HISTOIRE
D'ATTILA
ET
DE SES SUCCESSEURS
II
PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE.
RUE SAINT-BENOIT, 7
HISTOIRE
D'ATTILA
ET
DE SES SUCCESSEURS
JUSQU'A L'ÉTABLISSEMENT DES HONGROIS EN EUROPE
SUIVIE
DES LÉGENDES ET TRADITIONS
PAR
AMÉDÉE THIERRY
MEMBRE DE L'INSTITUT
TOME SECOND
PARIS
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
QUAI DES AUGUSTINS, 35
1856
Réservé de tous droits
TROISIÈME PARTIE.
HISTOIRE
DES
SUCCESSEURS D'ATTILA
EMPIRE DES AVARS
CHAPITRE PREMIER
Second empire hunnique: Domination des Avars sur le Danube.--Mœurs de ce peuple; son organisation politique.--Goût de Baïan pour le luxe.--Les Franks-austrasiens vaincus par les enchantements des Avars.--Baïan épargne la ville d'Augusta sur la demande de ses femmes.--Déclamation imprudente de l'ambassadeur Commentiole; Baïan le fait mettre aux fers.--Irruption des Slovènes jusqu'à la longue muraille.--Intrigue d'un Bocolabras avec une femme du kha-kan; il fuit sur le territoire romain; ses révélations à l'empereur Maurice.--Baïan ravage la rive droite du Danube et les vallées de l'Hémus.--Spécimen de la langue parlée en Pannonie au VIe siècle.--Hallucination de Baïan devant les murs de Drizipère.--Trompé par une ruse de Maurice, il fait la paix.--Campagne des Romains contre les Slaves; Baïan veut s'y opposer; discours de l'ambassadeur Kokh.--Le roi slave Ardagaste surpris par Priscus.--Histoire d'un transfuge gépide.--Le roi Musok est massacré avec son peuple.--Amitié de Baïan et de Priscus.--Conseils du médecin Théodore au kha-kan.--Baïan déclare que la rive gauche du Danube est sa province.--Nouvelle guerre; férocité de Baïan; profanation des os de S. Alexandre à Drizipère.--La peste éclate dans son armée; sept de ses fils périssent.--Il est battu plusieurs fois au nord du Danube; il perd quatre autres fils dans un marais.--Les Romains pénètrent au delà de la Theïsse; massacre d'une bourgade gépide.--Mort de Baïan et de l'empereur Maurice.
582--602.
Le second empire des Huns était fondé, et il l'était dans des proportions d'étendue et de force que le premier n'aurait pas dédaignées. Il y eut là pour l'Europe tout entière, soit civilisée, soit barbare, soit romaine, soit germanique ou slave, un événement d'une grande importance. Tous les États, tous les peuples durent compter avec le nouvel empire. Un intervalle d'un siècle et quart le séparait du premier: qu'était-ce qu'une pareille interruption pour de pareils souvenirs? Encore l'intervalle avait-il été rempli par des guerres où le nom des Huns figurait. La tradition pouvait donc se relier aisément, naturellement, aux faits présents, et c'est ce qui arriva: l'empire fondé par Baïan ne parut pas autre chose qu'une seconde époque de celui d'Attila.
Les noms de Hunnie et d'Avarie[1] furent employés indistinctement pour désigner le siége de la nouvelle domination, et même chez les peuples de l'Europe occidentale, moins au courant des différences de détail, le mot de Huns prévalut pour désigner les Avars: c'est ce qu'on peut voir dans la plupart des écrivains latins. Par suite de la même confusion, les premiers Huns devinrent des Avars, et la synonymie des deux noms fut complète dans le passé comme dans le présent. De là ces formules très-bizarres au point de vue de l'exactitude historique, mais admissibles pourtant dans l'hypothèse où se plaçaient les contemporains: savoir qu'Attila était un roi des Avars, que les Avars avaient envahi la Gaule et menacé Rome, dont ils s'étaient ensuite éloignés à la prière du pape saint Léon. Ce ne sont pas seulement des poëtes qui s'expriment ainsi, mais de graves historiens instruits des faits, et qui se pliaient sciemment à l'idée populaire. La politique tenait aussi le même langage, et nous la verrons dans une circonstance importante, où l'épée gallo-franke sortit du fourreau, faire payer rudement aux kha-kans avars la dette de leur prédécesseur Attila. Telle fut l'opinion qui s'établit dans l'Europe civilisée, et qui tendait à rejoindre et à ressouder les deux tronçons de l'empire hunnique. Quant aux Ouar-Khouni, ils semblent avoir compris à merveille le rôle qu'ils étaient appelés à jouer. Ce peuple, qui avait usurpé en Orient un nom étranger, parce que ce nom était redouté, et qui s'affublait de la gloire des Avars, ses anciens maîtres, aurait-il répudié celle des premiers Huns ses frères et la puissance morale attachée au nom d'Attila? Cela n'est pas croyable. On le voit au contraire s'étudier à ranimer des souvenirs traditionnels qui étaient une force et un honneur pour lui. Baïan place son camp royal entre la Theïsse et le Danube, aux lieux où s'élevait le palais du conquérant; c'est de là qu'il domine les Slaves, les Bulgares et le reste des Huns, qu'il provoque les Franks austrasiens, et qu'il fait entendre à Justin II le langage d'Attila aux fils de Théodose.
[Note 1: ][(retour) ] Hunnia... Avaria. On peut consulter sur la synonymie des noms Hunni, Avari, Hungri on Hungari, Murat., Rer. Ital. Script., t. ii, p. 393, 394. Constant. Porphyr., De Adm. Imp. c. 29. Voir ci-dessous la guerre de Charlemagne contre les Avars. Usque eo Cæsari molestus fuit, ut ad se lectum ex auro artificiose elaboratum mittere impelleret... Imperator donum regaliter fabrefieri curat, æque regio apparatu et magnificentia... Menand., Exc. leg., p. 117.
Ce fut une bonne fortune pour les nouveaux Huns d'avoir à leur tête un homme tel que Baïan. Sans le génie de ce fondateur d'empire, ils auraient peut-être flotté un demi-siècle ou un quart de siècle dans les plaines du Danube, comme les sujets de Balamir avant de prendre une assiette solide et de faire des conquêtes durables. Baïan les fixa dans une position formidable, qui entamait l'empire romain sur deux points, dominait la Slavie, et laissait leurs communications libres avec les tribus de leur race sur le Caucase, la mer Caspienne et le Volga. Les Slaves, après quelques résistances, finirent par se reconnaître leurs tributaires. Les Bulgares conclurent avec eux des alliances qui ressemblaient fort à un servage, et les kha-kans les traitèrent effectivement comme des sujets. Ces deux peuples, les Bulgares et les Slaves, furent d'utiles instruments de conquête pour les Avars, non pas seulement par les soldats qu'ils pouvaient fournir, mais encore par les colonies qu'ils fondèrent au profit de leurs maîtres dans les provinces du Danube et dans celles de l'Adriatique. Les Coutrigours furent employés aussi à cet usage, ainsi qu'on l'a vu plus haut, et voici comment s'opérait cette colonisation forcée. Les Avars prenaient dix ou quinze mille Slaves par exemple et les poussaient devant eux sur un point du territoire romain, où ils devaient se défendre et s'établir sous peine d'extermination. Ce premier noyau, quand il réussissait à vivre, se grossissait successivement, et devenait en définitive une colonie dépendante du kha-kan, qui lui donnait des chefs. Grâce à ces alluvions humaines, si je puis ainsi parler, les Avars remplirent la Mésie, surtout le voisinage du Danube, de points d'occupation et de repère pour leur extension future. Des Bulgares prirent racine de cette façon sur quelques cantons de la Basse-Mésie. Les dix mille Coutrigours jetés par Baïan dans la Dalmatie s'y firent place et n'en sortirent plus. Tel fut le barbare procédé de conquête ajouté par les Avars à la puissance de leurs armes. Les Romains reculaient devant l'idée d'anéantir des myriades d'êtres humains souvent sans armes, des vieillards, des enfants, des femmes; ils les toléraient sur des terres incultes qu'ils finissaient par leur abandonner, puis le kha-kan venait revendiquer les hommes comme ses sujets, et le territoire comme son domaine.
Les mœurs des Avars étaient un mélange de grossièreté et de luxe; ils recherchaient les beaux habits, la vaisselle d'argent et d'or, et leurs kha-kans s'étendaient sur des lits d'or ciselé garnis d'étoffes de soie et qui leur servaient de couche et de trône; au-dessus de ces lits ou divans étaient placés quelquefois des dais ou pavillons étincelants de pierreries. Ils avaient soin, dans les capitulations, de se faire livrer par les villes des étoffes précieuses pour leurs vêtements; Baïan poussait même la recherche de l'élégance jusqu'à se faire remettre des vêtements tout faits ou en demander à l'empereur: il fallait qu'un habit à la scythique, pour être à son goût, fût fabriqué d'étoffe romaine et sortît des ciseaux d'un tailleur romain. Le même kha-kan jugeait assez impertinemment les arts de la Grèce, et les riches cadeaux de l'empereur attirèrent parfois sa critique et son dédain. Les historiens racontent qu'ayant demandé avec importunité à l'empereur Tibère un lit travaillé par les orfévres de Constantinople, l'empereur en fit fabriquer un en or massif qui passa près de tous les connaisseurs pour une merveille de richesse et de goût, et le lui offrit en présent par les mains d'un ambassadeur. Le kha-kan le reçut avec tous les signes de la mauvaise humeur, faisant la moue et grondant entre ses dents; et après l'avoir examiné avec une attention dérisoire, il le déclara laid, pauvre et tout à fait indigne de lui; puis il le renvoya à l'empereur[2]. Ce barbare vaniteux qui ne trouvait rien d'assez magnifique pour lui, eut l'idée de posséder, à l'instar des augustes de Constantinople, des éléphants dressés qui pussent l'amuser et amuser son peuple dans les jours de réjouissances. Sur sa demande, l'empereur lui en envoya un d'une taille prodigieuse, le plus beau et le mieux instruit qu'il eût dans ses ménageries[3]; mais le kha-kan jeta à peine un regard sur l'énorme bête et la fit reconduire aussitôt à Constantinople, soit frayeur, soit mépris affecté pour les plaisirs qui tenaient une si grande place dans la civilisation des Romains[4].
[Note 2: ][(retour) ] At ille fastidio et arrogantia præceps, vultum contrahere, multo magis fremere, ut qui muneris indignitate, contumeliam accepisset, lectumque illum aureum, ut rem vilem et inelegantem remisit. Id., ibid.--Theophan., p. 214.--Cedren., t. I, p. 394.--Zonar., t. II, p. 74.
[Note 3: ][(retour) ] Is (Imperator) ejus desiderio celeriter gratificandum ratus, elephantum, quos habebat, præstantissimum pro spectaculo ad eum misit. Menand., p. 117.--Elephantem, ex India ductum... maximum eorum quos habebat... Theophan., p. 214.
