il écrasait sous son éloquence Guillaume de Champeaux, archidiacre de la cathédrale, c’était toujours la vieille église romane, qu’Étienne de Garlande restaura vers 1140, restauration dont il fut utilisé des fragments à la porte Sainte-Anne.
Vingt ans après, vers 1163, commencèrent les travaux de la nouvelle cathédrale dont le pape Alexandre III vint poser la première pierre.
L’œuvre était dirigée par l’évêque Maurice de Sully, un prélat qui avait été l’un de ces pauvres étudiants mendiant le pain du corps aux portes des couvents, en sortant des écoles avec la nourriture de l’esprit. La foi soulève des montagnes, elle élève aussi des montagnes de pierre; alors se bâtissent également les grandes cathédrales du domaine royal par l’élan de tous, avec l’aide de dons considérables et d’oboles, avec le cœur et l’âme de tous,—constructions gigantesques qui nécessairement impliquent l’existence, dans cette société du moyen âge, d’un nombre considérable d’artistes, maîtres massons, tailleurs de pierre, sculpteurs non refroidis par Rome, par l’excès de science et d’érudition, naïfs imagiers du ciseau, dont l’œuvre, d’une imagination formidable, d’une originalité, d’une abondance et d’une variété inouïes, après avoir passionné leurs contemporains, stupéfie encore notre temps.
Avant la fin du XIIᵉ siècle le gros œuvre était fort avancé; la nef et le chœur étaient couverts et en 1235 l’édifice arrivait à son achèvement. Les portails latéraux ne sont pas de cette construction primitive, des modifications importantes furent apportées dès le milieu du XIIIᵉ siècle au plan primitif, adjonction de chapelles au pourtour de l’abside, allongement du transept, construction par l’architecte Jehan de Chelles du merveilleux portail Sud en 1257, construction du portail Nord par Pierre de Chelles en 1313, avec une portion des richesses confisquées sur les Templiers.
Les Parisiens suivaient avec un intérêt passionné la construction de leur cathédrale et le cœur de Paris battit bien réellement sur ce point, durant ces cent années de labeur pour la poussée de ces pierres miraculeuses.
Que de légendes se formèrent devant ce déroulement d’images sculptées, devant cette galerie des rois qui représente peut-être, comme le peuple s’obstinait à le croire, la lignée des rois de France de Childebert à Philippe-Auguste et non celle des rois de Juda, et devant ce troupeau de monstres de toutes formes, guivres, dragons, aigles accrochés aux tours, accoudés aux balustrades, démons lippus contemplant Paris de leurs prunelles ironiques.
Ces ferrures merveilleuses si extraordinairement enroulées sur les portes de la façade principale, qui donc avait pu les forger, tourner aussi délicatement le fer en volutes feuillues et fleuries? qui donc, sinon le diable lui-même, maître, chacun le sait, par-dessus tous les maîtres! Un serrurier chrétien avait tenté l’ouvrage, mais après mille essais, se reconnaissant vaincu, il offrit désespérément son âme au diable s’il voulait l’aider dans son travail. L’ennemi du genre humain consentit pour une simple âme de forgeron à travailler en l’honneur de Notre-Dame et envoya le démon Biscornette, bon ouvrier devant qui le fer se tordait presque de lui-même sur l’enclume.
En conséquence, les ferrures pour les vantaux des deux portes de côté, dites porte de la Vierge et porte Sainte-Anne, furent terminées et placées sans peine en un rien de temps; restait la porte centrale, mais alors le forgeron infernal Biscornette eut beau s’y prendre de toutes les façons, employer toutes les ressources de son art, il ne put venir à bout des ferrures de cette porte centrale, qui est celle par où passe le Saint-Sacrement aux processions. Le fer, devenu soudain rebelle, résistait à son marteau, si bien que Biscornette, humilié à son tour, dut abandonner le marché et se replonger dans l’Enfer sans emporter l’âme du serrurier de Notre-Dame.
LES CHIMÈRES DE NOTRE-DAME
Cette porte centrale, pour donner raison à la légende, nous est parvenue sans ferrures, soit qu’elle n’en ait jamais eu, ce qui serait bien extraordinaire, soit qu’elles aient disparu dans une modification ancienne. On l’a ferrée de nos jours cependant, Viollet-le-Duc remplaçant Biscornette.
LES CHIMÈRES DE NOTRE-DAME
Autre légende: Sous la porte de gauche ou de la Vierge, une statue de la Vierge détruite en 1793 ornait le trumeau central, dès les premiers temps de la construction; à ses pieds était placé le tronc qui recevait les offrandes pour les travaux de l’église. Or, un jour, un escholier qui jouait à la pelote, c’est-à-dire à la balle, sur la place avec des amis, eut l’idée, pour mettre en sûreté un anneau qu’il craignait de perdre au jeu, de le passer au doigt par lequel la Vierge montrait le ciel.
—Je vous donne cet anneau pour gage, dit-il en plaisantant à la statue, je n’aurai ni amie ni dame, sinon vous!
Et soudain la Vierge, en signe d’acquiescement, plia le doigt de manière à retenir l’anneau! Le prodige émut fort le jouvenceau qui laissa le jeu et songea quelque temps à se faire moine. Cependant, repris par le siècle, notre jeune homme oublia l’anneau offert à la Vierge et il en offrit un autre à une fiancée riche et bien née. Mais, le soir des noces, il vit se dresser devant lui la Vierge du portail courroucée, lui rappelant sa promesse et l’appelant parjure, apparition qui fit fuir le pauvre garçon jusqu’au prochain couvent où il prit l’habit de moine, se mariant ainsi à Marie, dit la légende rapportée par le bibliophile Jacob.
Il y a encore la légende du Chanoine damné: racontée sous les voûtes impressionnantes de l’église, elle devait faire courir le frisson dans les veines des bonnes gens. Il s’agit d’un membre du puissant Chapitre, aux temps lointains, mort, croyait-on, presque en odeur de sainteté; pendant que l’on chantait à ses obsèques l’office des Morts devant une assistance recueillie qui croyait déjà l’âme du saint homme placée au paradis parmi les Élus, on vit tout à coup le couvercle du cercueil se soulever, le mort passer une tête hagarde et brandir un bras hors du cercueil, en criant par trois fois d’une voix étrange qui roula dans l’église: Je suis damné!
Et comme l’assistance, pétrifiée par l’effroi, n’osait bouger, le mort si vénéré confessa d’horribles crimes insoupçonnés, puis retomba lourdement dans sa bière, pendant que les fidèles, retrouvant leurs jambes, s’enfuyaient dans l’épouvante...
On vit jusqu’au siècle dernier sur cette place du Parvis un monument singulier, une vieille statue en demi ronde bosse plantée sur le pavé en avant des portes. Dans cette figure méconnaissable, rongée par le temps, les vieux historiens et descripteurs de Paris voient soit un Mercure, soit un Esculape, vestige dernier du temple de la Cité, tandis que l’abbé Le Bœuf pense plutôt que c’était une statue de Jésus-Christ détachée du portail de l’ancienne cathédrale romane. Le populaire, complètement oublieux de l’origine du monument, l’appelait, sur son aspect misérable, le grand Jeusneur ou Monsieur Le Gris et prenait pour sujet ou pour endosseur de mille facéties ce vieux sermonneur:
Vulgairement appelé le Jeusneur
Pour s’être vu, selon l’histoire,
Mil ans sans manger et sans boire.
Quel plus magnifique cadre pouvait-on rêver pour toutes ces fêtes qui à des époques fixes venaient émouvoir et doucement réjouir le peuple des villes par le déploiement de toutes les pompes religieuses sous ces hautes voûtes, où, dans les fumées de l’encens, les magiques fenestrages découpés, les roses flamboyantes semblent des ouvertures sur le ciel,—ou pour d’autres journées de liesse, quand tout à coup, au lendemain des grandes solennités religieuses élevant les âmes jusqu’aux plus hautes poésies, éclataient sous les mêmes voûtes les transports de la joie la plus terrestre, la plus grossière aussi, et se déroulaient les plus burlesques parodies, devant ces mêmes chrétiens si fervents, et même avec le concours des prêtres et des clercs!
Franche et sincère, la religion du moyen âge ne connaissait pas l’hypocrite bigoterie, elle ne frappait point la gaîté d’anathème; au contraire, le naturel joyeux de la race se taillait sa part dans l’ornementation des églises, et très largement, on peut le voir aux milliers de sculptures comiques et satiriques mélangées partout aux plus édifiantes scènes religieuses. Notre-Dame, au lendemain de la Noël, avait sa semaine folle consacrée aux cérémonies de la fête de l’âne et de la fête des fous, commençant le 26 décembre par la fête des sous-diacres, qu’on appelait la fête des diacres-saôuls. Des études spéciales ont été consacrées à ces étranges réjouissances, dont l’origine remonte aux premiers siècles du christianisme et se relient aux saturnales antiques, aux barbatoires des premiers siècles chrétiens dont elles sont la simple continuation, comme les églises continuent sur les mêmes lieux les temples païens.
Fête des fous, fête de l’âne, ou bien fête des innocents, c’était toujours une parodie des cérémonies du culte, une messe en coq-à-l’âne et latin de cuisine, chantée dans les tons les plus discordants avec des Hihan pour alleluias. L’âne de la fuite en Égypte amené en cérémonie figurait au milieu du chœur et portait une jeune fille avec un petit enfant dans les bras pour représenter la Vierge et Jésus.
C’était donc tout d’abord au lendemain de la Noël un petit coin sérieux et poétique de la fête, puis la pure farce commençait.
Tous les honneurs du cérémonial étaient pour le brave baudet, sage monture de la Vierge; on lui chantait gravement la prose de l’âne, une prose burlesque en latin baroque entremêlé de français, à chaque strophe de laquelle la foule dans l’église clamait le refrain:
Hez! sire âne, hez, chantez!
Belle bouche, rechignez!
Vous aurez du foin assez
Et de l’avoine à plantez!...
Et la messe de l’âne s’achevait au milieu des éclats de rire et des bouffonneries. Les prêtres officiants eux-mêmes, à certains moments, poussaient des hi-han prolongés, qui servaient de signal aux assistants pour braire à qui mieux mieux en guise de répons.
Pour la fête des fous on trouvait le moyen d’exagérer encore ces singulières drôleries. On choisissait alors parmi les clercs au milieu des plus étranges cérémonies un évêque des fous que l’on promenait processionnellement dans l’église et qui, coiffé et mitré, s’en allait s’asseoir irrévérencieusement dans le siège épiscopal d’où il donnait avec mille bouffonneries sa bénédiction à la foule. Huit jours après, l’évêque des fous, amené par une nouvelle procession au son de toutes les cloches venait, en grande cérémonie, célébrer une parodie de la grand’messe. Diacres et clercs revêtus d’oripeaux, barbouillés de suie ou le visage couvert de masques bizarres, barbus et cornus, remplissaient le chœur, dansant, chantant, faisant mille extravagances.
Les encensoirs répandaient une âcre odeur de vieux cuir brûlé en guise d’encens, puis les danses se poursuivaient dans la nef, et les gens d’église régalaient les assistants de boudins, saucisses et cruches de vin. Tout n’était pas fini, car la fête se continuait en véritable carnaval par des processions non moins étranges dans les rues.
C’était une parodie, mais sans nulle dérision pourtant; la franche gaillardise de nos pères ne trouvait là nulle matière à s’indigner et il fallut des siècles pour faire disparaître les derniers vestiges de ces vieilles coutumes. Vieux moines, graves évêques protestaient parfois, mais protestations et tentatives d’interdiction n’y firent de longtemps pas grand’chose et ne purent prévaloir contre la puissance des vieilles coutumes, tant est vif aussi le besoin instinctif d’une détente dans l’austérité.
LE GRAND JEUNEUR, SUR LE PARVIS
Outre ces folies alternant avec les solennités religieuses, les processions de la Fête-Dieu, les représentations de mystères, origine de notre théâtre, Notre-Dame avait encore la promenade du dragon de saint Marcel, une sorte de Tarasque d’osier qui partant du cloître le jour des Rogations, était promenée dans la paroisse par le clergé, à la grande joie du populaire qui s’efforçait de jeter fruits et gâteaux dans la gueule du monstre.
Ces statues étranges penchées à la balustrade au-dessus de la grande galerie ajourée, ces chimères, guivres et bêtes fantastiques que les siècles avaient fini par ronger et qu’on a dû refaire de nos jours en s’aidant de leurs débris, ces diables cornus usant leurs prunelles de pierres à contempler ou surveiller Paris, quels spectacles la vieille Lutèce ne leur a-t-elle pas donnés!
Drames, comédies et féeries, déroulements de splendeurs joyeuses pour les entrées solennelles de rois ou de reines, départs pour la croisade, pavoisements et enguirlandements des rues pour les grandes occasions; et comme contrastes, la longue série des séditions populaires et révolutions diverses, explosions périodiques de la mauvaise humeur du peuple foulé ou trompé, furieux accès de rage causés par les trop longues et trop dures misères.
Combien de fois les sanglantes lueurs de l’incendie ont-elles illuminé la face de ces monstres, les flammes courant de rue en rue sur ces milliers de toits! C’est l’Anglais à Paris et Jeanne d’Arc repoussée sous la porte Saint-Honoré, à la joie criminelle de la majorité des Parisiens, de l’Université et des dirigeants. C’est le sang de tant de bagarres et de tant de massacres que boit sous les pavés soulevés le sol des rues parisiennes; ce sont enfin les forteresses et les palais qui s’écroulent et la guillotine qui se dresse, le terrible autel pour la messe rouge dite chaque jour là-bas, pendant que retentissent sous les voûtes de l’église les hymnes en l’honneur de la déesse Raison.
LES ÉCOLES DU CLOÎTRE
Il semble qu’en plaçant cette couronne de diaboliques figures au front du monument, où devant tant de vierges, de martyrs et de saints s’élèvent comme un encens les prières des foules, les architectes du moyen âge, philosophes ironiques, aient songé à faire la part du mal et à fournir des patrons dignes d’eux aux êtres de sang et de proie qui grouillent dans les bas-fonds des grandes villes, écume sinistre des agglomérations humaines.
..... Et Paris contemplé de là-haut était bien grand déjà. Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris a brossé splendidement le grand panorama à vol d’oiseau
LA RUE DE LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE ET SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT UN JOUR DE PÉLERINAGE A L’ABBAYE
du Paris du XVᵉ siècle, à l’époque où sculpteurs et architectes achevaient leur merveilleuse ciselure des portails nord et sud.
Nettement partagé en trois divisions: Cité, dans l’île mère, ville sur la rive droite de la Seine et Université sur la rive gauche, Paris agrandi commençait à déborder par-dessus la belle ceinture de remparts de Philippe-Auguste dont les tours rondes et demi-rondes aux combles aigus ponctuaient la ligne continue, par-dessus les toits massés en mille chaînes de collines de tuiles et d’ardoises.
NOTRE-DAME ET L’ARCHEVÊCHÉ, XVIIᵉ SIÈCLE
Au delà, dans la campagne verdoyante où s’allongeaient des embryons de faubourgs, par-dessus maisons des champs, petits manoirs dans les vignes, minces villages perdus dans les blés, les abbayes élevaient leurs clochers, leurs hauts bâtiments à grands combles, leurs vastes dépendances, enfermées comme de petites villes fortes derrière leurs fossés et leurs murailles crénelées.
Aux antiques abbayes de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain se sont ajoutés le grand prieuré de Saint-Martin des Champs, les abbayes de Saint-Victor, de Saint-Antoine, tandis qu’au nord-est l’ordre militaire du Temple couvrait un vaste espace des bâtiments nombreux et solides de sa Commanderie, dominés par un gros donjon à tourelles, où se gardait le trésor de l’ordre, future prison de Louis XVI.
A l’orient, derrière le Terrain ou Motte aux Papelards, ancienne butte de gravats couverte de broussailles, en dehors de l’enceinte du cloître, sous les tours de l’Archevêché, sous les chapelles du chœur de la cathédrale, d’où surgissent les aériens arcs-boutants à double volée soutenant le grand comble, l’île de la Cité semble traîner à sa remorque l’île Notre-Dame et l’île aux Javiaux, l’île Notre-Dame, future île Saint-Louis, alors partagée en deux parties et n’ayant encore d’autres constructions que des petits bâtiments appartenant aux chanoines et loués à des blanchisseries, et le retranchement défendant la Seine, relié par des chaînes aux deux parties de l’enceinte.
Les rois de France sont là-bas dans leur logis immense et compliqué, vaste ensemble d’édifices réunis sous le nom d’hôtel royal de Saint-Paul, protégé par la formidable bastille Saint-Antoine. De l’autre côté, vers le couchant, la sortie de la Seine n’est pas moins bien encadrée. L’antique Palais de l’île élève ses grands pignons et les grosses tours de Saint-Louis et de Philippe le Bel, garde robuste de la Sainte-Chapelle, ce merveilleux reliquaire en fine orfèvrerie de pierre; en arrière, solide et fier, se carre le gros donjon du Louvre, centre idéal d’où relèvent tous les grands fiefs de la couronne, donjon suzerain de tous les donjons des pays de France.
VIEILLE MAISON DU CLOÎTRE NOTRE-DAME, RUE CHANOINESSE
L’ABBAYE DE SAINT-VICTOR
CHAPITRE III
LES TROIS GRANDES ABBAYES DE LA RIVE GAUCHE
L’abbaye de Sainte-Geneviève.—Clovis et Clotilde.—Saint-Germain des Prés, fondation de Childebert.—La sépulture des rois mérovingiens.—Les Normands.—Massacres et dévastations.—L’Abbaye, petite ville féodale à côté de Paris.—Le réfectoire, fabrique de poudres.—L’explosion et l’incendie.—Ruine définitive.—Le Pré aux Clercs.—Luttes avec les Escholiers.—La foire Saint-Germain.—Les abbés commendataires.—L’abbaye de Saint-Victor.—Les jardins des chanoines.—La Bièvre.—Ce qui reste des trois abbayes.
LA PREMIÈRE ÉGLISE SAINTE-GENEVIÈVE
FONDATION DE CLOVIS
PARIS moine et Paris escholier, confondus ensemble jusqu’au temps d’Abélard sous les arceaux de Notre-Dame, se confondent et se mêlent encore pendant des siècles quand les écoles essaiment et s’en vont former la grande et puissante Université de l’autre côté de l’eau.
Le Paris qui étudie, c’est le Paris de la rive gauche, l’Université, la ville des escholiers qui devenus trop nombreux pour tenir dans les préaux de la cathédrale et dans les petites rues de l’île déjà trop pleine, trouvant instinctivement cloîtres et dogmes trop étroits, ont franchi la Seine et créé le camp de la science, sur les débris du camp romain, autour et dans les dépendances, les clos et jardins du vieux palais latin.
Il s’y est élevé tant de collèges, tant de nids de clercs et de sorbonnagres, comme dit Rabelais, il y a tant de maisons où se clarifient et se distribuent les choses de l’esprit, les connaissances humaines; tant de collèges petits ou grands, pêle-mêle sur les pentes de la montagne, groupés et enchevêtrés avec les églises et les couvents!
Paris qui prie n’est pas cantonné dans un seul quartier; sur les deux rives de la Seine, des abbayes, des prieurés, des églises, filles de Notre-Dame, nombreuses et rapprochées, parfois se suivant à la file sur les grandes voies, découpent la ville en un nombre infini de paroisses, élevant par-dessus les quartiers à hôtels féodaux et les quartiers où travaille et grouille le populaire en ses maisons serrées, tantôt de superbes clochers merveilleusement découpés, tantôt d’humbles petites flèches ardoisées, ces petites flèches devenues si rares aujourd’hui.
Olivier Truschet et Germain Hoyau, dans la légende d’un plan du XVIᵉ siècle dont l’unique exemplaire a été retrouvé à Bâle, donnant «le vray pourtraict naturel de la ville, cité et Université», comptent au XVIᵉ siècle 104 églises ou monastères et 49 collèges.
Un siècle plus tard les maisons religieuses, églises, couvents, chapelles, hôpitaux dépassent le chiffre de deux cents, et la révolution trouvera encore ce nombre augmenté. Les quatre cinquièmes disparaîtront alors, et si bon nombre de ces édifices au point de vue de l’architecture ne présentaient qu’un intérêt secondaire, certains, il faut le dire, doivent être à jamais regrettés, qui étaient de pures merveilles de notre art national et contenaient dans leurs nefs d’admirables monuments aussitôt détruits ou dispersés, de superbes stalles ou boiseries barbarement jetées au feu, des vitraux d’une splendeur et d’un éclat incomparables, brisés sans pitié.
Il faut distinguer, en ce Paris religieux du moyen âge, les grands fiefs ecclésiastiques dans tout leur appareil féodal, avec leurs tours, leurs prisons, leurs justices,—les grandes églises, suzeraines d’églises dépendantes nées d’elles-mêmes dans le cours des âges,—les chapelles d’hospices, de collèges, de confréries, de corporations,—les prieurés, couvents ou monastères où pullule le peuple innombrable des moines et des nonnes de tout ordre et de toute condition, priant ou travaillant, s’engraissant dans une béate oisiveté ou peinant devant les grabats des pauvres, dans les hôpitaux et maladreries.
Parmi ces établissements religieux innombrables, si divers d’importance et de mérite, il faut mettre à part cinq ou six grandes abbayes qui sont des petites villes dans la grande, des prieurés, des commanderies qui dominent de leur importance la foule des petits couvents.
Les membres du clergé séculier, les prêtres des églises vivant de la vie de leurs paroissiens, en rapport journalier avec chacun pour toutes les occasions de la vie, sont en général estimés et aimés de tous. Leur influence est immense dans l’étendue de leur circonscription petite ou grande, et on ne le verra que trop au temps des luttes religieuses lorsque, devenus boute-feux de la guerre civile, ils mettront malheureusement cette influence au service de la Ligue et feront de leurs paroissiens, ouvriers ou bourgeois, d’enragés combattants des barricades et des remparts.
RUE CLOVIS, FRAGMENT DU REMPART DE PHILIPPE-AUGUSTE ET TOUR DE SAINTE-GENEVIÈVE
Il n’en va pas tout à fait de même pour le clergé des ordres religieux, pour ces moines de toutes les couleurs, des ordres mendiants ou des ordres riches, tous fortunés, d’ailleurs, qui vivent hors du siècle dans des couvents fermés, dans ces immenses abbayes forteresses si riches et si puissantes. On aime certains de ces ordres pour leur esprit de charité, pour leur vie humble, on en déteste d’autres pour la raison contraire, on en méprise plus ou moins quelques-uns. Le peuple ne distingue pas toujours si certains de ces moines, dans le silence de leurs grandes salles, se livrent à l’étude, à des travaux scientifiques, partagent leur vie entre les méditations pieuses et la culture de l’esprit; il ne voit que la richesse des abbayes, la vie facile assurée derrière ces murailles superbes.
Le bourgeois songe aux rentes qu’il doit payer pour les terres qu’il tient en fief, pour les maisons dépendant de la censive de ces moines, il additionne les énormes revenus de ces couvents.
Et l’artisan chef de famille qui travaille dur, et qui malgré ses rudes labeurs a bien du mal à faire vivre sa nichée, est tout disposé à trouver trop facile et trop grasse l’existence des bons pères, si complètement libérés de préoccupations terrestres et si douillettement abrités contre toute male aventure dans leurs bonnes murailles bien munies.
Certaines de ces abbayes, institutions vieillies, méprisent les anciennes règles établies et se donnent toute licence pour les satisfactions matérielles. L’idée religieuse, le but charitable des fondations, l’origine de la fortune conventuelle, tout est oublié. Cette fortune ne sert qu’à engraisser les moines adonnés à la gastronomie et s’appliquant égoïstement toutes les ressources mises entre leurs mains à d’autres intentions.
Aussi quelle place tiennent, dans la vie du moyen âge, toutes ces légions de moines qui occupent les meilleures places au soleil de chaque quartier, ces moines coudoyés à toute heure dans la rue, ces frocards, les uns aimés, les autres franchement détestés, les uns respectés, les autres méprisés, presque tous raillés d’ailleurs par l’esprit frondeur du Parisien bien ou mal pensant; gras prieurs, capucins quêteurs tournant autour des broches, prêcheurs à faconde populacière, frères débauchés ou grands humeurs de piot, tourmenteurs de maris, héros de mille contes, fabliaux ou facéties...
Trois grandes abbayes, un prieuré, deux commanderies dominent de leur importance la foule des grands et petits couvents; ce sont: Sainte-Geneviève, Saint-Germain des Prés, Saint-Victor, la commanderie de Saint-Jean de l’Hôpital ou de Latran sur la rive gauche, le prieuré de Saint-Martin des Champs et la commanderie du Temple sur la rive droite.
Situées toutes les deux presque au bord de la Seine, l’une en amont et l’autre en aval de Paris, les abbayes de Saint-Germain et de Saint-Victor se font pendant au pied des deux versants opposés du mont Lucotitius, que couronne une troisième abbaye, celle dédiée à sainte Geneviève par Clovis et Clotilde.
Dans l’église de l’abbaye de Sainte-Geneviève, ancienne basilique Saint-Pierre et Saint-Paul élevée non loin du palais romain des rois mérovingiens, le plus grand de ces mérovingiens, le terrible Clovis, trônait encore il y a cent ans, couché en pierre sur sa dalle funéraire au centre de sa nef. C’était le fondateur. Le farouche Sicambre ayant brûlé ce qu’il adorait précédemment et adopté le dieu de Clotilde, décidément plus fort que les dieux de ses ancêtres, avait un jour gravi la colline au-dessus du palais des empereurs romains et, arrivé sur le plateau, lançant sa francisque au loin, il avait mesuré à la force de son bras la basilique qu’il allait élever. Cette basilique du VIᵉ siècle, qui dura jusqu’au XIIᵉ, n’était point si barbare, Clovis y avait mis de la magnificence, il y avait employé les matériaux les plus précieux et l’avait décorée intérieurement et extérieurement de peintures et de mosaïques.
RESTES DE L’ABBAYE DE SAINTE-GENEVIÈVE AU LYCÉE HENRI IV
La statue couchée du roi marquait la place de son caveau funéraire, au milieu de son église; dévorée par le temps, la statue avait été refaite au XIIᵉ siècle. Clotilde aussi était là, enterrée près du tombeau de sainte Geneviève et, avec Clotilde, les enfants de Clodomir massacrés par leurs oncles.
La basilique, dédiée à saint Pierre et saint Paul, avait pris dès le siècle suivant le nom de Sainte-Geneviève. La dévotion aux reliques de la sainte, proclamée patronne de Paris, donna vite une grande importance au monastère créé pour le service de la basilique. Ces précieuses reliques étaient enfermées dans une magnifique châsse, précieuse par le travail et par le métal, par les pierreries accumulées, souvenirs de dévotions royales au cours des siècles. Au XVIᵉ siècle, cette châsse fut placée, portée par quatre anges de Germain Pilon, en haut d’un groupe de hautes colonnes derrière le grand autel.
Saint-Germain des Prés remonte aux mêmes temps. Childebert, fils de Clovis, au retour d’une expédition victorieuse en Espagne d’où il rapportait des reliques conquises sur les habitants de Saragosse, et saint Germain, évêque de Paris, furent ses fondateurs. L’église primitive, dédiée à saint Vincent, était recouverte de plaques de bronze doré. A la mort de saint Germain, enterré dans une des chapelles, l’abbaye prit son nom. Illustre autant que celle de sainte Geneviève dès les premiers siècles de la monarchie, elle fut un Saint-Denis mérovingien pour les tombeaux des rois de la première race alignés dans sa nef.
ABBAYE DE SAINT-GERMAIN DES PRÉS, FONDATION DE CHILDEBERT
LA TOUR DE L’ÉGLISE
L’abbaye de Saint-Germain a eu sa grande part de tous les maux qui ont traversé l’existence de Paris sous les Carlovingiens, de tous les bouleversements et de toutes les secousses de cette époque.
Chaque fois que la nef de Paris a menacé de sombrer, Saint-Germain des Prés a péri, s’est écroulé dans les flammes, sur les cadavres de ses moines égorgés, et à chaque retour de la paix, les survivants de l’abbaye revenus au bercail ont fouillé les décombres et relevé les murailles.
Après les prospérités des commencements, survint, pour les deux riches abbayes, une ère de cruelles épreuves, avec les invasions normandes. Que Paris se rachetât comme à la première visite des pirates du Nord ou qu’il se défendît, les deux abbayes situées extra muros avaient à supporter le premier choc des terribles ravageurs.
Dès que les nefs normandes apparaissaient en Seine, dès que la fumée des incendies signalait de loin leur approche, les moines de Sainte-Geneviève portaient en lieu sûr les reliques de la sainte et les ornements d’orfèvrerie dont saint Éloi avait revêtu son tombeau; les moines de Saint-Germain mettaient en état de défense leurs murailles ou essayaient de se racheter par une rançon. Puis la ruine et l’incendie s’abattaient sur les édifices. Saint-Germain fut pillé et brûlé, dit-on, cinq fois.
Après le grand siège normand, le long et opiniâtre siège soutenu de 885 à 887 par l’évêque Gozlin et Eudes, comte de Paris, il n’y avait plus que des ruines sur la montagne de Sainte-Geneviève et dans les prés de Saint-Germain, ruines parmi lesquelles les moines se réinstallèrent timidement, se contentant de restaurations partielles.
BAGARRE ENTRE LES ESCHOLIERS ET LES GENS DE L’ABBAYE SUR LE PRÉ AUX CLERCS
Des édifices saccagés par les Normands il ne restait plus à Sainte-Geneviève, lors des démolitions définitives, que certains pans de murailles utilisés, des colonnes, des chapiteaux romains fort remarquables, entrelaçant aux plus bizarres rinceaux les figures humaines et les animaux. Il ne reste à Saint-Germain des Prés que la base de la grosse tour reconstruite avec l’église par l’abbé Morard au XIᵉ siècle, et les colonnes de l’abside aux admirables chapiteaux fouillés avec une verve surprenante, surchargés, parmi les enroulements de feuillages, d’animaux fantastiques, lions ailés, griffons, harpies.
Que de mutilations a subies l’intérieur de Saint-Germain des Prés au siècle dernier! Derrière le petit porche très laid plaqué à la base de la tour, le portail présentait une belle décoration, huit grandes statues d’une beau style admirablement et curieusement drapées, représentant des rois et des reines appuyés aux colonnes. Entrée majestueuse pour l’église mérovingienne. Les bénédictins y voyaient, à droite Thierry, Childebert, Ultrogothe sa femme, et Clotaire; à gauche Clovis, Clotilde, Clodomir, avec saint Rémy. Les statues ont été enlevées; les tombeaux de ces mêmes rois dans la nef ont été violés et détruits, le maître-autel et les châsses ont disparu aussi, bien des remaniements ont eu lieu, succédant à d’autres remaniements, opérés au XVIIᵉ siècle.
A l’extérieur l’église élevait sur les bras du transept deux autres clochers plus petits que celui du portail; on a dû les démolir en 1820, parce qu’ils menaçaient ruine. On devait les reconstruire pour rendre à l’église sa physionomie, particulière entre toutes celles de Paris, elle les attend encore.
Reconstruites à peu près totalement au XIIIᵉ siècle, les deux abbayes, Sainte-Geneviève sur sa colline et Saint-Germain dans ses prairies, présentaient un ensemble d’une imposante splendeur, chacune groupant au pied de son église ses magnifiques bâtiments neufs, ses cloîtres, ses nombreuses dépendances dans un vaste enclos défendu par des murailles garnies de tours.
Sainte-Geneviève couvrait tout le haut de la montagne, dans la ville maintenant, à l’intérieur des murs de Philippe-Auguste, sous la porte Saint-Marcel. A côté de l’église s’élevait le grand pignon du réfectoire; la salle du chapitre et le cloître s’abritaient au pied de la haute tour qui nous reste au-dessus de la rue Clovis. Cette tour, romane par sa base et ogivale ensuite, était le clocher de l’église, privé de son ancienne flèche de pierre par un incendie qui nécessita une reconstruction des étages supérieurs.
Un énorme anneau de fer scellé en haut du grand pignon de l’église fut longtemps l’objet de bien des suppositions; suivant l’opinion la plus probante, c’était un vieux souvenir du droit d’asile attribué à tant d’églises et de monastères. On sait que tout criminel qui parvenait à se réfugier sous le porche ou dans l’intérieur de certains édifices—ici à Sainte-Geneviève, quand il avait passé le bras dans l’anneau du portail—devenait inviolable et que toute poursuite devait s’arrêter. Lorsque ce droit, heureux quelquefois, abusif le plus souvent, fut supprimé, les moines de Sainte-Geneviève, en souvenir de l’antique privilège, auraient enlevé l’anneau pour le placer tout en haut du pignon, endroit inaccessible pour les fugitifs privés d’ailes.
Les vieux bâtiments conventuels furent refaits en grande partie ou restaurés au XVIIIᵉ siècle; l’abbaye, comme tant d’autres, perdit alors son aspect gothique. En même temps, comme l’église du XIIIᵉ siècle menaçait ruine, on résolut de la remplacer par le grand édifice gréco-romain de Soufflot. Les travaux commencés en 1758 nécessitèrent la démolition du collège de Lisieux et de quelques anciens bâtiments; la première pierre de l’église supérieure fut posée en 1763 par Louis XV. Des tassements, des excavations contrarièrent les travaux et firent longtemps douter de l’achèvement de l’œuvre et de la solidité du dôme. A la Révolution, la nouvelle Sainte-Geneviève, inachevée encore, devint le Panthéon, et pour commencer, à la place des reliques de sainte Geneviève jetées à la voirie, reçut comme nouvelles reliques les cendres de Voltaire et de Rousseau, de Mirabeau et de Marat. Quant à l’ancienne église, on la démolit en 1806; la rue Clovis passa dans sa nef, épargnant heureusement le svelte clocher.
Les siècles avaient rempli cette église et sa crypte immense de tombeaux de tous les âges, depuis les sépulcres gallo-romains et mérovingiens remis au jour par la pioche des démolisseurs, jusqu’aux fastueux cénotaphes de la Renaissance; c’est à peine si des débris de quelques-uns de ces tombeaux, statues, pierres tombales ont pu être sauvés et recueillis par nos musées.
Saint-Germain des Prés était en dehors de l’enceinte de Paris. Jusqu’au XVᵉ siècle la cité monastique si rapprochée de la ville s’éleva complètement isolée au milieu de champs et de prairies. L’espace entre le mur de l’abbaye et celui de Paris, à la pointe de Nesle, était en cultures, avec quelques petites bicoques çà et là campées sur le revers du fossé, formant vers la porte Bucy une amorce de faubourg. Un ruisseau emprunté à la Seine, la Noue ou petite Seine venait remplir les fossés de l’abbaye et clore le petit Pré aux Clercs.