[Note 4: ][(retour) ] Qui, ubi ipsum vidit, statim ad imperatorem remisit. Id., ub. sup.--Utrum quia admiratione, ac novitate animalis percelleretur, an quia contemneret, dicere non habeo. Menand., loc. cit.
L'ivrognerie, la débauche, le vol, étaient les vices ordinaires des Avars. Leurs femmes semblent avoir été peu retenues, à en juger par celles du kha-kan, dont les aventures occupent un petit coin de cette histoire; et quant aux femmes de leurs vassaux ou serfs, elles étaient censées leur appartenir par droit de souveraineté.
Quand des Avars allaient en quartier d'hiver dans un village slave, ils en chassaient les hommes, s'établissaient dans les maisons, prenaient les provisions et le bétail, et abusaient des femmes et des filles: il en résulta un peuple de métis qu'ils voulurent traiter de la même façon, et qui finirent par se révolter contre leurs pères. Une brutalité cruelle s'unissait chez eux à la débauche. Une tradition encore en vigueur au temps de Nestor, le plus ancien historien russe, rapporte qu'ils attelaient les femmes slaves comme des bêtes de somme à leurs chariots. L'histoire ne nous donne guère de lumière sur le gouvernement de ce peuple, lequel était fort simple, comme celui de tous les peuples pasteurs. On remarque cependant que le pouvoir du kha-kan n'était pas unique et absolu, et qu'à côté de ce chef de l'armée et des relations politiques se trouvait un autre chef représentant le gouvernement de la nation sous certains points de vue, et dont les fonctions pouvaient être analogues à celles du grand juge chez les tribus hongroises. Ce second magistrat prenait chez les Avars le titre de ouigour ou iougour, qui reporte naturellement notre pensée à l'origine ougourienne des Ouar-Khouni[5]. Produite vraisemblablement par un mélange d'Ougours et de Huns occidentaux, la fédération des Ouar-Khouni aura voulu, dans le principe, garantir chacun de ces éléments par une représentation distincte, en leur donnant des chefs séparés. L'historien Théophylacte nous dit en effet que de son temps, c'est-à-dire au VIe siècle, on distinguait dans la nation avare, les Ouar et les Khouni. Plus tard, quand la fusion se fut opérée, et que les deux races n'eurent plus besoin d'une protection particulière, la dignité de ouigour changea de caractère; elle resta comme une haute magistrature placée au-dessous et près du kha-kan chef suprême de toute la nation.
[Note 5: ][(retour) ] Vigurrus, Jugurrus. Eginhard., Vit. Carol. Magn., apud D. Bouquet. Script. rer. Gallic., t. V, p. 54.--Regino., ibid., ann. 782.--Annal. Bertin.--Jugurgus. Poeta Saxo, De Gest. Car. Magn.
Le premier soin de Baïan quand il se vit solidement établi entre la Theïsse et le Danube, fut de relier en un seul faisceau toutes les branches éparses des Ouar-Khouni. La portion qu'il commandait comptait à son arrivée en Europe environ deux cent mille têtes[6]: il en était mort beaucoup depuis vingt ans, par suite des guerres continuelles soit avec les Romains, soit avec les Barbares; et le nombre des survivants n'était pas en rapport avec la domination que Baïan venait de fonder, et surtout avec celle qu'il convoitait. J'ai dit que trois grandes tribus des Ouar-Khouni, les Tarniakhs, les Cotzaghers et les Zabenders avaient refusé de suivre dans sa fuite la horde qui était venue en Europe et avait adopté le nom d'Avars; ces trois tribus occupaient encore en Asie les campements que leur avaient assignés les Turks. Des émissaires de Baïan vinrent les solliciter de briser aussi leur joug et de rejoindre leurs frères au pied des Carpathes; elles le firent prudemment, passèrent en Europe et se fondirent dans la horde de Baïan, dont elles accrurent considérablement l'importance[7]. Après cette adjonction, Baïan se mit à sonder la force de tous ses voisins, et particulièrement de ses voisins du côté de l'ouest, les Franks austrasiens, dont les possessions s'étendaient jusque dans le Norique, qui commençait alors à porter le nom de Bavière.
[Note 6: ][(retour) ] C'est l'évaluation que faisaient les Turks eux-mêmes. Justin II ayant demandé à un de leurs ambassadeurs quelle était la force de la nation des Ouar-Khouni, celui-ci répondit: Sunt quidam qui adhuc nostra colunt: qui vero a nobis defecerunt, arbitror esse viginti myriadas... Menand., Exc. leg., p. 108.
[Note 7: ][(retour) ] Per idem tempus et Tarniach et Cotzageri (hi populi etiam ex Var et Chunni gentibus erant) a Turcis profugi Europam immigrant, et Avaribus Chagano subjectis se admiscent. Traditum est etiam, Zabender ex Var et Chunni propagatos. Qui ad Avares accesserunt, eos ad decem millia fuisse plane compertum est. Theophylact., VII, 8.
Les Franks austrasiens avaient, comme on se le rappelle, battu les Avars cinq ou six ans auparavant dans les montagnes de la Thuringe; impatient de prendre une revanche, Baïan entra sur leur territoire, où il se trouva face à face avec ce même Sigebert qui avait vaincu son prédécesseur. Les deux armées se mesurèrent encore une fois, mais avec un résultat tout différent du premier: ce furent les Franks qui s'enfuirent après avoir jeté bas leurs armes, et le roi Sigebert, un instant prisonnier, n'échappa à ceux qui le tenaient qu'en leur distribuant les trésors renfermés dans ses chariots. On expliqua cet événement par des raisons puisées dans les préjugés du temps, c'est-à-dire par la sorcellerie dont on accusait les Avars comme tous les peuples asiatiques. «Au moment d'en venir aux mains, nous dit l'historien des Franks, Grégoire de Tours, les Huns, experts en magie, fascinèrent leurs ennemis par des apparitions fantastiques, et remportèrent aisément la victoire[8].» Sigebert, ravi d'en être quitte malgré sa défaite, envoya des présents au roi des Huns, qui lui rendit la pareille. «Ce roi se nommait Gaganus[9], nous dit encore Grégoire de Tours, et c'était là le nom de tous les rois de ce peuple. Les deux ennemis firent la paix et jurèrent de ne se plus livrer bataille pendant toute la durée de leur vie[10].» Quelque temps après, les Avars et leur kha-kan revinrent sur les terres de la France austrasienne, mais ce fut cette fois sans hostilité contre les Franks, et probablement en poursuivant avec trop d'ardeur des tribus slaves auxquelles Baïan donnait la chasse. Là les subsistances lui manquèrent, mais il n'hésita pas à en demander à son nouvel ami Sigebert, lui faisant dire qu'un roi tel que lui devait assistance à un allié, et promettant au reste de vider le pays sous trois jours s'il recevait des vivres. Sigebert fit conduire immédiatement dans le camp avar des légumes, des moutons et des bœufs: pouvait-on faire moins pour des sorciers[11]?
[Note 8: ][(retour) ] Cum confligere deberent, isti magicis artibus instructi, diversas eis phantasias ostendunt, et eos valde superant. Greg. Tur., Hist. Franc., p. 62.
[Note 9: ][(retour) ] Vocabatur autem Gaganus; omnes enim reges gentis illius hoc appellantur nomine. Greg. Tur., Hist. Franc., p. 62.
[Note 10: ][(retour) ] Datis muneribus, fœdus cum rege iniit, ut omnibus diebus vitæ suæ nulla inter se prælia commoverent. Greg. Tur., loc. cit.
[Note 11: ][(retour) ] Baïanus, Avarorum dux, significavit Sigeberto... suum exercitum commeatus inopia laborare: ille statim legumina, oves et boves ad Avaros misit. Menand., Exc. leg., p. 110.
Affermi sur sa frontière de l'ouest par ce traité avec les Franks, Baïan put diriger tous ses efforts du côté de l'empire romain. Sur ces entrefaites, Tibère mourut, dans l'année 582, laissant le trône impérial à son gendre Maurice, qu'il s'était déjà associé en qualité de césar. Généralement les traités des empereurs avec les Barbares étaient considérés, sinon comme personnels, au moins comme ne liant pas absolument leur successeur, et l'on en négociait la continuation à chaque avénement. C'est ce que nous avons vu se pratiquer de la part des Avars à la mort de Justinien, et ce qu'ils firent encore à la mort de Tibère, en exigeant que leur pension annuelle, qui montait déjà à quatre-vingt mille pièces d'or, fût portée désormais à cent mille. Ce n'est pas que Baïan crût au succès de sa demande, car Maurice, prince d'ailleurs ferme et vigilant, avait une réputation assez méritée de dureté et d'excessive économie; mais Baïan voulait un prétexte de rupture avec l'empire romain, qu'il était en mesure d'attaquer. Il avait une forte armée dans la presqu'île sirmienne, et Sirmium, bien approvisionné, devait lui servir de base d'opérations au delà de sa frontière. Au refus de l'empereur, il cerna à l'improviste la place de Singidon par un beau jour d'été, pendant que les habitants, occupés à leur moisson[12], étaient dispersés dans la campagne. Quoique la ville fût presque déserte et la garnison prise au dépourvu, on se battit bien, et avec l'aide des habitants accourus de tous côtés, la garnison fit un grand carnage des Avars; mais les Avars restèrent maîtres de la place.
[Note 12: ][(retour) ] Quod civium plurimi, ut in messe, foris manentes,... fruges sibi demetendo colligerent. Theophylact., I, 4, p. 14.
De Singidon, Baïan descendit, en suivant le Danube jusqu'à Viminacium, qu'il enleva de vive force; puis il se jeta sur une petite ville nommée Augusta, célèbre par les eaux minérales qui décoraient son voisinage, et pour l'usage desquelles les habitants avaient construit des thermes magnifiques. Baïan, pour répandre la terreur, démolissait et incendiait en vrai barbare tout ce qui tombait sous sa main, et il allait en faire autant des thermes d'Augusta, lorsque ses femmes, qui s'y étaient retirées pendant le siége et s'étaient mises bien vite à se baigner, demandèrent merci pour l'édifice qui leur avait procuré du plaisir[13]. Le kha-kan ne sut pas leur résister, et les bains d'Augusta demeurèrent debout. Tout le pays sur une partie du Danube ressentit ainsi sa fureur; puis, traçant dans sa marche une diagonale qui traversait la Basse-Mésie, il alla s'abattre sur la côte de la mer Noire, dont les riches cités, entrepôt du commerce maritime entre l'Asie et les pays du Danube, avaient été jusqu'alors exemptes de la guerre. Mésembrie et Odyssus, aujourd'hui Varna, échappèrent, à ce qu'il paraît, au sac qu'il leur réservait; mais il prit Anchiale et y séjourna. C'est là qu'il reçut la visite de deux personnages éminents que lui avait députés l'empereur pour lui demander en quoi les Romains l'avaient offensé et lui faire sentir la déloyauté de sa conduite. «Vous voulez savoir ce que j'ai le dessein de faire, répondit durement Baïan; j'ai dessein d'aller détruire la longue muraille derrière laquelle vous vous cachez.[14]»
[Note 13: ][(retour) ] Thermarum ædificiis pepercisse audivimus, quod ejus concubinæ ibi laterent istamque commercii cum eo sui gratiam peterent. Theophylact. I, 4, p. 14.--Cf. Theophan., p. 214; Anast., p. 71; Cedren., t. I, p. 394 et 395. Zonar., t. II, p. 74.