De l’autre côté de cette petite Seine, vers le couchant, s’étendaient le grand Pré aux Clercs, si fameux jusque sous Louis XIV, et le grand clos de l’abbaye, que dominaient une petite chapelle isolée, une maladrerie et un moulin à vent tournant sur sa butte.
Voilà le cadre. L’abbaye avec ses fossés pleins d’eau et son enceinte crénelée flanquée de quelques tours rondes et de tourelles en encorbellement, occupe une sorte de quadrilatère irrégulier. Deux portes à pont-levis donnent accès dans l’intérieur, l’une à l’est regardant vers la ville et l’autre à l’ouest, plus forte, devant la courtille de l’abbaye, dite porte papale, depuis qu’en 1163 le pape Alexandre III, étant venu consacrer l’église reconstruite, y avait passé en allant prêcher en plein air dans le Pré aux Clercs. Après une première cour traversée, on se trouvait dans les jardins intérieurs, devant les beaux bâtiments du Réfectoire et du Chapitre formant deux côtés du cloître, sous le flanc nord de l’église.
Le Chapitre, immense bâtiment contenant aux étages supérieurs les dortoirs des moines, montrait une architecture rude et sévère, mais le réfectoire par sa légère architecture rappelait tout à fait la Sainte Chapelle du palais de saint Louis; c’était d’ailleurs l’architecte de saint Louis, Pierre de Montereau, qui l’avait construit ainsi que la grande chapelle isolée, dédiée à la Vierge, en arrière du bâtiment du chapitre.
Comme une châsse de pierre finement ciselée et fouillée, le réfectoire formait une immense et admirable salle où la lumière entrait à flots, colorée par les superbes vitraux de ses hautes fenêtres, presque entièrement semblables à celles de la Sainte Chapelle; on y admirait la chaire du lecteur, dans le genre de celle qui nous reste au réfectoire de Saint-Martin des Champs (Arts et Métiers), chaire magnifiquement sculptée où pendant le repas un moine montait faire une lecture pieuse.
Quand la Révolution en 1792 supprima l’abbaye, où il ne demeurait plus qu’une quarantaine de moines, les bâtiments libres et le splendide réfectoire lui-même furent bientôt, comme tous les locaux disponibles dans toute la ville, transformés en prison.
Pour le malheur des admirables bâtiments on y établit ensuite, ou en même temps, une fabrique de salpêtre. Il arriva ce qui devait inévitablement arriver en pareil endroit, dans le désordre des affectations diverses. Le 2 fructidor an II la fabrique sauta, renversant l’édifice de Pierre de Montereau et incendiant les autres bâtiments. Ce fut un désastre, le feu gagna la riche bibliothèque de ces bénédictins illustres par leurs travaux, collection précieuse depuis longtemps mise par les moines à la disposition des érudits laïques. Presque tout fut perdu, détruit par les flammes, gâté par l’eau ou jeté par charretées dans les cours, à la disposition de quiconque voulait fouiller dans les tas.
L’ancien bibliothécaire dom Poirier, le dernier moine resté à l’abbaye par dévouement à ses livres, put à peine, sous les flammes ou sous les torrents d’eau des pompes, à force d’efforts d’abord, et de soins ensuite, sauver une partie des manuscrits.
Peu après ce lamentable désastre, la destruction de la bibliothèque après le pillage du trésor, s’achevèrent les destins de l’abbaye. Les ruines du réfectoire, les bâtiments subsistants, le dortoir, la chapelle de la Vierge furent abattus et après treize siècles d’existence glorieuse, l’abbaye fondée par Childebert disparut. L’église seule en est conservée ainsi qu’une partie du palais abbatial construit par ce cardinal de Bourbon abbé de Saint-Germain, qui fut le roi de la Ligue sous le nom de Charles X, après l’assassinat d’Henri III. Le palais abbatial est une propriété particulière, la rue de l’Abbaye actuelle, tracée à travers le cloître, y vient aboutir; les maisons du côté nord occupent la place du réfectoire et de la belle chapelle de la Vierge de Pierre de Montereau.
L’abbaye au temps de sa splendeur, en possession de biens considérables, avec haute et basse justice, droits importants et nombreux, tant sur la rivière que sur les métiers et les marchés installés sur son territoire, vit bientôt une petite ville se former autour de ses murailles. C’était le faubourg Saint-Germain qui naissait, commençant par quelques rues sur le revers du fossé, entre la porte de Nesle et la porte de Bucy, et se poursuivant bientôt jusqu’à la rue qui menait au village de Vaugirard.
Reportons-nous à l’époque des prospérités de l’abbaye. Un gros sujet de tracas pour les moines, ce sont messieurs les escholiers ses voisins. L’Université et les abbés vivent en luttes perpétuelles. Les écoles prétendent avoir des droits sur les prairies, cadre verdoyant de l’abbaye du côté de la Seine; elles ne se contentent pas du grand Pré aux Clercs à elles octroyé par une ancienne concession, elles veulent aussi le petit que les moines prétendent garder.
Fort souvent des rixes éclatent entre ces turbulents écoliers et les sergents de l’abbaye soutenus par les habitants du bourg Saint-Germain, et les écoliers ont parfois le dessous. L’Université, qui défend énergiquement ses enfants, même quand ils ont tort, intervient alors.
L’EXPLOSION DE L’ABBAYE DE SAINT-GERMAIN, DESTRUCTION DU RÉFECTOIRE
Pour des querelles tournées en batailles, pour des délits quelconques, pêche dans les eaux de la petite Seine dont le poisson appartient aux moines et que par conséquent les écoliers aiment à capturer, pour des déprédations commises, bien des écoliers font connaissance avec la geôle de l’abbaye ou vont même figurer au pilori des seigneurs abbés, tourelle de justice élevée au milieu du carrefour, devant le guichet de l’abbaye. Grande rumeur alors au pays des collèges; on s’attroupe devant la justice de l’abbaye, on montre son mécontentement par des cris et des grognements et on console les patients. C’est Jehan le Picard, étudiant du collège de Beauvais, bien connu ès tavernes de la rue Saint-Jacques qui, la tête passée dans un cercle de bois, tourne en montrant sa grimace à chaque ouverture du pilori. C’est le grand Pierret Guillot du collège de Karembert, coureur de mauvais lieux, faible latiniste, mais bon larron; celui-ci tire son pain d’une bourse fondée par quelque pieux abbé qui n’a pas songé à la soif, et pour boire il détrousse le soir les passants attardés...
Les délits reprochés à ces malandrins saisis sur les terres de l’abbaye sont avérés; n’importe, grande colère et réclamations de l’Université, qui prétend être seule justicière des écoliers.
Cette lutte entre les droits de l’abbaye et les prérogatives de l’Université donna lieu parfois à de véritables combats. En 1278, les moines ayant commencé quelques constructions sur le petit Pré aux Clercs, les écoliers s’en offusquent et résolument s’en viennent les démolir; le tocsin de Saint-Germain sonne alors, appelant à la rescousse les gens de l’abbaye; ils accourent et il y a sur le terrain en litige bataille rangée, un rude combat où les flèches sifflent parmi les volées de pierre; les étudiants en déroute doivent quitter la place, laissant sur le terrain des morts et des blessés ainsi que des prisonniers.
LA FOIRE SAINT-GERMAIN
Pendant la bagarre, des gens de l’abbaye avaient couru occuper les portes de la ville; quand les escholiers abandonnant la partie veulent rentrer dans Paris, ces nouveaux adversaires leur tombent dessus et font prendre à bon nombre un bain forcé dans les fossés.
Pour venger les morts de cette échauffourée l’Université en appela au pape et au roi; elle eut gain de cause, l’abbaye fut condamnée, son prévôt chassé avec quelques-uns de ceux qui avaient le plus violemment féri sur les écoliers, sans parler des satisfactions pécuniaires aux blessés et aux parents des occis.
On revit nombre de fois encore des reprises d’hostilités et d’aussi chaudes batailles. Au XVIᵉ siècle, particulièrement en 1550, 1552, 1555, il y eut graves bagarres et dégâts importants.
En juillet 1548, ce fut presque un siège que les étudiants firent subir à l’abbaye; ils se livrèrent pendant plusieurs jours à toutes les dévastations dans les jardins et le grand clos de l’abbaye qu’ils ravagèrent, empêchés seulement par le rempart de pousser plus avant les dégâts. Le soir venu, les vainqueurs ayant arraché plus de 3,000 pieds d’arbres dans l’enclos, rentrèrent chargés de branches et de ceps qu’ils allèrent brûler en feux de joie sur la place Sainte-Geneviève.
En 1557, ce fut encore plus sérieux; toujours pour maintenir leurs droits sur le Pré, les écoliers s’en vinrent brûler trois maisons construites par les moines. On vit la ville écolière en ébullition, sourde à toutes les remontrances, résister à ses régents, au recteur, au parlement, disperser les quelques sergents de la force publique et démolir leurs postes; les écoliers menaçaient même de brûler les collèges si on empêchait leurs attroupements.
ENTRÉE DE LA FOIRE SAINT-GERMAIN AU XVIIᵉ SIÈCLE
Cette fois il fallut prendre de très sérieuses mesures pour garantir l’abbaye et les habitants du bourg Saint-Germain; le roi intervint, menaça de faire avancer les troupes et fit élever quelques potences pour en imposer aux fauteurs de troubles; en même temps une ordonnance enjoignit aux écoliers français de rentrer tranquillement dans leurs collèges, et aux étudiants étrangers de sortir du Royaume sous quinze jours; comme ceux qui n’obéirent pas tout de suite furent jetés en prison, l’ordre régna bientôt au turbulent pays latin. Pour enlever tout nouveau sujet de discorde entre l’abbaye et l’Université, le roi confisqua le Pré aux Clercs, objet du litige, les Écoliers n’y eurent plus d’autres droits que ceux de tous les Parisiens.
A la fin du XVᵉ siècle l’abbaye fonda, par permission royale, la très célèbre foire de Saint-Germain, qui pendant trois cents ans eut une vogue extraordinaire. A l’origine, c’était une foire franche qui ne devait durer qu’une huitaine de jours, mais bientôt la coutume vint de faire durer les huit jours cinq ou six semaines, et encore les marchands, qui faisaient là de très bonnes affaires, obtinrent-ils souvent d’autres prolongations.
Les religieux avaient fait construire 140 loges, divisées en neuf rues tirant leurs noms de la nature des marchandises exposées. Ouverte en 1486, la foire Saint-Germain eut bien vite un succès prodigieux. Ce n’était pas seulement un marché, c’était aussi un champ de fête perpétuelle. A côté des riches étalages où, comme en nos Expositions modernes, les marchands apportaient tous les produits industriels possibles, il y avait de nombreux lieux de plaisir, cabarets, théâtres, académies de jeux, tripots de toutes sortes, débordant largement par les rues avoisinantes et amenant une nombreuse population de mœurs équivoques, amie du désordre sous toutes ses formes, à côté des marchands et des simples chalands ou curieux.
La mode, aussi puissante alors que maintenant, avait adopté l’endroit et lui maintint ses faveurs jusqu’au jour où, fatiguée par trois siècles de constance, elle passa la rivière et trouva dans les galeries du Palais-Royal les mêmes séductions et les mêmes plaisirs, dans un cadre modernisé.
Assemblage étrange, au milieu de tout cela, parmi ces loges de bateleurs et ces cabarets douteux, la foire Saint-Germain avait sa petite chapelle particulière avec son desservant,—ce qui rappelait à tous que le champ de fête était une fondation des moines.
Quel tableau animé présentait la foire Saint-Germain en son beau temps! Quelle foule! Quel tapage! Toute la ville était là, représentée par toutes les classes; bourgeois, populaire, seigneurs, clercs, escoliers, laquais faisant la fortune des marchands et des bateleurs, portant des droits considérables au trésor de l’abbaye et luttant aussi parfois de turbulence dans les désordres du soir, aux spectacles et aux tripots.
Les rois du XVIᵉ siècle ne dédaignaient pas d’y venir. Henri III parcourant les galeries avec ses mignons y fut insulté par des escoliers qui les suivaient, le cou pris dans des fraises de papier, en ridiculisant leurs attitudes et en leur criant au nez: «A la fraise, on reconnaît le veau.»
Les occasions de désordre ne manquaient pas, ni les voleurs coupant les bourses, enlevant les manteaux, ni les bretteurs non plus; souvent épées et dagues se mettaient de la partie et maintes rixes ensanglantèrent la fête. Reconstruite en 1511, la foire Saint-Germain vécut jusqu’à la Révolution.
En ses dernières années, une nuit de mars 1762, les bâtiments, boutiques, tripots et théâtres avaient été complètement détruits par un incendie dont la violence fit rouler les flammes jusqu’aux murailles de Saint-Sulpice. On reconstruisit bientôt le tout, galeries, boutiques, loges pour les physiciens, charlatans, montreurs de phénomènes, théâtre pour les «farceurs de la foire», c’est-à-dire
ÉCOLIERS AU PILORI DE L’ABBAYE DE Sᵗ-GERMAIN
Imp. Draeger & Lesieur, Paris
plusieurs salles où les acteurs des théâtres de la ville venaient pendant six semaines ou deux mois que durait la foire, jouer des pièces comiques, d’un genre spécial et souvent trop libre. Il y eut aussi alors le Waux hall de la foire, vaste établissement de plaisir, avec une salle de bal en rotonde à ciel ouvert.
Mais la grande vogue n’y était plus, en 1786 la foire Saint-Germain avait vécu. A sa place, sous l’empire, on construisit le marché actuel.
L’ABBAYE DE SAINTE-GENEVIÈVE AU XVIIIᵉ SIÈCLE
Le palais abbatial qui subsiste encore et dresse dans la rue de Furstenberg sa noble façade de briques et de pierres, fut commencé en 1586 par le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen et abbé de Saint-Germain, le Charles X des Ligueurs. Plus tard le XVIIᵉ siècle, qui ne trouvait plus à son goût les monuments gothiques, refit le grand cloître en froides arcades plein cintre et pilastres doriques. L’aspect féodal de l’antique abbaye se modifiait peu à peu; la ville l’enveloppait maintenant; les vieux remparts et les tours tombèrent, les fossés furent comblés et à leur place on fit des rues bientôt couvertes de bâtisses. Les moines élevèrent eux-mêmes des maisons à loyer dans les rues situées autour du palais abbatial restauré par le cardinal landgrave de Furstenberg, abbé commendataire.
Le XVIIIᵉ siècle commence, qui devait voir la fin de l’abbaye. Le temps n’est plus où les abbés sont des moines sortis du sein même de l’abbaye, aimant passionnément leur maison et rêvant sans cesse à augmenter son importance ou son illustration. Pour bien des abbayes l’abus de la commende a changé tout cela, les abbés n’ont d’abbés que le nom, ce sont souvent des grands seigneurs, des princes tenant surtout à jouir, du mieux possible, de tous les revenus de leur bénéfice, à en tirer tout ce qu’il peut fournir. Dans le silence et la paix de l’immense bibliothèque magnifiquement installée au deuxième étage au-dessus du chapitre, les bénédictins travaillent et méditent. Ils percent, dans le fatras embrouillé des légendes, des sentiers praticables, ils défrichent l’histoire de France, tandis qu’à côté d’eux le faste, le bruit et le mouvement remplissent le palais abbatial où se succèdent des abbés commendataires menant la vie de grand seigneur à la façon du XVIIIᵉ siècle.
LE PALAIS ABBATIAL, RUE DE FURSTENBERG
Mais après ces derniers abbés, parmi lesquels le comte de Clermont, et l’ex-roi de Pologne Jean Casimir, les sectionnaires de 1793 vont venir et l’administration des poudres et salpêtres derrière eux, et la vieille abbaye de Childebert, type parisien des grandes abbayes féodales, disparaîtra par une catastrophe dans un tourbillon de flammes, en même temps que l’antique monarchie.
La troisième grande abbaye de la rive gauche, Saint-Victor, qui bornait l’Université à l’est, ne remontait pas, comme Saint-Germain et Sainte-Geneviève, aux commencements de la monarchie. Elle était de beaucoup leur cadette, et son église, pendant sept cents ans seulement, dessina sa belle silhouette à l’horizon de Paris.
Ce ne fut d’abord qu’un modeste prieuré au petit faubourg Saint-Victor, prieuré que le roi Louis le Gros, à la demande de Guillaume de Champeaux, érigea en abbaye. Le grand théologien maître d’Abélard, abattu et découragé, vint y chercher le repos après sa lutte contre son ancien disciple devenu le chef d’une école rivale, contre le terrible jouteur qui disait de ses anciens maîtres: «Quand ils allument du feu, ils font de la fumée et non de la lumière.» Mais lorsque ce victorieux Abélard s’en vint, acclamé par la foule, établir ses écoles—son camp d’escoliers—sur les pentes de la colline voisine, vers la rue du Fouarre, le vieux maître ayant repris des forces recommença la lutte et fonda en face de l’ennemi les écoles Saint-Victor, qui posèrent les premières assises de la renommée scientifique des Victorins.
A l’époque de sa splendeur Saint-Victor occupe un vaste enclos formant tout à fait le pendant de Saint-Germain des Prés, également en dehors de la muraille de Philippe-Auguste, et séparé de la Seine seulement par quelques toises de prairies. Saint-Germain s’appuie à la tour de Nesle, la légendaire et svelte tour en face du Louvre de Philippe-Auguste; Saint-Victor est tout proche de la Tournelle, grosse tour carrée qui garde l’entrée de la Seine de ce côté, en face du grand hôtel Saint-Paul, palais des rois de ce temps.
L’église de Saint-Victor est une haute et vaste nef rebâtie presque entièrement au commencement du XVIᵉ siècle, mais qui garde encore du temps de sa fondation une crypte, une grosse tour à baies romanes et un cloître du XIIIᵉ siècle. De magnifiques rosaces ornent les transepts, et les verrières présentent une suite remarquable de vitraux. Des tombeaux d’évêques de Paris, d’hommes illustres et de prélats, venus passer leurs derniers jours dans la retraite à Saint-Victor, remplissent l’église; il y a Maurice de Sully, le constructeur de Notre-Dame, des maîtres célèbres de Saint-Victor, comme Pierre Comestor, dont l’épitaphe latine jouant sur le nom, dit: «J’ai mangé autrefois, aujourd’hui je suis mangé»; le XVIIIᵉ siècle y mettra le tombeau de Santeuil, le poète retiré dans son canonicat de Saint-Victor, qui dîna pour son malheur trop souvent chez la duchesse du Maine et mourut d’une plaisanterie de la grande dame, lui versant un cornet de tabac dans un verre de vin d’Espagne.
Les chanoines de Saint-Victor avaient, pour l’embellissement de leur enclos, obtenu la permission d’y faire passer la Bièvre. La rivière captée, presque à son embouchure, traversait ce qui fut plus tard le Jardin des Plantes, entrait dans l’enclos, suivait parallèlement le cours de la Seine et s’en allait se jeter dans le fleuve à la hauteur de la rue de Bièvre actuelle. Ce fut l’occasion de nombreux procès avec les Genovefains qui se plaignaient du tort fait aux terres de leur abbaye par ce changement de lit et disputaient aussi aux Victorins la seigneurie et la justice du faubourg Saint-Victor.
Ainsi donc Saint-Victor en amont de la rivière, Saint-Germain en aval et Sainte-Geneviève sur la colline, cela faisait trois cités monastiques et féodales, élevant de nombreuses tours et tourelles, et flanquant de trois côtés le quartier remuant de la jeunesse, la ville de l’Université.
De ces trois grandes abbayes debout encore à la fin du siècle dernier, avec le prestige de l’antiquité la plus vénérable, de l’art qui avait fait de certaines parties des merveilles architecturales, avec le prestige de la science aussi, Saint-Victor, Sainte-Geneviève et Saint-Germain étant illustres par les travaux littéraires de leurs moines et par la richesse de leurs immenses bibliothèques mises largement à la disposition des lettrés et des savants laïques,—de ces trois abbayes qui s’étaient jadis partagé le territoire de la rive gauche, que reste-t-il aujourd’hui?
CONSTRUCTION DU PANTHÉON, AU PREMIER PLAN LE COLLÈGE DES CHOLETS
Une église, Saint-Germain des Prés, une tour, la tour dite de Clotilde, ancien clocher de l’église Sainte-Geneviève, cinq travées du réfectoire des Genovefains englobées dans les bâtiments du lycée Henry IV et c’est tout. Table rase a été faite du reste. L’abbaye de Saint-Victor, la plus malheureuse des trois, n’a laissé aucun vestige matériel de son passage sur le lieu où, pendant sept siècles, sa magnifique église appuyée de ses grands bâtiments avait complété le cadre monumental de l’entrée de la Seine dans Paris et formé comme l’avant-garde des merveilles de la grande ville.
Rien n’a survécu de Saint-Victor; un nom de rue, la rue des Fossés-Saint-Victor, voilà seulement ce qui nous dit l’endroit où fut le grand monastère; la halle aux vins s’est assise sur l’emplacement bouleversé et le paysage de Paris, de ce côté, a perdu à jamais sa riche décoration d’autrefois.
Moins heureuse encore que les abbayes de Saint-Germain et de Sainte-Geneviève, lesquelles au moins ont laissé quelques vestiges sur le lieu où elles ont brillé, l’abbaye de Saint-Victor a disparu tout entière. Ici même où vécurent tant de savants religieux plongés dans l’étude, parmi les livres d’une bibliothèque illustre, tant de chanoines lettrés qui, pour l’amour de la science, célébraient l’anniversaire des premiers imprimeurs, Conrad Schœffer et Faust, importateurs à Paris de l’invention de Gutenberg, silencieux et poétique monastère où les vieux évêques et archevêques venaient chercher le calme pour leurs derniers jours, ici roulent maintenant les futailles de la halle aux vins. L’église disparut à la Révolution et les bâtiments du couvent furent démolis sans qu’il en soit rien resté.
TOUR ALEXANDRE DE L’ABBAYE DE SAINT-VICTOR
EN ARRIÈRE, LA BUTTE COPEAU, FUTUR LABYRINTHE DU JARDIN DES PLANTES
LA CHARTREUSE DU LUXEMBOURG
CHAPITRE IV
LE PARIS DES ÉGLISES ET DES COUVENTS
I
La légende de saint Julien l’Hospitalier.—Au cimetière Saint-Séverin.—Opéré ou pendu.—Inscriptions macabres.—Les reclusoirs et les recluses.—Saint-Yves des Avocats.—Saint-Benoist le Bientourné.—Les belliqueux Augustins.—Sièges de couvents.—Les Bernardins.—Le cloître des Carmes.—Les frères aux Anes.—Le couvent des Cordeliers.—Désordres et bagarres.—Émeute en plain-chant.—Le corps de Marat.—Le bataillon des Marseillais.—Aux Jacobins.—Les prédicateurs de la Ligue.—La Chartreuse du Luxembourg.—Au grand Diable Vauvert.
LE BATAILLON DES MARSEILLAIS
VIENT LOGER AUX CORDELIERS
PENDANT des siècles les trois abbayes de la rive gauche furent les trois principaux établissements religieux du pays des Écoles, et comme les suzeraines d’une grande quantité de couvents secondaires, d’églises et de collèges innombrables.
Autour d’elles, sous leur ombre, quelle végétation d’architectures gothiques, de gables aigus, de pinacles fleuronnés, attirant à ce qu’il semble le regard et l’âme vers les régions supérieures; quelle profusion de fenestrages délicatement découpés, encadrant des verrières protégées par des grillages, quelle quantité de clochers et de clochetons causant entre eux à travers l’espace avec leurs voix de bronze et laissant tomber par les hautes ogives l’allégresse ou le deuil des cloches, les appels des offices sur les paroisses petites ou grandes enchevêtrées les unes dans les autres.
Le triomphe de l’architecture ogivale aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles a amené la reconstruction de la plupart des églises existant auparavant, lesquelles d’ailleurs avaient souffert des invasions normandes, avaient été restaurées ensuite, et succombaient moins sous le poids des siècles que sous celui de leurs voûtes. Le contrefort roman ne suffisait pas à maintenir les murs latéraux poussés par les voûtes, l’arc-boutant gothique, inventé au XIIᵉ siècle, allait permettre d’élever les vastes et merveilleuses nefs aux immenses verrières, miracles de hardiesse et de légèreté.
LE DANTE A SAINT-JULIEN LE PAUVRE
Dédiée soit à saint Julien le Martyr, soit à saint Julien, évêque du Mans, dit le Pauvre parce qu’il distribuait son bien aux malheureux, soit à saint Julien l’Hospitalier,—on ne sait trop auquel,—l’Église Saint-Julien le Pauvre, chapelle de l’Hôtel-Dieu son voisin, est une œuvre en partie romane, en partie du style ogival à ses débuts, simple et sévère reconstruction d’une église des plus anciennes, dévastée par les Normands et devenue un prieuré. Cette église où, dit-on, le Dante, pauvre écolier exilé, étudiant aux écoles de la rue du Fouarre, avait coutume de faire ses dévotions, nous l’avons vue de nos jours, tombée dans une misère profonde, montrant ses murailles délabrées, ses verrières crevées, mais gardant un grand air de noblesse triste avec sa belle abside, ses gros piliers et ses belles fenêtres supérieures.
Elle est au fond d’une cour nauséabonde, haillonneuse, misérable, complètement entourée de bâtiments lépreux, de vieilles maisons misérables aussi—non de naissance, mais par vieillesse et dégradation,—dans le quartier de la rue Galande. Ainsi abandonnée en cet état lamentable, elle semblait vouée à la démolition, mais le salut lui est venu d’Orient, le culte catholique grec vient de s’y installer, la sauvant d’une ruine imminente.
BAS-RELIEF DE SAINT-JULIEN, RUE GALANDE
Un vieux débris de son portail, depuis longtemps ruiné et disparu, figure au-dessus d’une boutique de la rue Galande, au numéro 42, un bas-relief usé et rongé où l’on peut encore reconnaître vaguement l’un des épisodes de la légende de saint Julien l’Hospitalier. Saint Julien par méprise avait tué son père et sa mère, qu’en revenant de la chasse il avait trouvés couchés dans son lit. En expiation de son crime, il avait tout quitté et s’en était allé, suivi de sa femme qui voulait partager sa pénitence, bâtir près d’un fleuve au passage difficile où «moult de gens périssaient» un hospice pour les pauvres voyageurs que lui et sa femme passaient en barque. Par une nuit d’âpre gelée Jésus-Christ en personne, sous la figure d’un pauvre lépreux, vint demander le passage; c’est l’épisode du bas-relief, le Christ dans la barque de Julien. Or, dans sa charité courageuse, l’Hospitalier ne se contenta point de passer le pauvre lépreux; pour le réchauffer, il le mit dans son propre lit et se coucha sur lui. Jésus-Christ se fit connaître alors, «et peu après Julien et sa femme pleins de bonnes œuvres et d’aulmones reposèrent en Notre-Seigneur». Beau sujet d’édification pour les habitants actuels de la rue Galande, où les plus ignobles bouges sont installés dans des logis habités jadis par de dignes bourgeois et de respectables magistrats.
Bien près du pauvre et austère monument du XIIᵉ siècle, toutes les grâces du style ogival des époques suivantes se montrent à Saint-Séverin, très pittoresque, avec son beau clocher à flèche d’ardoises, et ses chapelles que les maisons enferment vers l’abside. L’entrée sous le grand pignon est moderne, c’est le joli portail d’une église de la Cité, Saint-Pierre-aux-Bœufs, démolie de nos jours, qu’on y a appliqué; jadis on entrait à Saint-Séverin, au pied de la tour, par la petite porte dans le tympan de laquelle est sculpté saint Martin coupant son manteau.
Les Parisiens du temps jadis, avant d’entreprendre quelque long voyage, venaient, pour solliciter la protection du saint, clouer un fer à cheval sur les vantaux de la porte, ou apportaient au retour un fer de leur monture en signe de remerciement. C’était une coutume assez commune, en bien des endroits on retrouve ces fers cloués dans les portes d’églises dédiées à saint Martin. «Ce saint, dit l’abbé Le Bœuf, étant réclamé par les gens voyageant à cheval.» A droite de l’église est le cimetière, aujourd’hui transformé en jardin pour le presbytère, mais qui conserve une partie des arcades de ses charniers donnant maintenant l’hospitalité à une école libre tenue par les sœurs. De ce côté Saint-Séverin est fort joli avec sa série de chapelles dont les petits pignons sont décorés de fausses arcatures en gothique flamboyant et de fioritures sculptées, toutes différentes.
LES SACS DE PROCÉDURE PORTÉS A SAINT-YVES PAR LES PLAIDEURS APRÈS UN PROCÈS GAGNÉ
C’est dans ce cimetière Saint-Séverin que se pratiqua pour la première fois, en 1474, l’opération de la taille sur un franc-archer de Meudon malade de la pierre. Ayant été condamné à mort pour des crimes divers et notamment pour vol dans l’église de Meudon, ce sacripant eut à choisir entre la corde du bourreau et le scalpel des chirurgiens. Il choisit le scalpel et s’en trouva bien, l’opération réussit parfaitement.
L’archer, guéri à la fois de sa maladie et de la potence, reçut de plus une pension qui lui permit d’aller vivre à la campagne pour y planter ses choux en toute honnêteté.
Les vieilles descriptions de Paris citent les inscriptions curieuses des charniers de Saint-Séverin; en voici deux, celle-ci placée sur la porte du cimetière sur la rue de la Parcheminerie:
Passant, penses-tu pas passer par ce passage;
Où pensant, j’ai passé.
Si tu n’y penses pas, passant, tu n’es pas sage,
Car en n’y pensant pas, tu te verras passé.
Et cette autre d’un accent plus terrible sur les murs du charnier:
Tous ces morts ont vécu; toi qui vis tu mourras!
Saint-Séverin, comme beaucoup d’autres églises, comme Saint-Médard, Saint-Merry, les Innocents, etc., avait quelque part, probablement du côté du cimetière, un reclusoir, une cellule fermée et murée, n’ouvrant plus sur le monde que par une étroite fenêtre, cabanon où vivait, des aumônes des passants, une pauvre femme enfouie vivante dans ce tombeau, soit de sa pleine volonté, pour quelque malheur particulier ou pour expier quelque faute, soit, comme il est arrivé, recluse par justice en punition d’un crime. C’était un lieu d’expiation, un sépulcre «pour les femmes affligées, mères, veuves ou filles qui auraient beaucoup à prier pour autrui ou pour elles et qui voudraient s’enterrer vives dans une grande pénitence», dit Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris, où il a mis en scène une de ses recluses, la Sachette, qui s’appelait en sa folle jeunesse, avant son malheur, Paquette la Chantefleurie.
La recluse de Saint-Séverin sous Charles V s’appelait dame Flore; en 1403 l’église Sainte-Opportune avait Agnès du Rocher dans son reclusoir; on connaît parmi les recluses de l’église des Innocents: Alix la Burgotte, morte en 1466, Jeanne la Vaudrière, enfermée en 1442 après une cérémonie et un sermon de l’évêque de Paris, Jeanne Pannoncel, en 1496, enfin une noble dame, Renée de Vendômois, murée en 1485 dans le reclusoir par arrêt du Parlement, pour avoir fait tuer son mari.
Dans ce quartier de l’Université, où le tournant de chaque rue montre quelque pignon de chapelle, d’église, ou de couvent, on trouve Saint-André des Arcs, des Aas, ou des Arts, probablement ainsi nommée à cause du grand enclos de Laas, formé par les jardins romains du Palais des Thermes; c’est une église élevant une jolie tour, au-dessus d’un portail gothique que le XVIIIᵉ siècle défigurera en attendant que la Révolution le supprime.
A l’angle de la rue Saint-Jacques, sur le carrefour entre Saint-Jean de Latran et le collège de Cambrai, une petite chapelle du XIVᵉ siècle, dédiée à saint Yves, est la chapelle des seigneurs bretons de la cour et aussi des avocats de Paris; elle est remplie de sépultures de basochiens, de procureurs et de notaires, saint
ÉGLISE SAINT-SÉVERIN
Yves de Tréguier, le grand saint de Bretagne, avocat lui-même, étant le patron des gens de loi, très révéré surtout par les plaideurs, comme en témoignent les sacs aux paperasses de procédure, apportés en ex-voto pour les causes gagnées. Il y a toujours des procureurs et des procès, et plus qu’autrefois, mais la chapelle Saint-Yves a disparu, démolie en 1797.
Rue Saint-Jacques, au-dessous de la Sorbonne, il y a Saint-Benoît le Bientourné, appelé ainsi après un changement dans l’orientation de l’autel; c’est l’église des gens du noble art du Livre, écrivains, grands imprimeurs ou libraires, si nombreux dans son quartier et en nombre considérable enterrés sous ses voûtes; Saint-Benoît a un beau portail du XVᵉ siècle, de beaux pignons de chapelles sur le côté du cimetière. Saint-Benoît le Bientourné eut une fin mouvementée: vendu en 96, rendu au culte par l’acquéreur, puis revendu à un meunier, il fut transformé en salle de spectacle. Ce fut de 1832 à 1845 le théâtre du Panthéon. La vieille église stupéfaite écouta les flonflons du vaudeville et les rires d’un public bruyant entre tous. Mais le théâtre ne réussit pas et Saint-Benoît fut démoli en 1854.
Saint-Hilaire, Saint-Côme, Saint-Étienne des Grès, vendues et rasées aussi à la Révolution, étaient de toutes petites églises. Les églises Saint-Médard et Saint-Nicolas du Chardonnet eurent plus de chance et furent conservées quand tout se transformait autour d’elles.
Que de moines dans ces rues et que de clochettes de couvents répondant aux cloches des églises, Augustins grands et petits, Bernardins, Mathurins, Carmes, Cordeliers, Jacobins, etc. En face de la pointe de la Cité, s’élève en bordure de la Seine le couvent des Grands Augustins dont l’importance est considérable. C’est là que se fit, le 1ᵉʳ janvier 1579, la cérémonie d’institution de l’ordre du Saint-Esprit, par le roi Henri III qui établit aussi aux Grands Augustins la confrérie des Pénitents Blancs; l’ordre du Saint-Esprit garda chez les Augustins une salle des séances décorée des portraits, bustes ou écussons de tous les dignitaires depuis la fondation. L’église, très riche en monuments, possédait entre autres mausolées celui de Philippe de Commines; à la Révolution, on y installa, avant de la démolir, une imprimerie d’assignats.
Les moines Augustins n’étaient point gens commodes et le vieux couvent qui terminait sur la rive gauche la perspective du Pont-Neuf pouvait, comme une place de guerre, inscrire des sièges dans ses annales, aventures héroï-comiques où les Augustins montrèrent l’humeur batailleuse des moines de la Ligue.
En 1588, l’année des barricades, quand Paris est en pleine révolution et que Guisards et Royaux s’entre-tuent par les carrefours, la mutinerie et la forcenerie de la rue gagnent le couvent, les Augustins se battent entre eux à l’occasion d’une élection de dignitaire.
En 1657, peu après la Fronde, comme la vétusté des bâtiments du Châtelet forçait les tribunaux à chercher un asile ailleurs pendant le temps de leur restauration, on voulut louer pour cela des salles aux Augustins. Les moines refusèrent leurs salles et malgré les ordres du roi, les arrêts du parlement, s’obstinèrent si résolument que l’on dut forcer le couvent, manu militari. L’année suivante devait voir bien autre chose, un vrai siège, une brèche, un combat, avec blessures et morts d’hommes.
LES ANCIENS CHARNIERS DE SAINT-SÉVERIN
Quoi!...
dit la Discorde dans le Lutrin de Boileau,
J’aurai pu jusqu’ici brouiller tous les chapitres,
Diviser Cordeliers, Carmes et Célestins!
J’aurai fait soutenir un siège aux Augustins.....
La discorde s’était mise dans le couvent, encore à propos d’élections; le parlement dut intervenir et comme ses arrêts restaient lettre morte, envoyer les archers de la ville pour mettre les moines à la raison. Mais ceux-ci, décidés cette fois à soutenir un vrai siège, s’étaient barricadés dans la place, bien garnie de munitions de bouche et de guerre.
Les préparatifs de cette petite guerre passionnaient Paris. «—Je vais voir tuer des Augustins!» disait La Fontaine, qui ne croyait pas si bien dire, en courant au Pont-Neuf assister à la bataille. On se battit réellement et sur la brèche, comme en un vrai siège, les archers ayant fait un trou à la muraille. Les Augustins, bien qu’ayant déjà deux tués et des blessés, s’efforçaient d’empêcher l’escalade; encouragés par le son du tocsin de leur église, quelques-uns se maintinrent sur la brèche, pendant que d’autres couraient chercher le Saint-Sacrement qu’ils mirent en travers de leur mur écroulé. Mais les archers portèrent leurs efforts à côté et cette dernière barricade allait être tournée; c’était la défaite, alors nos Augustins déconfits demandèrent à capituler. Ainsi se termina le siège, le parlement avait ville prise. En punition de leur résistance, il envoya pour quelque temps dans les cachots de la Conciergerie les plus acharnés des combattants, mais peu après Mazarin les délivra et les fit reconduire en triomphe à leur couvent dans les carrosses du roi.
Les Bernardins d’humeur plus paisible ont leur couvent presque à la Tournelle, derrière l’église Saint-Nicolas du Chardonnet; c’est un très grand couvent et en même temps un collège où les moines de Cîteaux viennent «demeurer et étudier tant ès arts libéraux qu’en théologie et decret et y prendre les degrés de maîtres, bacheliers et docteurs». Leur église est grande et belle, quoiqu’une partie de la nef demeure inachevée en encadrant un jardin de ses ogives béantes. Perpendiculairement à l’église un immense édifice superposant réfectoire et dortoir limite avec d’autres bâtiments la grande cour du couvent.
Tout à côté des Bernardins, au-dessus de la place Maubert, les Carmes sont établis depuis Philippe le Bel. Cet ordre originaire des couvents du Mont-Carmel et venu de Palestine avec saint Louis, avait précédemment occupé un couvent sur la rive droite entre les Célestins et un monastère de béguines devenu plus tard l’Ave Maria.
Ils portaient un manteau à bandes alternativement blanches et noires, habillement qui leur fit donner par le peuple de Paris le nom de Barrés, nom resté jusqu’à nos jours à la rue conduisant à leur premier couvent, aujourd’hui rue de l’Ave-Maria.
Le populaire et les écrivains du moyen âge prennent souvent ces Carmes barrés pour cibles de leurs plaisanteries et de leurs fabliaux. Le voisinage des nonnes surtout donne carrière aux satiristes comme Rutebœuf, qui dit nettement:
Les Barrès sont près des Béguines
Neuf ving en ont; à lor voisines
Ne lor faut que passer la porte.
A la place Maubert les Carmes n’ont pas de voisines. Dulaure, qui appuie si volontiers sur les démérites gros ou menus de tout ce qui porte froc ou soutane, ne voit plus à leur reprocher qu’un penchant à la bonne chère et rappelle certain festin en temps de carême, en 1658, festin troublé sur réquisition du supérieur, par des exempts qui saisirent force pâtés, jambons et bouteilles de vin et pour ce fait conduisirent douze religieux au For l’Évêque.
A l’église des grands Carmes s’appuie un très beau cloître du XIVᵉ siècle, lequel sur un des côtés possède une superbe chaire extérieure accrochée aux arceaux. Entre autres tombeaux de l’église des Carmes, il faut signaler celui du libraire Gilles Corrozet, le premier historiographe de Paris, auteur des Antiquités, Chroniques et Singularités de Paris, un ancêtre que tous les amis de Paris et des monuments parisiens doivent révérer.
Que reste-t-il de ce couvent et du magnifique cloître? Absolument rien! Un marché en tient la place. Les Bernardins, s’ils ont perdu leur église, pourraient, dans le quartier très serré où jadis ils avaient leurs aises, retrouver leur réfectoire et leur dortoir avec des pompiers installés dans leurs lits. La caserne de pompiers de la rue de Poissy est logée dans le magnifique bâtiment à vingt travées d’arcades gothiques soutenues par de puissants contreforts.
Les Mathurins, ordre s’occupant du rachat des captifs, ont leur couvent, très modeste de proportions, près de l’hôtel des abbés de Cluny. Le peuple les aime tant pour le but de leur œuvre d’une si haute charité, que pour leur humilité et les appelle les frères aux ânes, parce qu’on ne les voit jamais sur d’autres montures par les marchés et les routes. Sur l’emplacement de leur couvent s’élève aujourd’hui le théâtre Cluny.
Les Cordeliers sont voisins des Mathurins, ordre important, couvent considérable, grande église. Les frères de Saint-François, reconnaissables à la grosse corde ceignant leur taille, doivent beaucoup à saint Louis qui favorisa leur établissement à Paris sur un terrain appartenant à l’abbaye de Saint-Germain des Prés et leur donna, pour la construction de leur église, une partie de l’amende considérable payée par son vassal, le farouche sire Enguerrand de Coucy, pour le meurtre de trois jeunes gens surpris chassant sur ses terres.
Il faut avouer que les Cordeliers dépassaient encore les Augustins en humeur batailleuse; sans parler de leurs longues querelles avec l’Université qui, en raison de leur collège pour les religieux de leur ordre, les accusait d’empiéter sur ses attributions et prérogatives. Le désordre et l’agitation en permanence dans le couvent, les batailles que se livrèrent entre eux les frères de Saint-François pour divers motifs, leur insubordination perpétuelle, amenèrent même des conflits avec les représentants du Saint-Siège.
Au point de vue pittoresque, la façon dont ils en usèrent avec les Évêques envoyés en 1501 par le légat du pape, pour refréner les abus et réformer les mœurs du couvent, mérite d’être rapportée. Réunis dans leur église, les Cordeliers attendirent de pied ferme les deux Évêques chargés des foudres pontificales; dès qu’ils entrèrent, accueillis par un silence glacial, et parurent vouloir prendre la parole, une moitié des Cordeliers entonna soudain une hymne à plein gosier et, l’hymne achevée, l’autre moitié des frères commença un autre cantique, puis un troisième et successivement de nombreux autres, pendant des heures, sans laisser entre leurs chants le plus petit intervalle permettant aux Évêques de glisser leur admonestation.
LA DUCHESSE DE MONTPENSIER APPORTE AUX CORDELIERS LA NOUVELLE DE L’ASSASSINAT D’HENRI III
Les Évêques eurent beau élever la voix, rien n’y fit, leurs objurgations, leurs protestations étant étouffées sous les cantiques chantés à perdre haleine. Ils durent enfin se retirer, laissant la victoire aux Cordeliers. Grand scandale, notable émotion dans toute la ville cléricale. Après s’être concertés avec les autorités temporelles, les Évêques revinrent le lendemain, non plus seuls, mais avec le Prévôt de Paris, des procureurs et de nombreux sergents. Usant de la même tactique, les Cordeliers reprirent aussitôt les chants de la veille; mais cette fois les magistrats, voyant toutes les sommations inutiles, firent avancer les archers et force fut aux Cordeliers houspillés de se taire.
Les novices des Cordeliers, turbulents tout autant que des écoliers laïques
AUX CORDELIERS. QUERELLE DE CLUBISTES ET SECTIONNAIRES
se mutinèrent plus d’une fois, ainsi que des lycéens de nos jours, et comme c’était le siècle des Barricades, ils soulevaient volontiers les pavés de leurs préaux. Quand le désordre se mettait dans le couvent, ils étaient, bien entendu, au premier rang, heureux des occasions de tumulte. De quoi ne les accusait-on pas d’ailleurs! Ils étaient fortement soupçonnés de cacher dans leurs rangs des novices du sexe qui ne doit point fournir de moines. Le fait est qu’on découvrit quelquefois des femmes parmi eux. L’Étoile dans son journal cite ainsi un certain frère Antoine dont le froc couvrait une femme jeune et jolie; quand on s’aperçut de la fraude, après quelque temps, au grand chagrin des novices, la demoiselle fut emprisonnée et punie avec grande rigueur.
LE COUVENT DES BERNARDINS
La très vaste église des Cordeliers brûla en 1580; on ne connut pas au juste la cause de l’accident; on accusa des novices, soupçonnés au moins d’imprudence, tandis que les Cordeliers mettaient le malheur sur le compte des protestants. Henri III, qui tenait leur couvent en faveur particulière, fournit une grande partie des fonds nécessaires à la reconstruction. Aux Cordeliers s’assemblait le chapitre de l’ordre de Saint-Michel créé par Louis XI en 1469 en l’honneur du premier chevalier qui, pour la querelle de Dieu, «batailla contre l’ancien ennemi de l’humain lignage et le fit trébucher du ciel».
Il n’y avait plus, lorsque survint la Révolution, que soixante religieux dans les immenses bâtiments déclarés propriété nationale, et bientôt la grande salle de théologie, qui servait d’école aux jeunes religieux, devint le local du fameux club des Cordeliers fondé par Camille Desmoulins. Les âmes des fougueux Cordeliers de la Ligue, de ces novices belliqueux qui faisaient l’exercice sous les galeries du cloître avec la pique et l’arquebuse, durent violemment tressaillir quand les échos du vieux couvent retentirent des motions enflammées des orateurs ou des violentes querelles des patriotes du club.
Camille Desmoulins, Danton, Marat étaient des voisins, habitant tous trois la rue voisine. Marat, lorsque le couteau de Charlotte Corday eut interrompu violemment son insatiable fringale de sang, fut, en sortant de la baignoire rouge, apporté aux Cordeliers, exposé dans la grande cour à côté de la baignoire au milieu des lamentations de la populace, des furieuses déclamations et des cris de vengeance, sanglante apothéose de «l’Ami du Peuple». Un tombeau bientôt s’éleva en son honneur dans cette cour du couvent, un mausolée avec des arbres poétiquement penchés au-dessus d’une urne funéraire.
Autre souvenir révolutionnaire des Cordeliers: le bataillon des fédérés marseillais, venu à Paris pour collaborer au 10 août, fut logé dans ce vieux couvent, caserne de la Ligue transformée en caserne révolutionnaire. Quel tapage sous les galeries, avec les allées et venues des meneurs de la Commune, les visites et fraternisations des sectionnaires.
En témoignage de l’importance de ces Cordeliers, il reste encore le grand bâtiment du réfectoire, comble majestueux qu’on aperçoit au-dessus des toits, large pignon flanqué d’une très belle tourelle d’escalier. Cette grande salle est le musée médical Dupuytren. De tout le reste, néant. La clinique de l’école de Médecine en occupe en partie l’emplacement.
Le mur de Philippe-Auguste, dont la rue Monsieur-le-Prince représente le fossé, avait, pendant des siècles, borné ici la ville; il longeait le jardin des Cordeliers et touchait peu après à la porte Saint-Michel. Entre cette porte et la porte Saint-Jacques un autre grand couvent s’appuyait à la muraille. C’était le couvent des Jacobins.
Ce ne sont pas ces Jacobins qui ont donné leur nom au club rival du club des Cordeliers, ceux-là sont les Jacobins de la rue Saint-Honoré, établis seulement sous Louis XIII. Leur couvent n’avait rien de bien remarquable, mais l’église renfermait quelques beaux tombeaux du XVIIᵉ siècle.
Le grand couvent de la rue Saint-Jacques formait encore à la fin du siècle dernier un ensemble de bâtiments des plus pittoresques, remplacés aujourd’hui par les cubes bien nets des blocs de maisons entre les rues Soufflot et Cujas. Dans la très vaste église les siècles avaient accumulé un nombre considérable de monuments; tout le long de la nef c’était une magnifique rangée de rois, princes du sang, princesses, chevaliers, dames, dormant les mains jointes, couchés sur leur dalle.
La porte du couvent sur la rue Saint-Jacques était fort belle, décorée d’une statuette de la Vierge entre celles de saint Dominique et d’un autre docteur de l’ordre, sous une gracieuse arcature. Elle survécut quelque temps à la destruction des édifices conventuels, ainsi que le bâtiment dit de l’École Saint-Thomas, construit au XVIᵉ siècle pour servir de salle d’exercice aux prédicateurs. Cette vaste salle où se voyaient les statues des grands orateurs religieux, entre autres saint Thomas d’Aquin de qui elle tirait son nom, ne disparut qu’en 1850, après avoir servi quelque temps d’École communale.
Au moyen âge, nos Jacobins, les frères prêcheurs de Saint-Dominique, ne se montrèrent pas moins indisciplinés et dissolus que les Cordeliers. Lorsqu’on voulut en 1501 apporter une réforme aux mœurs du couvent, ainsi qu’il avait été fait chez les voisins, il en résulta aussi quelques troubles graves. Chassés de leur demeure, les Jacobins, pour y rentrer, vinrent l’assiéger avec l’aide de douze cents écoliers armés, forcèrent les portes et battirent rudement ceux qu’ils trouvèrent dans la place.
PORTE DU COUVENT DES JACOBINS DE LA RUE SAINT-JACQUES
Au temps de la Ligue, le couvent fournit les plus farouches de ces prédicateurs enragés qui surexcitaient les colères politico-religieuses. La foule aux grands jours remplissait les cours du couvent et les fanatiques Jacobins prêchaient en plein air avec la verve populacière des moines de ce temps, accablant le roi Henri III, cet Hérode, et avec lui tous les ennemis de la Ligue, des injures les plus violentes, appelant les bénédictions du Ciel sur messieurs de Guise, sauveurs de la religion, et sur les braves Seize, chefs de Paris insurgé.
C’est de là que sortit fanatisé le petit frère Jacques Clément, pour s’en aller poignarder Henri III en son camp à Saint-Cloud, meurtre que le lendemain la duchesse de Montpensier, triomphante, accourait annoncer elle-même au peuple en l’église des Cordeliers, du haut des marches du grand autel.
Le réfectoire des Jacobins, perpendiculaire au rempart, avait pour annexe un vieux bâtiment carré qui formait en dehors de l’enceinte aux tours rondes une encoche singulière, quelque chose comme une grosse tour carrée soutenue par des contreforts et crénelée comme la muraille. C’était un ancien parloir aux bourgeois donné au couvent par Louis XII. Ce bâtiment, saillant sur les dehors et assez fort pour avoir été conservé lors de la construction de l’enceinte, avait été auparavant, dit-on, le manoir des seigneurs de Hautefeuille, domaine seigneurial absorbé par la ville grandissante; il a dans tous les cas survécu longtemps à l’enceinte et même au couvent et n’a disparu que de nos jours, avec des débris de l’enceinte de Philippe-Auguste et une tour cylindrique voisine.
Paris a sa chartreuse aussi; succursale de la Grande Chartreuse de Grenoble. Des moines de Saint-Bruno, appelés par saint Louis, se sont créé une Thébaïde hors de la porte Saint-Michel, au pied de la montagne Sainte-Geneviève, sur les terrains qui formeront plus tard une partie du jardin du Luxembourg, toute la partie sud après le grand bassin jusqu’à l’Observatoire.
Dans ces parages mal fréquentés, presque déserts, s’était élevé un château de plaisance du roi Robert, le manoir de Vauvert. Abandonné ensuite et tombé à l’état de ruines, le manoir de Vauvert devint un refuge de malandrins et de coupeurs de bourses, lesquels, pour chasser tout visiteur indiscret, lui firent une réputation de lieu terrible, hanté par des gnomes et gobelins malfaisants. On racontait mille horreurs de ce vilain endroit, repaire d’un grand magicien cornu, à pieds fourchus, au corps enveloppé dans une immense barbe verte, vivant entouré de démons aussi hideux que lui.
Il fallait du courage pour aller au «grand diable Vauvert»; les Chartreux n’en manquaient pas sans doute, car ils occupèrent la ruine hantée et la purifièrent. Le diable vert, seigneur châtelain de Vauvert, se laissa expulser. Saint Louis fit construire une grande église, par son architecte, Eudes de Montreuil, les Chartreux édifièrent sur les quatre côtés d’un immense carré une série de petites maisonnettes où ils vécurent solitaires, chacun reclus dans sa cellule, cultivant son petit jardin et ne rencontrant ses frères qu’aux offices et le dimanche au grand réfectoire.
Dans le vaste carré rien qu’un bâtiment au milieu abritant une pompe, et partout des croix disséminées. C’est le cimetière des pères chartreux; leur vie s’écoule entre leur cellule et leur fosse, car ils ne quittent jamais l’enceinte intérieure du couvent. Autour de cette enceinte, prison de ces moines qui vivent si pauvrement des légumes qu’ils ont fait pousser, est un enclos immense cultivé par les frères non profès. Le couvent est devenu très riche par des dons successifs, et s’est agrandi de nombreux bâtiments pour les hôtes, d’un cloître sous les arceaux duquel Eustache Le Sueur, au XVIIᵉ siècle, peindra la vie de saint Bruno, ces tableaux d’un sentiment religieux si intense qui sont maintenant au Louvre.
ÉGLISE SAINT-BENOIT LE BIENTOURNÉ
Un très beau bâtiment du XVᵉ siècle sert de portique à la deuxième enceinte, il est divisé en cinq arcades dont les piliers supportent des statues sous des dais très fouillés; au-dessus de l’arcade centrale, dans un champ semé de fleurs de lys, est une statue de la Vierge à laquelle saint Louis dans une niche voisine présente cinq Chartreux agenouillés.
Avec quelle rapidité tout se transforme! Cent ans à peine ont passé depuis qu’ont été dispersés les solitaires de cette Thébaïde enveloppée peu à peu par la ville; église et couvent furent démolis à la Révolution, leur immense enclos vint s’ajouter au jardin de Marie de Médicis, et maintenant les ombrages du Luxembourg agrandi couvrent la place où ils vécurent six siècles dans le silence et la prière, et la rue Auguste-Comte, philosophe positiviste, traverse le grand préau où ils creusaient leurs tombes.
L’ENTRÉE DE LA CHARTREUSE DU LUXEMBOURG (INTÉRIEUR)
LES CÉLESTINS, L’ARSENAL ET L’ILE LOUVIERS
II
FONDATION DE SAINTE-CATHERINE
PAR LES SERGENTS D’ARMES DE
BOUVINES
L’enclos féodal du prieuré de Saint-Martin des Champs.—Le réfectoire et la chaire du lecteur.—Abbés trop gras et moines trop mal nourris.—Les procès de l’Épée.—Duels judiciaires dans la lice du prieuré.—Carrouges et Le Gris.—Les Célestins.—L’église. Musée de grands tombeaux seigneuriaux.—Les serfs de la Vierge Marie.—Aux Carmes Billettes, le dernier cloître gothique de Paris.—Le cadavre d’Étienne Marcel à Sainte-Catherine du Val des Écoliers.—L’abbaye de Saint-Antoine.—Pécheresses repenties.—Fondations hospitalières.—Les Haudriettes.—Les confrères de la Trinité et les origines du théâtre.—Les Quinze-Vingts.—Frères cordonniers et frères tailleurs.
L’AUTRE côté de la Seine, la partie de Paris appelée la Ville, n’a point autant de couvents et d’abbayes que cet extraordinaire quartier de l’Université, Monacopolis autant que ville des études. L’établissement monacal le plus important est le prieuré de Saint-Martin des Champs, bâti en dehors de la ville de Philippe-Auguste et plus tard compris dans l’enceinte quand, au temps d’Étienne Marcel, on enferma dans une nouvelle muraille tous les faubourgs du nord.
Le prieuré de Saint-Martin des Champs, c’est comme Saint-Germain une petite ville forte enfermée dans sa ceinture crénelée, et son prieur est également très haut et très puissant seigneur, suzerain de bon nombre d’autres prieurés, de nombreuses cures, vicairies et chapellenies, et possédant haute et basse justice sur son territoire. Une abbaye de Saint-Martin avait existé dès le règne de Dagobert, à proximité d’un champ de foire, dit aussi de Saint-Martin, et qui devait se trouver sur l’emplacement du boulevard actuel. Les Normands avaient fait de cette abbaye un monceau de ruines. Ce fut le roi Henri Iᵉʳ en 1060 qui songea à faire renaître un nouveau monastère des décombres envahis par la végétation de deux siècles.
LE PRIEURÉ DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS (ARTS ET MÉTIERS)
Malgré l’importance et la richesse de la fondation nouvelle, ce ne fut qu’un grand prieuré relevant de l’abbaye de Cluny. Une enceinte formant un immense carré, avec grosses tours aux quatre angles et une vingtaine de tourelles en encorbellement sur des contreforts de distance en distance, enveloppe un jardin considérable, des bâtiments nombreux et les édifices conventuels massés dans l’angle sud-ouest du carré.
L’église est une grande nef sans bas côtés ni transept, rebâtie au XIIIᵉ siècle, mais le chœur irrégulier avec sa petite chapelle absidale en forme de trèfle a un siècle de plus et date du moment où l’architecture semble hésiter encore entre le plein cintre et l’ogive[A].
LE NOUVEAU PIGNON DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS (ARTS ET MÉTIERS)
Le portail, sans ornements, est un grand pignon à contreforts accosté d’une tourelle. Sur le côté sud du chœur s’élève un gros clocher à ouvertures romanes, probablement de la fondation du prieuré au XIᵉ siècle. Parallèlement à l’église s’étend un deuxième bâtiment moins haut et moins long, c’est le réfectoire des moines dont on attribue la construction à Pierre de Montereau, l’architecte de la Sainte-Chapelle. Merveille d’élégance à l’intérieur, ce réfectoire est partagé en deux nefs aux belles voûtes portées par une épine de colonnes, d’une prodigieuse légèreté. En ce petit chef-d’œuvre de l’art du XIIIᵉ siècle, quand les moines viennent prendre leur repas, l’un d’eux monte faire une lecture pieuse, assis dans une tribune suspendue à la muraille. Cette chaire du lecteur, annexe gracieuse de l’édifice, s’accuse à l’extérieur par une saillie entre deux contreforts; à l’intérieur un escalier, ajouré sur la grande salle par de hautes lancettes trilobées, fait accéder au balcon de pierre de cette chaire, porté par un encorbellement revêtu de feuillages sculptés. Un cloître vaste et superbe orné de statues de rois, une belle chapelle de la Vierge dans le style de la Sainte-Chapelle, une salle pour le Chapitre, une tour des Archives et de grands bâtiments consacrés au logement du prieur, des dignitaires et des moines, complètent l’ensemble du monastère.
M. Hippolyte Cocheris, le continuateur de l’abbé Le Bœuf, a trouvé dans un manuscrit des Archives, registre écrit en 1340 par le prieur Bertrand de Pibrac, de très curieux détails sur l’organisation intérieure du prieuré, qui comportait en son temps cinquante moines et des dignitaires, assistés d’un nombre considérable d’officiers divers et de subalternes religieux ou laïques. Le registre Bertrand énumère les droits et attributions de chacun en commençant par le prieur:
«Nous avons dans tout notre territoire de Saint-Martin, tant à Paris que dans les faubourgs et les villages touchant à la ville de Paris où sont trente mille feux environ, toute justice haute, moyenne et basse, pour laquelle juridiction tant au civil qu’au criminel, nous instituons un camérier, un maire, un tabellion et des sergents. Et il est appelé de l’audience desdits camériers et maire à notre assise, pour corriger le jugement, et du jugement de ladite assise au prévôt de Paris et de celui-ci au Parlement. Il est délivré par nous ou par le maire en notre nom toutes mesures des grains et des vins sur tout le territoire désigné ci-dessus... Il nous est permis de confisquer tous les biens meubles et immeubles de nos sujets et serviteurs qui conspirent ou machinent contre notre personne... item, nous percevons droits sur les amendes, défauts, épaves et forfaitures... item, tous ceux qui vendent du vin doivent chaque année apporter leur mesure à Saint-Martin devant notre maire et faire vérifier ces mesures sur l’étalon,... etc.»
Le registre détaille aussi les droits et devoirs des différents dignitaires et fonctionnaires, depuis les plus importants jusqu’aux plus petits employés, et particulièrement ceux de l’hôtelier et du cellerier, chargés de tout ce qui concerne la nourriture des moines—laquelle varie selon les jours fériés ou non fériés, gras ou maigres, et selon la qualité des convives depuis les sacristains, infirmiers, grainetiers, avocats, tabellions, procureurs, médecins, etc...
Ce précieux registre contient les détails les plus circonstanciés et les plus minutieux sur la vie à l’abbaye, sur le régime de la maison et l’ordonnance des repas. Sage administrateur, le prieur fixe une moyenne de dépenses en supposant l’existence d’une cinquantaine de moines à Saint-Martin; il compte la quantité de muids de blé nécessaire, la provision de vin, le nombre de fromages, les consommations diverses, les œufs à 1,700 par semaine de Noël à Pâques, les harengs pendant le Carême à 1,250 par semaine.
On mangeait beaucoup de harengs à Saint-Martin. Cependant les officiers importants ne se privaient pas de se laisser aller quelquefois au péché de gourmandise. M. Cocheris a trouvé ailleurs le menu d’un dîner offert par le sacristain de Saint-Martin, le 4 octobre 1430, et qui se composait, pour cinq convives, de deux perdrix, un faisan, quatre pigeons, un lièvre, une poitrine de veau, carpe, brochet, anguille, raisins, poires, trois chopines d’hypocras, huit quartes de vin, plus différentes petites choses.
Si les fonctionnaires faisaient bonne chère au XVᵉ siècle, les simples moines n’étaient pas aussi heureux, car ils furent plusieurs fois réduits à intenter des procès à leurs prieurs pour obtenir une nourriture suffisante, ainsi que des réparations à leurs logements délabrés. Les réformes introduites par l’abbé de Cluny ou par le Parlement saisis de ces plaintes, amenaient pour quelque temps une amélioration, puis le mal revenait peu à peu, les fonctionnaires et les moines se remettaient, au mépris de la règle, à vivre à part, largement ou chichement.
LA CHAIRE DU LECTEUR, VUE DE L’EXTÉRIEUR
Le mal, ici comme en bien d’autres monastères, c’était l’égoïsme des abbés, bergers s’inquiétant fort peu de leur troupeau, seigneurs hautains vivant en leur palais abbatial comme un seigneur temporel en son château et considérant leur abbaye comme une terre de rapport. Le régime de la commende ne pouvait qu’ajouter au mal, la richesse du bénéfice était un danger puisque cette richesse le faisait plus rechercher des hommes de cour. Et Saint-Martin des Champs était très riche, son prieur titulaire, souvent pourvu ailleurs encore, touchait de grosses sommes, tandis que les simples moines avaient mal à vivre, réduits à une misère relative et mal logés dans des bâtiments non entretenus. Certaines estampes du XVIIᵉ siècle en font foi, qui nous montrent Saint-Martin avec presque un aspect de ruine.
Le prieur de Saint-Martin eut jusqu’à la Révolution sous sa dépendance vingt prieurés dans les diocèses de Paris, Meaux, Senlis, Noyon, Beauvais, Chartres, etc...; il nommait à dix cures, vicairies ou chapellenies de Paris et à soixante-sept autres en différents diocèses. En 1790, il n’y avait plus que dix-neuf religieux au prieuré et le revenu s’élevait à 180,000 livres. Parmi les prieurs commendataires, cardinaux ou gens de cour, on compte le cardinal Richelieu qui l’ajouta en 1633 à ses autres nombreux bénéfices.
ANCIEN CLOCHER ROMAN DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS
Saint-Martin sur la rive droite, avait, comme Saint-Germain des Prés de l’autre côté de la Seine, l’aspect d’un bourg féodal et garda longtemps cette apparence, même quand Paris, débordant toujours, eut enveloppé tout à fait ses murailles crénelées, les noyant dans les maisons. A l’époque où, par une aberration incroyable, l’architecture ogivale si purement nationale se trouvait tout à fait incomprise et méprisée, où les œuvres de notre glorieuse architecture du XIIIᵉ siècle étaient considérées comme des travaux de barbares sans goût, sous Louis XIV, les abbayes riches s’efforçaient de se mettre à la mode du jour, et de renverser leurs cloîtres gothiques pour les remplacer par de froids préaux gréco-romains. Ce fut un temps de transformations à jamais regrettables, Saint-Martin
RÉFECTOIRE DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS.—LA CHAIRE DU LECTEUR
y perdit son vieux cloître qui, paraît-il, était une merveille. Les autres bâtiments, sauf l’église et le réfectoire, furent reconstruits et sur l’emplacement de la muraille crénelée, le long des rues Saint-Martin et du Vert-Bois, les moines élevèrent des maisons à loyer aussitôt occupées.
Une des plus singulières coutumes du moyen âge, c’est le duel judiciaire, ce vieux reste de barbarie ancienne qui a persisté si longtemps.
Cette étrange manière de plaider et de décider de quel côté étaient le droit et la raison dans les causes difficiles, était établie et réglementée dans certaines seigneuries et pour certains cas. A Paris le chapitre de Notre-Dame eut, dit-on, le droit de faire régler certains différends entre ses sujets «à coups de bâton» devant la maison de l’archidiacre. L’abbé de Saint-Germain des Prés et le prieur de Saint-Martin avaient sur leur territoire un champ clos spécial pour les «Procès de l’Épée», c’est-à-dire pour les combats, à outrance ou autrement, soit entre les parties directement en cause, soit entre champions appointés représentant des plaideurs non disposés à risquer leur vie ou des plaideurs empêchés, c’est-à-dire des vieillards, femmes ou enfants.
Ces combats avaient lieu en présence des autorités laïques ou ecclésiastiques, sous les yeux d’un public entassé derrière des barrières. Parfois pour les grandes causes l’appareil était plus solennel, le roi, les princes prenaient place dans les tribunes bordant la lice. Les règles de cette étrange procédure étaient compliquées; il y avait, pour nécessiter des façons de procéder particulières, tant de cas divers, qu’il s’agît de contestations, de litiges ou bien d’accusations, de crimes à prouver ou d’innocence à défendre. Les combats, qui se terminaient souvent par une amende pour le vaincu quand l’affaire n’était pas capitale, pouvaient dans les cas graves se poursuivre à outrance jusqu’à la mort d’un des tenants ou se terminer par le supplice du vaincu accroché bientôt au gibet voisin.
Dans la lice de Saint-Martin des Champs, le 29 décembre 1386, se régla l’affaire Carrouges et Le Gris, qui passionnait l’époque. La dame de Carrouges accusait d’un attentat sur sa personne un écuyer nommé Jacques Le Gris qui niait avec opiniâtreté. La cour du Parlement, embarrassée par les accusations sans preuves de la dame de Carrouges et par les dénégations énergiques de Le Gris, ordonna le combat à outrance entre l’accusé et le mari de l’accusatrice dans les lices de Saint-Martin.
Une dernière fois avant le combat la dame de Carrouges fut interrogée.
—Dame, fit le chevalier, je vais exposer ma vie et combattre Jacques Le Gris, ma cause est-elle juste et loyale?
—Il en est ainsi, répondit la dame, combattez sûrement, la cause est bonne!
Carrouges embrassa sa femme et entra dans la lice.
L’écuyer avait également ferme contenance et regard assuré, lui aussi prétendait combattre pour juste cause. Le premier choc entre les deux adversaires eut lieu à cheval; puis, aucun des champions n’ayant obtenu un avantage marqué, ils s’abordèrent à pied. Le chevalier de Carrouges reçut une grave blessure à la cuisse, mais ne tomba pas et se rejeta avec rage sur son ennemi. Jacques Le Gris, pour son malheur, fit un faux pas et roula sur le sol; Carrouges fut aussitôt sur lui et, la pointe de l’épée à la gorge, s’efforça de lui faire avouer son crime. Le Gris vaincu n’avait plus qu’à mourir, par la potence s’il avouait, par le fer s’il persistait à nier. Il protesta énergiquement de son innocence et l’épée de Carrouges s’enfonça.
Le cadavre du vaincu considéré comme coupable accroché au gibet de l’abbé, Carrouges indemnisé de sa blessure par les biens de son adversaire confisqués, on pouvait croire l’affaire terminée, lorsque tout à coup éclata l’innocence du malheureux Le Gris. Le véritable coupable avouait son crime. C’était un sosie de Le Gris, un écuyer aussi, pris pour d’autres méfaits. La dame de Carrouges avait pu se tromper à la ressemblance; désespérée de l’erreur commise, elle se jeta dans un cloître et son mari disparut, entré, pensa-t-on, dans l’un des ordres militaires qui combattaient l’infidèle en Terre Sainte.
L’échelle patibulaire du prieur de Saint-Martin se dressait à l’angle de la muraille au coin de la rue au Maire actuelle, elle y était encore sous Louis XV, en signe de juridiction simplement, la haute justice étant passée au roi. Une nuit des jeunes gens en joie, sortant de souper trop copieusement, s’amusèrent à y mettre le feu. La potence flamba, mais le prieur la releva encore pour affirmer ses droits.
Le prieuré de Saint-Martin eut meilleur destin que les abbayes de la rive gauche, le vaste ensemble de bâtiments avoisinant les deux grandes nefs aux sévères pignons nous a été conservé; des modifications considérables ont été ajoutées à celles entreprises à la fin du règne de Louis XIV et la demeure des moines est devenue, avec des transformations notables, le Conservatoire des Arts et Métiers.