[Note 14: ][(retour) ] Se longum murum qui nominatur, disjecturum... Theophylact, I, 5, p. 14.--Zonar., t. II, p. 74.
Cette brutale explication frappa les députés de stupeur. Elpidius, l'un d'eux, ancien préteur de Sicile et versé dans la pratique des affaires, se taisait dans l'attitude d'une profonde consternation[15], méditant probablement quelque réponse qui n'irritât point par trop ce barbare intraitable, quand son compagnon prit la parole. C'était un officier supérieur de la garde palatine, nommé Commentiolus, orateur prétentieux, infatué de son mérite, et qui avait gagné son grade de général par le cliquetis de son éloquence verbeuse plus que par celui de son épée. Trouvant là matière à un beau plaidoyer sur la majesté romaine, il adressa au kha-kan cette solennelle allocution: «Kha-kan, lui dit-il, les Romains avaient cru que tu honorais les dieux de tes pères, et que tu craignais les autres dont tu as invoqué le nom en garantie de tes serments[16]. Ils pensaient aussi que tu te souvenais de l'hospitalité que tes pères errants et fugitifs ont reçue chez nous, et que tu ne rendrais pas le mal pour le bien. Voilà pourtant que tu fais le contraire: tu violes le droit des gens, et tu nous attaques en pleine paix; mais la modération de notre empereur est telle qu'il oublie ta conduite, et qu'il t'offre encore le bien pour le mal. Pourtant, crois-moi, ne lasse pas notre patience; crains d'armer contre toi cette liberté romaine, mère de tant de prodiges dans tous les temps, et, par ton insolence excessive, ne nous force pas à nous rappeler ce que nous sommes et ce que furent nos pères. Les Romains sont grands, ils renferment dans leur empire de puissantes nations, des richesses, des armes, et quand ils veulent récompenser ou châtier, ils récompensent ou châtient. Que te faut-il? De l'argent? Les Romains te prodiguent le leur. Un pays grand et riche? Tel est celui que les Romains t'ont donné. Vous vous trouvâtes heureux dans votre exil, ô Avars, de n'être point rejetés de nos frontières. Vaincu, banni, sans asile, ce peuple roulait vers l'Occident comme le débris d'un édifice renversé, quand nous lui avons ouvert un refuge et donné une place pour s'y asseoir et y mener une vie commode et abondante[17]. Qu'il n'en sorte pas, qu'il n'empiète pas sur nos frontières! L'empire romain est un grand arbre, au front sublime, aux rameaux immenses, au tronc robuste, à la racine vivace et qui se rit de toutes les tempêtes. Les eaux du ciel l'abreuvent, et une terre féconde le nourrit. Malheur à qui l'attaque, il ne le fera pas longtemps impunément![18]»
[Note 15: ][(retour) ] Elpidius imperialis senator, Siciliæ prætura functus... cum ei tacens concederet... Theophylact., I, 5, p. 14.
[Note 16: ][(retour) ] Credebant Romani, Chagane, te patrios deos colere, et alios item jurisjurandi præsides revereri. Theophylact., ub. sup.
[Note 17: ][(retour) ] Hoc (solum romanum) tibi salutare fuit; exulem complexum est, peregrinumque et advenam sedibus recepit, quando ab oriente et a primigenia gente vestra, portio tua, ut fragmentum divulsum, jactata est... Theophylact., I, 6, p. 16.
[Note 18: ][(retour) ] Nihil enim ventorum impetus incommodabit arbori robustæ, excelsæ, frondosæ cujus truncus validus, vivida radix, ampla inumbratio... Id., ibid.
Pendant ce discours, récité probablement d'un ton déclamatoire, et dans l'agencement duquel Commentiole ne songea qu'à la rondeur des périodes, Baïan avait peine à se contenir. Les historiens nous le peignent dans un paroxysme effrayant de colère, le teint enflammé, les sourcils tendus, les yeux écarquillés, la prunelle étincelante[19]: on eût dit qu'il allait se précipiter sur le Romain pour le dévorer. Il se contenta pourtant de l'envoyer en prison avec les fers aux mains et les ceps aux pieds; puis il fit mettre en pièces sa tente, ce qui était chez les Avars un arrêt de mort[20]. La nuit ne calma point sa fureur, mais le lendemain matin plusieurs chefs importants vinrent le supplier de ne point faire mourir un homme qui avait le caractère d'ambassadeur; «il était, disaient-ils, assez puni d'avoir été mis à la chaîne[21].» Le kha-kan céda par condescendance pour les siens, et les députés rentrèrent à Constantinople, tout épouvantés de ce qu'ils avaient vu. Rien n'était disposé pour faire une campagne à l'intérieur et encore moins à l'extérieur de la longue muraille, car Maurice avait toutes ses troupes dans les provinces voisines de la Perse, et la brusque attaque des Avars le déconcertait au dernier point. Mais Baïan n'alla pas plus loin cette année: l'hiver qui commençait à sévir le ramena chez lui avec son armée gorgée de butin. Au commencement de l'année suivante, il reçut l'avis que l'empereur augmentait sa pension de vingt mille pièces d'or, et par réciprocité il jura une nouvelle paix.
[Note 19: ][(retour) ] Chagano sanguis effervescere, et magnos irarum fluctus in pectore excitare, vultus totus rubescere, oculisque præ furore scintillantibus, et immodice arrectis, ac propemodum supra frontem sublatis superciliis... Id., ut. sup.
[Note 20: ][(retour) ] In carcerem abduci, pedes ejus cippo constringi, tabernaculumque discindi jussit: quo indicio cuipiam pœna mortis, lege provinciali, exspectanda intelligitur... Theophylact., I, 6, p. 16.
[Note 21: ][(retour) ] Legatos in vincula duntaxat traditos, satis ei pœnarum persolvisse... Id. ub. sup.
Le traité était à peine conclu, qu'on vit fondre sur le Bas-Danube une nuée de Slovènes, qui traversa la Mésie et la Thrace jusqu'à la longue muraille au pied de laquelle elle s'arrêta[22]. Ces barbares demi nus ne présentaient pas la résistance des Avars, qui apprenaient la guerre en la faisant chaque jour contre des armées régulières, et les mêmes troupes qu'on n'avait pas osé commettre avec le kha-kan balayèrent cette tourbe sans beaucoup de peine jusqu'au delà du Danube. Les Slovènes étaient tributaires des Avars, tributaires fort indisciplinés sans doute, et qui ne reconnaissaient guère leur maître quand ils n'étaient pas sous sa main; toutefois, en songeant que Baïan était possesseur de la petite Scythie, par où les Slaves étaient entrés, on se demandait comment il n'avait pas fermé le passage à ces pillards, lui qui venait de prendre avec l'empire de nouveaux engagements d'amitié. Mais une aventure fort peu attendue fournit toute la clé de ce mystère.
[Note 22: ][(retour) ] Sclavini ab ipsis (Avaribus) submissi, impressione facta, usque ad murum longum confertim prosilientes, grassantesque... Theophylact., I, 7, p. 17.--Theophan., p. 215.--Anast., p. 71.--Zonar., II, p. 74.--Cedren., t. I, p. 395.
Chez les Avars vivait à cette époque un certain prêtre ou mage, comme dit l'historien grec à qui nous empruntons ceci, un bocolabras, comme disaient les Avars dans leur langue[23]. Personnage distingué et important dans sa caste, ce bocolabras avait ses entrées libres près du kha-kan, et parfois même près du harem royal, car, s'étant épris violemment d'une des femmes de Baïan, il entretint avec elle un commerce criminel. Le premier enivrement de la passion une fois dissipé, le prêtre ne vit plus que l'image de la mort à laquelle il était infailliblement réservé, et ne pensa plus qu'aux moyens de s'en mettre promptement à couvert. Comme grand seigneur avar, il avait des Gépides à son service ou dans sa clientèle; il persuada à sept d'entre eux de le suivre jusqu'au pays de la Haute-Asie d'où il tirait son origine[24]. Ces Gépides, résolus à partager le sort de leur maître, préparèrent secrètement leur départ. Le territoire romain devait leur procurer d'abord un refuge, et en effet ils passèrent tous ensemble le Danube; mais le bocolabras tomba dans un des postes romains préposés à la garde du fleuve. Conduit devant l'officier, il n'hésita point à avouer quelle était sa naissance, quel avait été son état, et comment l'attrait du plaisir l'avait poussé dans une aventure dont il avait reconnu plus tard les dangers[25]. Son récit n'ayant rien que de vraisemblable, l'officier jugea à propos de le faire conduire à Constantinople, pour qu'il répétât ses confidences à l'empereur; mais le bocolabras ne se borna pas devant Maurice à ses révélations amoureuses, il lui en fit aussi de politiques: il lui dépeignit la mauvaise foi du kha-kan, sa duplicité dans tous les traités de paix, et affirma qu'il était non-seulement le complice, mais le provocateur de la dernière irruption des Slaves. Baïan avait imaginé effectivement une double façon de faire la guerre à l'empire: en état d'hostilité déclarée, il la faisait lui-même avec ses troupes; en état de paix et d'amitié, il la faisait par les Slaves ou les Bulgares, ses tributaires, avec lesquels il partageait le butin. L'empereur était encore sous l'impression de colère et d'indignation que cette découverte lui avait causée, quand arriva Targite, l'ambassadeur privilégié des Avars, qui venait toucher les arrérages de la pension du kha-kan. Maurice, naturellement violent, le menaça de lui faire trancher la tête comme à un espion et à un traître placé en dehors du droit des gens, puis il réfléchit et se contenta de le reléguer dans une île de la Propontide, où on le soumit pendant six mois au plus rude traitement[26]. Le kha-kan démasqué ne ménagea plus rien. Attaquant comme un furieux toutes les villes du Danube, Ratiaria, Bononia, Durostorum, Marcianopolis et les autres, il détruisit tout ce qu'il put détruire, et à la fin de l'année 586, quand on jetait les yeux sur la vallée du Danube, on pouvait croire que tous les fléaux de la nature avaient passé par là.
[Note 23: ][(retour) ] Fuit homo Scytha Bocolabras vulgo dictus: cujus vocabuli planissimam significationem si quis requirit, sciat id, græca lingua, sacerdotem magum sonare. Theophylact., I, 8, p. 18.