Affecté à la bibliothèque du Conservatoire le réfectoire de Pierre de Montereau est intact, l’église a subi des avaries, mais demeure aussi; elle servait encore récemment de galerie des Machines au grand dommage de la construction ébranlée par les trépidations; elle a perdu son clocher roman dont il reste la souche dépassant à peine les toits des petites maisons de la rue de Réaumur. Son portail ruiné a été restauré de nos jours avec des modifications par M. Vaudoyer.
Une portion de l’enceinte n’a pas été démolie au siècle dernier, elle existe toujours, englobée dans les constructions au fond des cours des maisons de la rue du Vertbois, avec une des petites tourelles encorbellées sur contreforts. La grosse tour à l’angle de l’enceinte, la tour du Vertbois, a été restaurée en 1882 par les soins de l’État «suivant le vœu des antiquaires parisiens», dit une inscription encastrée dans la fontaine du Vertbois érigée en 1712 et restaurée en même temps. Cette tour faisait partie de la prison du prieuré; quand Saint-Martin perdit sa justice, la prison devint jusqu’en 1785 maison d’arrêt pour les femmes de mauvaise vie. Il y avait sous le flanc sud de l’église dans l’enclos et tout près de la grosse tour, une chapelle Saint-Michel, tout petit édifice construit par la famille Arrodes, des bourgeois de Paris du XIIᵉ siècle, seigneurs de Chaillot, pour recevoir leurs sépultures. Cette chapelle intéressante et remplie de tombes a été démolie depuis la Révolution. Un débris de la petite chapelle, rue de Réaumur, subsiste encore transformée en maison, au pied de la vieille tour, avec un atelier de réparations de machines à coudre sous sa voûte ogivale.
Touchant à l’angle sud-ouest de l’enclos Saint-Martin s’élève l’église Saint-Nicolas des Champs, paroisse ancienne née d’une simple chapelle dépendant de Saint-Martin; reconstruite aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, la façade est pittoresque avec ses pignons et sa tour. Le mouvement de la Renaissance battait son plein quand on agrandit l’église, aussi piliers gothiques et colonnes grecques se mélangent dans la vaste nef à doubles collatéraux aboutissant à un frontispice d’autel corinthien. Sur le flanc méridional enveloppé de maisons, on a ouvert, sous Henri III, un petit portail fort élégamment décoré, avec pilastres et fronton à figures d’anges, et de beaux vantaux de bois sculpté.
LE DUEL CARROUGES ET LE GRIS DANS LA LICE DE SAINT-MARTIN
Parmi les principaux couvents éparpillés dans ce Paris bruyant et animé de la rive droite, il faut mettre au premier rang les Célestins, établis sur l’emplacement précédemment occupé par les Carmes. Ces religieux, venant d’un monastère de la forêt de Compiègne, obtinrent la faveur de Charles V, leur voisin de l’hôtel Saint-Paul, et des grands personnages de la cour. Sur la berge de la Seine devant le port Saint-Paul, entre le grand Hôtel Royal et l’Arsenal, Charles V leur fit construire une église dont il posa la première pierre en 1335 et le couvent s’enrichit et s’embellit bien vite par les donations royales et princières.
M. de Guilhermy, parlant des couvents secondaires qui s’établissaient partout
LES CORDELIERS APPRENANT L’EXERCICE.—1588
en quantités prodigieuses aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, et qui n’offraient pas l’ampleur des grands abbayes des siècles précédents, «ni les splendeurs de Cluny, les magnificences de la famille bénédictine ou les sévères grandeurs de Clairvaux», rappelle que les églises de ces couvents secondaires n’étaient que d’immenses nefs, souvent à voûtes de bois, avec une petite flèche aiguë couverte d’ardoises.
«Si les églises des couvents n’avaient plus, dit-il, ce grand caractère des anciens édifices sacrés, elles furent en revanche richement décorées: les fidèles fondaient à l’envi de brillantes chapelles dans leurs monastères préférés. A Paris plus qu’ailleurs, la mode exerce en toute chose son influence; il fut de bon ton d’avoir une sépulture de famille dans l’église ou dans le cloître d’un couvent. C’est ainsi que les églises des Cordeliers et des Jacobins étaient devenues de vrais musées de sculpture, toutes meublées de statues et de tombeaux...»
Église aristocratique, couvent admirablement placé au milieu de tous les logis féodaux qui entouraient alors l’hôtel royal de Saint-Paul «hostel solennel des grands esbattements», lequel était lui-même, non pas seulement un château royal, mais une vaste réunion d’hôtels habités par les princes du sang et les hauts personnages de la cour, on conçoit qu’à l’ombre de la monarchie et sous la protection royale couvrant «nos bien aimez chapelains et orateurs en Dieu, prieur et couvent de nostre prieuré et monastère de Notre-Dame des Célestins de Paris», les Célestins aient prospéré vite et largement.
LA TOUR DU VERTBOIS A SAINT-MARTIN DES CHAMPS
Certes, indépendamment de tous les avantages de voisinage, c’est une admirable situation pour le couvent ce coin annexé à Paris par Charles V, ce saillant aigu de la muraille entre la tour Billy et la Bastille. Les bons moines, pour prendre le soleil après les exercices religieux, jouissent d’un grand enclos, d’un beau jardin mitoyen avec les cerisaies et les treilles des jardins royaux. Le rempart de la ville gêne malheureusement la vue, mais de certaines fenêtres du couvent, par-dessus les toits ou entre les pavillons de l’hôtel Saint-Paul, on peut apercevoir le cours de la Seine, l’abbaye de Saint-Victor de l’autre côté, la montagne Sainte-Geneviève hérissée de flèches et de tours et, plus près, le fleuve avec son mouvement, la batellerie du port Saint-Paul, les îles toutes vertes, l’île des Javiaux ou Louviers, les peupliers de l’île Notre-Dame qui n’est pas encore l’île Saint-Louis, superbe tableau en arrière duquel la majestueuse abside de Notre-Dame s’élève au-dessus du fouillis confus des maisons de la Cité.
En ces temps l’église des Célestins devient donc peu à peu un musée, la nef et les chapelles se remplissent de monuments, dalles, tombeaux, statues, groupes, vases funéraires, obélisques, colonnes, etc., de merveilleuses œuvres d’art que la destruction atteindra malheureusement un jour, et dont les musées se disputeront les superbes débris.
La chapelle des ducs d’Orléans surtout, bâtie en exécution d’un vœu de Valentine de Milan, lors du fameux bal dit des hommes sauvaiges ou des ardents, fête où Charles VI déguisé en sauvage faillit être brûlé vif comme ses compagnons, montra bientôt chefs-d’œuvre sur chefs-d’œuvre assemblés autour du grand tombeau de Louis de France, duc d’Orléans, assassiné par Jean sans Peur, et de Valentine de Milan sa veuve, qui, bien qu’elle ait eu à pardonner beaucoup de choses au duc, personnage fort séduisant et doué de brillantes qualités mais très vert galant, adopta après le meurtre cette devise découragée: «Rien ne m’est plus, plus ne m’est rien», et fidèlement mourut peu de mois après.
Sur ce grand tombeau des deux victimes du duc de Bourgogne réunies à leurs enfants, s’élevaient leurs statues entourées de statuettes d’apôtres, de saints et de pénitents ou pleurants.
Parmi ces tombeaux accumulés sous les voûtes, dans la chapelle d’Orléans ou dans les autres chapelles, il faut citer les tombeaux de Philippe de Chabot, amiral de France, et de Henri de Chabot, duc de Rohan, les tombeaux des Cossé, de Renée d’Orléans, de Jeanne de Bourbon, femme de Charles V, de la duchesse de Beldfort, femme du régent gouvernant Paris pour le roi anglais, la colonne torse entourée de Vertus à la base et portant dans une urne le cœur du connétable Anne de Montmorency[B], la pyramide des Longueville, le groupe célèbre des Trois Grâces de Germain Pilon, qui portaient sur leur tête dans une urne les cœurs de Henri III, Charles IX et du duc d’Anjou, trop gracieux contenant pour un triste contenu, pour la Saint-Barthélemy et les guerres de religion, pour les cœurs de Charles IX et de ses frères...
Ce sont là les monuments principaux, combien d’autres encore dans tous les coins réclament l’admiration ou éveillent le souvenir d’une figure historique. Les Célestins au XVIᵉ siècle ont fait reconstruire leur cloître dans le goût de la Renaissance, les arcades en plein cintre reposent sur de fines colonnettes corinthiennes accouplées; c’est élégant, mais c’est loin d’être aussi religieux que les beaux arceaux gothiques.
ÉGLISE SAINT-NICOLAS DES CHAMPS
Entre autres particularités de ce couvent enrichi par les libéralités des princes vivants et embelli par les sépultures des princes morts, dont les religieux, à défaut de grandes œuvres, ont laissé surtout une réputation gastronomique, non usurpée, disent les mauvaises langues; les Célestins étaient le siège de la confrérie des notaires parisiens qui possédaient là une salle de réunion et y déposaient leurs archives.
De tout ce grand couvent des Célestins rien ne reste que le nom d’un quai de la Seine, formé avec l’ancien port Saint-Paul; tout autre souvenir en a disparu définitivement; quelques-uns des magnifiques monuments funéraires de l’église sont au Louvre ou à Saint-Denis; cloître, église, bâtiments, tout a été détruit. L’église après la Révolution transformée en écurie, fut abattue en 1849, les bâtiments devenus caserne, vécurent jusqu’à ces dernières années; puis le nouveau boulevard Henri IV est venu renverser cette caserne que l’on reconstruit maintenant un peu plus haut pour la garde républicaine.
Au XVᵉ siècle, le couvent des Blancs-Manteaux est un monastère d’une certaine importance; c’est en l’année 1258 que le monastère naquit, grâce aux libéralités de saint Louis, le grand fondateur de couvents, pour des moines venus de Marseille. Ces moines s’intitulaient les «Serfs de la Vierge Marie». Comme ils portaient de grands manteaux blancs sur leurs robes, le peuple les appelait les «Blancs Manteaux». Saint Louis leur avait donné une «méson et vielz places en tour pour eulz héberger delez la viex porte du Temple à Paris», c’est-à-dire en dedans du rempart.
A peine installés dans leur monastère, les serfs de la vierge Marie furent supprimés par le pape Grégoire X, comme beaucoup de petits ordres mendiants, mais ce fut pour être remplacés peu après par un autre ordre mendiant, les ermites de Saint-Guillaume ou Guillemites, qui portaient des manteaux noirs mais auxquels, malgré tout, le peuple conserva par habitude le nom de Blancs-Manteaux. En 1618, les Bénédictins remplacèrent à leur tour les Guillemites et firent peu après reconstruire l’église et le couvent. L’église existe rue des Guillemites, elle est loin d’être jolie, et on lui a donné pour portail celui de l’église des Barnabites, démolie dans la Cité, portail bien laid aussi, sans intérêt, conservé sans doute par sa laideur, quand tant de magnifiques portes gothiques étaient impitoyablement jetées aux gravats.
Les bâtiments des bénédictins, agrandis et transformés, sont devenus le siège de l’administration du Mont de Piété. Des dépendances s’en retrouvent encore près de l’église, dans la rue qui a gardé le nom de Guillemites.
Le couvent des Carmes Billettes avoisinait les Blancs-Manteaux; son cloître a par miracle échappé aux transformations des deux derniers siècles et aux démolitions de celui-ci. C’est chose rare à Paris un cloître complet, oublié pour ainsi dire, quand tous ceux du moyen âge, importants ou modestes, y ont péri. C’est un charmant cloître du XVᵉ siècle, tout petit, qui abrite ses arceaux sous l’église des Billettes reconstruite en 1756 dans le mauvais style du temps, et devenue depuis 1822 temple protestant.
L’origine de ce couvent de Carmes Billettes est curieuse. Un juif fort riche, Jonathas, prêteur sur gages, aurait en 1290 obtenu d’une femme, sa débitrice, qu’elle lui apportât, moyennant libération de sa dette, une hostie consacrée conservée à la communion de Pâques. Quand le juif Jonathas eût entre les mains l’hostie consacrée il essaya de la percer et de la découper à coups de couteau. Miracle! Sous les coups, l’hostie devient rouge et le sang du Christ en jaillit; alors le juif affolé prend un clou et un marteau, il frappe, le sang coule encore mais l’hostie résiste à la destruction, il la jette dans le feu, elle s’élève intacte au-dessus des flammes qui s’inclinent et lui font une auréole, il la reprend et la plonge dans une chaudière d’eau bouillante...
LE CLOITRE DES BILLETTES, RUE DES ARCHIVES
C’était le jour de Pâques. Comme tout le quartier était en fête et que la foule se pressait aux églises, le fils du juif dit aux enfants chrétiens devant l’église voisine: «C’est bien en vain que vous allez adorer votre Dieu, car mon père vient de le tuer.» C’est ainsi, dit la légende, que le sacrilège est découvert, on va chez le père de l’enfant, on trouve encore l’hostie dans la chaudière où l’eau bouillante n’a rien pu contre elle. Grande rumeur, le juif est arrêté, jeté dans la prison de l’évêque et bientôt après brûlé en solennité.
La rue du crime devint «la rue où Dieu fut bouilli», la maison de Jonathas, confisquée avec tous ses biens, fut rasée et sur l’emplacement un riche bourgeois fit élever une chapelle dite des Miracles; un couvent se fonda ensuite pour les frères de la Charité de Notre-Dame des Billettes que remplacèrent les Carmes réformés en 1631. A la Révolution le couvent fut supprimé, on en conserva quelques bâtiments et l’église fut concédée au culte protestant.
Voici encore d’autres communautés plus ou moins importantes, logées en des édifices plus ou moins beaux:
Les frères de Sainte-Croix de la Bretonnerie, établis par saint Louis en 1258, avaient été appelés frères Croisiers pour la croix qu’ils portent sur leur robe. Le couvent a donné naissance à l’administration des pompes funèbres. Là était le local des jurés crieurs chargés de tous les services des obsèques et fournissant tous les objets nécessaires, draperies, cierges, billets d’invitations et même habits de deuil.
Un passage Sainte-Croix indique l’emplacement de l’église démolie en 1778 quand la Communauté fut supprimée; cette église était, paraît-il, fort belle, elle avait été construite par Pierre de Montereau, l’architecte de la Sainte-Chapelle.
L’abbaye de Saint-Magloire, entre la rue Saint-Denis et la rue Quincampoix derrière l’église Saint-Leu, en un endroit qui fut d’abord le cimetière de Saint-Barthélemy de la Cité, était un très ancien monastère fondé en l’honneur des reliques de saint Magloire, apportées à Paris par des moines bretons pour les préserver des Normands. En 1572 des religieuses pénitentes, dont Catherine de Médicis démolissait le couvent pour bâtir l’hôtel de Soissons, vinrent à Saint-Magloire remplacer les moines. Il n’en reste rien dans le quartier Saint-Denis.
Le couvent de Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, dans la rue qui mène à la Bastille, tout à côté du palais des Tournelles, est séparé seulement de l’hôtel Saint-Paul par la rue Saint-Antoine. On rencontre là un enclos assez vaste, renfermant l’église et la maison dite du Val des Ecoliers, établie par les chanoines du Val des Écoliers de Langres pour servir de collège aux novices de leur ordre. Très modeste fondation à l’origine, l’importance lui vint à l’occasion de la bataille de Bouvines. Le jour de cette terrible rencontre entre l’armée de l’empereur Othon et celle de Philippe-Auguste, armée nationale réunissant la chevalerie et les milices des communes, des hommes d’armes de la garde particulière du roi, qui dans la mêlée formidable défendaient le pont de Bouvines, firent un vœu à sainte Catherine, ainsi qu’il est dit dans une inscription sous un très beau bas-relief placé au XIVᵉ siècle au portail de l’église.
«A la prière des sergents d’armes, Monsieur Saint Loys, fonda ceste église et y mist la première pierre. Ce fust pour la joye de la vittoire qui fust au pont de Bovines l’an 1214.
«Les sergents d’armes pour le temps gardaient ledit pont et vouèrent que si Dieu leur donnoit vittoire ils fonderoient une église en l’honneur de Madame Sainte Katherine.
«Et ainsy fust-il.»
Le bas-relief, très souvent reproduit, représente les sergents d’armes accomplissant leur vœu; leurs costumes ne sont pas ceux du temps de Philippe-Auguste mais ceux des chevaliers du XIVᵉ siècle admirablement détaillés. L’église du vœu élevée vers 1230 dans la culture Sainte-Catherine, modifiée au XVIIᵉ siècle par un portail de Mansard, fut démolie sous Louis XVI.
En 1359, à la fin de la grande sédition, quand le prévôt Étienne Marcel et cinquante de ses partisans furent tués à la porte Saint-Antoine, qu’en désespoir de cause ils allaient livrer aux troupes anglaises et navarraises, leurs corps furent jetés nus et exposés pendant plusieurs jours dans le préau de Sainte-Catherine, où venaient les rejoindre les corps décapités des autres personnages ayant marqué dans les troubles.
Nombreuses aussi sont les communautés de femmes dans la ville du moyen âge; leur nombre ne diminuera pas, au contraire, dans les siècles qui suivront. Extra muros, dans le faubourg qui naît en avant de la Bastille Saint-Antoine, il y a l’abbaye de Saint-Antoine des Champs, fondée au XIIᵉ siècle et qui commença par être un couvent de repenties recevant les folles femmes désireuses de revenir à meilleure vie. Ces filles repenties de Saint-Antoine pour comble de pénitence faisaient des pèlerinages par la ville pieds nus et en chemise de grosse toile semblable à des sacs, ce qui sur leur passage, excitait plus de rires et de quolibets que d’édification parmi les curieux ameutés.
De cette abbaye de Saint-Antoine l’église, fort belle, fut élevée par Blanche de Castille en mémoire de la naissance de saint Louis, son fils. Tout proche se trouve une chapelle dédiée à saint Hubert et une maladrerie appelée le Répit de Saint-Hubert, hôpital où les malheureux mordus par les chiens enragés viennent se recommander au patron des chasseurs.
L’abbaye, isolée par sa situation dans la campagne sur le chemin qui mène à Vincennes, est entourée d’une muraille et d’un fossé; à l’un des angles de l’enclos, une croix a été élevée, appelée la Croix des Trahisons. Une inscription dit la raison de ce nom:
L’an MCCCCLXV
fut ici tenu le landit des Trahisons
et fut par une trèves
qui furent données
Maudit soit-il qui en fut cause.
Ce landit des trahisons, c’est-à-dire suivant le sens du vieux mot landit, la réunion des trahisons, c’était le marché aux négociations au moment de la ligue du bien public, après la singulière bataille de Montlhéry où les deux armées se mirent mutuellement en déroute et se passèrent sur le corps pour battre en retraite. Princes et seigneurs venaient parlementer à Saint-Antoine, marchandaient de la paix avec le roi Louis XI qui tenait Paris et cherchaient à tirer chacun quelque bribe de la monarchie, quelque bon duché ou comté, quelques villes, quelque charge ou pour le moins quelque argent; tous, suivant la qualité et la force du traitant «butinant le monarque et le mettant au pillage», comme dit Commines. Louis XI donna, assura, jura tout ce que l’on voulut, se promettant bien de tout reprendre ou de ne rien tenir. Et ce fut l’année où, suivant une chronique, la vigne ne donna pas, parce que les sarments (serments) n’avaient rien valu.
La rue Saint-Denis possède le grand couvent des Filles-Dieu, fondation de saint Louis. L’origine de plusieurs couvents de femmes de ces temps est la même. Pauvreté, alors comme en bien d’autres siècles, jetait beaucoup de filles ou femmes des grandes villes en «péché de luxure».
Par moments le mal devenait si grand que l’on cherchait par tous les moyens à l’atténuer; des ordonnances de la Prévôté parquaient les femmes folles de leurs corps en certaines rues, en certains quartiers, et leur interdisait le reste de la ville sous peines sévères, mais la barrière était bientôt franchie, ces rues et ces quartiers spéciaux débordaient bientôt sur leur voisinage et tout se retrouvait comme devant.
DÉPENDANCES DU COUVENT DES GUILLEMITES, RUE DES GUILLEMITES
Les évêques de Paris essayaient des sermons, tentaient de véritables croisades de conversions, fondaient des maisons de refuge pour les pécheresses fuyant les quartiers licencieux des ribaudes, le Val d’amour aux tavernes hantées par la débauche, bâtissaient des hospices pour celles «qui pendant toute leur vie avaient abusé de leur corps et à la fin étaient tombées en mendicité».
La maison des Filles-Dieu, fondée hors Paris, recueillit deux cents de ces pénitentes qui rachetaient leurs fautes passées en soignant les malades de l’hôpital Saint-Lazare.
Au couvent des Filles-Dieu comme en d’autres maisons de repenties, il y avait une limite d’âge que les pécheresses ne devaient pas dépasser. Après l’âge de trente ans elles n’étaient plus admises à venir y pleurer leurs erreurs. Il eût été trop commode aux Madeleines tardives, on le comprend, de ne songer à la conversion qu’à l’heure où la rue ne voulait plus d’elles. De plus, elles devaient en entrant jurer qu’elles ne s’étaient pas jetées dans leur vie de désordres exprès, en vue de se créer des droits à cette retraite chez les pénitentes.
LES CORPS D’ÉTIENNE MARCEL ET DE SES PARTISANS DANS LE PRÉAU DE SAINTE-CATHERINE
Sous Charles V, pendant les grands ravages des Anglais autour de Paris, leur couvent ayant été brûlé, les Filles-Dieu qui n’étaient plus, bien entendu, des pécheresses repenties comme à l’origine, vinrent en 1360 s’établir rue Saint-Denis, dans un petit hôpital fondé en 1216 pour loger une nuit les femmes pauvres passant par Paris, auquel hôpital elles ajoutèrent de nouveaux bâtiments et une église. Puis la décadence vint, le couvent et les biens des Filles-Dieu passèrent, à la fin du XVᵉ siècle, à l’ordre de Fontevrault.
En ces temps chaque condamné que l’on mène supplicier à Montfaucon fait, par suite d’une coutume ancienne, une dernière station à l’église des Filles-Dieu. Les religieuses viennent le recevoir, lui apportent trois morceaux de pain, un verre de vin et le mènent baiser un crucifix placé extérieurement sur le mur de l’église, pour lui inspirer le courage de continuer sa route douloureuse.
Que de fondations pieuses dans ces rues de Paris où la charité avait éparpillé un peu partout les petits hospices, les refuges et les lieux de secours; fondations infimes souvent, nées des libéralités de quelque bourgeois à son lit de mort, administrées simplement et naïvement, entretenues par les aumônes implorées dans les rues de Paris, où chaque matin des nonnes, des moines attachés à ces humbles établissements vont «crier leur pain», concurremment avec des frères quêteurs d’autres ordres, mendiant pour eux-mêmes ceux-là et qui, bien que fort riches, leur font une concurrence désastreuse et prennent pour leur superflu le nécessaire des malheureux.
Aus frères de Saint-Jacques pain
Pain, por Dieu, aus frères menors
Cels je tiens por bons perneors
Aus frères de Saint-Augustin
Icil vont criant par matin
Du pain aus sas, pain aus barrez,
Aus povres prisons enserrés,
A cels du Val des Écoliers
Li uns avant, li autres arriers
Aus frères des pies demandent
Et li croisés pas ne s’atandent,
A pain crier mettent grand peine
Et li aveugle à haute alaine,
Du pain a cels du Champ-pourri
Dont moult souvent, sachiez, me ri,
Les bons Enfants orrez crier:
Du pain, nes veuil pas oublier
Les Filles Dieu savent bien dire:
Du pain pour Jhésu notre sire.
Ça du pain, por Dieu, aus sachesses...
C’est un poète du XIIIᵉ siècle, Guillaume de la Villeneuve, qui, dans une pièce intitulée les Crieries de Paris, ayant rapporté toutes les crieries des marchands des rues, des vendeurs de fruits, de volailles, de légumes, de poisson de mer et d’eau douce, des marchands de boissons diverses, de pâtés et de gâteaux, des marchands d’habits et de friperies, des crieurs d’actes officiels, du clocheteur des trépassés, etc., en arrive aux quémandeurs des couvents et des écoles, sans distinguer entre les couvents riches et les autres, les pieuses institutions qui n’ont vraiment pour vivre que la charité publique.
Parmi ces humbles communautés qui ont rendu le plus de services, modestement, s’occupant de soigner les malades dans les divers hôpitaux ou d’ «hebergier» les pauvres et les voyageurs, il existe rue de la Tixeranderie la communauté des hospitalières de Saint-Gervais ou de Sainte-Anastase, qui, depuis le jour lointain de la fondation, donne l’hospitalité dans sa maison de la rue de la Tixeranderie. Fondée par Garin, maçon, et Harcher son fils, prêtre, c’était d’abord une toute petite maison tenue par des frères; on y mit des religieuses au XIVᵉ siècle et une chapelle fut bâtie en 1411.
Les hospitalières de Saint-Gervais donnent aux gens dépourvus le souper et le gîte pendant trois nuits; elles hébergent entre 15 et 16,000 pauvres par an et en 1789, quand l’institution n’a plus que peu de mois à vivre, ce nombre montera à 32,238 personnes, dans l’hôpital transféré sous Louis XIV à l’hôtel d’O, rue Vieille-du-Temple, 60, à la place occupée maintenant par le marché des Blancs-Manteaux. C’était, on le voit, tout à fait l’hospitalité de nuit, une vieille institution qu’on s’efforce de faire renaître.
Les Haudriettes sont voisines des hospitalières Saint-Gervais; au commencement du XIVᵉ siècle, Étienne Haudri, panetier de saint Louis, dit la légende, ayant accompagné le roi à sa dernière croisade en Terre Sainte, y fut gardé prisonnier par les Sarrasins. Le croyant mort, sa femme désespérée voulut se retirer du monde et passer le reste de sa vie dans les prières. Elle fonda donc, dans sa maison même, une petite communauté de femmes.
Mais voici qu’un jour, après de longues années, reparaît le captif évadé ou racheté, tombant parmi ces nonnes et réclamant sa femme. Pour obtenir l’annulation des vœux prononcés par elle, Haudri, rentré dans sa charge à la cour et dans ses biens, agrandit la pieuse fondation et bâtit rue de la Mortellerie-en-Grève un hôpital destiné à recevoir de pauvres veuves. Il y ajouta une chapelle en 1306; puis ses fils continuèrent la bonne œuvre de leur père et dotèrent convenablement l’hôpital, mis en possession de quelques maisons formant le fief Cocatrix ou des Haudriettes.
A l’origine, les Haudriettes ne furent point tout à fait des religieuses, c’étaient tout simplement de pauvres veuves recueillies, vivant dévotement entre elles comme dans les béguinages de Flandre. Le peuple les appelait les bonnes femmes de la Chapelle Estienne Haudri ou les bonnes femmes de la Maison-Dieu en Grève. Plus tard l’institution changea de caractère, la maison devint un couvent comme un autre et les Haudriettes à la fin furent réunies à la communauté des dames de l’Assomption, couvent dont il reste une église à dôme du XVIIᵉ siècle dans le faubourg Saint-Honoré. Quant à la chapelle de la rue de la Mortellerie, elle fut transformée en maison particulière, disparue en 1841 dans l’agrandissement de l’Hôtel de Ville.
Il y eut plusieurs autres fondations analogues à celle d’Étienne Haudri, mais moins importantes, entre autres l’hôpital des Veuves, rue de Grenelle, fondé en 1497 par la famille d’un maître des requêtes nommé Barthélemy pour «huit pauvres femmes veuves ou anciennes filles de quarante ans».
Les voyageurs arrivant à Paris trouvaient à certaines portes logement et secours. Dès les premiers siècles, des bâtiments annexes de l’église Saint-Julien le Pauvre ou l’Hospitalier servaient ainsi à l’hébergement.
Plus tard, quand la ville s’agrandit, l’hospice de Saint-Julien «qui héberge les chrétiens» fut reporté plus près des portes, à Saint-Benoît.
C’est en somme un vieux souvenir de la tradition hospitalière qui fit attribuer, en 1655, à l’Hôtel-Dieu de Paris, Saint-Julien devenu prieuré de l’abbaye de Longpont.
L’ÉGLISE DES FILLES-DIEU
Dans la rue Saint-Denis, entre la rue Grenetat et la rue Guérin-Boisseau, près d’une fontaine dite fontaine de la Reine, qui apparaît assez monumentale dans le plan Truschet, ce grand pignon est celui de la chapelle de la Trinité, hôpital fondé au commencement du XIIIᵉ siècle par deux bourgeois, Jean Pallé et Guillaume Estuacol, et appelé d’abord hôpital de la Croix de la Reine.
Une communauté de frères, les frères asniers de la Trinité, ainsi appelés par le peuple qui les voit tirant leur âne par la bride mendier par les rues, donne gîte aux pauvres voyageurs, les soigne quand ils sont malades et s’ils meurent les enterre dans le cimetière qui se trouve derrière leur chapelle.
Cette institution de charité, cet hôpital, refuge des pauvres passants, c’est tout simplement le lieu de naissance du Théâtre-Français; Thalie et Melpomène y ont eu leur berceau tout proche du grabat des voyageurs dépourvus, des pauvres pèlerins, des porte-besace errant sur les routes. L’hôpital étant passé aux Prémontrés, ces moines louèrent en 1411 une salle aux Confrères de la Passion unis aux Enfants sans Souci. Confrères et Enfants sans Souci donnaient des spectacles variés, tantôt des Mystères où les grandes scènes de la vie du Christ, de la Bible ou de la Vie des Saints s’entremêlaient d’épisodes comiques, tantôt des Farces, Sotties ou Moralités, c’est-à-dire on le voit, le drame, à grand spectacle même, et la comédie de mœurs, le vaudeville burlesque déjà, dont les couplets satiriques, fort licencieux parfois, touchaient à tout et à tous, aux événements et aux personnes en vue, avec une liberté grande. Leurs représentations avaient tant de succès que, pour certaines pièces, on dut quelquefois avancer dans les paroisses l’heure des vêpres, afin de permettre aux gens et aux prêtres eux-mêmes de s’en aller s’esjouir à la Trinité.
LES QUINZE-VINGTS A LA PORTE SAINT-HONORÉ
En 1548, pour y loger des orphelins, on retira leur salle aux Confrères de la Passion et ceux-ci, ayant reçu en outre défense de jouer désormais des pièces religieuses, s’en allèrent porter leur théâtre à l’hôtel de Bourgogne sous la tour de Jean sans Peur.
Le peuple désigne sous le nom d’Enfants bleus les enfants recueillis à la Trinité à cause de la couleur de leur habillement, comme il appelle Enfants rouges les orphelins de l’hôpital fondé sous François Iᵉʳ dans la rue Porte-Foin au Marais.
Plus bas et du même côté de la rue Saint-Denis, dans le quartier de l’Apport, Paris qu’assombrissent les tours du Grand Châtelet, un autre hôpital, la Maison-Dieu de Sainte-Catherine, administrée par des frères et des sœurs, loge les pèlerins et reçoit pendant trois jours les femmes ou filles qui viennent à Paris chercher une condition.
L’hôpital de la Trinité et l’hôpital Sainte-Catherine ont été supprimés à la Révolution et tout vestige a disparu de leurs édifices ou chapelles, comme a disparu aussi tout vestige de l’ancien hôpital du Saint-Esprit, ce vieux voisin de la maison de ville, qui touchait à la Maison aux Piliers et tomba au commencement du siècle pour l’agrandissement de l’Hôtel de Ville.
Le Saint-Esprit avait été fondé au XIVᵉ siècle rue Geoffroy-l’Asnier et transféré bientôt en place de Grève, où les confrères du Saint-Esprit firent construire maison et chapelle mitoyennes avec l’hôtel de la ville, l’antique Maison aux Piliers. Cet hôpital élevait cent vingt orphelins, filles et garçons, dont les parents étaient morts à l’Hôtel-Dieu.
LES COCHONS DU PETIT SAINT-ANTOINE
Une autre institution plus célèbre du moyen âge a survécu. C’est l’hospice des Quinze-Vingts, fondation de saint Louis pour les pauvres aveugles.
Aussi li benoyez roi fist acheter une pièce de terre de lez Saint-Ennouré où il fist fere grand mansion porce que les poures avugles demorassent ileques perpetuelement jusques a trois cents; et ont touz les anz de la borse du roi pour potages et pour autres choses rentes...»
La maison des Quinze-Vingts au Champ-Pourri, tout près du Louvre, était dans la campagne au temps de saint Louis, quand la première porte Saint-Honoré s’ouvrait où se trouve aujourd’hui l’oratoire du Louvre. Au XIVᵉ siècle, l’enceinte d’Étienne Marcel a mis les Quinze-Vingts dans la ville, derrière la seconde porte Saint-Honoré. Dans cet enclos du Champ-Pourri assez vaste, des bâtiments divers entourent une petite chapelle dédiée à saint Rémi. C’est à peu près l’emplacement du guichet de l’Échelle, à l’entrée du Carrousel actuel; à côté sur la ligne de notre cour du Carrousel, s’élèvent deux autres petites églises, Saint-Nicaise et Saint-Thomas, entourées de leurs cimetières.
Les rentes établies par saint Louis ne suffisent pas à l’entretien des aveugles et de l’établissement des Quinze-Vingts; tous les matins les aveugles sortent et s’en vont par troupes quêter leur pain dans la ville et, se traînant les uns les autres, regagnent l’hospice quand la besace est garnie des aumônes des Halles ou des rogatons des logis bourgeois.
Jusqu’en 1780, les Quinze-Vingts sont restés là entre Louvre et Tuileries. Le cardinal de Rohan, grand aumônier de France, l’homme de l’affaire du Collier, les fit transférer au faubourg Saint-Antoine, dans leur local actuel, alors caserne des Mousquetaires noirs. Leur nombre fut porté à huit cents, mais les malheureux furent bien près d’être forcés par la misère à reprendre la besace pour mendier comme jadis, les spéculations et dilapidations du cardinal ayant à peu près ruiné l’hospice; cela fit scandale alors et le règlement de la gestion des biens des Quinze-Vingts fut très laborieux.
LES FRÈRES CORDONNIERS
D’autres hôpitaux encore se rencontrent en divers quartiers: hôpital Saint-Eustache, Saint-Jacques de l’Hôpital, le petit Saint-Antoine; ce dernier, hospice fondé par Charles V, est affecté aux pauvres atteints de ces maladies étranges qu’on appelait le feu Sacré, le feu Saint-Antoine ou le mal des Ardents, espèce de peste qui régna épidémiquement jusque vers la fin du XVᵉ siècle.
L’hôpital des Ardents se distinguait par une particularité pittoresque; il avait pour privilège spécial le droit de laisser vaguer par les rues, cherchant leur nourriture aux tas d’ordures, des cochons portant la marque du couvent et une clochette au cou. L’animal consacré à saint Antoine errait dans le quartier en toute liberté, sans que nul s’en offusquât ou cherchât à l’empêcher de rentrer au gîte une fois repu.
Ce vieux Paris, qui abonde en pittoresque et en singularités, put montrer pendant les deux derniers siècles une communauté très singulière qui n’était pas un couvent, des frères qui n’étaient que des demi-moines; c’était la communauté des frères cordonniers de Saint-Crépin, établie en deux maisons, rue de la Grande-Truanderie et rue Pavée-Saint-André. Les frères cordonniers ne faisaient pas de vœux monastiques, ils ne portaient pas de froc, mais vivant en commun, ils tiraient l’alène dévotement entre les offices et, il faut le croire, confectionnaient, en l’honneur de leur patron, d’excellentes chaussures. Le plan de Gomboust indique leur chapelle en cette rue Pavée-Saint-André, dite aussi rue Pavée-d’Andouilles à cause de ses éleveurs de porcs.
A la même époque il y eut aussi des frères tailleurs vivant, priant et travaillant en commun ainsi que les bons disciples de saint Crépin.
LE COUVENT DU PETIT SAINT-ANTOINE
DERNIÈRE STATION AUX FILLES-DIEU DES CONDAMNÉS ALLANT A MONTFAUCON
Imp. Draeger & Lesieur, Paris
L’ÉCHOPPE DE NICOLAS FLAMEL, MAITRE ÉCRIVAIN ENLUMINEUR A SAINT-JACQUES LA BOUCHERIE
III
UN PIGNON DE SAINT-MERRY
Les églises de la rive droite.—Paroisses royales de Saint-Germain l’Auxerrois et Saint-Paul.—Au temps de la Ligue.—Saint-Eustache.—La Jussienne.—Les paroissiens de Saint-Jacques la Boucherie, écorcheurs et enlumineurs.—Les maisons de Nicolas Flamel.—Saint-Merry.—Saint-Julien des Ménétriers.—La loue des jongleurs, ménestrels et musiciens.—Saint-Gervais.
SI le Paris de la rive droite n’a pas de collèges, s’il a moins de couvents que le Paris de la rive gauche, il possède par contre de nombreuses églises.
Il est peu de rues importantes qui ne se glorifient de plusieurs clochers espacés, peu de voies secondaires qui ne possèdent au moins une église, et il se trouve des édifices religieux jusque dans les quartiers retirés, où mènent seulement des ruelles détournées, et que l’étranger non prévenu ne découvrirait pas. Presque toutes ces églises sont entourées de leur cimetière ou bien, si l’espace leur a été marchandé, elles enterrent leurs paroissiens à peu de distance, dans quelque terrain bien enfermé de maisons.
De même qu’il y a des églises de toutes les tailles, depuis la majestueuse cathédrale jusqu’à l’humble petite chapelle, il est des paroisses de toutes les grandeurs. Les unes étendent leur juridiction religieuse sur tout un quartier, sur une immense agglomération de maisons, les autres sur quelques rues ou ruelles. Quelques-unes doivent se contenter de moins encore et la plus petite, Sainte-Marine dans la Cité, n’a pour territoire qu’une vingtaine de maisons.
Près les tours du Louvre et séparée seulement de la demeure royale par l’hôtel de Bourbon, s’élève la plus ancienne des églises de la rive droite, la plus glorieuse par ses souvenirs. L’église collégiale Saint-Germain l’Auxerrois, paroisse royale, est née au temps des Mérovingiens; fondée par Childebert, dit la tradition, elle s’appelait alors Saint-Germain le Rond pour sa forme circulaire.
Cette église primitive, les Normands en 886 la détruisirent et firent de ses ruines le centre de leur camp retranché de ce côté de Paris, de même qu’ils s’installèrent sur l’autre rive parmi les ruines de Saint-Germain des Prés. Rebâtie par le roi Robert, l’église, pour n’être pas confondue avec Saint-Germain le Vieux et Saint-Germain des Prés, fut appelée Saint-Germain l’Auxerrois en souvenir du séjour à Paris de l’évêque d’Auxerre.
Dans la grande poussée de la période ogivale, on la reconstruisit entièrement. La caractéristique de Saint-Germain l’Auxerrois, ce qui lui donne cet aspect si pittoresque, ce bel agencement de lignes, c’est, en avant-corps sous le grand pignon, un large porche du XVᵉ siècle flanqué de deux jolis pavillons à combles d’ardoises réunis par la terrasse à balustrade qui couronne cinq grandes arcades de hauteurs et de formes variées.
La place en avant de ce porche, c’est le Cloître, non pas le préau à arcades des monastères, mais un terrain appartenant à l’église, une espèce de cour irrégulière, fermée de portes et entourée des maisons habitées par les chanoines ou louées par le chapitre. Le porche et les portes qu’il abrite, tout est sculpté, ciselé, fleuri, décoré de rangées de figures sous les voussures, de statues sous des niches, de figurines accrochées aux saillies.
De chaque côté des portes centrales de ce porche, les deux pavillons à comble ardoisé renferment chacun une belle chambre éclairée par des fenêtres jumelles. Le trésor et les archives de l’église y sont gardés dans de grandes armoires de chêne à panneaux sculptés. L’une de ces chambres est encore intacte aujourd’hui dans ses dispositions anciennes et dans son mobilier.
Les années des troubles de la Ligue vont remplir cette place du cloître des clameurs et du fracas de la guerre civile. Le signal d’ailleurs est parti des clochers de l’église; le soir du 24 août, la reine Catherine, toutes dispositions prises, et impatientée de ne rien entendre encore, fit sonner la grosse cloche à laquelle répondit aussitôt celle du palais de justice, jetant par leur grosse voix l’ordre aux massacreurs de commencer la besogne. Trois jours auparavant, Coligny, longeant le cloître en sortant du Louvre pour regagner son hôtel de la rue de Béthisy, avait reçu l’arquebusade de Maurevert, à l’affût dans une maison de la rue des Fossés-Saint-Germain-l’Auxerrois.
Aux journées des Barricades, en mai 1588, quand le roi essaie son coup de force contre Guise et la Ligue, «en moins de rien, disent les Mémoires de l’Estoile, chacun prend les armes, tend les chaînes et fait barricade au coin des rues, l’artisan quitte ses outils, le marchand ses trafics, l’Université ses livres, les procureurs leurs sacs, les avocats leurs cornettes, les présidents et les conseillers mêmes mettent la main aux hallebardes». Et tout de suite le quartier de Saint-Germain-l’Auxerrois est soulevé et barricadé, sous la direction d’un «coquin de tavernier, nommé Perrichon, qui depuis fut pendu par ses compagnons». Les Ligueurs entassant barricades après barricades de ce côté, bloquent le Louvre pendant que les soldats de Guise, avec une troupe de sept à huit cents écoliers et quatre cents moines sortis de tous les couvents, se préparent à marcher pour y forcer le roi.
Mais les tumultes ont passé, les farouches prédicateurs de la Ligue se sont tus, les pavés sont remis en place et les hallebardes aux râteliers, le Béarnais au Louvre est le premier paroissien de Saint-Germain. Il traverse quelquefois le cloître pour aller à la messe ou pour voir la belle Gabrielle dans la maison dite du Doyenné occupée par sa tante Mᵐᵉ de Sourdis,—une des maisons du cloître, où Gabrielle reçut souvent le Vert-Galant, qu’elle comptait bien avant peu aller rejoindre de l’autre côté de la rue du Louvre, comme épouse et reine. Ce fut là aussi que Gabrielle, saisie d’un mal soudain après un repas chez Zamet, se fit transporter mourante.
Peu d’années après, Saint-Germain voit un autre cadavre lui arriver, ce n’est plus une favorite, c’est un favori, celui de Marie de Médicis, veuve d’Henri IV, Concini, le maréchal d’Ancre, maître détesté, dont Luynes, Vitry et quelques conspirateurs débarrassent le jeune Louis XIII, d’un coup de pistolet tiré sur le pont-levis du Louvre; on l’a inhumé secrètement dans un caveau sous les orgues, mais la populace avertie vint l’y déterrer, pour s’en aller le brûler sur le Pont-Neuf devant la statue du bon roi.
Saint-Germain, paroisse du Louvre, possédait les sépultures de nombreux personnages de la cour, chanceliers, secrétaires d’État, grands officiers de la couronne et aussi celles des artistes gratifiés par le roi d’un logement dans les galeries du Louvre. On y voyait même la tombe d’un fonctionnaire d’un autre ordre, d’un fou de Charles V auquel le roi avait fait l’honneur d’une tombe de marbre noir sur laquelle était couchée sa statue revêtue des insignes de sa charge et marotte en main.
Dans ce quartier du Louvre, il y a Saint-Honoré, église collégiale aussi, mais moins importante, enfermée au milieu de son carré de maisons canoniales; Saint-Nicolas, proche la chapelle des Bons-Enfants-Saint-Honoré, collège d’étudiants mendiants; Saint-Thomas, entre le Louvre et la tour du Bois, autre petite collégiale dont la voûte, s’écroulant en 1739, écrasa plusieurs chanoines...
L’église Saint-Eustache n’est pas loin du Louvre non plus, mais elle domine un quartier populaire, le très commerçant, très riche, et très turbulent quartier des Halles.
Simple chapelle au XIIIᵉ siècle, on la rebâtit en 1532, quand les accroissements de population du quartier n’ont plus permis de se contenter d’un aussi petit édifice. Entreprise sur des proportions considérables, la nouvelle église Saint-Eustache ne devait pas se terminer vite ou plutôt ne devait jamais s’achever, car son portail ne l’est pas encore. La nef, très haute et très vaste, est d’un superbe aspect, avec un caractère d’étrangeté due à l’alliance, sur un plan gothique, des formes de l’art ogival et de l’art de la Renaissance, constituant un ensemble d’une grande élégance et d’une extrême légèreté aussi, par la délicatesse des colonnes et colonnettes superposées et poussées audacieusement à une prodigieuse hauteur.
CHAMBRE AU-DESSUS DU PORCHE DE SAINT-GERMAIN L’AUXERROIS
Au dehors, c’est le même mélange des deux styles fusionnés produisant néanmoins un bon ensemble, avec des détails remarquables comme le très élégant portail latéral sud, qui fait face aux Halles.
Les guerres civiles, qui vinrent interrompre les travaux, n’ont pas permis d’achever l’œuvre et de donner à l’église un frontispice digne d’elle. Le grand portail abandonné fut repris plus tard, et épaissi et abîmé par de lourdes superpositions de colonnes, une sorte d’emplâtre très laid qui déshonore un remarquable édifice.
Non loin de Saint-Eustache, l’église des Saints-Innocents est de l’autre côté des Halles, bâtie à l’un des angles du plus grand champ funéraire de Paris, du fameux cimetière où la nuit brûle la lampe des morts, un fanal allumé sur un édicule, parmi des monuments nombreux. Coin sinistre du vieux Paris, sur lequel planent de macabres légendes, ce sont les grandes Halles de la Mort, très étrange réunion, à côté des Halles de la Vie, des immenses charniers dont les galeries abritent, à rez-de-chaussée, des boutiques vendant de menus articles de modes, et fort bien achalandées, au-dessus desquelles s’empilent et s’entassent les ossements exhumés d’un cimetière à la terre dévorante, sans cesse approvisionné par la mort, comme les divers marchés d’à côté sont, par l’incessante production de la terre, approvisionnés pour la vie.
LE CLOITRE SAINT-GERMAIN L’AUXERROIS A LA JOURNÉE DES BARRICADES
Sainte-Marie l’Égyptienne, dite par corruption la Jussienne, est une simple chapelle de la «grant rue Montmartre» au coin de la rue de la Jussienne, tout proche le rempart; sainte Marie l’Égyptienne, sous l’invocation de laquelle se trouve l’édifice, fut une pécheresse repentie qui se retira au désert. L’abbé Le Bœuf pense, d’après quelques vieux documents, que l’origine de cette chapelle vient d’une Égyptienne ou bohémienne qui, lasse d’une vie de désordres, se serait retirée ici dans un reclusoir.
Cette chapelle est ornée de verrières illustrant naïvement la vie de la sainte, même en ses moments scabreux avant la conversion, comme ce vitrail qui montre Marie l’Égyptienne passant une rivière et offrant, faute d’argent, son corps au batelier pour payer le passage.
Gagnons plus loin la «grant rue Saint-Denis»; ici les passants ne peuvent faire cent pas le long des maisons serrées, sous les auvents et les enseignes des marchands, sans rencontrer quelque édifice religieux, pignon d’hôpital ou portail d’église.
Avant le commencement de la rue, au débouché du pont aux Meuniers sous le Châtelet, se trouve déjà Saint-Leufroy, chapelle du Châtelet, petite chapelle sans importance qui fut démolie sous Louis XIV pour l’agrandissement des prisons. Après la voûte noire du Châtelet, commence la rue Saint-Denis. A l’Apport-Paris, petit marché étranglé par les maisons, devant la grande boucherie du Châtelet, tout de suite après les étaux de la grande boucherie, on rencontre à droite l’hôpital Sainte-Catherine et en face, à gauche, l’église Sainte-Opportune fondée en l’honneur des reliques de sainte Opportune apportées du diocèse de Séez à Paris, pour les mettre à l’abri des Normands, et que Paris ne voulut pas rendre.
Plus haut dans la rue, presque en face les Innocents, se montre le grand pignon de l’église du Saint-Sépulcre; cette collégiale, fondée au XIVᵉ siècle à l’occasion d’un hôpital pour les pèlerins du saint Sépulcre de Terre Sainte, est l’église de nombreuses confréries qui possèdent de gros revenus et pourvoient largement aux magnificences des cérémonies et à l’embellissement des chapelles, mais sont cause aussi de nombreux différends entre les administrateurs de la confrérie du Saint-Sépulcre et les chanoines,—querelles scandaleuses où les torts étaient souvent des deux côtés et qui amenèrent en 1582 un arrêté du chapitre de Notre-Dame, rapporté par M. H. Cocheris, où se lisent entre autres les articles suivants donnant quelque idée des désordres survenus:
«... Les maisons et eschoppes appartenantes à l’église du Sépulchre et proches d’icelle ne seront louées à l’advenir à des ouvriers desquels le travail se faict avec grand bruit qui empêche la célébration de l’office divin.
«Les chanoines, clercs et officiers sont advertis d’estre habillés honnestement de longues soutanes ou robbes à l’église, et allant à la ville ils porteront la soutane et le manteau long et deffences d’aller en habits cours et de couleur, aultres que celles dont les ecclésiastiques modestes usent ordinairement. Comme aussi de porter des habits fendus sur la chemise, déccouppés ou chamarrez.
«Les chanoines n’iront aux cabarets, ni aux jeux publicqs de boulles ou aultres semblables.
«Toutes les servantes qui sont maintenant demeurantes avec les chanoines sortiront de leurs maisons... etc.»
L’église Saint-Leu et Saint-Gilles se présente ensuite à peu de maisons au-dessus du Sépulcre, puis c’est Saint-Jacques de l’Hôpital en face, chapelle de l’hôpital des pèlerins de Saint-Jacques, qui possède en son trésor d’admirables reliquaires, ensuite c’est Saint-Sauveur en face de la Trinité.
A Saint-Leu que le boulevard de Sébastopol, poussé inflexiblement en ligne droite, a amputé d’une partie de son abside, il ne faut point oublier le tour de force exécuté en 1727 par un maître charpentier nommé Guérin, qui, la tour du Nord menaçant ruine, transporta tout simplement le clocher avec la charpente et les cloches, de cette tour sur celle du Sud en franchissant une distance de huit mètres.
Dans le labyrinthe des ruelles tournant sur les côtés du Grand Châtelet, par-dessus les toits serrés contre les chapelles, s’élève la haute tour de Saint-Jacques la Boucherie, commencée sous Louis XII, en 1508, pour compléter l’église déjà vieille alors de quelques siècles, mais qui allait s’agrandissant et s’embellissant, au fur et à mesure que croissaient la population du quartier et la richesse de cette population. Quartier des bouchers, écorcheurs, corroyeurs et pelletiers, des gros commerçants que la boucherie fait très riches et qui ont avec l’argent l’influence, comme ils le montrent lors des grandes commotions populaires des XIVᵉ et XVᵉ siècles; les maîtres des étaux de la grande Boucherie sont les seigneurs de la foule aux bras musculeux et rouges maniant la masse et le couteau dans les tueries et triperies, des rudes ouvriers écorcheurs et assommeurs de bœufs qui, dans les séditions sous Charles VI, saignèrent et assommèrent dans les prisons et par la ville tous ceux qui paraissaient Armagnacs et qui tinrent Paris épouvanté sous le couteau de leur chef Caboche.
Bien heureusement il n’y a pas que ces rudes métiers dans le quartier, il n’y a pas que des écorcheurs parmi les paroissiens de Saint-Jacques. Sur le côté nord de l’église court une ruelle dite des Écrivains; là, entre les contreforts, s’appuient de petites échoppes pour des travailleurs paisibles et doux, pour les bons calligraphes et enlumineurs, qui calligraphient des missels et les décorent de grandes lettres ornées, peintes et dorées, de belles miniatures représentant les personnages des scènes de l’Écriture ou de la légende des saints, en costumes de seigneurs et de nobles dames ou de chevaliers de leur temps.
L’un de ces écrivains a pour clientèle les plus riches bourgeois, les princes, le roi Charles V lui-même qui lui a fait exécuter une superbe Bible. Il s’appelle maistre Nicolas Flamel, c’est un homme de haut talent et de grande réputation, époux de dame Pernelle, bonne et sage bourgeoise. Son échoppe, au vitrage de laquelle on peut voir exposés quelques échantillons de son talent, est une des premières en entrant à main droite dans la rue des Écrivains, sous l’enseigne de la Fleur de Lys. La maison qu’il habite est en face de l’échoppe à l’angle de la rue Malivault.
Maître Flamel a pignon sur rue, et même pignons sur plusieurs rues, car on lui connaît rue de Montmorency une grande maison, dite la maison du grand pignon, qu’il a fait bâtir de ses économies, maison de rapport comme on dit maintenant, dans laquelle il a réservé en haut quelques logements donnés pour
L’ÉGLISE SAINT-LEU-SAINT-GILLES, RUE SAINT-DENIS
rien ou loués à bas prix à de pauvres artisans, ainsi qu’en témoigne l’inscription gravée sur la poutre au-dessus des boutiques, sous un grand bas-relief représentant, au milieu, Dieu le Père avec son Fils en croix, et de chaque côté diverses figures parmi lesquelles Nicolas Flamel et dame Pernelle:
«Nous homes et femes laboureurs damourant au porche de cette maison qui fust batie en l’an de grâce mil quatre cens et sept, somes tenus chascun en droit soy dire tous les jours une patenôtre et I Ave Maria en priant Dieu q. sa grace face pardo. aux poures pescheurs tréspassez-Amen.»
Cette maison de Flamel existe encore aujourd’hui au nº 45 de la rue de Montmorency, mais l’aspect de sa façade a été totalement changé, seule l’inscription sur la poutre au-dessus des boutiques se lit toujours et perpétue ce naïf souvenir du bon enlumineur. Quant à sa demeure près de l’église Saint-Jacques, la rue de Rivoli passe sur son emplacement.
LA TOUR SAINT-JACQUES, 1830
Le riche Nicolas Flamel a consacré une forte somme à faire établir à l’église Saint-Jacques la Boucherie, en face de sa maison de la rue des Écrivains, un petit portail sculpté dans le tympan duquel le sculpteur l’a représenté agenouillé avec sa femme aux pieds de la Vierge Marie. Notable paroissien et bienfaiteur de l’église, il y eut sa dalle tumulaire représentant son cadavre étendu avec cette inscription:
De terre suis venus et en terre retorne
L’âme rens à toi IHS qui les péchés pardonne.
Flamel fut de son vivant une figure populaire; il était considéré presque comme un alchimiste à cause de sa science, et aussi de sa fortune que les bonnes gens du quartier grossissaient considérablement, et il devint après sa mort bien vite légendaire. Pour expliquer ses bonnes œuvres et toutes les largesses qu’il faisait aux églises et aux hôpitaux, on racontait qu’il avait trouvé la pierre philosophale, sans songer que le diable se fût montré bien niais de favoriser un si fervent chrétien. On ajoutait que Satanas lui avait vendu le secret de la longue vie, que cette tombe devant laquelle on passait chaque dimanche en se signant ne renfermait aucune dépouille humaine, et que maître Flamel et dame Pernelle continuaient leur alchimie quelque part au pays d’Orient. La légende traversa les âges. Et longtemps il fut tenu pour certain que la maison de la rue des Écrivains gardait quelque part, en une cachette bien dissimulée, une partie des trésors amassés par l’alchimiste. Plusieurs fois on fit des fouilles dans ce logis que Flamel avait légué à la paroisse. Au siècle dernier encore, un particulier se disant en quête de bonnes œuvres à accomplir, offrit à la paroisse de réparer à ses frais la maison affaissée par l’âge; la paroisse ayant accepté, le bienfaisant inconnu s’installa avec ses maçons, fouilla, creusa, démolit, puis, ne trouvant aucun trésor, disparut sans payer personne.
On travailla pendant tout le XVᵉ siècle à l’église Saint-Jacques agrandie et modifiée, le portail fut refait vers 1492, et en 1508 commencèrent les travaux de la grosse tour destinée à remplacer le petit clocher du temps de Flamel. Elle s’éleva et s’acheva en quatorze années, majestueuse et dernière efflorescence du style gothique, sur laquelle le tailleur d’ymaiges Rault campa une figure colossale de saint Jacques, accompagnée, aux angles de la tour, des quatre figures symboliques des Évangélistes, l’aigle, le lion, l’ange et le bœuf regardant au-dessous d’eux bouillonner Paris.
Il ne faut pas oublier qu’au XIIIᵉ siècle les chirurgiens se réunissaient dans l’église Saint-Jacques la Boucherie et que les maîtres avaient même obtenu l’autorisation d’y faire leurs cours, ce qui place, on peut le dire, sauf le respect dû à la science, le berceau de la chirurgie chez messieurs les bouchers.
La grant rue Saint-Martin, où la foule des passants et des chalands se pressant aux boutiques n’est pas moins serrée que dans la rue Saint-Denis, possède dans sa partie basse Saint-Merry ou Médéric, et Saint-Julien des Ménétriers. C’est une très ancienne église que Saint-Merry, on en fait remonter la fondation au VIIᵉ siècle; alors elle était une simple chapelle dédiée à saint Pierre où, vers l’an 700, vint mourir saintement un moine nommé Merry. Saint Pierre céda la place à saint Merry, la chapelle fut rebâtie et agrandie par un des vaillants défenseurs de Paris au grand siège des Normands, nommé Odon le Fauconnier, qui reçut à sa mort la sépulture dans l’église.
Sous François Iᵉʳ, en même temps que se termine la tour Saint-Jacques, on reconstruit l’église Saint-Merry et l’on couvre d’une riche broderie gothique le grand portail du milieu de la façade, les deux petites portes voisines et les façades latérales, portails du transept, pignons de chapelles, fenêtres flamboyantes, contreforts à pinacles. Décoration très fouillée qui se trouve par malheur aux trois quarts perdue et cachée sous le grand presbytère du côté sud, sous les petites maisons appliquées contre les murailles, incrustées pour ainsi dire dans tous les creux extérieurs de l’édifice et enveloppant complètement l’abside.
La tour seule, terminée au XVIIᵉ siècle, est sacrifiée, ses étages supérieurs sont sans décoration, flanqués de froids pilastres grecs. L’intérieur de l’église a reçu la même riche ornementation, nervures fouillées, frisées, clefs pendantes; aux fenêtres découpées en meneaux délicats et variés, brillent de superbes vitraux. Sous la nef, il reste de l’ancienne église la crypte de Saint-Merry, marquant l’endroit où fut le tombeau du saint, belle chapelle souterraine dont la voûte à nervures repose sur des colonnes trapues.
IMPASSE DE LA PORTE AUX PEINTRES, RUE SAINT-DENIS (1830)
ANCIENNE PORTE SAINT-DENIS DE L’ENCEINTE DE PHILIPPE-AUGUSTE
Un peu plus haut que Saint-Merry, à l’angle de la rue de la Cour du More, presque en face de la rue aux Ours, s’élève le pignon de Saint-Julien des Ménétriers, attenant à un hôpital de la confrérie des jongleurs et ménétriers. Du Breul, bénédictin de Saint-Germain des Prés, dans son Théâtre des antiquités de Paris, rapporte ainsi l’histoire touchante de sa fondation:
«En l’an de grâce 1328, le mardy durant la saincte Croix en Septembre, il y avoit en la rue de Saint-Martin-des-Champs, deux compagnons menestriers qui s’entr’aymoient et estoient toujours ensemble. Si estoit l’un de Lombardie et avait nom Jacque Grare de Pistoie, autrement dit Lappe; l’autre estoit de Lorraine et avoit nom Huet, le guette du Palais du Roy. Or advint que le jour susdit après disner, ces deux compagnons estant assis sur le siège de la maison dudit Lappe et parlans de leur besongne, virent de l’autre part de la voye, une pauvre femme appelée Fleurie de Chartres laquelle estoit en une petite charrette et n’en bougeait jour et nuict, comme entreprinse d’une partie de ses membres, et là, vivait des aumosnes des bonnes gens. Ces deux, esmeus de pitié, s’enquerrent à qui appartenoit la place, desirans l’achepter et y bastir quelque petit hospital. Et après avoir entendu que c’estoit à l’abbesse de Montmartre, ils l’allèrent trouver et pour le faire court, elle leur quitta le lieu à perpétuité, à la charge de payer par chascun an cent solz de rente et huict livres d’amendement dedans six ans seulement et sur ce, leur fit expédier lettres, en octobre, le Dimanche devant la Sainct Denys 1330. Le lendemain les dits Lappe et Huet prinrent possession dudit lieu et pour la memoire et souvenir firent festin à leurs amys.»
«.... Les jongleurs, menestriers et maistres en l’art de menestrandrie dependant de la science et art de musique qui lors étaient demourans en ceste ville de Paris» se joignirent à leurs deux charitables confrères, et, agrandissant leurs plans, résolurent de construire sur le terrain acquis un hôpital pour héberger les pauvres «en l’honneur et revérence de Dieu, de Notre Dame, de saint Julien du Mans et de saint Genest».
L’hôpital avec sa chapelle se construisit rapidement. Le portail de cette chapelle sur la rue Saint-Martin encadre dans sa grande ogive toute une légion de petits anges accrochés à la voussure et jouant de la harpe, de la viole, du rebec et autres instruments. A droite du portail est la statue de saint Genest, comédien romain et martyr, que les jongleurs ont pris pour patron, à gauche saint Julien l’Hospitalier, le saint à la légende terrible, patron de l’église Saint-Julien de la rive gauche.
Voyez à certaines heures devant ce portail ces groupes aux allures pittoresques, ces gens costumés de façons bizarres ou porteurs d’instruments de musique. Ce sont jongleurs, ménestrels, chanteurs, musiciens qui attendent ici qu’on vienne les louer pour les cérémonies, banquets, noces et fêtes quelconques. Ils ont le siège de leur corporation un peu plus bas que l’église dans la rue des Jongleurs, dite plus tard des Ménétriers.
Voulez-vous, honorable bourgeois, quelques bons joueurs d’instruments, viole, mandoline, flûte et hautbois, pour faire danser vos invités aux noces de votre fille? Vous, digne majordome, cherchez-vous bons diseurs de vers ou farceurs joyeux pour une fête au manoir de votre maître, pour l’ébattement des convives en un banquet de fête? Vous trouverez ici votre affaire. Êtes-vous chargés de recruter un corps de musique pour une cérémonie publique, désirez-vous bons sonneurs d’instruments à placer sur les échafauds enguirlandés pour quelque entrée solennelle de prince, quelque belle procession? Vous avez le choix, vous trouvez ici gens capables de faire partie des Maîtres violons du roi, attachés à
ÉGLISE SAINT-JULIEN DES MÉNÉTRIERS, RUE SAINT-MARTIN
LA LOUÉE DES MUSICIENS
sa cour en l’hôtel Saint-Paul ou au Louvre; demandez au Roi des ménétriers, Prévôt de Saint-Julien, grand chef élu de la corporation des jongleurs, jongleresses et ménétriers, qui dirige toutes les affaires de la corporation, fait observer ses règlements et interdit à quiconque n’est point reçu confrère de Saint-Julien de venir en la place proposer au public des talents non reconnus.
Jusqu’à la fin du XIIIᵉ siècle, qui marque aussi la fin des corporations et la fin de la chapelle, se maintient l’usage établi de la louée des musiciens sous le portail de Saint-Julien et l’église reste affectée à la corporation, demeure même sa propriété, laquelle propriété, par suite des transformations de la corporation, se disputent à coups de procès la communauté des joueurs d’instruments et l’Académie de Danse, ancienne communauté des maîtres à danser.
Derrière la Maison aux piliers, l’Hôtel de Ville, il y a Saint-Gervais, notable église, et Saint-Jehan de Grève. L’église Saint-Jehan est trop voisine de cette maison de ville toujours grandissante, le futur palais du peuple la couvre de son ombre et finira un jour par l’absorber. En attendant, sous les tours de Saint-Jean se cache un quartier assez mal famé qui est à la fois une juiverie et une cour des miracles où grouille une population guenilleuse vivant de diverses industries équivoques, de mendicité quand ce n’est de rapines, et logeant en des masures délabrées adossées à la vieille tour Petaudiable, ancien hôtel Saint-Mesme, ancienne propriété des Templiers qui tenait elle-même la place d’une ancienne pierre druidique. Jean Gerson, le grand théologien, chanoine de Notre-Dame, était curé de Saint-Jean aux temps troublés du XIVᵉ siècle. Il faillit un jour être massacré par les féroces bouchers de Caboche et ne trouva son salut qu’en se cachant dans les grands combles de Notre-Dame.
A l’église Saint-Jean en Grève, à la fin du XIIIᵉ siècle, se disait chaque année la Messe de la pie, en souvenir de la fameuse affaire de la Pie voleuse et de la pauvre servante pendue pour le vol de dix couverts d’argent, que l’on retrouva plus tard cachés sous les tuiles du toit dans le nid de la pie.
Saint-Gervais est une église plus ancienne, puisque Saint-Jean n’en fut d’abord que la chapelle baptismale, érigée plus tard en paroisse. Dès le VIᵉ siècle, il y avait déjà là un édifice religieux, un oratoire devenu église, agrandie et reconstruite au XIIᵉ siècle. Une complète reconstruction en fut faite encore vers la fin du XVᵉ siècle dans le style flamboyant, œuvre superbe où l’on va admirer la grande clef pendante de la chapelle de la Vierge, qui suspend aux nervures de la voûte une délicate couronne de pierre ciselée.
«Bonnes gens plaise vous savoir que ceste présente église de messeigneurs saint Gervais et saint Prothais fut dédiée le dimanche devant la feste de Saint-Simon et Saint-Jude l’an mil quatre cens et vingt...» dit une inscription encastrée dans le mur du bas côté gauche, et probablement antérieure à la dernière reconstruction.
Saint-Gervais, déjà illuminé par de magnifiques vitraux de Pinaigrier et par d’autres verrières non moins belles des XVᵉ, XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, peut se décorer aux grands jours de superbes tapisseries de haute lisse, en plusieurs suites sur l’Histoire Sainte, l’histoire des Sibylles, l’histoire d’Hector, représentant une longueur de plus de 540 mètres. Des nombreux tombeaux de jadis, il ne reste à Saint-Gervais que celui du ministre de Louis XIV Le Tellier, représenté à demi couché sur un sarcophage de marbre porté sur deux énormes têtes de vieillards et accompagné de figures allégoriques.
Au commencement du XVIIᵉ siècle, à la place de son portail gothique, l’architecte Jacques de Brosse lui plaqua, comme un masque sur la figure, ce portail où les colonnes doriques, ioniques et corinthiennes se superposent pompeusement, déguisement sans aucun rapport avec l’intérieur. Et l’on considéra ce placage comme une merveille, comme le seul portail de Paris digne d’être admiré, bien autrement beau que la façade barbare de Notre-Dame, et Voltaire, dédaignant l’église gothique, en dit dans le Temple du goût: «le portail de Saint-Gervais, chef-d’œuvre auquel il manque une église...»
En sortant du cimetière Saint-Gervais bordé de maisons, nous tombons à la place Baudet ou Baudoyer, marquant au pied du monceau Saint-Gervais, la place d’une porte de l’enceinte attribuée au règne de Louis VI, qui enveloppait le faubourg de la rive droite de la Seine et fut reportée plus loin par Philippe-Auguste.
La deuxième porte Baudoyer coupe la grand’rue Saint-Antoine par le milieu; dans cette deuxième moitié de la rue que termine la sévère masse grise des tours de la Bastille bouchant l’horizon, à côté des hôtels divers formant l’ancien hôtel Saint-Paul, en face de l’hôtel des Tournelles, se montre la tour, flanquée d’une haute tourelle d’escalier, de l’église Saint-Paul, paroisse royale, quand les rois et les princes étaient voisins et qui garda son importance tant que la noblesse et la haute magistrature restèrent fidèles au quartier.
La façade n’a rien de très remarquable, car Saint-Paul, primitivement, n’était qu’une église de faubourg; le faubourg s’étant embelli, étant devenu séjour royal, l’église y a gagné, avec des paroissiens de qualité, une plus riche ornementation à l’intérieur, des verrières, des tombeaux et des monuments nombreux. Comme les rois habitant l’hôtel Saint-Paul y faisaient baptiser les enfants de France, un curé de Saint-Paul changea l’ancienne cuve baptismale, trop modeste pour d’aussi puissants paroissiens, contre des fonts plus riches, et les anciens fonts où Charles V et Charles VI avaient été faits chrétiens, furent recueillis par le seigneur de Médan près Poissy, pour l’église de sa seigneurie.
Les vitraux de Saint-Paul à personnages du XVᵉ siècle étaient magnifiques. Dans la plus remarquable de ces étincelantes verrières figuraient quatre panneaux curieux. Les deux premiers représentaient Moïse et David armés, avec cette légende:—Nous avons défendu la Loy. Le troisième montrait un chevalier croisé, Godefroy de Bouillon, s’appuyant sur son épée avec cette inscription:—Et moi la foy.
Dans le quatrième enfin, le plus précieux, car c’était une représentation contemporaine de la grande Lorraine, se voyait Jehanne la Pucelle l’épée à la main, et la légende au-dessous achevait:—Et moi le roy.