[Note 24: ][(retour) ] Cum una amicarum Chagani stuprum fecit, brevique voluptate inescatus, in magna mortis retia se inseruit: ac metuens, ne rescitum flagitium crudele sibi supplicium pareret, persuasis septem de subjectis sibi Gepidis, cum iis in fugam, ad gentem avitam sese tradidit. Theophylact., I, 8, p. 18.
[Note 25: ][(retour) ] Ducibus ad Istri custodiam constitutis, interceptus, genus et vetus studium suum, voluptatemque, ob quam fugeret, indicavit. Id., ub. sup.
[Note 26: ][(retour) ] Relegatur itaque in Chalcitidem insulam Targitius, et ad menses omnino sex durius tractatur, eo usque imperatoris ira fervebat in legatum. Theophylact., I, 8, p. 18.
C'était un défi jeté aux Romains pour l'année suivante; mais quelques généraux distingués, placés à la tête du peu de troupes dont on disposait dans ces provinces, se chargèrent de la défense de l'Hémus. Des levées faites de tous côtés grossirent la petite armée, et, bien conduites, finirent par donner de bons soldats. Baïan, soit nécessité de faire vivre ses gens, soit tactique des voleurs qui se disséminent pour faire plus de coups à la fois, divisait son armée en corps détachés qui battaient le pays et n'avaient pas soin de s'appuyer mutuellement, de sorte qu'on pouvait, par des marches habiles, les attaquer isolément. C'est ce que fit l'armée romaine. Avec sa parfaite connaissance du pays et la solidité de son infanterie, elle détruisit les uns après les autres beaucoup de détachements de cette cavalerie errante. On put voir là les prodiges de la tactique contre des masses inorganisées. La guerre se promena ainsi de l'Hémus au Danube et du Danube à l'Hémus, le Balkan des modernes, dont les fraîches et riantes vallées ont été si souvent souillées de sang humain[27]. Les historiens sont pleins d'incidents curieux qui signalèrent cette campagne, mais qu'il serait trop long de reproduire ici. J'en rapporterai cependant un qui, dénué d'importance sous le point de vue de l'histoire proprement dite, en a beaucoup sous le point de vue de la philologie, parce qu'il nous fournit un spécimen des altérations qu'avait reçues la langue latine au VIe siècle dans les provinces du Danube. Les deux armées occupaient en Thrace un des cantons voisins de l'Hémus, et les Romains, que Baïan ne soupçonnait pas si près, tentèrent un coup de main nocturne sur le camp des Avars, où tout le monde dormait dans une profonde sécurité[28].
[Note 27: ][(retour) ] Nous ne faisons que répéter ici la triste réflexion de Théophylacte Simocatta, historien des guerres que nous décrivons.
[Note 28: ][(retour) ] Prima noctis vigilia, adversus eum contendit. Theophan., Chronogr., p. 218.--Theophylact., II, 15.--Anast., p. 73.
Déjà ils n'étaient plus séparés de l'ennemi que par un sentier étroit qui débouchait sur son campement, et dans lequel les soldats marchaient avec précaution sur deux files entre lesquelles on avait rangé les chevaux et les mulets de bagages. Un de ces mulets s'abattit sous sa charge et embarrassa tellement le chemin, que ceux qui suivaient ne purent plus avancer[29]. Cependant le conducteur des bagages, ignorant ce qui venait d'arriver, continuait sa marche en tête du convoi. Les soldats lui crièrent d'arrêter afin de venir relever sa bête: Torna, torna, fratre, lui disaient-ils dans leur jargon, ce qui signifiait: «Retourne, retourne, frère[30].» Ces mots, passant de bouche en bouche, furent interprétés dans les derniers rangs comme un avertissement de ne pas aller plus avant; des peureux y virent un cri de sauve qui peut, et au bout de quelques hésitations la troupe tout entière s'enfuit à la débandade. Ce qu'il y a de curieux, c'est que les Avars, réveillés en sursaut par le bruit, en firent autant d'un autre côté avec Baïan à leur tête[31]. L'intérêt de cette anecdote, donnée par les historiens byzantins, est de savoir que dans les provinces pannoniennes et mésiennes, où la petite armée dont il est question avait été très-probablement recrutée, on parlait le latin vulgaire, déjà fortement altéré, soit quant aux radicaux, soit quant aux désinences, et touchant de près aux langues romanes. La phrase des soldats pannoniens, torna, torna, fratre, et suivant une autre version, retorna, retorna, fratre, est déjà de l'italien ou du provençal. Pour en revenir à Baïan, il perdit beaucoup de monde dans cette campagne, fut vaincu dans une grande bataille près d'Andrinople en 587, et se vit enlever l'une après l'autre toutes les places du Danube qu'il avait si traîtreusement occupées. Quand la fortune lui devenait contraire, il demandait la paix, et c'est ce qu'il fit.
[Note 29: ][(retour) ] Jumentum, nescio quod, imposita impedimenta excussit. Theophylact., II, 15.--Theophan., p. 218.
[Note 30: ][(retour) ] Forte dominus bestiæ præcedebat, quem qui sequebantur, ut reverteretur, peccatumque corrigeret, acclamantes hortabantur. Theophylact., ub. sup.--Cum jumenti dominum alter patria voce inclamaret, ut sublapsum onus erigeret: Torna, Torna, fratre, inquiens... Τόρνα, Τόρνα φράτρε. Theophan., p. 218.
[Note 31: ][(retour) ] Alius alium patria voce ad reditum impellere, retorna, retorna, tumultuosissime vociferando, ac si de improviso nocturna pugna illis ingruisset. Theophylact., II, 15.--Torna, torna, magnis vocibus clamitantes, in fugam effusi sunt. Theophan., p. 218.--Sed et Chaganas in maximum timorem conjectus, præcipitem pariter abripuit fugam. Id., ub. sup.
Cette paix ne fut qu'une trêve de cinq années pendant laquelle les deux partis se préparèrent à recommencer la guerre sur une plus vaste échelle. Maurice, ayant terminé heureusement la guerre de Perse, eut une bonne armée disponible et un bon général à mettre à sa tête, Priscus, à qui étaient dus en grande partie les succès obtenus contre Chosroès. Il fit venir partiellement cette armée, dont il assigna le rendez-vous sous les murs d'Anchiale, et il voulut l'y installer lui-même pour témoigner de la part qu'il prenait aux malheurs des provinces danubiennes. Baïan, de son côté, remuait tous les barbares du nord jusqu'aux glaces polaires, et Maurice en acquit personnellement la preuve par suite d'une rencontre fort singulière qui lui advint pendant son voyage. Il se trouvait à environ quatre journées d'Héraclée, quand les soldats de son cortége aperçurent trois voyageurs qui suivaient la même route en sens contraire, et dont la taille gigantesque et l'accoutrement étrange éveillaient tout d'abord l'attention. Ils ne portaient ni casque, ni épée, ni armes d'aucune sorte, mais une cithare suspendue à leur cou[32]. Amenés à l'empereur, qui les interrogea sur leur nation, leur état, et ce qu'ils venaient faire dans l'empire, ces hommes répondirent en langue slave qu'ils appartenaient à la nation slavonne, et aux dernières tribus de cette nation vers l'Océan occidental[33]. «Le kha-kan des Avars avait, disaient-ils, envoyé à leurs rois des ambassadeurs avec des présents pour les engager à lui fournir des soldats; les rois avaient reçu les présents, mais ils s'étaient excusés de fournir les troupes sur le trop grand éloignement de leur pays et sur la difficulté des chemins. C'étaient eux qui avaient été chargés de porter au kha-kan ces excuses, et ils n'étaient pas restés moins de quinze mois en route[34]; mais le kha-kan irrité les avait retenus prisonniers au mépris du droit des ambassadeurs. Ayant appris par les récits qui leur étaient parvenus combien les Romains avaient de puissance et d'humanité, ils avaient saisi la première occasion de passer en Thrace[35]. «Ces cithares qu'ils portaient, ajoutèrent-ils, étaient les seules armes qu'ils sussent manier: étrangers au tumulte des guerres et des séditions, ils remplissaient chez les peuples un ministère de paix.» On reconnaît aisément dans les trois interlocuteurs de Maurice trois de ces poëtes ou chanteurs qui servaient d'ambassadeurs chez presque toutes les nations du Nord, auxquels les Scandinaves avaient donné le nom de scaldes, et que les anciens Gaulois appelaient bardes. Maurice les traita bien, admira leur haute stature et leurs membres nerveux, et les envoya séjourner à Héraclée[36]. Lui-même, après avoir présidé à la concentration d'une partie de ses troupes, retourna à Constantinople.
[Note 32: ][(retour) ] Viri tres, nec gladiis accincti, nec ullo genere armorum præditi, tantummodo cytharas gestantes, a satellitibus imperatoris capiuntur. Theophylact., VI, 2, p. 144.
[Note 33: ][(retour) ] Quærit ex iis imperator, qua gente oriundi, qua regione, quibus de causis romana loca obeant; respondent se Sclavos esse, ad Oceanum occidentalem habere sedes. Id., ub. sup.
[Note 34: ][(retour) ] Menses quindecim in itinere peragendo consumpsisse. Id., ibid.--Octodecim mensium. Theophan., p. 226.--Anast., p. 77.
[Note 35: ][(retour) ] Audiisse Romanos potentia et humanitate summam, quod dicere liceat, adeptos claritudinem... Theophylact., loc. cit.--Théophylacte Simocatta fait dire à ses aventuriers slaves qu'ils ne portaient que des harpes parce que leur pays ne produisait point de fer pour forger des armes, et qu'on y vivait dans une paix perpétuelle: Théophylacte, grand déclamateur, comme on sait, nous a donné là une réminiscence des récits merveilleux de l'antiquité sur les hyperboréens.
[Note 36: ][(retour) ] Imperator eorum magna corpora et magnos artus membrorum admiratus, Heraclæam misit. Theophylact., VI, 2.--Hominum staturam miratus. Theophan., p. 226.--Anast., p. 77.
Le kha-kan ne lui laissa pas le temps de les réunir toutes, et marcha hardiment sur Anchiale avec une armée nombreuse et pleine d'ardeur. En trois jours, il força les défilés qui couvrent à l'ouest la côte de la mer Noire, puis il s'empara d'Anchiale, qu'il saccagea de fond en comble, Priscus, qui ne voulait pas s'y laisser enfermer, ayant fait retraite vers le midi, afin de garantir les avenues de la longue muraille. D'Anchiale, Baïan marcha sur Drizipère[37]. Cette ville, suffisamment fortifiée, fut bien défendue par les habitants. Baïan en commença le siége avec un formidable appareil de machines de toute sorte (car les transfuges et les prisonniers romains enseignaient aux Avars les procédés de l'art des siéges); les habitants troublaient ses travaux par de fréquentes sorties dirigées hardiment: pourtant il n'était plus possible qu'ils tinssent longtemps, quand un incident bien imprévu vint les délivrer. Ces Avars, si experts en magie pour fasciner les autres, avaient aussi des hallucinations auxquelles ils se laissaient prendre tous les premiers, et c'est ce qui arriva au kha-kan pendant les travaux du siége. Un jour qu'il observait en plein midi les murailles de Drizipère, il vit les portes s'ouvrir et bientôt s'élancer de la place, enseignes déployées, des légions innombrables de soldats qui accouraient sur lui[38]: il apercevait le scintillement des armes; il entendait le pas des chevaux, le cri des hommes, le bruit de la trompette. La peur le prit, et il se sauva, donnant ordre à son armée de plier bagage et de le suivre. Ces légions n'étaient que des fantômes de son imagination[39]; mais sa peur fut très-réelle et ne se calma que lorsqu'il se trouva à plusieurs journées de la place. L'armée romaine manœuvrait alors entre Héraclée et Tzurulle, à l'ouest de la longue muraille; Baïan la refoula et força Priscus à s'enfermer dans cette dernière ville, qui précédait immédiatement le grand rempart, et, craignant de s'aventurer plus loin avant d'être maître d'un point si important, il en commença l'attaque régulière. Une aventure qui rappelle un peu celle de Drizipère lui fit lever ce siége plus vite qu'il ne se l'était proposé.