Parmi les inscriptions curieuses de nombreuses pierres tombales de l’église Saint-Paul, l’abbé Le Bœuf rapporte celle-ci:
«Cy-devant gist Denisette la Bertichière, femme Husson la Bertichière, Gardehuche de l’Echanssonnerie du Roy et lavandière de corps du Roy nostre Sire: Laquelle décéda le jeudi XXVI du mois d’octobre de l’an MCCCCLI. Priez Dieu qu’il ait l’âme d’elle.»
ÉGLISE DU SAINT-SÉPULCRE, RUE SAINT-DENIS
M. H. Cocheris, continuateur du savant chanoine, parmi d’innombrables épitaphes de gentilshommes, de fonctionnaires de la cour, conseillers du roy, magistrats, etc., en donne une autre du XVIᵉ siècle non moins curieuse. C’est celle de Pierre de Cambray, seigneur de la Fosse Sandarville, tué à la bataille de Saint-Denis en 1567.
Le dixième jour de novembre,
L’esprit du corps luy fallut rendre
Et ce fut le jour d’un lundy
Entre Paris et le Landy
En débattant la querelle
De Jésus-Christ et ses fidelles,
Estant au combat
Sous la charge du seigneur et comte de Brissac,
Imp. Draeger & Lesieur, Paris
De son cheval rué par terre.
Par ses amis retourné querre
Pour che Céans inhumez
Priez Dieu pour les trépassés.
L’ÉGLISE SAINT-PAUL
Sous les voûtes de Saint-Paul quand les mignons de Henri III moururent dans le fameux combat des Tournelles, le roi fit enterrer avec pompe Quélus, Maugiron et avec eux Saint-Mesgrin, attaqué en sortant du Louvre par vingt ou trente cavaliers appostés par les Guise, qui le laissèrent criblé de coups d’épée, de dague et de pistolet. Il leur éleva un monument décoré par le ciseau de Germain Pilon, œuvre superbe qui n’orna pas longtemps l’église, car, bien peu d’années après, en 1588, la rue étant toute aux Guises et à la Ligue, la populace pensa venger le meurtre de Blois en détruisant ce mausolée des Mignons. Le meurtre et la violence étaient tellement entrés dans les habitudes à cette époque de sang, dans cette cour de bretteurs, que pendant les obsèques de Saint-Mesgrin, sur la place de Saint-Paul, le seigneur de Grammont, pour une futile querelle, tua un autre gentilhomme, lieutenant de sa compagnie.
Dans le cimetière séparant l’église des hôtels royaux, fut inhumé l’homme qui, dans ce XVIᵉ siècle si bouleversé, apparaît comme la personnification de la bonne et franche humeur gauloise, d’un esprit de philosophie «confite en mépris des choses fortuites», maître François Rabelais, ayant vécu en toute sagesse, puisque la suprême sagesse est de s’efforcer de tirer des circonstances tout le bien qu’elles sont susceptibles de contenir, et puisque aussi «mieux est de ris que de larmes écrire». Ayant quitté sa cure de Meudon, maître François s’en vint vivre quelque temps sur la paroisse Saint-Paul, rue des Jardins-Saint-Paul, dans une maison dont la place est inconnue, où très chrétiennement il passa de vie à trépas en avril 1553. On l’enterra dans le cimetière Saint-Paul sous un grand arbre que l’on conserva longtemps en mémoire de lui, à défaut d’un de ces somptueux mausolées qui sont faits pour les grands de ce monde, de qui le souvenir disparaîtrait si vite et si complètement sans cela, aussitôt l’âme exhalée,—monuments que la première Révolution survenant s’empresse de mettre en pièces.
Tout à côté de la dépouille de Rabelais, le cimetière Saint-Paul donnait le suprême in pace aux prisonniers de la Bastille, échappés à la prison par la mort. Ainsi cette terre a dévoré le secret de l’homme au Masque de Fer, mort en 1703. Qu’il fût le diplomate Marchiali, ou Fouquet, ou le fils d’Anne d’Autriche et de Mazarin, ou le frère jumeau de Louis XIV ou tout autre, son destin misérable s’est achevé ici, et il repose aujourd’hui sous un lavoir installé sur l’emplacement du cimetière.
Dans le passage Saint-Pierre une partie des charniers survit à la disparition de l’église et du cimetière; convertis en logements, et même en synagogue fort pauvre pour les juifs, en nombre dans ce quartier, venus d’outre-Rhin ou d’outre-Vistule, les vieux charniers résonnent au bruit réaliste des battoirs et des caquets des blanchisseuses, absolument ignorantes de tout ce qui faisait encore il y a cent ans la vieille gloire du quartier.
Le passage conduisant aux charniers longeait le côté sud de l’église; sur le côté nord se trouvait une prison, l’ancienne Grange-Saint-Éloi, vaste bâtiment appartenant au monastère de Saint-Éloi dans la Cité, dans lequel, en juin 1418, Paris livré par Perrinet le Clerc, étant retombé aux mains du parti bourguignon, on entassa, comme en beaucoup d’autres lieux, des prisonniers du parti Armagnac, seigneurs, bourgeois et prêtres. Comme en tant d’autres prisons aussi, les malheureux y furent massacrés sans pitié.
«... Lors se leva la déesse Discorde, qui estoit à la tour de Mauconseil, et esveilla Ire la forcenée, et Convoitise, et Enragerie, et Vengeance, et prindrent armes de toutes manières et boutèrent hors d’avecques eux Raison, Justice, Mémoire de Dieu, Atrempance, moult honteusement. Lors Forcenerie et Meurtre et Occision abbatirent, tuèrent, meurtrirent tout ce qu’ils trouvèrent es prisons sans merci, sans cause ou à cause, et Convoitise avait les pans à sa ceinture et son fils Larrecin qui tost après qu’ils estoient morts ou avant, leurs ostoient tout ce qu’ils avoient...»
TOUR DE L’ÉGLISE SAINT-LAURENT, FAUBOURG SAINT-MARTIN
Ainsi le Bourgeois de Paris commence le récit des horribles scènes de carnage où se ruèrent les écorcheurs de Caboche et la lie de la population, conduite par le bourreau Capeluche.
«Et si n’eussiez trouvé à Paris rue où n’eust aucune occision et en moins (de temps) qu’on y iroit cent pas de terre, depuis que morts estoient, ne leur demeuroit que leurs brayes; et estoient en tas comme porcs au milieu de la boue...»
La prison de Saint-Éloi vit arriver les massacreurs une des premières; à coups de haches, d’assommoirs ou de piques, tous les prisonniers furent dépêchés, sauf un, l’abbé de Saint-Denis, Philippe de Villette, qui eut le temps de revêtir ses habits sacerdotaux et de se jeter, l’eucharistie en mains, à genoux dans le sang, devant l’autel de la prison où les assassins le laissèrent.
Combien d’autres églises ou chapelles encore, perdues dans le lacis embrouillé des petites rues centrales ou dans les faubourgs: Saint-Josse, rue Aubry-le-Boucher,—Saint-Germain le Vieux, près le Petit pont,—Saint-Jacques du Haut Pas, fondé au XIIIᵉ siècle par les frères pontifes hospitaliers du Haut Pas (sur l’Arno près Lucques), église que le XVIIᵉ siècle reconstruira,—Saint-Laurent hors Paris, fondé aux premiers siècles dans les champs bordant la route de Saint-Denis, réédifié aux XVᵉ, XVIᵉ et XVIIᵉ siècles,—Saint-Lazare en face, très vieille église, antique monastère desservant la plus célèbre léproserie du royaume,—Notre-Dame de Bonne-Nouvelle à Villeneuve-sur-Gravois, près la porte Saint-Denis, chapelle extra-muros bâtie parmi les moulins à vent, rasée pour la défense au temps de la Ligue et reconstruite en attendant de nouvelles démolitions et reconstructions;—Saint-Martin et Saint-Hippolyte au faubourg Saint-Marcel,—l’église Saint-Marcel, grande et importante collégiale et très antique édifice,—Saint-Médard, pittoresque église dans le même faubourg, près de la Bièvre, accaparée par les tanneurs et teinturiers.
CLOITRE DES CÉLESTINS
L’ÉGLISE DES JACOBINS DE LA RUE SAINT-JACQUES
IV
LE VAL-DE-GRACE
Les Églises des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.—Le vandalisme à perruque et manchettes de dentelles.—Mutilations et amputations.—Saint-Étienne du Mont, Val-de-Grâce.—La Révolution.—Les édifices déséglisés.—Fermetures et destructions.—Clubs et prisons, Temples, Marchés ou magasins.—La grande démolition.
LES révolutions du goût ne sont pas moins dangereuses pour les églises de Paris que les révolutions politiques. Les révolutions politiques abattent, les Révolutions du goût mutilent, charcutent. Les édifices n’en meurent pas toujours, mais ils restent estropiés, amputés ou raccommodés avec des membres d’occasion.
Ce fut le sort de beaucoup d’églises gothiques à partir du XVIᵉ siècle, quand l’art ogival commença à être regardé comme vieillot et suranné. Au début du grand mouvement de la Renaissance, comme le XVᵉ siècle dans sa deuxième partie, plus heureuse que la première, achevait à peine de réparer les désastres de la guerre civile et de la guerre anglaise, de déblayer les ruines, de relever dans le style flamboyant les édifices détruits, de donner à tant d’églises touchées par le temps ou abattues par la guerre, ces beaux portails si délicatement ouvragés, le XVIᵉ siècle survenant ne trouva plus les édifices à son goût. Ce siècle donna le premier l’exemple mauvais et dangereux de mépriser ses prédécesseurs. Il croyait avoir retrouvé, dans les ruines de la Rome antique, l’art pur et unique, en dehors duquel rien n’existait que barbarie. François Iᵉʳ, rapportant d’outre-mont cette idée de la supériorité de l’art et des artistes d’Italie, projeta même, pour sa capitale, un grand travail de transformation des façades des principales églises gothiques qu’on aurait mises au goût du jour par un rhabillage et des applications de colonnades antiques.
Cependant le XVIᵉ siècle, gardant la structure gothique et modifiant seulement les détails, créa encore de belles œuvres, à preuve l’élégante église Saint-Eustache; le fond de l’étoffe est le même, ce sont les broderies seules qui ont changé. Vint le XVIIᵉ siècle qui se libéra complètement des traditions et des formules ogivales. Et pour les remplacer par quoi? Par la pompe, l’excès de richesse et l’ostentation, par la lourdeur aussi, quand ce n’est point par la sécheresse et l’ennui.
A son actif en fait de monuments religieux, le XVIIᵉ siècle a Saint-Étienne du Mont, commencé cent ans auparavant dans le style ogival et très élégamment achevé dans le style de la Renaissance, l’église des jésuites, Saint-Paul-Saint-Louis, d’un grandiose aspect à l’intérieur, le Val-de-Grâce, l’église des Invalides, colossale architecture au goût du Grand Roi.
Ce sont là des œuvres réussies. En revanche, on peut porter à son passif de nombreuses petites églises froides et lourdes, des chapelles de couvent non moins laides, plus une énorme quantité de méfaits: démolitions, adjonctions, placages et enlaidissements quelconques! Et après lui, hélas! le XVIIIᵉ siècle et le XIXᵉ lutteront à qui commettra le plus de dévastations, à qui poussera le plus loin le vandalisme, jusqu’au jour où une réaction bien tardive arrivera juste à temps pour sauver les derniers monuments restant encore à dénaturer ou à renverser.
L’église Saint-Étienne du Mont est née d’une chapelle élevée par l’abbaye de Sainte-Geneviève, pour servir de paroisse à la population groupée autour de son enclos; cette chapelle dut être reconstruite au XIIIᵉ siècle, puis à la fin du XVᵉ elle fut abattue pour faire place à un grand édifice appelé à former, avec l’église de l’abbaye, un groupe de deux grandes églises jumelles, enfermées toutes deux dans l’enceinte des moines.
Le chœur de Saint-Étienne fut encore construit dans le style ogival, mais sa nef est Renaissance. C’est un superbe édifice qui provoque l’admiration par ses belles proportions, par la hauteur de sa nef où la lumière joue à l’aise, indiquant des perspectives inattendues, révélant des détails gracieux, de belles voûtes à nervures compliquées au transept, d’audacieuses clefs pendantes délicatement fouillées.
Le dernier jubé de Paris projette son arche élégante d’un côté du chœur à l’autre et se combine avec des escaliers tournant en spirale autour de chacune des deux premières colonnes du chœur, pour conduire à la galerie de balustrades qui coupe les colonnades à mi-hauteur. L’aspect de Saint-Étienne avec ce jubé et ces curieux escaliers est unique à Paris.
La façade abondamment ouvragée présente une curieuse décoration de frontons de différentes formes, de niches, de colonnes, de bas-reliefs et de groupes, d’un goût moins heureux que l’intérieur cependant; ce qui la sauve tout à fait, c’est le svelte clocher gothique qui monte sur un des côtés, très gracieux de lignes effilées avec sa tourelle d’escalier et son lanternon final; c’est le joli porche latéral à tourelles qui semble un petit manoir accolé au bas de la tour et se prolonge sous le bas côté par une galerie menant aux anciens charniers.
C’est la reine Marguerite de Valois, Margot la Belle, qui posa la première pierre du grand portail en 1610; l’église terminée fut dédiée en 1626, comme en témoigne une inscription au-dessus de laquelle une seconde pierre mentionne un accident survenu pendant la cérémonie.
«..... Et pendant les Cérimonies de la | dédicace deux filles de la paroisse | tombèrent du haut des galleries | du chœur avec l’appuy et deux | des balustres, qui furent miraculeusement préservées | comme aussi les assistans | ne s’estant rencontré personne, | soubz les ruines, vue l’affluence du | peuple qui assistait aux dites cérimonies.»
Saint-Étienne du Mont conserve le cercueil de pierre qui reçut le corps de sainte Geneviève en 1511, sarcophage transféré ici lors de la démolition de l’église Sainte-Geneviève. L’église possède aussi quelques plaques ou épitaphes anciennes, entre autres celles de Pascal et de Racine.
Autre souvenir plus tragique et plus récent, c’est à Sainte-Geneviève, lors de la neuvaine de 1857, que Mᵍʳ Sibour, archevêque de Paris, fut assassiné par Verger.
L’église Saint-Louis-Saint-Paul, dans la rue Saint-Antoine, fut construite de 1627 à 1641 par les jésuites, à côté de leur noviciat, aujourd’hui lycée Charlemagne.
L’architecte était un jésuite, le père François Derrand. Cela se voit au portail, ennuyeuse superposition de colonnes, de niches et de frontons, échantillon du style peu séduisant adopté par la Société pour ses églises.
Mais l’intérieur avec ses piliers massifs, ses sculptures, ses galeries à balcons de fer, et sa coupole centrale, bien assise, rachète l’extérieur et déploie une pompe noble d’un grand caractère, avec une ostentation de richesses qui tient autant du palais que du temple. C’est bien là l’église qui convient à des grands seigneurs du temps de Louis XIII, aux belles dames à grandes fraises et lourdes jupes ramagées, aux cavaliers à grands feutres empanachés, relevant avec l’épée leur large manteau et faisant sonner sur les dalles du palais d’un Dieu grand seigneur aussi, les éperons de leurs bottes aux entonnoirs garnis de dentelle. Le cardinal de Richelieu vint y dire la messe d’inauguration.
L’édifice, imposant par sa masse et l’opulence de sa décoration, témoigne de la richesse et de la puissance de l’ordre qui l’éleva. Comme église de l’aristocratie de ce noble quartier du Marais, aux beaux jours de la place Royale, Saint-Louis des jésuites succéda au vieux Saint-Paul, son voisin, dont elle reprit aussi le titre plus tard. Les caveaux renferment les sépultures de beaucoup de grands personnages et de nombreuses notabilités de la compagnie de Jésus.
LE JUBÉ DE SAINT-ÉTIENNE DU MONT
Tout près de là, un peu plus haut dans la rue Saint-Antoine et touchant presque à la Bastille, Mansard éleva l’église des filles de la Visitation Sainte-Marie, appelées à Paris par la baronne de Chantal, Sainte-Françoise de Chantal, grand’-mère de Mᵐᵉ de Sévigné. Le petit dôme ardoisé de l’église est fort élégant. Fouquet fut enterré à Sainte-Marie, affectée aujourd’hui au culte protestant.
LE TEMPLE PROTESTANT, ANCIENNE ÉGLISE SAINTE-MARIE (MAI 1871)
Dans les champs à l’autre extrémité de Paris, après la porte Saint-Jacques qui se trouvait au milieu de notre rue Soufflot, au bout du faubourg qui s’allongeait derrière le grand enclos des Chartreux, parmi des couvents nombreux, les Ursulines, les Feuillantines, les Capucines, les Carmélites, Port-Royal, etc..., la reine Anne d’Autriche, en remerciement de la naissance longtemps désirée de l’enfant qui devait être le Grand Roi, fonda l’abbaye du Val de Grâce pour les Bénédictines du Val-Profond, dont elle modifia le nom en 1645.
Louis XIV, âgé de sept ans, posa la première pierre en grande cérémonie. «Les mousquetaires rangés en double haie occupaient le haut de l’ouverture des fondations. Les Suisses étaient dans la tranchée sur les parois de laquelle s’étendaient de magnifiques tapisseries du Louvre, plusieurs tentes avaient été dressées pour cette magnifique solennité. Huit étaient destinées aux religieuses, mais celles-ci, par esprit d’humilité, préférèrent rester dans leur couvent. Jean-François de Gondi, en camail et en rochet avec l’étole, précédé des porte-croix et des porte-crosses, escorté d’un nombreux clergé, bénit la pierre et les tranchées destinées aux fondations. La musique du roy pendant la cérémonie accompagnait le chant des chœurs...»
Les grands artistes des commencements du règne de Louis, François Mansard, Jacques Lemercier, Mignard, Michel Auguier, etc... accumulèrent pour cette église toutes les recherches d’une pompe majestueuse, toutes les richesses d’une décoration non plus religieuse, mais plutôt courtisanesque. C’est autant une église dédiée au roi qu’un temple élevé à Dieu.
Il fut décidé, en 1662, que le Val de Grâce donnerait la sépulture aux cœurs des princes et princesses de la famille royale. En 1792, quarante-cinq cœurs furent enlevés de la chapelle Sainte-Anne et dispersés, pendant que les boîtes de métal précieux s’en allaient à la Monnaie.
Le XVIIᵉ siècle, dans sa deuxième moitié, éleva au bout du faubourg Saint-Germain l’église des Invalides.
C’est une autre église du même style, plus grande, plus large, plus majestueuse; une autre coupole aux proportions plus vastes, d’une décoration plus somptueuse. L’église d’abord n’avait point de dôme. Hardouin Mansard posa ce gigantesque couronnement des grands bâtiments de l’hôtel qui se développent avec une ampleur non moins majestueuse à l’extrémité de larges avenues. Hélas! ce refuge ouvert aux pauvres soldats qui ont reçu les faveurs de Bellone sous forme de balles, de boulets ou de coups de sabre, le Grand Roi a bien pu lui donner d’immenses proportions pour recueillir un certain nombre de militaires estropiés en ses batailles, mais il est triste de songer que le moindre combat d’aujourd’hui remplirait à lui seul une douzaine d’édifices de cette taille.
Aussi a-t-on changé sa destination; au lieu d’un refuge d’invalides, au lieu d’un musée de glorieux débris humains échappés au fer et au feu, on en a fait le musée des engins qui faisaient ces invalides, l’hôtel des vieux canons illustrés dans les combats, des antiques carapaces de chevaliers, des vieilles armes vaillantes du corps à corps et du tir à trois cents pas au plus, engins démodés, remplacés aujourd’hui par des instruments de précision à trop longue portée et par les derniers produits de la chimie.
On peut encore citer Saint-Nicolas du Chardonnet reconstruit au XVIIᵉ siècle, sous la direction de Lebrun, et qui renferme le tombeau élevé par Lebrun à sa mère et celui du peintre lui-même. L’église attend encore un portail; telle qu’elle est, avec son pignon provisoire depuis deux siècles, et les masures au pied de la tour restée de l’église primitive du vieux clos du Chardonnet, l’église ne manque pas de pittoresque.
Le XVIIIᵉ siècle acheva un certain nombre d’églises commencées sous Louis XIV et dont la construction avait été ralentie ou interrompue par le manque d’argent; il acheva le nouveau Saint-Sulpice, dont le portail ne manque pas d’une certaine grandeur, à la place d’un petit Saint-Sulpice gothique; il acheva Saint-Roch assez laid et qui ne vaut que comme fond de tableau à l’épisode du 13 Vendémiaire. C’est sur ce portail gris que se détache nettement le profil du général Bonaparte, entrevu pour la première fois, quand il se fait connaître en mitraillant les sections royalistes insurgées contre la Convention et massées sur les marches du perron.
Quelques autres églises sans importance sont l’œuvre de ce siècle XVIIIᵉ, qui a surtout beaucoup démoli. Ce siècle a commencé la nouvelle église Sainte-Geneviève (le Panthéon) et la Madeleine. Au Panthéon, l’église souterraine fut établie en 1758 avec les ressources fournies par une loterie. Le temps n’était plus où les Cathédrales poussaient toutes seules dans un élan de foi, et l’on recourait aux loteries pour avoir des fonds.
Beaucoup d’églises alors doivent ainsi naissance à la loterie. Louis XV, Clovis de la nouvelle Sainte-Geneviève, posa la première pierre de l’église supérieure en 1763.
La Madeleine, commencée lentement en 1763, sur le boulevard alors champêtre qu’on appelait le Cours, où les petites maisons s’entouraient de grands jardins, était inachevée quand survint la Révolution.
Les changements de plan se succédaient depuis la construction, mais on n’était pas au bout. Que faire de ce bloc de marbre? Sera-t-il Dieu, table ou cuvette?
Que faire de ce temple grec aux énormes colonnes, de ce massif colossal et ennuyeux? Sera-t-il la Bourse, le Tribunal du commerce ou la Banque de France? On discutait donc toutes ces affectations qui lui convenaient aussi bien l’une que l’autre. On aurait même pu en faire un théâtre, le chœur étant disposé tout à fait comme une scène. Napoléon trancha la question en le consacrant à la seule divinité de son cœur, il en voulut faire le temple de la Gloire, où tous les ans, suivant le décret, on célébrerait par un concert et des illuminations les anniversaires d’Austerlitz et d’Iéna, mais la Restauration survenant décréta que le temple grec redeviendrait église chrétienne.
Les églises subissaient depuis deux siècles toutes les mutilations que le faux goût leur pouvait infliger; on en était arrivé à considérer les plus belles œuvres du XIIIᵉ siècle, ces édifices merveilleux, ces magnifiques nefs gothiques au si grand caractère religieux, comme de grossières bâtisses d’un peuple de barbares. Mercier, dans le Tableau de Paris, miroir fidèle des idées de son temps, est impressionné par leur grandeur, mais il commence ainsi le chapitre de Notre-Dame:
«Quel est l’architecte goth qui a tracé le plan de cet édifice très ancien?».....
Les chanoines à perruques du temps de Louis XIV, les abbés académiques et mondains pouvaient-ils encore s’accommoder de ces chœurs majestueux aux arcatures superposées, de ces sévères piliers romans, de ces frêles colonnettes gothiques montant jusqu’aux voûtes d’un seul jet? Ils ne songeaient qu’à couper, détruire, mutiler, qu’à enlever ce qui pouvait s’enlever et à masquer ce que l’on était bien forcé de laisser, par des applications d’ordres, des placages de marbres, des boiseries pompadour blanc et or.
Les magnifiques jubés placés à l’entrée des chœurs, balcons portés par des colonnes formant le plus souvent trois grandes arcatures, superbe décoration des grandes églises, furent démolis alors. On détruisit en 1709 le jubé de Saint-Merry, en 1725 le jubé de Notre-Dame qui datait du XIVᵉ siècle, en 1745 celui de Saint-Germain l’Auxerrois...
En même temps on raclait les colonnes, on bouchait les ogives, on charcutait les chapiteaux gothiques pour tâcher d’en faire de faux corinthiens. C’était un véritable massacre; les vieilles statues des ymaigiers du moyen âge, les saints et les saintes aux belles draperies taillées dans la pierre au XIIIᵉ siècle, ces figures et ces groupes du XVᵉ siècle si curieusement travaillés d’un art naïf et sincère, d’une imagination si touffue, si curieux de détails avec leurs costumes aux plis cassés et contournés, étaient sans pitié détruits et remplacés par de fades allégories, par de grandes statues amphigouriques et boursouflées, anges bouffis, saints et saintes rococo du style le plus prétentieux. Triste décadence de l’art religieux, sur laquelle nous avons encore trouvé moyen de surenchérir avec nos statuettes et images du quartier Saint-Sulpice.
C’est alors que le vandalisme à perruques et manchettes de dentelles, à cœur joie s’en donna dans Notre-Dame livrée à sa discrétion. Alors disparurent le colossal saint Christophe debout à l’entrée de la nef avec l’enfant Jésus sur les épaules, la statue équestre de Philippe le Bel érigée au souvenir de la bataille de Mons-en-Puelle... C’est alors qu’on «nettoya» les chapelles de la plus grande partie des monuments artistiques et historiques accumulés dans le cours des âges, et que l’on détruisit le chœur ancien avec tous ses précieux monuments, jubé, clôture, grand autel, etc., pour remplacer tout cela par la décoration fastueuse et théâtrale dite du vœu de Louis XIII.
On croit rêver vraiment quand on songe que sous Louis XIV des projets furent étudiés pour la transformation complète de la façade de Notre-Dame, dont le bon goût du temps se trouvait trop offusqué, et qu’on se proposait de rhabiller tout entière dans le style du portail Saint-Gervais! Ce fut un heureux manque d’argent qui sauva la pauvre cathédrale, on se contenta sous Louis XV de mutiler le portail central et d’entailler le trumeau pour lui donner plus de hauteur, afin de laisser passer les plumes du dais aux grandes processions!
Alors aussi les vieux cloîtres subissaient les mêmes désastreux embellissements; on jetait bas les arceaux gothiques et on les remplaçait par de froides arcades à pilastres romains. Ainsi fut fait à Saint-Martin des Champs, à Saint-Germain des Prés et ailleurs, dans tous les monastères riches. En même temps, l’esprit de spéculation s’emparait des Chapitres, on bâtissait à la place des vieilles clôtures des maisons de rapport. Saint-Martin des Champs démolissait pour cela sa vieille enceinte, Saint-Germain des Prés bâtissait les rues Cardinale, de l’Échaudé, de Furstenberg d’un côté, la rue Childebert de l’autre, au pied de sa grande tour.
ÉGLISE SAINT-NICOLAS DU CHARDONNET
L’heure fatale allait sonner, ces grands changements, ces embellissements, s’achevaient à peine qu’arrivait l’heure de la destruction totale pour les trois quarts des édifices religieux couvrant Paris: vieilles abbayes de Childebert et de Clovis, murailles historiques, antiques églises, cloîtres superbes ou couvents mesquins, tout allait tomber!
Après le souffle desséchant d’incrédulité qui avait passé même par les ogives des cloîtres, en ce siècle d’abbés musqués et de philosophes athées, après le grand courant de coquetterie Pompadour apportant dans les sévères sanctuaires le style efféminé des boudoirs, tout à coup éclatait la grande tourmente, dont chaque rafale devait faire crouler un pan de la vieille société.
Le vieux culte est supprimé, «ite missa est», les églises sont confisquées par la nation et fermées; quand elles ne sont pas réclamées par quelque nouveau culte philosophique ou attribuées à quelque club, elles sont mises en adjudication comme bien national, et bien vite transformées en magasins, en écuries, affectées aux plus viles destinations ou démolies.
Toutes ces vieilles cloches qui pendant tant de siècles ont parlé aux générations, participé aux joies et aux deuils des aïeux, elles ont fini de se faire entendre; ou plutôt, tombées des clochers et transformées en canons, elles vont prendre une autre et plus terrible voix, et rugir dans la grande bataille de vingt-cinq ans!
Les trésors des églises qui contiennent tant de pièces merveilleuses, où l’art l’emportait de beaucoup sur la richesse de la matière, vont se vider dans les fourneaux de la Monnaie. D’ailleurs mauvaise opération d’alchimie, ce sont des millions qui dans la flamme se transmuent en gros sous.
Ces trésors des églises étaient remplis de précieux chefs-d’œuvre d’orfèvrerie religieuse, surtout de châsses de métal ciselées superbement, de reliquaires de toutes formes, souvent illustrant de façon pittoresque et naïve l’histoire du saint personnage dont ils renfermaient une relique quelconque, os, dent, etc.; reliquaires travaillés en forme de bras, de tête humaine, de tour, de chapelle, de nef; châsses portées sur colonnettes, tous objets de l’art le plus original, comme par exemple ce reliquaire du trésor de Saint-Jacques de l’Hôpital cité par M. H. Cocheris dans ses additions de l’abbé Le Bœuf, reliquaire figurant une montagne, au sommet de laquelle était un petit Saint-Jacques couvert d’un chaperon, une escarcelle sous le bras, le bourdon d’une main, un livre ouvert de l’autre, accompagné sur les flancs de la montagne d’autres figurines: deux petits pèlerins assis et buvant, un mulet qui monte...
Alors des merveilles accumulées dans les églises, tout ce qui est métal s’en va à la fonte, tout ce qui est bois s’en va en fumée.
La Commune de Paris, à l’Hôtel de Ville, se chauffera pendant dix-huit mois avec les splendides stalles enlevées des églises, avec toutes les boiseries sculptées, traitées avec tant d’amour par le ciseau des arrière-grands-pères.
Et tout ce qui n’est que pierre sculptée est jeté aux gravats. Quelques amis des arts, avec grand’peine et en risquant beaucoup, sauvent un certain nombre des monuments les plus importants, épaves du grand naufrage, qui enrichiront plus tard le Louvre, l’église-musée de Saint-Denis ou Cluny. Mais combien de belles choses, de reliques artistiques ou historiques disparaîtront à jamais, périront ou serviront aux plus vils usages comme certaines statues enlevées à des porches d’églises et employées en guise de bornes, ou comme la pierre tombale de Flamel sur laquelle pendant trente ans un fruitier hachera des épinards...
Les couvents fermés sont transformés en dépôts de poudre, en fabriques de salpêtre et surtout en prisons.
Assez peu habités en raison de la décadence des ordres, ces vieux monastères où vivaient doucement et mollement quelques douzaines de moines perdus dans les vastes bâtiments jadis débordants, où travaillaient silencieusement dans la paix des bibliothèques des théologiens et des savants en robe à côté de gens de lettres laïques, retrouvent tout à coup comme en d’autres temps les foules bruyantes, le mouvement... Mais quel changement! ces foules, ce sont les clubistes qui s’emparent des grandes salles pour en faire leurs lieux de réunions. Avec eux les mots Feuillants, Cordeliers, Jacobins, vont prendre une nouvelle signification et les frères prêcheurs de la Ligue vont avoir de terribles successeurs.
ANCIENNE ÉGLISE SAINT-SULPICE
Ou bien ce sont les nouvelles administrations qui s’installent, les sections, ce sont les gardes nationaux qui viennent y établir leurs postes, ce sont les prisonniers dont on les remplit: aristocrates, ci-devant nobles, ci-devant prêtres, suspects, républicains tièdes, qu’on entasse pêle-mêle dans les vieux dortoirs de moines et de nonnes, en attendant le tribunal révolutionnaire et la charrette...
On démolit la Bastille, mais on en crée cinquante nouvelles rien que pour Paris. Prisons à Saint-Germain des Prés, aux Carmes-Déchaussés, à Saint-Lazare, à Port-Royal qui s’appelle alors dérisoirement Port-Libre, dans les collèges Montaigu, des Écossais, du Plessis-Sorbonne, au Luxembourg, et même prison au collège des Quatre-Nations, c’est-à-dire à l’Institut, dans les bâtiments académiques actuels, qui durent contenir alors, dit Michelet, deux mille prisonniers parmi lesquels le général Hoche.
Plusieurs couvents deviendront ensuite des casernes ou feront place à des marchés.
Les quelques églises conservées d’abord comme paroisses en 1791 sont fermées en 93, ou consacrées au culte théo-philantrophique fondé par Larévellière-Lépeaux; Saint-Germain l’Auxerrois prend le titre de temple de la Reconnaissance, Saint-Laurent devient le temple de la Vieillesse, Saint-Gervais le temple de la Jeunesse, et Saint-Merry le temple du Commerce, pendant qu’à Notre-Dame la Commune installe la déesse Raison.
Ces édifices qu’on ne démolit pas, qu’on se borne à déségliser, suivant un néologisme créé alors, et qui en sont quittes pour des dévastations intérieures et extérieures, sont les plus heureux. En quelques années, Paris subit une transformation extraordinaire; s’il voit disparaître des monuments sans importance, une foule de couvents où l’art avait peu de choses à pleurer, où les architectes des deux derniers siècles s’étaient livrés à une débauche de frontons, de pilastres et de colonnes à l’antique, en revanche la pioche s’attaque à de splendides édifices à jamais regrettables, aux grands décors historiques qui avaient encadré pendant dix siècles la vie tourmentée du grand Paris.
Formidable coup de théâtre! Tout cela qui semblait éternel, ou du moins qui semblait ne devoir subir que les lentes transformations naturelles, tout cela tombe subitement, en quelques années, comme des architectures de toile peinte au coup de sifflet du machiniste. Si l’ouragan sauvage de dévastations et de démolitions n’avait point soufflé si fort, si l’on avait pu épargner quelques édifices d’un mérite artistique reconnu pourtant par tous, si l’on avait consenti à ne pas exproprier brutalement l’art et l’histoire, combien le Paris d’aujourd’hui n’en paraîtrait-il pas plus beau, avec quelques superbes pièces de plus à sa couronne monumentale, décorant certaines parties demeurées maintenant bien dénuées, et donnant ainsi à la pensée effarouchée par le tourbillon réaliste de la rue, quelques satisfactions supérieures, un peu de doux repos aux yeux effarés par des kilomètres de boulevards interminables, sans arrêt, ou de rues impitoyablement rectilignes.
LA PORTE DE NESLE
LA NOUE ESSAIE DE PASSER LA SEINE LORS DE LA TENTATIVE D’HENRI IV SUR PARIS EN 1589
LE TEMPLE AU XVIIᵉ SIÈCLE
CHAPITRE V
LES COMMANDERIES
L’ordre dee Templiers.—La Villeneuve du Temple.—L’église en rotonde et la grosse tour.—Philippe le Bel.—Ecroulement de l’ordre.—Le Temple aux chevaliers de Saint-Jean.—Franchises et privilèges.—Le palais du grand prieur.—La prison de Louis XVI.—L’enclos de Saint-Jean de Latran.—Disparition complète.
TOURELLE D’ANGLE DE
L’ENCEINTE DU TEMPLE
AU Nord de Paris, assez loin en dehors des murailles construites par Philippe-Auguste, dans les cultures voisines de l’enclos de Saint-Martin des Champs, s’était élevée au XIIIᵉ siècle la grosse tour de l’ordre célèbre et mystérieux du Temple, donjon de la commanderie chef d’ordre, d’où relevaient toutes les commanderies de France, château fort que le château royal du Louvre regardait de loin avec inquiétude.
Cet ordre du Temple né en 1118 en Terre-Sainte, ordre hospitalier et militaire, avait en peu de temps prodigieusement grandi; devenu une puissance formidable, suscitant la crainte et l’envie, il possédait des biens considérables, des places fortes, neuf mille commanderies en terre chrétienne et d’immenses richesses, entassées, disait-on, dans cette fameuse tour gardienne du trésor de l’ordre. Le but de l’institution fut bien vite oublié dans la prospérité, la règle établie par saint Bernard violée, le renoncement et la pauvreté remplacés par le luxe et la satisfaction de tous les appétits. Contrairement à l’esprit des Ordres religieux militaires, admirable création du siècle des croisades, voués d’abord au service des pèlerins, puis uniquement occupés à la défense de la Terre-Sainte, rempart d’épées dressées devant l’Islam,—de ces chevaliers combattant sans cesse sur les brèches ouvertes et qui rendirent à l’Europe l’immense service d’arrêter le débordement du monde musulman,—l’ordre des Templiers dégénère en une association puissante, redoutable même aux autres Ordres, ayant son but secret et sa politique. Cette politique du Temple s’inspire des intérêts de l’ordre et non de ceux de la chrétienté; forts de leurs cent millions de revenus annuels, de leurs nombreuses milices, s’alliant avec les musulmans, avec le Vieux de la Montagne, pour guerroyer contre les princes francs fixés en Terre Sainte ou dans les royaumes fondés aux pays d’Orient, les grands maîtres, souverains dans leurs commanderies, deviennent inquiétants pour les rois d’Europe. Leur ambition croît avec leur richesse. Tout est secret dans l’ordre, l’affiliation, la vie, le but véritable qui ne semble plus être la défense de la Croix, depuis surtout que la Terre Sainte échappe aux Chrétiens.
La commanderie de Paris est une véritable forteresse, aux fortes murailles crénelées flanquées de tours rondes. Ce vaste enclos ouvrant par une seule porte solidement défendue, renferme de grands jardins, des maisons disséminées, des bâtiments habités par une nombreuse population de serviteurs et de vassaux, au-dessus desquels sont les frères servants et au-dessus des frères servants, les chevaliers à la croix rouge sur manteau blanc. Les édifices principaux sont: une église dont la nef est précédée d’une rotonde à colonnes établie, dit-on, sur le modèle de l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, et le château du grand prieur, immense agglomération féodale que domine la grosse tour.
La grosse tour du Temple est un très fort bâtiment carré, d’une épaisseur de murs considérable, d’une grande hauteur, atteignant trente mètres à son crénelage, et flanqué de quatre tours rondes plus hautes avec un avant-corps à tourelles. Ce bâtiment a été élevé en 1212 par Hubert, trésorier de l’ordre, pour servir de donjon et garder les archives et le trésor.
Cet enclos est une ville d’ailleurs, la ville neuve du Temple avec sa juridiction, ses usages, ses métiers exercés en franchise, ses boucheries qui font tort aux bouchers de Paris et suscitent de leur part des réclamations inutiles. Une petite ville concurrente de la cité de Paris et qui n’a pas les mêmes charges que celle-ci. L’installation des grands maîtres est riche et forte. Henri III d’Angleterre revenant de ses possessions de Guyenne en 1259 et faisant visite à saint Louis, préféra loger en la forteresse du Temple plutôt que dans le palais de la Cité.
L’Ordre au faîte de la puissance allait s’écrouler pourtant. La ruine allait atteindre subitement ces templiers si riches dont l’audacieuse et toujours grandissante ambition pouvait devenir un danger pour les rois,—et frapper ces chevaliers oublieux du but de l’institution, seigneurs fastueux de qui le luxe et les excès en Europe étaient un objet de scandale, pendant que les chevaliers des autres ordres, repoussés d’Orient, luttaient pied à pied, cramponnés maintenant aux îles grecques et mouraient pour la défense de l’Europe, attaquée à son tour par l’Islam triomphant. L’orage s’amassait: d’un côté un ordre trop riche, trop ambitieux, une puissance grandissante; de l’autre Philippe le Bel, un roi menacé de toutes parts, gêné de toutes façons, à une époque de crise où, aux dépens des grands fiefs, la monarchie se formait avec de larges visées, et peu de ressources;—un roi aux prises avec toutes les difficultés, toujours à court d’argent, pressurant ses peuples, pillant les Juifs ou battant de la mauvaise monnaie.
Philippe le Bel aux abois cherchait l’argent où il savait en devoir trouver. Il n’y avait plus moyen de baisser encore le titre des monnaies; déjà pour le trouble apporté par ces altérations successives, une révolte avait éclaté à Paris. Il y avait eu bataille, massacre d’agents du roi, pillage et destruction de la courtille Barbette, maison d’Étienne Barbette, argentier royal; et même le roi, pendant cette révolte, était justement venu au Temple dont il avait pu apprécier la force.
C’était le moment de la grande querelle de Philippe et du pape Boniface VIII, entamée à propos des subsides réclamés par le roi au clergé. Toujours l’âpre question d’argent, tracas perpétuel de ces temps où l’on n’avait pas encore inventé de ronger l’avenir par l’emprunt à jet continu, de vivre sur le travail des générations à venir.
LA SURPRISE DU TEMPLE PAR GUILLAUME DE NOGARET
Ceci dit non pour excuser, mais pour expliquer les exactions des rois besoigneux, cette perpétuelle course à l’argent si difficile pour le monarque et si dure au pauvre peuple foulé.
Impôts arbitrairement établis, mal répartis et mal perçus, expédients inventés au jour le jour, tailles nouvelles au fur et à mesure des besoins immédiats, vente des offices, extorsions aux financiers dans les moments difficiles: voilà le seul système financier d’alors. Aussi le trésor royal pendant trois ou quatre siècles est-il presque constamment à sec. Henri III en vint à emprunter individuellement aux membres du Parlement, aux grands fonctionnaires, taxant chacun selon sa fortune, demandant aux uns quelques milliers de livres, aux autres cinq cents, deux cents, ou moins encore. Ce roi prodigue, quand l’argent rentrait mal, dut plus d’une fois, en voyage, laisser les manteaux de ses pages en gage. Temps naïfs! on ignorait alors le secret de reporter, par des émissions de rente, ses charges sur le dos de ses descendants, comme nous faisons aujourd’hui.
PHILIPPE LE BEL ASSISTE DU HAUT DE LA TOUR DU TEMPLE A L’INCENDIE DE LA COURTILLE BARBETTE
La lutte entre Philippe le Bel et Boniface VIII, poursuivie à coups de bulles et d’édits, se termina par un coup de force incroyable pour ces temps: l’arrestation du pape arraché de son siège pontifical à Anagni, par Guillaume de Nogaret. Ensuite un accord s’établit entre le roi et Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, élu pape sous le nom de Clément V. L’ordre du Temple devait faire les frais de la réconciliation entre la monarchie et la papauté; le roi vendit la tiare au pape, le pape livra les templiers.
DUGUESCLIN TRAITE AVEC LES CHEFS DES GRANDES COMPAGNIES
Le 13 octobre 1307 l’affaire éclata. A la même heure, les instructions cachetées envoyées par tout le royaume furent ouvertes, et toutes les commanderies immédiatement investies.
A Paris, Guillaume de Nogaret, l’homme du coup de main d’Anagni, se présenta dès l’aube à la grand’porte du Temple et s’en saisit au nom du roi. La porte prise, ses soldats se glissèrent rapidement dans tout le Temple et mirent la main sur tous les chevaliers qui s’y trouvaient.
Par toute la France le même coup réussissait de la même façon, à la même heure les chevaliers trouvés dans les manoirs surpris allaient s’entasser dans les prisons. Le long et terrible procès commença, mené de parlement en concile, avec le roi et le pape pour grands juges et pour bourreaux. On sait comment, sur quelques particularités assez étranges de l’affiliation à l’Ordre, sur quelques rites mystérieux, fut appuyée l’accusation d’hérésie et comment, à la plupart des chevaliers, la torture arracha tous les aveux que l’on souhaitait pour la perte de l’ordre. Ceux qui avouèrent des crimes imaginaires eurent la vie sauve, ceux qui s’obstinèrent ou se rétractèrent périrent par le feu.
A Paris cinquante-quatre Templiers furent brûlés en 1310 dans un champ devant l’abbaye de Saint-Antoine, et le 11 mars 1314, dans l’île de Bussy, formant l’extrême pointe de la Cité et rattachée aujourd’hui à la grande île par le Pont-Neuf,—c’est-à-dire à la place où se dresse aujourd’hui la statue d’Henri IV,—un bûcher, vu de tout Paris réuni sur les rives, s’éleva pour le grand maître de l’ordre, Jacques Molay, et Guy, maître de Normandie, qui, le même jour sur le parvis Notre-Dame, avaient rétracté tous leurs aveux. Ces deux grandes victimes montèrent au bûcher avec une fermeté qui frappa la multitude d’admiration et de stupeur; la légende veut qu’enveloppés dans la flamme, ils interpellèrent ce roi qu’ils voyaient assister à leur supplice de son jardin du Palais et l’ajournèrent à comparaître devant Dieu quarante jours après eux et le pape un an après.
Les Templiers morts, leur trésor entré dans les coffres royaux, leurs biens confisqués, la grande commanderie du Temple échappa au roi et fut transférée par le pape à l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui devint plus tard l’ordre de Malte. Le Temple aux chevaliers de Malte, rien ne changea dans l’enclos, le palais du grand maître devint le palais du grand prieur, la population augmenta. La grosse tour cependant fut quelquefois prison d’État. Enguerrand de Marigny, financier de Philippe le Bel et de Louis X, y fut enfermé avant d’aller mourir à Montfaucon. C’est dans la forteresse du Temple que Duguesclin réunit autour des tables d’un banquet les chefs des Grandes Compagnies et traita avec eux pour les entraîner en Espagne et en débarrasser la France.
Malgré la force du Temple et son importance, il ne joua aucun rôle dans les guerres contre l’Anglais ou dans les luttes entre Bourguignons et Armagnacs; il n’y a point de faits notables dans son histoire aux siècles troublés qui suivirent, il semble pour ainsi dire qu’il resta terrain neutre constamment.
La Ville neuve du Temple prospère; des maisons, des hôtels se sont construits dans l’immense enclos. Il y a quelque raison à cela, c’est un lieu de franchise, exempté de certains impôts; le commerce et l’industrie sont libres sur son territoire et ne connaissent point les restrictions, les entraves des maîtrises et des corporations. Ces lieux de franchise sont nombreux à Paris; si les corporations, par les barrières qu’elles élevaient devant la maîtrise, maintenaient la valeur de l’enseignement professionnel et garantissaient, pour ainsi dire, la bonne main-d’œuvre, le produit de bon aloi, il fallait bien à côté d’elles une porte ouverte aux industriels qui n’avaient pu franchir régulièrement les degrés corporatifs ou acheter une maîtrise. Le Temple, la Commanderie de Saint-Jean de Latran, l’enclos des Quinze-Vingts et bien d’autres petites enceintes privilégiées étaient donc ouverts en franchise à tous artisans. On y travaillait librement, les produits pouvaient être inférieurs, mais comme ils se vendaient à meilleur marché, la clientèle du dehors ne manquait pas; ainsi le grand marché de nos jours ne fait que continuer la tradition. Autre privilège du Temple, les débiteurs insolvables réfugiés dans l’enclos y étaient garantis contre toute poursuite.
Au XVIIᵉ siècle, les édifices du Temple, on le voit par les estampes, ont un certain aspect de ruine, par suite de manque d’entretien, sans doute, plutôt que par l’âge. C’est, depuis l’établissement de l’enceinte de Charles V, une petite ville enfermée dans la grande, une petite ville avec sa campagne, sa ferme, ses jardins maraîchers, contenus dans le grand carré de murs crénelés. Devant l’église et les bâtiments des charniers, on dirait une place de village avec son abreuvoir au milieu, et ses terrains coupés de fondrières, les massifs d’arbres entourant de vieilles constructions et les jardins seigneuriaux, à l’arrière-plan sous le grand donjon.
Des maisons, des petits hôtels, y sont loués à des gens de cour de petite fortune, dames veuves, abbés de petit revenu qui viennent chercher la tranquillité dans cette enceinte éloignée du bruit et du mouvement. A côté de cette aristocratie que les carrosses des nobles habitants du quartier du Marais viennent visiter, la population industrielle continue à vivre libre d’impôts et d’entraves corporatives; elle fait un commerce considérable. Avec les débiteurs insolvables qui passent la porte du Temple comme on franchit aujourd’hui la frontière de Belgique, mais qui peuvent circuler dans Paris le dimanche sans crainte des recors, il y a plus de 4,000 âmes dans cette petite ville.
Le palais du grand prieur, reconstruit au XVIIᵉ siècle, au fond d’une cour bordée de charmilles en hémicycle, avec un grand portail à colonnade sur la rue du Temple, fut occupé vers la fin du règne de Louis XIV par un grand prieur épicurien, Philippe de Vendôme, petit-fils d’Henri IV, et ce grand prieur, pendant la régence, trouva le moyen, dans les petits soupers de son prieuré, de scandaliser le Paris de cette folle époque. Le Temple fut alors aussi licencieux que le Palais-Royal. Les nouveaux Templiers y buvaient au moins aussi bien que les anciens, ils chantaient avec Chaulieu, abondant en vers anacréontiques. Quand le XVIIIᵉ siècle arrive à sa fin, le Temple est complètement noyé dans Paris, qui déborde en faubourgs de l’autre côté des boulevards.
Les constructions s’étaient multipliées aussi dans le Temple, empiétant fortement sur les jardins, le grand prieur de Vendôme a construit des rues sur les anciennes dépendances et l’un de ses successeurs venait de faire construire en 1781 ce grand bazar de marchandises neuves et d’occasion, la Rotonde, étrange souvenir, comme la rotonde de l’église, du temple de Jérusalem.
Voici, esquissé par Mercier, le tableau du grand enclos du Temple à ses derniers jours:
«L’ancienne demeure des Templiers sert d’asile aux débiteurs qui ne paient point. Là l’exploit de l’huissier devient nul, l’arrêt qui ordonne la prise de corps expire sur le seuil de la porte, le débiteur peut entretenir ses créanciers sur le seuil même, les saluer, leur prendre la main. S’il faisait un pas de plus il serait pris; on fait tout pour l’attirer au dehors, mais il n’a garde de tomber dans le piège. Il paie cher une petite chambre étroite toujours préférable à la prison; du fond de cette retraite, il arrange ses affaires, il traite, il négocie...
«La visite des jurés des communautés n’a plus lieu dans le Temple. Toutes les professions y sont libres; en voici un exemple récent. Un épicier ruiné, ayant trouvé la recette d’une tisane purgative et confortative, la débite aujourd’hui dans le Temple avec un prodigieux succès, le débit de cette tisane monte jusqu’à douze cents pintes par jour.
PORTE DE L’ENCLOS DU TEMPLE
«Mᵍʳ le duc d’Angoulême, fils de Mᵍʳ le comte d’Artois, frère du roi, est grand prieur du Temple; on enterre dans l’église du Temple tous les commandeurs, chevaliers de l’ordre de Malte, qui meurent à Paris...»
De terribles événements bouleversèrent la France et l’Europe et tout à coup, dans l’histoire de France, reparut le vieux donjon des Templiers, fantôme noir oublié depuis le grand drame de 1307. Après cinq cents ans, cette grosse tour sinistre allait servir de théâtre au dernier acte d’un autre grand drame et les victimes du roi allaient pouvoir y contempler, vengeance du destin, la royauté prisonnière.
Ce n’est plus Nogaret et ses hommes d’armes qui forcent l’entrée du Temple comme au matin de la surprise de 1307, c’est une immense troupe de gardes nationaux, en grande partie sans uniformes et armés de piques, qui se présente; c’est la multitude en bonnets rouges, ce sont les combattants du 10 août qui viennent de forcer le palais des Tuileries et de faire écrouler sur les cadavres de ses défenseurs l’antique monarchie, ce vieil édifice qui résistait depuis quinze cents ans à tous les assauts. Sous les invectives ou les menaces, à travers la houle des fusils et des piques, le maire de Paris vient écrouer au Temple Louis XVI, Marie-Antoinette, Mᵐᵉ Elisabeth et les enfants royaux et les enferme dans la grosse tour, hâtivement mise en état de garder ses prisonniers.
LA FAMILLE ROYALE AMENÉE AU TEMPLE
Le roi est aussi bien gardé que pouvait l’être jadis, en cette même tour, le trésor que son aïeul saint Louis avait apporté et confié aux Templiers avant le départ pour la croisade.
Grands bouleversements dans le Temple, on place corps de garde sur corps de garde, on creuse un fossé et l’on élève une forte muraille autour de la prison royale qu’il s’agit de rendre inaccessible aux tentatives désespérées des royalistes, aux conspirateurs tournant héroïquement autour du sinistre donjon. Ce donjon se divise en quatre étages voûtés: le rez-de-chaussée, où jadis était tenu le chapitre de l’ordre du Temple, est occupé par les officiers municipaux; le premier étage est un corps de garde; le roi habite le deuxième étage et la reine le troisième, sans moyens de communication ensemble, sauf ceux que peut inventer l’ingéniosité toujours en éveil des captifs. Au-dessus de la plate-forme les merlons du crénelage ont été surélevés et les créneaux bouchés par des jalousies. Louis Capet se promène sur cette galerie. Plus tard, quand le roi est allé à la guillotine, place de la Révolution, la reine, restée seule en attendant son tour, y vint guetter les rares sorties dans le préau du malheureux petit Dauphin livré à Simon. Dans cette dernière et terrible période de sa vie, on a vu la fille des empereurs raccommoder là-haut sa chaussure trouée.
LA ROTONDE DU TEMPLE, 1840
Dans les premiers jours de la captivité, pendant les massacres de Septembre, les tueurs de la Force et de l’Abbaye ont défilé sous les fenêtres de la Tour en brandissant les outils du massacre, en appelant avec des cris féroces Marie-Antoinette l’Autrichienne, pour lui montrer au bout d’une pique la tête de la malheureuse princesse de Lamballe, pâle et sanglante figure qu’un perruquier des environs a été contraint de coiffer et de poudrer, et que les assassins dans leur tournée dans Paris, promenant triomphalement pendant toute une journée leur horrible trophée, déposaient à côté de leurs verres sur le comptoir des épiciers ou limonadiers chez lesquels ils s’arrêtaient pour boire.
Malgré les conspirations désespérées, les tentatives répétées, la Tour du Temple a gardé ses prisonniers jusqu’au dernier jour et ne les a lâchés que pour l’échafaud. Prison elle était redevenue, prison elle demeura encore pendant une quinzaine d’années pour des prisonniers de marque comme Pichegru, Toussaint-Louverture, Georges Cadoudal, Moreau, etc...
En 1811, on voulait faire du grand prieuré le ministère des cultes, le souvenir sinistre de 93 gêna, on abattit la grosse tour. Le Temple disparaissait morceau par morceau, l’église et les autres bâtiments avaient été rasés peu auparavant. Après 1814, un couvent de Bénédictines prit la place du ministère, puis le couvent fut transformé en caserne. Puis survinrent encore d’autres changements, et en peu d’années tout vestige disparut du grand domaine des Templiers, de ce pittoresque ensemble de bâtiments et de tours, du gros donjon historique et de cette petite ville qu’il dominait, si particulière avec ses usages et ses privilèges singuliers.
MARIE-ANTOINETTE DANS LA TOUR DU TEMPLE
Une autre commanderie des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem existait encore il y a cent ans de l’autre côté de la Seine. Cet enclos, dit de Saint-Jean de Latran, occupant un vaste espace entre le collège de Beauvais et le collège de France, mais moins considérable que le Temple, était lieu de franchise aussi; les commandeurs, par spéculation, y avaient construit des maisons louées à des artisans qui pouvaient exercer leurs professions en dehors de tout règlement corporatif. Fondée, pense-t-on, vers 1158, elle avait bientôt groupé un ensemble de bâtiments considérable autour du logis du commandeur fortifié par un donjon. A côté s’élevait l’église, bâtie au commencement du XIIIᵉ siècle, refaite en partie en gothique flamboyant aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, et remplie de tombeaux de commandeurs et de chevaliers. La commanderie de Saint-Jean de Jérusalem s’était à une époque indéterminée et sans qu’on sache la raison du changement, appelée Saint-Jean de Latran. «La Grange aux Dîmes, dit M. de Guilhermy, dans son Itinéraire archéologique, était une curieuse construction du XIIIᵉ siècle, couverte de voûtes ogivales à nervures croisées et partagée en deux nefs par un rang de colonnes monostyles... Depuis bien des années, des épiciers, des marchands de vins, des vendeurs de peaux de lapins remplissaient ces vieilles galeries, où chacun s’était fait un gîte de plâtre et de bois.»
L’église, vendue à la Révolution, fut démolie en 1835, mais il en subsista des ruines importantes longtemps encore, jusque vers 1863. Le donjon méritait de survivre, c’était une magnifique construction militaire aux murs solides soutenus par des contreforts, avec trois belles salles voûtées superposées et un étage de crénelage. On le démolit sans pitié en 1854 pour la rue des Écoles qui aurait bien pu s’infléchir à droite ou à gauche et respecter ce vieux souvenir, pour son caractère imposant et pour sa valeur artistique. On l’appelait alors tour Bichat, parce qu’au commencement de notre siècle, elle avait été le laboratoire d’anatomie du célèbre physiologiste.
LA COMMANDERIE DE SAINT-JEAN DE LATRAN
LE CLOITRE DES CARMES DE LA PLACE MAUBERT
CHAPITRE VI
A TRAVERS LA VILLE ESCHOLIÈRE
I
DÉBRIS DU COLLÈGE SAINT-MICHEL
RUE DE BIÈVRE
LA grande Université de Paris.—Fondation de Mᵉ Robert de Sorbon.—Les quatre nations de la faculté des Arts.—La rue du Fouarre.—Les écoles de médecine.—Le collège des Haricots et son maître fouetteur.—Les pauvres Capettes de Montaigu.—Etudiants vagabonds.—Tavernes et mauvais lieux.—Désordres et bagarres.—Les cinquante collèges.—Immunités et privilèges de l’Université.—La procession du Landit.—Les écoles de droit au Clos Bruneau.—Robert Estienne.
«Les rois de France s’accoutumèrent à porter dans leurs armes la fleur de lys peinte par trois feuilles afin qu’elles disent à tout le monde: «Foi, Sapience et Chevalerie sont par la provision et la grâce de Dieu plus abondamment en notre royaume qu’en les autres. Les deux feuilles de la fleur de lys qui sont ailées signifient sens et chevalerie qui gardent et défendent la tierce feuille au milieu, par laquelle Foi est entendue et signifiée, car elle doit être gouvernée par sapience et défendue par chevalerie...»
Ainsi dit le sire de Joinville, parlant des discordes entre les bourgeois de Paris et les clercs de l’Université. Il ajoute: Précieux joyaux sont la sapience et l’étude des lettres et la philosophie qui vinrent primitivement de Grèce à Rome et de Rome en France...
Passées sur la rive gauche au temps d’Abélard, cent ans avant saint Louis, les écoles de Paris, ayant secoué le manteau épiscopal et sa protection un peu lourde, étaient devenues la libre Université du XIIIᵉ siècle, universalité des maîtres, des élèves et des études, corps régulièrement organisé divisé en quatre facultés: Faculté des Arts dont les étudiants étaient répartis en quatre nations: nation de France, nation d’Angleterre, nation de Normandie et nation de Picardie; Faculté de théologie, Faculté de décret ou droit canon, car on n’enseignait point d’abord le droit romain, et Faculté de médecine. Seules les petites écoles, celles où se distribuait l’instruction élémentaire, étaient restées sous la dépendance de l’Église; établies dans chaque paroisse elles relevaient d’un fonctionnaire de la cathédrale, le chantre de Notre-Dame. Il y avait des maîtres et des maîtresses.
L’ensemble de l’Université, collèges, maîtres et élèves, constituait sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève une nation particulière dans une ville à part, ayant sa langue particulière aussi, puisqu’on ne parlait aux écoles que le latin.
Bien vite, avec la renaissance des études, avec des maîtres dont les noms célèbres portaient au loin la gloire de l’Université parisienne, ces Écoles prirent une importance et une extension considérables. Les écoliers leur arrivaient en foule des provinces lointaines, des pays étrangers. Cette jeunesse avide de science, mieux pourvue de bonne volonté que d’écus, ces étudiants de tous les pays trouvaient ici des collèges innombrables, entretenus au moyen de fondations pieuses, où les écoliers recevaient gîte et nourriture ou gîte seulement.
Les bandes d’étudiants, accourant de tous les coins de l’Europe, envahissant la ville des écoles, étaient donc primitivement réparties en quatre nations, mais devant leur foule de plus en plus nombreuse chaque année, on fut obligé de créer de nouvelles subdivisions. Remplis d’une belle ardeur, ils venaient s’abreuver à la fontaine de science, décidés à gravir un à un les échelons conduisant à la maîtrise et à la fortune, sans se laisser rebuter par rien,—obscurités de la scholastique ou difficultés de la vie matérielle,—décidés à mettre tout le temps nécessaire, à passer des années et des années sous la chaire des professeurs, mais à ne se point retirer sans la possession du Trivium et du Quadrivium, les sept arts libéraux enseignés par les maîtres, c’est-à-dire les trois premiers degrés, ou trivium: grammaire, rhétorique et dialectique, base de l’enseignement, et les degrés supérieurs ou quadrivium: arithmétique, musique, géométrie, astronomie.
Ainsi est née avec des statuts élaborés au commencement du XIIIᵉ siècle et approuvés par les papes, avec des privilèges accordés par les rois, cette brillante Université dont les docteurs les plus éminents ont place aux conciles, dont l’éclat dépasse les frontières de France et qui eut pour élèves des papes, des archevêques, des princes, des rois. Ainsi se forma cette ville des écoles vivant de sa vie propre à côté de Paris, avec ses mœurs particulières, ses coutumes, ses privilèges.
Ils sont nombreux, ces privilèges de l’Université, ces immunités particulières des escholiers; le moyen âge, cette époque qu’on s’est toujours représentée si rude et si grossière, aime la science, et la clergie confère aux plus humbles clercs, outre le respect et la considération, une foule d’avantages sérieux. Aussi voit-on arriver dans cette ville de la science, pour prendre leurs degrés aux Écoles de Paris et obtenir par les lettres ces situations sociales, charges séculières ou bénéfices ecclésiastiques, des escholiers de toutes conditions, des cadets de maison noble, des fils de bonne famille bourgeoise, dédaigneux de l’épée ou du négoce, des jeunes gens de petite extraction pourvus d’une bourse en quelque maison, aussi bien que des étudiants dépourvus de la plus mince ressource, venus en mendiant sur les routes, logés ensuite à Paris dans quelque galetas de collège, mais obligés ou à peu près de quêter leur pain par les rues.
Dedans Paris les sciences florissent
Et gens sçavants en ce lieu resplendissent
Plus qu’en nul lieu car Pallas y octroye
Autant et plus qu’en Athènes ou Troie
Le sien séjour et les muses sçavantes
Font en ce lieu leur demeure tenantes...
A la Sorbonne fondée par Robert de Sorbon, chapelain de saint Louis, choisi par le roi «pour la grant renommée qu’il avait d’être prudhomme», sont les grandes écoles de théologie qui ont commencé bien modestement, avec quelques professeurs et quelques boursiers en une pauvre maison. Les leçons des maîtres donnèrent rapidement à la maison de Sorbonne une célébrité sans pareille, une prospérité extraordinaire et une autorité sur toutes les matières de la foi, domaine légitime dont on ne se contenta point aux siècles troublés, quand les docteurs de la Sorbonne voulurent étendre cette autorité sur les choses de la politique.
Sur la savante montagne Sainte-Geneviève brille l’étoile de la pensée que ne voileront pas les obscurités de la scholastique, le pédantisme des études; et toutes les difficultés des épreuves et des thèses, le terrible renom des Sorbonnagres, la rigueur des maîtres des diverses écoles, ne rebuteront point la jeunesse avide de cette science qu’on lui sert pourtant sous épineuse enveloppe et qu’il lui faut décortiquer avec les dents effilées de l’intelligence. Et voyez comme dans son Traité des louanges de Paris Jean de Jaudun, un moine du XIVᵉ siècle, parle avec une emphase respectueuse de ces maîtres:
«... Dans la très paisible rue nommée de Sorbonne comme aussi dans nombre de maisons religieuses on peut admirer des pères vénérables, des seigneurs et pour ainsi dire des satrapes célestes et divins parvenus heureusement au faîte de la perfection humaine qui élucident solennellement les textes sacrés...»
Les écoles de droit ou de décret sont au-dessus de la commanderie de Saint-Jean de Latran, sur l’ancien clos Bruneau, autrefois l’un des petits vignobles couvrant les pentes de la colline, clos fameux chez les écoliers, où se sont installés plusieurs collèges, Beauvais, Presles, etc. «Dans la rue qu’on nomme clos Bruneau, les utiles lecteurs des décrets et des décrétales proposent leurs doctrines devant une multitude nombreuse d’auditeurs.» C’est le berceau de la faculté de droit restée fidèle au clos Bruneau jusqu’à la fin du siècle dernier, époque où les bâtiments de la rue Saint-Jean-de-Beauvais tombant en ruines, l’École émigra dans l’édifice construit pour elle à l’un des angles de la place devant le Panthéon.
Les écoles de médecine furent moins bien partagées que les écoles de théologie, de droit ou de grammaire, elles restèrent longtemps errantes, logées n’importe où. La médecine n’eut son local à elle qu’au XVᵉ siècle, quand on l’installa dans une maison de la rue de la Bucherie. Jusque-là l’enseignement dut se donner dans d’assez mauvaises conditions, on ne sait pas où exactement, dans les maisons des mires ou médecins, dont la science confuse, composée surtout de pratiques empiriques, n’était pas tenue en grand honneur alors et qui n’avaient pu trouver place dans l’Université.
Les docteurs se réunissaient dans des chapelles d’églises, à Saint-Jacques la Boucherie, aux Mathurins, et surtout autour du bénitier de Notre-Dame où se tenaient les assemblées générales. Le médecin de Charles VII, Desparts, légua à sa mort une somme d’argent à la faculté de médecine pour lui assurer un local. C’est alors que fut achetée aux Chartreux la maison de la rue de la Bucherie, installation modeste qui s’agrandit un peu par la suite.
Quant aux écoles de grammaire de la faculté des Arts, elles occupent pendant quatre siècles la vieille rue du Fouarre, bordée de locaux que chaque jour remplissent les étudiants assis ou couchés sur la paille devant la chaire des maîtres, locaux trop petits pour la foule qui s’y presse, qui déborde dans la rue et s’efforce de recueillir l’enseignement qui lui arrive par les fenêtres ouvertes quand il n’est pas donné en plein air dans la rue même.
Les collèges sont au nombre d’une cinquantaine peut-être, quelques-uns ont des maîtres et des cours suivis, mais bon nombre ne sont en réalité que des logis d’étudiants qui suivent les cours des grandes écoles. Ces collèges sont des fondations de hauts personnages, de dignitaires de l’Église ou de simples particuliers qui ont acheté des maisons pour recevoir les écoliers de leur province, de leur diocèse ou de leur ville. Il y a aussi des collèges étrangers, pour les étudiants attirés d’Angleterre, d’Italie, des pays d’Allemagne, et même de plus loin, par la renommée de l’Université parisienne.
Aucune uniformité dans le régime de ces maisons, entretenues plus ou moins bien par des donations, des rentes diverses, fournies quelquefois par de nobles seigneurs, souvent par des legs d’écoliers parvenus, d’honnêtes bourgeois, de bons chanoines, anciens écoliers reconnaissants envers la maison qui donna la pâture intellectuelle et matérielle à leur jeunesse studieuse.
Sous Philippe-Auguste, on comptait déjà plus de deux mille écoliers, mais ils n’avaient point encore de quartier particulier. Dispersés un peu partout, ils venaient aux écoles de Notre-Dame, de Saint-Germain l’Auxerrois ou d’ailleurs,
LA TÊTE DE LA PRINCESSE DE LAMBALLE PROMENÉE SOUS LES FENÊTRES DU TEMPLE
Imp. Draeger & Lesieur, Paris
«personne ne s’étant encore avisé de fonder des collèges ou hospices. Je me sers du mot hospice, dit Sauval, non sans raison, car les collèges qu’on vint à bâtir d’abord n’étaient simplement que pour loger et nourrir de pauvres étudiants. Que si depuis on y a fait tant d’écoles, ce n’a été que longtemps après et pour perfectionner ce que les fondateurs en quelque façon n’avaient qu’ébauché».
Joinville raconte que saint Louis fit acheter «maisons qui sont en deux rues près le palais des Thermes, esquelles il fit faire maisons bonnes et grandes pour ce que escholiers étudiant à Paris demeurassent illecques à toujours: et encore de ces maisons sont aucunes louées à autres écoliers, desquelles le prix ou le louage est converti au profit des pauvres écoliers devant dis».
Bon nombre de ces écoliers venant des provinces lointaines, boursiers de quelque fondation, ne trouvent donc en arrivant à leur collège que le couvert et doivent se pourvoir du reste, c’est une affaire entendue, tandis que d’autres établissements plus riches nourrissent leurs boursiers ou leur donnent chaque semaine quelques deniers pour s’arranger à leur guise. Parmi les grands collèges qui sont quelque chose de plus que des hôtelleries sans cuisine, le collège de Montaigu, très important, est l’un des plus durs, comme régime de vie intérieure, comme aussi l’un des plus pauvres.
LE MAITRE FOUETTEUR DU COLLÈGE MONTAIGU
C’est là que les écoliers sont le moins nourris et le plus battus, car en ces temps, l’une des façons réputées les meilleures de faire entrer la science dans la tête des étudiants, c’est de distribuer largement les étrivières sur une autre partie du corps. On ne s’en fait pas faute à Montaigu, certain frère fouetteur de Montaigu gagna une telle réputation de forte poigne que parfois les autres collèges l’envoyaient chercher. «Tempeste, dit Rabelais parlant du principal de son temps, fut un grand fouetteur d’escholiers au collège de Montagut; si pour fouetter pauvres petits enfants, escholiers innocents, les pédagogues sont damnés, il est, sur mon honneur en la roue d’Ixion, fouettant le chien courtaut qui l’esbranle.» Rabelais appelle Montaigu collège de pouillerie et Pornocrates, le maître de Grandgousier s’indignant «de l’énorme cruauté et villenye qu’il y connut, car trop mieux sont traités les forçats chez les Maures, les meurtriers en la prison criminelle, voire certes les chiens en votre maison, dit que s’il était roy de Paris, il ferait brusler et principal et régents».