[Note 37: ][(retour) ] Πρὸς τὰ Δριζίπερα. Theophylact., VI, 5.--Cette ville est placée par les itinéraires à 68 milles au S.-E. d'Andrinople.
[Note 38: ][(retour) ] Visus est Chaganus, medio die, videre innumeras Romanorum phalanges, una frementes ex oppido procedere... Theophylact., VI, 6.
[Note 39: ][(retour) ] Hinc se in fugam subito conjicit, tametsi, quos viderat, adversarii nihil essent, nisi vana opinio, terriculamentum oculorum, et consternatio animi. Id., ibid.
Les avant-postes avars se saisirent un jour d'un espion qui rôdait autour des murailles; on le fouilla, et on le trouva porteur d'une lettre de l'empereur Maurice, que le kha-kan se fit expliquer par ses interprètes[40]. Elle était adressée à Priscus, auquel le porteur, qui venait de Constantinople, devait la remettre. L'empereur y suppliait Priscus de tenir ferme et d'avoir confiance, attendu qu'il se préparait, disait-il, un coup décisif: une flotte considérable entrait en ce moment dans le Danube, avec mission de remonter le fleuve, de mettre la Hunnie à feu et à sang, d'enlever les enfants et les femmes du kha-kan[41], et de les amener pieds et poings liés à Constantinople, où le kha-kan viendrait bientôt demander la paix à genoux. Tel était le contenu de la lettre saisie sur l'espion. Elle jeta la plus vive inquiétude dans le cœur de Baïan, qui vit ses enfants et ses femmes outragés, traînés en servitude et son pays envahi: il n'eut plus d'autre pensée que d'aller à leur secours en se retirant honorablement. Des ouvertures adressées par lui à Priscus furent bien accueillies; il s'ensuivit encore une paix. La nouvelle était fausse[42], et la lettre, fabriquée à dessein, n'avait d'autre but que de donner le change au kha-kan: la ruse était bonne et réussit. Si le sorcier avait été ensorcelé à Drizipère, le trompeur fut trompé à Tzurulle.
[Note 40: ][(retour) ] Personatus ille tabellarius intercipitur: litteras imperatorias libens tradit; quibus Chaganus patria lingua per interpretem cognitis... Theophylact., VI, 7.--Theophan., p. 226, 227.--Anast., p. 77.
[Note 41: ][(retour) ] Missis in ejus regionem triremibus, domibus eorum direptis, uxores et liberos captivos abduci... Zonar., t. II, p. 76.--Theophylact., VI, 6.--Theophan., p. 227.
[Note 42: ][(retour) ] Chaganus astu deluditur. Theophylact., VI, 6.--Pactis cum Prisco conditionibus, composuit pacem, et maxima qua potuit fuga, se subripuit. Theophan., loc. cit.
L'hiver amena d'autres soins. Les Slaves attardés commençaient à se rendre par grandes masses à l'appel du kha-kan; chaque jour, les vedettes romaines signalaient de nouveaux mouvements dans les plaines pontiques: l'empereur envoya Priscus garder les passages du Danube, et prendre, s'il y avait lieu, l'offensive contre les Barbares. Au printemps de l'année 593, le général établit ses quartiers à Durostorum, et se prépara à la double éventualité d'une guerre de défense et d'une guerre d'attaque. Il était absorbé dans ces préparatifs, lorsqu'il vit arriver dans son camp une ambassade avare qui avait pour orateur un certain Kokh[43], déclamateur barbare, espèce de Commentiole sauvage, dont la mission sans doute était d'effrayer les Romains par la virulence de ses discours. Priscus le reçut au milieu de ses officiers, et le Barbare commença de cette façon: «Dieux! qu'est ceci? Ceux qui faisaient profession de respecter la sainteté des serments les violent sans scrupule; les Romains foulent aux pieds les engagements de la paix; ils jettent au vent le sel des traités; ils ne respectent pas plus leur parole que leurs dieux[44]. En vérité, le Danube voit un beau spectacle: ce même Priscus, qui signait hier la paix, Priscus, à qui nous avons accordé la vie, est ici en armes contre nous[45]! Chef Priscus, imite donc l'humanité avec laquelle nous nous sommes conduits envers toi, et songe que nous avons voulu épargner un ami futur et non pas un ennemi... Oh! c'est bien vous, Romains, qui avez formé les Barbares à la méchanceté! Nous n'aurions jamais enfreint les traités, si vous n'aviez pas été nos maîtres dans l'art du mensonge. Quand vous faites la guerre, c'est avec injustice; quand vous faites la paix, c'est pour la rendre incertaine et amère[46]; mais attendez l'heure de la vengeance: ceux qui nous ont dû merci, apprendront ce qu'on gagne à nous attaquer témérairement...» Puis, apostrophant par une sorte de prosopopée l'empereur absent, le Barbare continua: «Et toi, césar, tu es injuste quand tu emploies la fraude pour tes préparatifs de guerre; c'est un attentat exécrable, l'œuvre d'un brigand et non d'un prince. Il faut que tu déposes la couronne ou que tu cesses de la déshonorer[47].» Cette déclamation avait tout simplement pour but d'expliquer que les Slaves devaient être couverts par le traité de paix juré entre les Romains et les Avars, vu que les seconds étaient les maîtres des premiers, et que par conséquent faire la guerre aux Slovènes et aux Antes, c'était la faire au kha-kan. Dix fois pendant le discours de l'orateur, les officiers romains furent tentés de se jeter sur lui et de le châtier d'importance; mais Priscus les arrêta: «Laissez, dit-il, c'est du style et de l'insolence barbares[48].» Puis il signifia froidement à l'ambassadeur que ce qu'il faisait ne regardait point les Avars, que les Slaves n'avaient été compris dans aucun traité, et que la paix avec les Avars n'empêcherait pas les Romains de faire la guerre à qui bon leur semblerait. Kokh s'en alla, éclatant en menaces, et Priscus se mit en mesure d'ouvrir aussitôt la guerre offensive, car les Slaves paraissaient faire un temps d'arrêt. Au fond, le kha-kan et lui se comprenaient parfaitement, et Priscus savait bien que battre les Slaves, c'était affaiblir les Avars.
[Note 43: ][(retour) ] Cochus, Κόχ. Theophylact., VI, 6.
[Note 44: ][(retour) ] Quid hoc rei est? ô dii immortales! Quibus proprium erat religiones colere, iis nunc facile ac promptum est impie agere. Pacem Romani violarunt, fœderis lex violata est, sal pactionis infatuatus... Id., ibid.
[Note 45: ][(retour) ] Ister hostile spectaculum, videt... Theophylact., VI, 6.
[Note 46: ][(retour) ] Dum bellum geris injustus es: dum fœdus percutis, mœrorem ac dolorem affers. Id., ibid.
[Note 47: ][(retour) ] Non est imperatorium, quod moliris: non sunt ab auctoritate isti spiritus: consilium istud est prædatorium. Id., ub. sup.
[Note 48: ][(retour) ] Priscus, audaciæ et loquentiæ barbaræ, veniam impertivit... Theophylact., VI, 6.
Les grandes plaines qui bordent le Danube au nord, et qui portent aujourd'hui les noms de Valachie et de Moldavie, recélaient alors un des principaux repaires des Slaves, situé, suivant toute probabilité, dans la zone qu'arrose le Sereth, et défendu par des marais et de grands bois presque impraticables. Ils y avaient déposé le butin de leurs dernières expéditions, la déplorable dépouille des provinces de Mésie, de Dalmatie et de Thrace. Un chef important, nommé Ardagaste, en avait la garde avec une assez forte armée. Priscus projeta de s'en emparer, et une marche nocturne l'amena à travers la forêt, jusqu'au milieu du camp barbare. Ardagaste n'eut que le temps de se jeter tout nu sur un cheval sans selle, n'ayant d'autre arme que son épée. Tombé dans un parti de Romains, il met pied à terre, lâche son cheval, et fait face seul contre tous[49]; mais, près de succomber sous le nombre, il s'enfuit encore et gagne à toutes jambes les chemins les plus escarpés. Un tronc d'arbre qui se trouve sur son passage le fait choir, et il était perdu sans le voisinage d'une rivière qu'il aperçoit; il y court, la franchit à la nage[50], et laisse bien loin derrière lui les Romains étonnés de sa vigueur. Il se sauva, mais sa peuplade et son armée furent presque anéanties. Alléchés par l'immense butin tombé en leur possession, les soldats romains demandèrent à grands cris de marcher plus loin, et Priscus, répondant à leur désir, envoya un détachement d'hommes déterminés, sonder les bois sous la conduite du tribun Alexandre. Ces hommes découvrirent un bivac de Slaves non loin de leur route, ils voulurent l'atteindre, mais, ayant affaire à des chemins brisés et croisés de vingt façons, ils s'égarèrent et allèrent se perdre dans un marais, où ils seraient restés sans l'assistance d'un Gépide qui se trouvait là[51].
[Note 49: ][(retour) ] Ardagastus, strepitus magnitudine expergefactus, equum nudum conscendens, fuga saluti consulit: porro in Romanos incidens, equo relicto, pugna stataria se defendit. Theophylact., VI, 6.
[Note 50: ][(retour) ] Fortuna porro quadam sinistra, inter fugiendum, in magnæ arboris truncum offendit... Theophylact, loc. cit.
[Note 51: ][(retour) ] Periisset universum agmen, nisi... Theophan., Chronogr., p. 229.