Quelle triste chère aussi pour les pauvres diables d’écoliers condamnés à une dizaine d’années de Montaigu, maigre, très maigre cuisine quand on en fait, la maison est si pauvre! M. Cocheris, à propos de cette pauvreté, cite une supplique au roi en 1675, exposant que le collège n’a pas quatre francs par jour pour nourrir cinquante personnes.
Rabelais qui, plus d’une fois dans son livre, accable Montaigu de son indignation, avait peut-être goûté de son régime en sa jeunesse, M. Édouard Fournier le suppose du moins.
On y faisait donc de bonnes études, les écoliers s’acharnant peut-être au travail pour en sortir plus vite. Erasme, quand il vint compléter ses études à Paris, fut élève de Montaigu. Entré bien portant, avec la fringale de la science seulement, il souffrit tant de l’autre fringale, de la malpropreté et de la tristesse du lieu, qu’il en tomba malade et dut regagner son pays.
Les pauvres élèves de Montaigu étaient aussi mal habillés que mal nourris, on ne leur fournissait que de pauvres hardes avec une cape de grosse bure brune, ce qui les faisait appeler les Capettes de Montaigu. Leur collège, objet de raillerie dans le pays latin, était surnommé le collège des Haricots, à cause du légume dont on faisait toute l’année le fond de la nourriture des élèves, ce qui ne veut toutefois pas dire qu’on leur en donnât toujours suffisamment.
Ce surnom si bien mérité a traversé les siècles: lorsque le collège Montaigu aux bâtiments rébarbatifs, vieillis et encore assombris, eut vécu ses derniers jours, lorsque la Révolution le supprima, de ce collège carcere duro, elle fit tout naturellement une prison: des détenus militaires remplacèrent les écoliers. Furent-ils mieux nourris? il faut l’espérer pour eux qui n’avaient point l’étude pour consolatrice. Le collège Montaigu devint, dans le langage courant, la prison des Haricots.
Après les militaires, on y mit des gardes nationaux récalcitrants; le vieux nom persista; la maison d’arrêt de la garde nationale fut dénommée par les soldats citoyens l’hôtel des Haricots. On démolit Montaigu pour installer à sa place la bibliothèque Sainte-Geneviève, lorsqu’elle émigra du vieux local bâti par les moines, beau débris du passé dont on fit table rase sous un prétexte non justifié de manque de solidité, et l’on aménagea vers Passy une nouvelle maison d’arrêt de la garde nationale laquelle prit tout aussitôt le vieux surnom provenant de Montaigu et resta, jusqu’à la fin de la garde nationale, l’hôtel des Haricots, aux souvenirs vaudevillesques, aux cachots(!) illustrés de dessins et peintures entremêlés d’inscriptions en vers et en prose par les gens de lettres et artistes peu soucieux de la gloire de monter la garde aux Tuileries ou à l’Hôtel de Ville. La cellule nº 14 y était fameuse: Decamps, Théophile Gautier, Daumier, Gavarni, Devéria, Français, Alfred de Musset, y incarcérés, l’avaient décorée au crayon et au pinceau.
On dit triste comme la porte
D’une prison
Et je crois, diable m’emporte,
Qu’on a raison.
avait rimé Musset dans cette peu terrible cellule.
Étrange association de noms: Gavarni et Daumier reliés à Rabelais, Gautier et Musset à Erasme, la garde nationale aux pauvres Capettes de Montaigu!
Plus heureux vraiment sont les écoliers presque vagabonds, mais libres, qui, pour vivre, travaillent de leurs bras, louent quelquefois leurs services, se font chantres de quelque église; plus heureux même ceux qui mendient leur pain. Beaucoup de ces collèges sont loin d’être tenus avec l’austérité et la sévérité de Montaigu, la discipline y est inconnue; dans quelques-uns écoliers et maîtres vivent dans un désordre peu favorable aux études; ils sont trop voisins des tavernes et l’on a vu même quelquefois des régents peu scrupuleux serrer les écoliers dans une partie des bâtiments et tirer parti du reste en louant des locaux à des industriels qui en ont fait des cabarets et pire encore.
Ainsi après des années d’études passées depuis l’enfance sous la férule de pédagogues imbus de ce principe que le maître qui bat bien enseigne bien, après les années d’études primaires passées en quelque école de paroisse ou même en quelque collège prenant l’écolier tout jeune, études poursuivies ensuite plus librement comme boursier de quelque fondation, courant aux leçons des maîtres fameux ou préférant les esbattements des tavernes, les plaisirs tumultueux du Pré aux Clercs et les joyeux propos des camarades, au dur labeur de suivre les argumentations des savants à méthodes rébarbatives,—l’escolier, après des examens très difficiles, finissait par attraper ses diplômes et trouvait le moyen de se faire nommer à quelque bénéfice ou pourvoir de quelque bonne place lui fournissant amplement ces pécunes, dont il était jadis si peu pourvu.
Il pouvait devenir pédagogue à son tour et transfuser la science à coups de verges aux écoliers ses successeurs; ou bien il entrait dans les ordres, obtenait quelque bonne cure, quelque canonicat douillet. S’il dénichait de puissantes protections, les chemins étaient ouverts largement devant lui; il pouvait tout espérer, les plus hautes situations séculières ou ecclésiastiques, la faveur des princes et les avantages qui en résultent, les grands emplois... Et alors, sur ses vieux jours, se remémorant ses souvenirs du pays des Études, de ses misères et de ses joies, du bon temps quelquefois si dur de sa jeunesse, il se souvenait de son vieux collège, et lui léguait quelque petit bien pour entretenir les étudiants, ses successeurs. Tous les escholiers n’arrivaient point là. Écoutons François Villon en son grand testament:
Bien sçai si j’eusse étudié
Au temps de ma jeunesse folle
Et a bonnes mœurs dedié
J’eusse maison et couche molle!...
Ou sont les gratieux gallants
Que je suivye au temps jadis,
Si bien chantans, si bien parlans,
Si plaisans en faictz et en dictz?
Les anciens sont morts et roydiz,
D’eulx n’est-il plus rien maintenant.
Respits ils ayent au Paradis
Et Dieu sauve le remenant!
Et les aucuns sont devenuz
Dieu mercy! grands seigneurs et maistres,
Les aultres mendient tout nudz
Et pain ne voyent qu’aux fenestres;
Les aultres sont entrez en cloistres,
De Célestins et de Chartreux,
Bottés, housez com pescheurs d’oystres
Voila l’estat divers d’entre eulx.
De ces maisons de science, officines de bacheliers et de docteurs qui hérissent la montagne de Sainte-Geneviève et font de ce Paris de la rive gauche une ville particulière, la grande cité des Études, voici à peu près la liste, non pas complète, car on pourrait y ajouter tels établissements de minime importance qu’il est inutile de nommer, tels collèges qui vécurent peu et disparurent faute de ressources suffisantes:
Collège de Sorbonne, grande école de théologie fondée vers 1250, par Robert de Sorbon, du village de Sorbon près de Rethel, grâce à un legs de Robert de Douai, chanoine de Senlis, son ami, et aux libéralités de saint Louis. Le collège de Sorbonne eut de très humbles commencements: il n’y avait d’abord place, dans les maisons achetées par le roi, que pour quelques docteurs menant la vie la plus modeste, pour ne pas dire pauvre, et pour seize boursiers seulement. Peu après la fondation, Robert de Sorbon put adjoindre à l’établissement primitif un petit collège de jeunes enfants qui passaient plus tard dans les classes supérieures, aux études de théologie.
Bien petits commencements pour cette institution qui va croître si vite en grandeur et en puissance, qui va régenter la théologie, décider sur toutes les questions religieuses et bientôt connaître également de la politique, se lancer passionnément, en terrible disputeuse et ergoteuse, dans toutes les querelles des partis, prenant position dans toutes les luttes, et bataillant à coups de thèses et de décrets, avec une vigueur, une violence redoutables et une obstination jamais lassée. La Sorbonne est une forteresse dont la garnison de docteurs et professeurs, dans les crises nationales, n’a pas toujours arboré le bon drapeau. Elle fut bourguignonne dans la guerre civile, anglaise ensuite et condamna Jeanne d’Arc; elle fut guisarde, espagnole, combattit pour la Ligue avec furie et fut, après la victoire du Béarnais tant de fois condamné par elle, très lente à faire sa soumission.
Richelieu, qui la réorganisa, marque la fin de sa grande époque. Dans ces temps, la Sorbonne vieillie vit son champ de luttes se restreindre singulièrement et elle s’achemina tout doucement vers sa transformation définitive.
Collège des Lombards, rue des Carmes, fondé en 1334, dit maison des pauvres écoliers italiens de la bienheureuse Marie, ruiné et abandonné au XVIᵉ siècle, devenu au XVIIᵉ collège des prêtres irlandais, qui ont laissé une chapelle rue des Carmes, 23, au fond d’une cour.
Collège de Karembert, fondé par un gentilhomme breton pour les écoliers du diocèse de Léon, collège de bonne heure tombé dans la misère, les bâtiments s’écroulant, le principal vendant les portes et les fenêtres, les malheureux boursiers obligés de chanter par les rues pour vivre.
Collège de Lisieux, fondé en 1336 par Guy d’Harcourt, évêque de Lisieux, pour vingt-quatre boursiers; démoli au XVIIIᵉ siècle, pour former la grande place devant la nouvelle Sainte-Geneviève, c’est-à-dire le Panthéon.
Collège de Constantinople, fondé au XIIIᵉ siècle pour des étudiants grecs envoyés par l’empereur Baudoin, après la prise de Constantinople par les Croisés.
LES ÉCOLIERS TIRELAINES AU CARREFOUR COUPE-GUEULE
Collège de Clermont, fondé en 1563 par Guillaume Duprat, évêque de Clermont, qui le donna bientôt aux jésuites. Les jésuites eurent tout de suite de graves désaccords avec l’Université, qui voyait d’un œil inquiet cette nouvelle puissance s’élever, et ces désaccords dégénérèrent vite en guerre ouverte, en procès devant le Parlement. L’Université avait fait sa soumission à Henri IV et voulait se faire pardonner sa participation fougueuse à la Ligue; les jésuites s’étaient distingués aussi, mais ils restaient devant le vainqueur dans une réserve hostile. L’affaire se décida contre eux, lors de l’attentat de Jean Chatel. Le collège fut fermé, le principal et les professeurs furent arrêtés, le Parlement prononça leur bannissement et l’on vit un jour, en 1595, les 37 jésuites de Clermont, conduits par un huissier du Parlement, quitter la ville, les uns empilés dans trois charrettes, les autres à pied. Ils revinrent en 1618 et leur collège de Clermont se rouvrit triomphalement, malgré l’opposition de l’Université.
Les jésuites, de plus en plus en faveur à la cour de Louis XIV, firent disparaître une nuit le nom de Clermont inscrit sur leur porte et lui substituèrent celui de Louis le Grand. Agrandi des collèges de Marmoutiers et du Mans, le collège Louis le Grand acquit une prospérité extraordinaire et vit se presser sur ses bancs les fils des plus grandes familles de France, jusqu’à l’expulsion des Jésuites en 1763.
Particularité curieuse, en 93, l’ancien collège des jésuites Louis le Grand, sous le nom de collège Égalité, fut le seul collège qui resta ouvert pendant toute la durée de la Terreur.
Pendant les deux derniers siècles, le collège des Jésuites eut son théâtre, où pour les solennelles distributions de prix, devant une foule aristocratique, les élèves jouaient des tragédies rimées par des professeurs, des pièces latines, des tragédies en musique et dansaient même des ballets. M. Cocheris a donné une longue liste de ces pièces de circonstance, dans laquelle nous pouvons relever quelques titres:
Les réjouissances du Lys et de l’impériale, ballet dédié à Leurs Majestés par les écoliers du collège de Paris de la compagnie de Jésus, 1660.
Les Tartares convertis, 1657.
La Prise de Babylone.
Le Ballet des songes, 1671.
La France victorieuse sous Louis le Grand, ballet, 1680.
Les Héros ou les Actions d’un grand prince, ballet, 1684.
Le ballet de Mars et de la Guerre, 1696.
Jason ou la conquête de la Toison d’or, ballet mêlé de récits, 1701.
Adonias, tragédie; l’Empire de l’Imagination, ballet pour la tragédie d’Adonias, 1702.
Maurice, empereur d’Orient, tragédie.
L’Empire du monde partagé entre les dieux de la fable, ballet, 1710.
L’Empire de la folie, ballet, 1712. L’Art de vivre heureux, ballet intermède de la tragédie d’Hermenegilde, 1718, etc...
Les jésuites avec leur théâtre officiel, pompeux et ordonné, ne faisaient que reprendre en la modifiant une vieille tradition écolière. Les collèges avaient eu autrefois des théâtres libres, où les étudiants des collèges Navarre, Bourgogne, Justice, Boncourt, etc., à l’instar des Clercs de la Basoche du Palais, des Enfants Sans Souci et des confrères de la Passion, donnaient en spectacle public des farces et moralités, dans lesquelles les acteurs prenaient souvent d’audacieuses libertés vis-à-vis des autorités de l’Église ou du royaume, et des gens de la cour.
ÉGLISE DU COLLÈGE DE BEAUVAIS
Reprenons la liste des collèges:
Collège de Suède, fondé au XIVᵉ siècle.
Collège des Allemands.
Collège de Dace ou de Danemark, fondé en 1275.
Collège de Picardie.
Collège de Chollet ou des Chollets, fondé en 1292 par le cardinal Jean Chollet, supprimé à la Révolution. Les derniers bâtiments et la chapelle ont été rasés en 1822 pour l’agrandissement de Louis le Grand.
Collège de Navarre, fondé en 1304 par la reine Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, et doté assez richement pour que les bourses y fussent plus importantes que partout ailleurs. On a calculé que la valeur moyenne d’une bourse à Navarre était de 1,170 francs, monnaie actuelle. Collège illustre entre tous et qui eut pour élèves Jean Gerson, Ramus, et nombre de savants et professeurs fameux.
C’était aussi le collège de la noblesse au XVIᵉ siècle avant les succès des jésuites. Henri de Valois, Henri de Bourbon et Henri de Guise y étudièrent en même temps et y reçurent un jour, en 1568, la visite du roi Henri II.
Le roi de France était de fondation le premier boursier de Navarre et l’argent de sa bourse était affecté à l’achat des verges nécessaires aux études. Navarre possédait une belle entrée sur la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, un beau porche décoré de statues s’ouvrant dans une ligne de pignons gothiques. Navarre, à la Révolution, fut réuni à Boncourt et devint l’École Polytechnique.
Collège de Boncourt, fondé en 1353 par Pierre de Boncourt.
Collège de Tournai, réuni à Navarre en 1638.
Collège de Presles, fondé en 1313 par Raoul de Presles.
Collège du Plessis, fondé en 1322 par Geoffroy du Plessis, uni à la Sorbonne en 1646, prison en 93. Ce collège a été rasé pour les nouveaux bâtiments de Louis le Grand.
ENTRÉE DU COLLÈGE DE NAVARRE
Collège des Écossais, fondé en 1323 par l’évêque de Murray en Écosse. Prison en 93, où Saint-Just au 9 thermidor fut écroué. Les bâtiments occupés par une institution existent encore devant la rue Clovis.
Collège d’Hubant ou de l’Ave Maria, fondé en 1336 par Jean Hubant, conseiller du roi, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.
Collège Saint-Michel, rue de Bièvre, 12, fondé en 1348 par Guillaume de Chanac, évêque de Paris.
Collège des Trois-Évêques ou de Cambrai, fondé en 1348 par les évêques de Langres, de Laon et de Cambrai; démoli en 1774 pour le collège de France.
L’ÉCOLE POLYTECHNIQUE EN 1814
Collège de Beauvais, fondé en 1370 par le cardinal Jean de Dormans, évêque de Beauvais, pour douze boursiers de Dormans ou de Soissons. Après l’expulsion des Jésuites au XVIIᵉ siècle, les boursiers du collège de Beauvais passèrent à Louis le Grand, et ses bâtiments furent affectés au collège de Lisieux. A la Révolution, ils devinrent magasins militaires, puis caserne dite de Lisieux. La caserne ayant été supprimée, les bâtiments ont disparu, mais la chapelle subsiste rue Saint-Jean-de-Beauvais; restaurée après la démolition de la Caserne, elle est affectée aujourd’hui à l’église roumaine.
Collège de Fortet, fondé en 1397, berceau de la Ligue et du conseil des Seize.
Collège de Sainte-Barbe, fondé en 1420; le collège vit arriver au XVIᵉ siècle un étudiant espagnol de trente-sept ans, déjà docteur de l’université de Salamanque, Ignace de Loyola, qui devait devenir le fondateur de la société de Jésus.
Collège de Reims, fondé en 1412 par l’archevêque de Reims, reconstruit au XVIIIᵉ siècle et réuni à Sainte-Barbe.
Collège de Bayeux, fondé en 1308 par Guillaume Bonnet, évêque de Bayeux, pour des boursiers du Mans et d’Anjou.
Collège de Laon, fondé en 1327 par Guy de Laon, trésorier de la Sainte-Chapelle.
Collège de Montaigu, fondé en 1314 par le cardinal de Montaigu, évêque de Laon.
Collège de Narbonne, fondé en 1307 par Bernard de Fargis, archevêque de Narbonne.
Collège de France ou collège Royal, dit d’abord Collège des Trois Langues, fondé en 1529 par François Iᵉʳ pour les hautes études.
Collège de Tréguier, fondé en 1325.
Collège de Grassins, fondé en 1571 par Pierre Grassins, conseiller au Parlement. Ce collège innova au XVIIIᵉ siècle le palmarès; il en reste une porte, rue Laplace, ancienne rue des Amandiers.
Collège de Bourgogne, fondé en 1332 par la reine Jeanne, femme de Philippe V, rue des Cordeliers, acheté en 1769 par l’Académie Royale de Chirurgie, aujourd’hui École de médecine.
Collège Mignon, fondé en 1345, appartenant aux religieux de l’ordre de Grammont, chapelle reconstruite en 1749, transformée aujourd’hui en imprimerie.
Collège du Cardinal Lemoine, fondé en 1297 par le cardinal Jean Lemoine.
Collège des Bons-Enfants Saint-Victor, XIIIᵉ siècle. Ce collège eut pour principal, au XVIIᵉ siècle, saint Vincent de Paul. Il fut transformé plus tard en séminaire et devint prison en 93.
Collège de Justice, fondé par Jean de Justice, chantre de Bayeux, chanoine de Paris, pour huit écoliers du diocèse de Rouen et quatre de Bayeux.
Collège des Trésoriers, fondé en 1269 pour vingt-quatre écoliers par le trésorier de Notre-Dame de Rouen.
Collège de Calvi, démoli au XVIIᵉ siècle pour la Sorbonne.
Collège d’Harcourt, fondé en 1200 par des membres de la famille d’Harcourt, qui possédait près de là un hôtel.
Collège de Cornouailles, fondé en 1317.
Collège de la Marche, fondé en 1362 par Guillaume de la Marche, chanoine de Toul.
Collège d’Arras, fondé en 1332 par l’abbé de Saint-Wast d’Arras.
Collège de Tours, fondé en 1333 par Étienne de Bourgueil, archevêque de Tours.
Collège d’Autun, fondé en 1337, rue Saint-André-des-Arts.
Collège de Boissi, fondé en 1356 par Guillaume de Boissi pour «étudiants pauvres et de basse extraction» de la famille de Boissi ou natifs de Boissi-le-Sec.
Collège de Dainville, 1380; collège de Seez, 1427; collège du Mans, 1519.
Collège de Mᵉ Gervais, fondé en 1371 par Gervais Chrétien, chanoine de Bayeux et médecin de Charles V.
Collège Mazarin ou des Quatre-Nations, devenu le palais de l’Institut.
La plupart de ces collèges, on le voit, datent du XIIIᵉ ou des premières années du XIVᵉ siècle.
Ces fondations ainsi que les dons et legs destinés à l’entretien des professeurs et des boursiers apportaient remède à la misère des écoliers, si souvent relatée dans les documents du XIIIᵉ siècle, qui nous montrent bien des fois le pauvre écolier allant au cours le ventre vide, puis quêtant aux portes des couvents, ou ramassant les rebuts des halles qu’il fait cuire tout en repassant ses cahiers dans le froid taudis où il loge.
Il faut ajouter à cette liste les collèges religieux où les couvents des différents ordres envoyaient leurs novices pour compléter leurs études dans Paris, centre des lettres et des sciences. Ce sont:
Le Grand collège des Bernardins, fondé en 1244 par les moines de l’abbaye de Clairvaux et de l’ordre de Cîteaux.
Le collège de Marmoutiers, pour les religieux de Marmoutiers, fondé en 1327, passé aux jésuites en 1641.
Le collège des Prémontrés, fondé en 1283 pour les chanoines réguliers de l’abbaye de Prémontré dans la forêt de Coucy. La chapelle subsiste près des Cordeliers.
Le collège de Cluny, fondé en 1269, séminaire de l’ordre illustre qui comptait plus de deux mille maisons en Europe. Le collège de Cluny possédait un cloître superbe et une très belle église, ajourée comme la Sainte Chapelle; après la Révolution le peintre David en fit son atelier.
Le collège de la Merci, fondé en 1516 pour les religieux de cet ordre.
ANCIENNE CHAPELLE DU COLLÈGE MIGNON
Quartier de contrastes, cette ville particulière de l’Université, quartier de moinerie et de clergie, où moines et clercs se coudoient par les rues que bordent de hautes constructions sévères; où les cloîtres sont proches voisins des tavernes d’écoliers, où passent tant de frocs de tout ordre et de toutes sortes, cachant sous le capuchon des fronts plissés par la méditation ou de béates figures épanouies par les satisfactions matérielles, Claude Frollos ou Gorenflots; ville tranquille des études, ville agitée des étudiants, où bouillonne une jeunesse avide de science, et aussi,—malheureusement pour le repos des couvents ses voisins—jeunesse amoureuse de bruit et de gaîté dans l’intervalle des sévères études, jeunesse remuante et turbulente, jalouse de ses droits et privilèges, souvent en lutte avec ses recteurs, en dispute perpétuelle quand ce n’est pas en guerre ouverte avec les moines de la grande abbaye de Saint-Germain des Prés.
Fixés par diverses ordonnances royales, depuis Philippe-Auguste, les privilèges de l’Université sont nombreux et importants: privilèges de protection quand l’écolier est attaqué, privilège de justice particulière quand il s’agit de délits commis par les écoliers. Tout homme qui blesse un clerc est frappé d’excommunication et n’en peut être relevé que par le pape. Hors le cas de flagrant délit, les écoliers ne peuvent être arrêtés, ils ne sont justiciables que de la justice ecclésiastique ou de l’Université.
Et cette Université savait soutenir ses clercs et maintenir ses privilèges. On le vit bien souvent à l’occasion de désordres d’écoliers débauchés et batailleurs.
Ces écoliers sans le sou, toujours en quête de ressources, amis des repues franches, comme dit Villon, avaient souvent dispute avec hôteliers et marchands, et par suite maille à partir avec les archers du Prévôt de Paris. Le prévôt Hugues Aubryot, en reconstruisant le petit Châtelet au Petit-pont, avait, sous la voûte, ménagé deux petites geôles pour messieurs les clercs auxquels ses archers dans les bagarres devaient mettre la main sur le collet. Et ce prévôt, qui n’aimait pas beaucoup les écoliers, avait donné à ces deux cachots par dérision les noms de clos Bruneau et de rue du Fouarre.
Souvent des batailles ensanglantaient les tavernes où s’entassaient ces clercs, futurs prêtres ou docteurs, les cabarets hantés par les filles, des bagarres s’engageaient aux carrefours où quelques mauvais écoliers se transformaient en tirelaines vulgaires.
L’Université alla quelquefois, pour défendre ses droits et privilèges, lorsqu’elle les croyait menacés ou méconnus, jusqu’à fermer ses collèges et cesser ses cours. En 1230, l’affaire fut plus grave, l’Université abandonna Paris, ville hostile et ennemie. «En cet an même, dit Joinville, grande dissension mut à Paris entre les clercs et les bourgeois et les bourgeois occirent aucuns des clercs par quoi l’Université se départit et issit hors de Paris et allèrent en diverses provinces.»
Ce fut au grand chagrin de saint Louis. Il s’agissait d’une bataille entre écoliers et habitants du faubourg Saint-Marceau, à la suite de la mise à sac d’un cabaret par les écoliers; ceux-ci avaient blessé et tué des bourgeois, les archers accourus, trouvant de la résistance de la part des écoliers en fureur, à leur tour blessèrent ou tuèrent.
Plusieurs fois des bagarres semblables donnèrent lieu à des demandes de réparations de la part de l’Université et créèrent des conflits interminables. Il ne s’agissait pas toujours de simples tumultes: en 1303, le prévôt de Paris Pierre le Jumeau ayant fait justice d’un étudiant assassin il en résulta une énorme émotion au Pays des Études, où tous les cours furent suspendus et les collèges fermés. A l’Université réclamant son justiciable se joignit l’autorité ecclésiastique qui le réclamait aussi, le supplicié étant tonsuré et l’on vit un matin une longue et interminable procession de tous les chanoines, prêtres et clercs de Paris se diriger solennellement, croix et bannières des paroisses en tête, vers l’hôtel du Prévôt. Devant l’hôtel fermé les formules d’excommunication furent prononcées et aussitôt après chaque prêtre ou clerc lança une pierre dans les huis ou les fenêtres immédiatement enfoncées.
L’AMENDE HONORABLE DES HUISSIERS DU CHATELET AUX AUGUSTINS
Le malheureux prévôt fut obligé de dépendre son criminel et de donner un baiser sur la bouche du cadavre, puis de s’en aller à pied à Avignon se faire relever de l’excommunication.
Encore en 1408, le même fait se reproduisit; deux écoliers voleurs et assassins ayant été, pour crimes patents, condamnés et pendus par le prévôt de Paris, l’Université réclama hautement et menaça encore de fermer les Écoles; finalement le prévôt de Paris fut condamné à répéter la réparation de son devancier, à s’en aller détacher les deux écoliers du gibet où ils se balançaient depuis quelque temps déjà et à faire en signe d’amende honorable le simulacre de leur donner un baiser sur la bouche. Il dut ensuite placer les deux cadavres sur un char drapé de noir et les conduire processionnellement, prêtres et religieux en tête, suivis de tous les archers de la prévôté, jusqu’au Parvis Notre-Dame pour les présenter à l’évêque de Paris, puis de là au couvent des Mathurins, pour les remettre au recteur de l’Université qui fit inhumer les deux assassins dans l’église des Mathurins.
En 1440, un maître de théologie nommé Aimeri, poursuivi pour quelque méfait, ayant cru pouvoir recourir au droit d’asile de l’église des Grands-Augustins, les huissiers ou sergents du Châtelet violèrent cet asile; ils entrèrent dans le couvent de haute lutte et enlevèrent le délinquant malgré la vive résistance opposée par les moines. L’un de ceux-ci, par malheur, resta sur le carreau.
Grande rumeur au pays latin, les Augustins firent agir l’autorité ecclésiastique, l’Université réclama énergiquement et reprit sa grande menace de fermeture des Écoles. Elle obtint satisfaction; suivant arrêt du prévôt de Paris, les sergents envahisseurs Jean Bayard, Gillet Rolland et Guillaume de Besançon vinrent pieds nus, en chemise et un cierge à la main, suivis de tous les huissiers du Châtelet, faire à genoux trois solennelles amendes honorables devant les religieux Augustins et les dignitaires de l’Université, au Châtelet d’abord, ensuite au couvent sur le lieu du meurtre et sur la place Maubert, après quoi ils furent bannis. En témoignage de leur victoire, les Augustins firent encastrer dans le mur extérieur de leur couvent sur le quai un bas-relief représentant l’amende honorable des huissiers[C].
Les assemblées générales de l’Université se tenaient depuis les premiers jours dans l’église Saint-Julien le Pauvre, bientôt trop étroite pour la foule universitaire. C’est là que, suivant ordonnance de Philippe le Bel, le prévôt de Paris venait, tous les deux ans, prêter serment d’observer et de faire observer les privilèges des maîtres et des écoliers. Les élections des dignitaires, des délégués de la faculté des arts pour la nomination du recteur, et l’élection du recteur se faisaient également dans l’église hospitalière, et non quelquefois sans dommage pour elle, car elles étaient souvent troublées par des disputes graves, dégénérant vite en bousculades et en batailles, au cours desquelles, plus d’une fois, de turbulents écoliers enfoncèrent les portes et firent dans l’église d’importants dégâts.
La foire du Landit ouvrant chaque année au mois de juin entre le village de la Chapelle et celui de Saint-Denis, sur le territoire de l’abbaye de Saint-Denis, fut bien souvent le théâtre de désordres occasionnés par les écoliers.
L’Université entière, maîtres et élèves, avait pour coutume de s’y rendre en une immense procession, longue troupe bruyante de quinze ou vingt mille étudiants, dont l’avant-garde était déjà au champ de foire quand, disait-on, le recteur n’avait pas encore quitté Saint-Julien le Pauvre ou les Mathurins.
Les écoliers arrivés au Landit officiellement, avec leurs professeurs, pour s’approvisionner de livres et de parchemins, se répandaient ensuite dans le champ de foire aux mille échoppes et tentes, parmi l’innombrable affluence de gens de toute sorte, marchands et taverniers, bourgeois et artisans, ribaudes et malandrins; et se laissaient aller dans la cohue, dans la licence de la fête, à bien des tentations.
Aux écoles de droit du clos Bruneau, on n’enseignait alors que le droit ecclésiastique; le droit civil en ce temps où la coutume avec son extraordinaire variété régnait seule, ne constituant pas encore une science régulière. Ces écoles, trop à l’étroit dans leur maison originaire, l’avaient vendue pour mieux s’installer à côté. Au XVIᵉ siècle, Robert Estienne, fondateur de la dynastie des Estienne, ces illustres imprimeurs, établit son imprimerie dans la vieille maison des décrétales, à l’enseigne de Saint-Jean-Baptiste et aussi de l’olivier, la marque de ses livres. On raconte qu’il avait pour coutume d’accrocher aux vitrages de sa maison sur la rue, les épreuves corrigées des livres en cours d’impression, pour que les doctes passants, escholiers et professeurs, pussent les lire. Il y avait une prime pour qui signalait une faute oubliée. François Iᵉʳ, protecteur des lettres, et en particulier protecteur d’Estienne qu’il avait nommé imprimeur royal pour le grec, vint plus d’une fois faire visite à l’officine de l’imprimeur-éditeur, d’où sortaient tant de savantes éditions et de beaux livres illustrés.
PORTE DU COUVENT DES GRANDS-AUGUSTINS
CLOITRE DU COLLÈGE DE CLUNY
II
LA PORTE DE NESLE
La chasse aux Huguenots de la petite Genève.—Mort de Pierre Ramus.—La Ligue.—Formation du Conseil des Seize au collège Fortet.—Les curés ligueurs.—La journée des Barricades.—Escarmouches autour de la place Maubert.—Le comte de Brissac bon sur le pavé.—La Commune blanche.—Misères des Écoles pendant le siège.—Étudiants tirelaines.—Transformation du Pré aux Clercs.—Comment la reine Marguerite faisait faire ses pénitences.—La chapelle des Louanges.
MAINTES fois, dans les troubles politiques des XIVᵉ et XVᵉ siècles, l’Université était entrée en scène, et ses docteurs avaient joué un rôle important, assez triste au temps de Jeanne d’Arc et de la guerre anglaise, par l’appui donné aux Bourguignons d’abord, puis au duc de Bedfort, régent pour Henri V, roi de France et d’Angleterre.
Au XVIᵉ siècle, elle se jeta violemment dans les querelles religieuses. Écoliers et maîtres se montrèrent fougueux catholiques et ligueurs
AU QUARTIER DES ÉCOLES
déterminés, les protestants en eurent maintes preuves aux nombreuses échauffourées qui se produisirent à l’occasion de réunions huguenotes ou de prêches clandestins, découverts et assaillis par des bandes d’écoliers, à la mise à sac de maisons protestantes dans le faubourg Saint-Germain, aux désordres du Pré aux Clercs, et à l’échauffourée de l’église de Saint-Médard, quand les protestants rassemblés en grand nombre dans la maison du Patriarche, voisine de l’église, voulant faire taire les cloches que l’on sonnait exprès à toute volée pour troubler leur prêche, assaillirent l’église, et firent le siège du clocher,—véritable bataille enfin dont les protestants sortirent vainqueurs et où le temple mit l’église à sac.
Alors sur la vieille place Maubert où aboutissent les rues écolières du Clos Bruneau, de Saint-Victor, du mont Saint-Hilaire, de la Montagne Sainte-Geneviève, grand carrefour réceptacle, recevant pour les tumultes fréquents les bandes dégringolant des collèges, une potence se dresse non loin de la croix du carrefour Saint-Victor. Maintes fois de pauvres huguenots viennent y prendre la place des malandrins justiciés pour leurs crimes; et l’on voit aussi à côté de la potence s’élever des bûchers pour quelques victimes jugées dignes d’un plus cruel supplice, ministres protestants, religionnaires connus, comme Étienne Dolet, l’imprimeur brûlé avec ses livres en 1546. Et quelquefois aussi de l’autre côté de la montagne écolière d’autres bûchers flambent devant l’abbaye de Saint-Germain sur la place où s’élève le pilori abbatial.
LE CADAVRE DE RAMUS TRAINÉ A LA SEINE
A la Saint-Barthélemy, quand les haines particulières, sous couleur de religion, se donnent libre carrière, périt un des maîtres célèbres de l’Université, Pierre Ramus, principal du collège de Presles. Pour avoir un peu bousculé les idées philosophiques de son temps et les sorbonnagres confits en Aristote, ce maître novateur s’était attiré bien des haines; déjà, pendant les persécutions contre les réformés, Ramus avait été obligé de s’enfuir et l’on avait profité de son absence pour piller sa bibliothèque. Il faut dire aussi que, lors des troubles survenus au Pré aux Clercs, il avait, de son côté, fortement chauffé l’animosité des écoliers contre l’Abbaye de Saint-Germain.