Ce Gépide était un ancien chrétien, longtemps serf ou esclave des Avars, qui, ennuyé de sa dure servitude, l'avait secouée un beau jour et s'était donné la liberté des bois[52]. Depuis ce temps, il vivait parmi les tribus slaves, errant de village en village, connaissant tous les chefs; et il s'était fait païen pour exciter plus de confiance et de sympathie. Il paraît pourtant que, à l'aspect des drapeaux d'un peuple chrétien, le renégat sentit son cœur ému, et que le remords l'amena vers les Romains, qui l'accueillirent comme transfuge. Le Gépide, retirant Alexandre du mauvais pas où celui-ci s'était engagé, le conduisit par un chemin parfaitement sec jusqu'au bivac, et lui indiqua les moyens de cerner les Slaves, qui furent tous pris comme dans un piége et attachés ensuite avec des cordes ou des chaînes. Alexandre voulut les interroger lui-même, pour savoir ce qu'ils faisaient là et de quelle nation ils étaient, mais tous refusèrent de répondre. Il les fit frapper avec des fouets et n'en obtint pas davantage; seulement, quand leurs chairs étaient entamées par les coups et que le sang ruisselait sur tout leur corps, les malheureux disaient: «Tuez-nous![53]» Force fut donc au tribun Alexandre de se fier au seul Gépide pour tous les renseignements dont il avait besoin. Celui-ci exposa que ces Slaves étaient des soldats d'un roi voisin appelé Musok ou Mousoki, lequel, ayant appris la défaite du roi Ardagaste et le sac de son camp, les avait envoyés pour observer le mouvement de l'armée romaine. Si l'on marchait sur-le-champ, en surmontant quelques difficultés, ajouta le Gépide, on pourrait surprendre Musok dans sa ville, dont il ne bougera pas qu'il n'ait reçu les informations de ses éclaireurs. Il y a bien une large et profonde rivière à passer pour y arriver, mais je me fais fort de procurer le passage aux Romains par les soins de Musok lui-même.» Ainsi parla le Gépide. Alexandre accepta son offre, et pour que rien ne transpirât de son expédition, il fit, avant de partir, égorger tous ses prisonniers.
[Note 52: ][(retour) ] Gepida porro quidam, olim Christianus, a barbaris ad Romanos transfugiens... Theophylact, VI, 8.--Theophan., p. 229.
[Note 53: ][(retour) ] Vesana subnixi confidentia, cruciatus et mortem nihili faciebant, doloresque flagellorum velut in alienis corporibus patiebantur... Theophylact., VI, 8, 9.
Le grand village, résidence du roi Musok, était situé à quarante lieues de là; le Gépide fit diligence pour y arriver; Alexandre et son détachement, composé de trois mille hommes, le suivirent à distance, et Priscus, qui approuva tout, se mit aussi en route pour appuyer le détachement au besoin. Le renégat, très au fait des lieux, traversa sans peine la rivière, et alla trouver Musok dans sa cabane. Il lui raconta que les malheureux sujets d'Ardagaste échappés à l'extermination étaient en marche dans la forêt pour venir lui demander asile, qu'ils étaient trois mille environ, et que, sachant la parfaite connaissance que lui, le Gépide, avait du pays et du roi, ils l'avaient dépêché en avant pour leur obtenir des barques[54]. Musok, en ce moment préoccupé d'autres soins, n'en demanda pas plus long, et mit à la disposition du renégat cent cinquante barques et trois cents rameurs que celui-ci conduisit à l'opposite du village, sur une plage ouverte et facile[55]. Les soins qui préoccupaient Musok étaient ceux des funérailles de son frère, lesquelles avaient été célébrées dans la journée. Le repas des morts avait été magnifique; le vin avait coulé à flots, à tel point que le roi, vers le soir, resta étendu ivre-mort dans son palais[56]. Aussi les rameurs, qui avaient eu leur part du festin, n'eurent rien de plus pressé, arrivés sur l'autre rive, que de se coucher par terre et de dormir à côté de leurs canots amarrés[57].
[Note 54: ][(retour) ] Gepida Musocium adit... monoxylorum seu lintrium copiam, ad calamitosos Ardagasti subditos transvehendos, petit. Theophylact., VI, 9.
[Note 55: ][(retour) ] Actuariolis igitur centum quinquaginta cum remigibus trecentis acceptis, in ulteriorem fluminis ripam, trajicit... Id., ibid.
[Note 56: ][(retour) ] Musugium (Anast. Musocium) vino plane obrutum comperit, funebrem etenim solemnitatem proprio fratri sacraverat. Theophan., Chronogr., p. 229.
[Note 57: ][(retour) ] Somno vinoque sepulti, somniis suis detinentur. Theophylact., VI, 9.
Ils dormaient encore lorsqu'au point du jour Alexandre arriva. Ses soldats tuèrent sans bruit ces hommes endormis, les roulèrent dans le fleuve, et montant vingt dans chaque bateau, eurent bientôt atteint le village. Musok, qui cuvait son vin[58], se réveilla prisonnier. Son village fut saccagé comme celui d'Ardagaste; les Romains gardèrent pourtant un grand nombre d'hommes et de femmes choisis pour être vendus dans les marchés à esclaves de la Mésie. Mais la guerre a des retours bien imprévus. Le soir de ce même jour les Romains se trouvèrent dans l'état où ils avaient surpris les Slaves. Ayant du vin en abondance, ils s'enivrèrent et ne se gardèrent plus; les sentinelles elles-mêmes dormaient. Les prisonniers profitèrent de cette bonne occasion pour rompre leurs liens, saisir des armes et fondre sur les Romains comme des furieux. C'en était fait d'Alexandre et de son détachement sans Priscus, qui se montra fort à propos. Invoquant les lois de la vieille discipline romaine, le général irrité fit pendre les officiers qui avaient été de garde dans cette nuit funeste et passer par les verges tout soldat qui n'avait plus ses armes[59].
[Note 58: ][(retour) ] Barbarus præ ebrietate mentem amiserat. Id., ibid.
[Note 59: ][(retour) ] Mane Priscus custodiæ præfectos palis suffixit, et quosdam de exercitu durum in modum flagellavit. Theophylact., VI, 9.--Theophan., p. 229.
Des expéditions du même genre eurent lieu pendant les années 594 et 595 contre les tribus slaves, cette arrière-garde de la Hunnie, et Baïan intimidé ne dit rien; il redoutait Priscus, dont les talents militaires se révélaient assez hautement, et qui, joignant aux qualités du guerrier celles du politique, savait opposer la ruse à la ruse aussi bien que les armes aux armes. Le chef avar, tout en le détestant comme adversaire, ressentait un secret attrait pour lui; c'était à lui personnellement qu'il faisait remonter ou les faveurs ou les déboires qui lui venaient du gouvernement romain; c'est lui qu'il cherchait à flatter ou qu'il provoquait suivant l'occasion. Priscus, de son côté, ne le traitait pas comme un barbare ordinaire; il appréciait son génie; il eût voulu le voir, tranquille dans l'empire qu'il avait fondé si glorieusement, se plier aux idées de justice et de bon voisinage. Il savait que plus d'un noble avar, corrompu dans sa barbarie par un avant-goût de civilisation, ne demandait pas mieux que de jouir en paix à la manière des Romains de l'opulence qu'il avait acquise à leurs dépens. Aussi Priscus s'était-il fait des intelligences jusque dans le conseil du kha-kan, où des personnages considérables osaient soutenir le bon droit de l'empire et gourmander la haine opiniâtre de Baïan. Targite lui-même, le négociateur indispensable des grandes affaires, se faisait le champion de ces sentiments nouveaux[60]. Priscus eût désiré qu'ils frappassent l'intelligence de Baïan à défaut de son cœur, et il employait à cet effet un intermédiaire habile, le médecin Théodore, dont nous avons déjà parlé dans cette histoire.
[Note 60: ][(retour) ] Cæterum Targitius et nobilitas arma dissuadentes, ipsum Romanis immerito irasci affirmabant. Theophylact., VI, 11.
Si l'on se rappelle le personnage qui, lors de la première attaque de Sirmium par les Avars, vint ingénieusement au secours de la ville en mettant le duc Bonus sur pied; ce personnage, c'était lui. Après la cession de Sirmium, sa patrie, au kha-kan des Avars, Théodore s'était retiré dans quelque ville voisine pour rester Romain, et Priscus, qui connaissait son esprit et son patriotisme, le chargea de plusieurs missions près du chef barbare. Théodore était un homme instruit, adroit, insinuant, qui mêlait une grande séduction à une grande liberté de langage[61]: le kha-kan l'aimait pour sa gaieté, et peut-être un peu aussi pour ses bons conseils. Leur conversation, dans le laisser-aller de la vie intime, roulait assez ordinairement sur des points de morale qui ne devaient pas être plus étrangers aux barbares qu'aux hommes civilisés, et il assaisonnait ses leçons de traits d'histoire que le kha-kan écoutait avec le vif intérêt qu'apportent à tout ce qui est récit les hommes de l'Orient. Théodore le surprenait-il dans ses bouffées d'orgueil, exaltant les grandes choses qu'il avait accomplies, et prétendant qu'il n'existait personne sous le soleil qui eût la force de lui résister[62]? Le médecin arrivait timidement avec une anecdote, tirée de l'histoire grecque ou romaine, dont il savait à propos adoucir ou acérer le trait[63].
[Note 61: ][(retour) ] Magno igitur animo, Priscus oratorem ad Chaganum mittit, Theodorum nomine, hominem ingenio dexterum et sagacem, professione medicum, linguis liberum, qui velut firmo cinctus præsidio, ad Chaganum veniebat. Id., ibid.
[Note 62: ][(retour) ] Barbarus propter res secundas, conceptis spiritibus, non parum superbiebat, seque omnium gentium dominum gloriabatur, nec reperiri sub sole, qui sibi posset resistere. Theophylact., VI, 11, p. 159.--Cf. Theophan., p. 230.--Anast., p. 79.
[Note 63: ][(retour) ] Legatus, antiquitatis bene peritus, hominis insolentiam atque fastidium exemplo quodam compescebat... Dicebat ergo: audi, Chagane, priscam quamdam et sapientiæ plenam historiam... Id., ibid.
Un jour que la conversation prenait son cours habituel après une discussion sur Priscus et sur l'injustice des Romains dans la guerre des Slaves, Théodore captiva l'attention de son hôte par un récit dont le héros était le grand Sésostris, roi d'Égypte. Le monarque égyptien, dans un enivrement impie de sa puissance, dressait les rois des peuples qu'il avait vaincus, à le traîner dans son char, le mors aux dents et la selle sur le dos. «Sésostris remarqua, disait le narrateur, qu'un des rois attelés tournait souvent la tête en arrière et semblait observer avec attention la roue qui se déplaçait sous son effort.--Que regardes-tu là? lui demanda Sésostris[64].--Je regarde, répondit le roi vaincu, comment le haut de cette roue descend en bas, et comment le bas remonte en haut[65].--Sésostris tressaillit, et depuis ce moment, ajoutait Théodore, il ne se servit plus d'attelages humains, respectant dans les hommes l'inconstance et la fragilité de la fortune.»
Baïan avait écouté un peu triste et pensif; il se prit ensuite à dire: «Crois-le, Théodore; je sais me maîtriser moi-même et combattre mes emportements, mais cela dépend des circonstances. Tiens, je n'en veux plus à Priscus[66]; je désire être son ami, s'il lui plaît d'être le mien. Qu'il me donne la moitié des dépouilles qu'il a enlevées aux Slaves; il les a conquises par ses armes, mais dans un pays de mon obéissance et sur mes sujets; n'est-il pas juste que nous partagions?» Ainsi le barbare reparaissait, et la moralité, qui allait jusqu'à l'ambitieux, ne pénétrait pas jusqu'au voleur.
[Note 64: ][(retour) ] Quid est, inquit, bone vir, quod oculos in tergum toties retorques? Quid ita rotas aspectas? Theophylact., VI, 11, p. 160.
[Note 65: ][(retour) ] Tum ille cordate: Miror, ait, tam varios rotarum motus; earum quippe partes in altum sublatæ, rursus in humum descendunt, iterumque ascendunt, quæ descenderant. Id., ub. sup.
[Note 66: ][(retour) ] Novi imperare animo meo, cum limites egreditur: novi iram debellare, sed in tempore. Desino Prisco irasci... Theophylact., VI, 11, p. 160.
Les intrigues de Constantinople rompirent brusquement ces relations qui pouvaient conduire à un rapprochement des deux peuples. Priscus, sur le compte duquel on inspira des ombrages à l'empereur, fut privé de son commandement, remplacé par un frère même de Maurice, puis renvoyé à son armée, compromise par l'incapacité du nouveau général. Ces tergiversations rendirent de l'audace au kha-kan. D'ailleurs, pendant l'absence de Priscus il s'était passé une chose grave. Un corps de cavalerie bulgare, appelé des rives du Volga par Baïan, était arrivé dans les plaines pontiques, et prenait, par la rive gauche du Danube, le chemin qui conduisait en Hunnie, n'attaquant point, ne menaçant point les Romains, lorsqu'un corps de cavalerie romaine, en observation dans ces parages, fit pleuvoir sur lui une grêle de traits. Les Bulgares s'arrêtent, se retranchent, font valoir leur attitude et leurs intentions pacifiques, ainsi que la paix qui existe entre les Romains et les Avars; mais le général romain (c'était le frère de l'empereur) vient de la rive gauche avec des renforts, charge les barbares, et est lui-même mis en déroute.
Nouvelles réclamations du kha-kan, nouvelles explications hautaines de part et d'autre. Baïan soutint que les Romains n'avaient pas le droit de mettre le pied sur la rive gauche du Danube, qui lui appartenait en totalité, qui était sa province à lui[67]. Priscus, rentré sur ces entrefaites dans son commandement, n'accueillit pas sans une violente colère cette nouvelle prétention, plus insolente encore que les autres. «Et depuis quand, s'écria-t-il tout hors de lui, depuis quand un fugitif[68], reçu par grâce chez nous, ose-t-il fixer les limites de notre empire?» Ce mot blessa Baïan au cœur. Il s'approcha de Singidon sans rien dire, enleva la ville, la démantela, et en transporta les habitants en Pannonie. Accouru trop tard avec son armée, Priscus occupa une des îles du Danube, près de cette malheureuse cité, et les deux chefs se trouvèrent en présence, séparés seulement par un bras du fleuve. Il paraît qu'en ce moment leurs anciennes relations, peut-être leur ancien penchant l'un pour l'autre, leur revinrent à l'esprit, et ils désirèrent se voir. Le kha-kan vint à cheval et descendit sur le bord, Priscus s'avança dans une barque jusqu'à la portée de la voix; mais l'entrevue se passa en récriminations et en reproches mutuels[69]. Il ne restait plus que la guerre, et Priscus s'y préparait activement sur le Danube, quand il apprend que le kha-kan était en Dalmatie, où il mettait tout à feu et à sang.
[Note 67: ][(retour) ] Quid vobis, Romani, cum provincia mea?... Theophylact., VII, 10 p. 177.--Theophan., p. 233.--Anast., p. 80.
[Note 68: ][(retour) ] Theophylact., ub. sup.
[Note 69: ][(retour) ] Cum Chagano super ripa fluminis considente, in colloquium venit. Priscus e navi verba faciebat. Theophylact., VII, 10.
Furieux, il court vers la Haute-Pannonie, attend l'armée des Avars, la bat et lui enlève tout son butin. La même fureur animait le kha-kan; il appelle à lui toutes ses bandes, et s'élance avec elles vers la Thrace, ne laissant derrière lui qu'un fleuve de sang. Baïan n'était plus un homme, c'était une bête féroce; il sévissait contre les pierres, il déclarait la guerre aux morts. A Drizipère, où il entra cette fois, et dont il fit un monceau de débris, il brûla l'église dédiée à saint Alexandre, qui était en grande vénération dans le pays, dépouilla la sépulture du martyr, toute revêtue de lames d'argent, et dispersa ses ossements[70]; puis, comme pour célébrer ce beau triomphe, disent les historiens, il alla s'attabler avec ses officiers et passer la nuit en débauches[71]. Ce fut la vie que menèrent aussi ses soldats dans ces tristes journées de pillage et d'égorgement; mais bientôt la peste se déclara parmi eux[72]. Dans une seule nuit, Baïan vit mourir sept de ses fils, atteints de bubons pestilentiels dans l'aine[73]. Ce barbare aimait tendrement ses enfants, et faillit devenir fou de douleur. «Il fallait voir, dit un écrivain du temps, comment la joie triomphale, les chants et le pæan de la victoire firent place tout à coup au deuil, aux larmes, aux interminables gémissements[74].» Dans son égarement, le kha-kan s'écriait sans cesse: «Que Dieu juge entre Maurice et moi, entre les Romains et les Avars; il sait ceux qui ont violé la paix[75]!» L'occasion était favorable pour l'aborder, et des négociateurs romains lui demandèrent une entrevue; mais Baïan resta douze jours sans vouloir les entendre. Enfin, il conclut la paix avec une facilité qui prouvait son profond abattement.
[Note 70: ][(retour) ] Monumentum argento ornatissimum nefarie spoliant; quin etiam corpus inde indignissime ejiciunt. Theophylact., VII, 13.--Cum sepulcri thecam argento ornatam reperissent, illusis prius et contemptis martyris reliquiis, ornamentum omne sacrilege spoliavere. Theophan., Chronogr., p. 235.
[Note 71: ][(retour) ] Mirifice victoria elati, ad convivandum toris discumbunt. Theophylact., loc. cit.
[Note 72: ][(retour) ] Passim immissa pestilentia Barbaros delevit. Theophylact., VII, 15, p. 183.
[Note 73: ][(retour) ] Septem ejus filii bubone, seu peste inguinali corripiuntur. Id., ibid.
[Note 74: ][(retour) ] Adeo ut triumphalis lætitiæ, victoriæ pæanum, cantuumque vice, luctus, lacrymas atque planctus prorsus inconsolabilis receperit... Theophan., Chronogr., p. 235.--Immenso dolore prosequitur... Erat quippe dolor vehemens: nec levandæ calamitati ulla via apparebat... Theophylact., VII, 15.
L'année suivante, 600 de notre ère, la guerre reprit, non pas précisément sur l'initiative du kha-kan, mais parce qu'il vit que Priscus, s'emparant de la rive gauche du Danube, le traquait peu à peu dans ses frontières, et pourrait pénétrer quelque jour jusqu'au cœur de la Hunnie. Il sentit qu'il y allait de sa vie et de l'existence de son peuple, et qu'il devait tout épuiser pour reconquérir sa position au nord du fleuve. Priscus, posté dans Viminacium et dans l'île du Danube située en face, paraissait vouloir opérer le débarquement d'une forte armée destinée à agir au printemps: Baïan envoya quatre de ses fils défendre le passage[76], tandis qu'avec une partie de ses troupes, il irait prendre les Romains à dos; mais ses fils furent battus, le passage livré, et lui-même fut obligé de revenir au nord du Danube pour y défendre son propre territoire. Cinq batailles terribles se donnèrent coup sur coup, où Baïan combattit avec désespoir, mais où Priscus, formant son infanterie en carrés impénétrables et variant à propos ses manœuvres, déploya toutes les ressources de la tactique la plus savante. Les quatre fils de Baïan périrent dans un marais, culbutés et noyés avec leurs corps d'armée[77]; Baïan lui-même n'eut que le temps de traverser la Theisse, sur le point d'être tué ou pris[78].
[Note 75: ][(retour) ] Judicet Deus inter Mauricium et Chaganum, inter Avaros et Romanos... Theophylact., VII, 15.--Sedeat Deus, æquus judex, inter me et Mauricium imperatorem: ipse paci violandæ ansam dedit. Theophan., p. 230.
[Note 76: ][(retour) ] Quatuor e filiis copias attribuit, quibus transitum Istri custodiant. Theophylact., VIII, 2.
[Note 77: ][(retour) ] Quoniam stagnum locis illis suberat, in undas eos adigebat... Plurimis igitur et simul Chagani filiis tali modo submersis... Theophylact., VIII, 3.
[Note 78: ][(retour) ] Chaganus non sine periculo salvus, ad Tissum fluvium evasit. Id., ub. sup.
Enfin les Romains passèrent cette rivière fameuse, interdite à leurs aigles depuis deux cents ans, non loin de laquelle s'était élevée la demeure d'Attila et où s'élevait encore celle de Baïan; mais ils ne la passèrent qu'en petit nombre et pour observer l'ennemi. Ce détachement tomba au milieu de trois bourgades habitées par des Gépides, et dans lesquelles ces serfs des Avars célébraient par des festins une de leurs fêtes nationales[79]. Chose incroyable, ils ignoraient qu'il se fût livré la veille une grande bataille dans leur voisinage, tant leurs maîtres les tenaient isolés et étrangers à tout intérêt public! Les Romains tombèrent sur cette tourbe de serfs désarmés et endormis pour la plupart, comme ils étaient tombés sur la peuplade du roi Musok, et la traitèrent de même. Baïan n'avait fui que pour revenir, avec le dernier débris de sa puissance, livrer une dernière bataille, qu'il perdit. Pourtant les Romains n'allèrent pas plus avant, ils évacuèrent même bientôt la rive septentrionale du Danube pour rentrer dans leurs quartiers.
[Note 79: ][(retour) ] Transeunt et offendunt Gepidarum villas tres qui, considentes et compotantes, festum patrium magna frequentia celebrabant. Id. ibid.
Baïan ne mourut pas dans cette bataille, mais il y survécut peu, car son nom disparaît presque aussitôt de l'histoire. Élevé au commandement de son peuple vers 565 et fort jeune encore, il l'avait gouverné pendant trente-six ans. La fortune, qui se retire des vieillards, lui fit payer cher dans ses dernières années les faveurs trop éclatantes dont elle l'avait comblé à son début. Ce fondateur du second empire hunnique, qui de prime-saut l'avait égalé presque au premier, le laissa en mourant humilié et compromis. Cet amer retour du sort lui remit peut-être en mémoire les roues du char de Sésostris, et les autres moralités dont le médecin Théodore l'amusait autrefois: la perte de ses onze fils, tombés sous ses yeux victimes de son insatiable ambition, l'avait atteint d'une blessure qui ne se ferma plus. Comme s'il eût toujours senti sur sa tête la main du Dieu des chrétiens, dont il s'était joué par ses parjures, il répéta plus d'une fois, comme à Drizipère, «que Dieu jugerait entre Maurice et lui.» Maurice périt la même année ou l'année suivante, 602, décapité par les ordres du centurion Phocas, à la suite d'une révolte de soldats venue à propos de la dernière guerre contre les Avars. Le kha-kan put aller rendre ses comptes en face de son adversaire, devant le juge qu'il avait choisi.
CHAPITRE DEUXIÈME
Avénement d'Héraclius au trône des Romains.--Épuisement de l'empire sous Phocas; corruption de l'armée; guerre civile.--Phocas veut faire baptiser tous les Juifs; ceux-ci appellent les Perses à leur secours.--Tentative d'Héraclius pour rétablir la paix avec Chosroès; insolence du roi de Perse; invasion de la Galilée.--Les Juifs rachètent les captifs chrétiens pour les égorger.--Prise de Jérusalem par les Perses; enlèvement de la sainte croix, qui est emmenée d'abord en Arménie, puis au fond de la Perse.--La sainte lance et l'éponge sont apportées à Constantinople.--Deuil général des chrétiens; Héraclius jure d'aller reconquérir la croix en Perse ou de mourir; enthousiasme du peuple et du sénat.--Situation de l'empire du côté de l'Europe.--Résumé des affaires de la Hunnie jusqu'en l'année 610; les Avars envahissent le Frioul.--Le duc Ghisulf est tué; sa veuve Romhilde livre au kha-kan la ville de Forum-Julii.--Halte de l'armée hunnique au Champ-Sacré; les fils de Ghisulf s'enfuient; aventure du jeune Grimoald; massacre des prisonniers; châtiment de Romhilde.--Bonnes dispositions apparentes du kha-kan envers l'empire; il propose de venir trouver l'empereur dans Héraclée.--Héraclius prépare une grande fête pour le recevoir.--Trahison du kha-kan; il veut enlever l'empereur, qui s'échappe en laissant à terre son manteau impérial.--Course des Huns jusqu'au mur de Constantinople.--Explications du kha-kan.--Reprise des négociations; la paix est jurée.--L'empereur se prépare par la retraite et le jeûne à sa campagne contre les Perses; il règle le gouvernement de l'empire pendant son absence; sa noble conduite vis-à-vis du kha-kan des Avars.--La flotte impériale met à la voile.
602--622
Après le féroce et grossier Phocas, devenu empereur par un assassinat, on voit apparaître sur le trône des Romains d'Orient la noble et mélancolique figure d'Héraclius. Il s'attache à ce nom je ne sais quoi de mystérieux et de fatal qui trouble l'historien dans ses jugements, et le fait hésiter incertain entre l'admiration et la pitié. Héraclius destructeur de l'empire des Perses, Alexandre chrétien, libérateur des saintes reliques du Calvaire avant Godefroy de Bouillon, aurait été réputé grand entre les plus grands des Césars; Héraclius aux prises avec le mahométisme naissant, emporté par lui comme par une tempête, perdant tout dans ce naufrage, sa gloire de chrétien et de Romain, la moitié de ses provinces, son génie et presque sa raison, peut être proclamé sans contredit le plus malheureux de tous. Cette seconde partie de sa vie n'offre plus à l'historien qu'un douloureux spectacle, celui de l'héroïsme humain sous le poids de la fatalité, se débattant vainement contre des puissances qui ne semblent point de ce monde. La postérité, oublieuse d'une gloire effacée, ne connut plus d'Héraclius que les revers, et l'homme que ses contemporains crurent un instant ne pouvoir comparer qu'à Dieu[80], le vengeur de Crassus et de Valérien, mieux encore le vengeur de Jésus-Christ, tombé du haut de tant de renommée au rang des empereurs néfastes, alla servir de pendant à l'imbécile Honorius dans l'histoire des démembrements de l'empire romain.
[Note 80: ][(retour) ] Voir l'Hexameron de Georges Pisidès.
Je ne le suivrai point au début de ses aventures, quand, délégué par l'armée d'Afrique pour tuer le tyran Phocas, il faisait voile de Carthage à Constantinople, avec une petite flotte, sous les images de la vierge Marie, pieusement clouées au haut de ses mâts[81]. Les peuples qui le voyaient passer le saluaient du rivage comme un sauveur, les prêtres accouraient le bénir, et l'évêque de Cyzique vint le couronner sur son navire, d'un diadème emprunté aux autels de la mère de Dieu[82]. C'était comme une conspiration publique où tout le monde était dans le secret, excepté la victime qu'on allait immoler avec la solennité d'un sacrifice. Sa terrible mission accomplie, Héraclius se trouva empereur, mais empereur sans argent, sans armée et presque sans empire. Phocas avait épuisé le trésor public en folles ou honteuses prodigalités; l'armée, corrompue, avilie, sans discipline ni orgueil militaire, se dissolvait dans la licence des camps, tandis que l'Asie-Mineure et la Syrie, occupées chaque printemps par les généraux de Chosroès II, ressemblaient moins à des provinces romaines qu'à des satrapies persanes. Les villes fermées du littoral, faciles à défendre par mer, obéissaient seules en réalité à l'empereur de Byzance; encore étaient-elles perpétuellement assiégées, et Constantinople eut l'humiliation d'avoir en face de ses murs Chalcédoine bloquée et presque prise. On eût dit qu'une providence vengeresse s'était appesantie sur ces belles légions de Mésie que Maurice avait formées, et qui trempèrent leurs mains dans son sang: lorsque Héraclius voulut les voir, il n'en restait plus que deux soldats[83].
[Note 81: ][(retour) ] Navibus turritis in quarum malis arculæ et Dei matris imagines appensæ... Theophan., Chronogr., p. 250.
[Note 82: ][(retour) ] Stephanus autem Cyzicenus metropolita, coronam ex ecclesia sanctæ Dei genitricis depromptam, ad Heraclium attulit... Id., ibid.
[Note 83: ][(retour) ] Exercitu omni perlustrato, num aliqui ex iis, qui cum Phoca, tyrannidis ejus fautores, adversus Mauricium præliati, inter vivos superessent perscrutatus, per legiones cunctas rimatus duos solos invenit residuos. Theophan. Chronogr., p. 251.
Ce n'était pas tout: comme si la guerre étrangère n'eût pas suffi pour ruiner l'empire, Phocas avait encore déchaîné sur lui le fléau des guerres civiles. Ce soldat grossier ressentait parfois des remords, et le sang qu'il versait le jour venait l'effrayer dans les insomnies de la nuit: il éprouvait alors des accès d'une dévotion grossière comme sa nature. Dans un de ces courts moments de repentir, il eut l'idée de faire baptiser tous les Juifs en expiation de ses crimes[84]. Les Juifs, on le sait, nombreux dans toute l'Asie romaine, occupaient de vastes quartiers au sein des cités commerçantes, et peuplaient seuls des contrées entières sur le continent et quelques îles sur la mer Egée. Phocas les convoqua tous à Jérusalem pour l'accomplissement de son dessein secret, et à mesure qu'ils arrivaient, des soldats, préfet en tête, les conduisaient à l'évêque, qui les baptisait[85]. Ils eussent plutôt noyé les néophytes dans la piscine que de les laisser partir sans baptême. Ces apôtres d'une nouvelle espèce parcoururent ainsi, pour le salut de l'âme de Phocas, tous les lieux de l'Égypte et de la Syrie habités par des Juifs, pourchassant et ressaisissant l'un après l'autre ceux qui leur avaient d'abord échappé. L'Asie romaine fut en combustion: les Juifs, répondant à la violence par des trahisons, s'entendirent pour surprendre la ville de Tyr pendant la fête de Pâques et y égorger les chrétiens[86]; le complot découvert fit tomber sur eux de dures représailles qui n'amenèrent que de nouveaux complots. Ils s'adressèrent à Chosroès, lui promettant de livrer à ses troupes toutes les villes romaines de la Palestine, s'il voulait les assister et les venger. Ainsi guerre étrangère, guerre civile et religieuse, trahisons, violences, Héraclius avait tout à conjurer au début de son règne.
[Note 84: ][(retour) ] Chron. Alex., p. 382.--Zonar., XIV, t. II, p. 80.
[Note 85: ][(retour) ] Theophan., Chronogr., p. 248.--Cedren., t. I, p. 406.--Niceph. Call., p. 44.
[Note 86: ][(retour) ] Theophan., Chronogr., p. 251.--Cedren., t. I, p. 408.--Hotting., Hist. Orient., t. I, p. 3.
Il essaya de le faire, et tout lui manqua à la fois. La guerre lui réussit mal avec des soldats indisciplinés et lâches; quand il parla de paix, Chosroès, avant toute négociation, lui proposa de renier Jésus-Christ et d'adorer le dieu Soleil[87]. Ses efforts pour apaiser les Juifs par des traitements meilleurs et des promesses tournèrent contre lui: les Juifs n'en devinrent que plus insolents et plus hardis dans leurs menées, pensant qu'il avait peur. Le mauvais succès de toutes ces tentatives porta le découragement dans le cœur des Romains; les provinces asiatiques cessèrent de résister à une destinée qui semblait irrévocable, tandis que les provinces européennes, que rien de pareil ne menaçait, détournaient les yeux et s'endormaient dans un égoïsme cruel. L'empire romain glissait avec rapidité vers sa ruine, lorsqu'une secousse heureuse l'arrêta sur la pente et lui rendit l'énergie qu'il ne possédait plus: ce fut la religion qui opéra ce miracle.
[Note 87: ][(retour) ] Vobis minime parcam, donec crucifixum, quem vos prædicatis Deum, solem adoraturi, abnegaveritis. Theophan., Chronogr., p. 253.
L'année 615 avait été marquée par les Perses et les Juifs pour être la dernière des chrétiens sur toute la surface de la Palestine. En effet, vers la fin du mois de mai, une armée formidable, que commandait Roumizan, surnommé Schaharbarz, c'est-à-dire le sanglier royal, général habile, mais cruel, et l'allié du roi Chosroès[88], vint fondre sur la Galilée et parcourut les deux rives du Jourdain, depuis sa source jusqu'à son embouchure, en n'y laissant que des ruines. Une nombreuse population chrétienne se pressait dans ces lieux sanctifiés par la prédication de l'Évangile. Le Sanglier royal la traita comme les généraux de Salmanazar et de Nabuchodonosor traitaient jadis le peuple d'Israël. Après le sac et l'incendie des maisons, les habitants, enchaînés les uns aux autres, étaient traînés en esclavage pour aller coloniser sous le fouet des Perses les marécages de l'Euphrate ou du Tigre. Des marchands juifs, munis de bourses pleines d'or, marchaient en troupe derrière l'armée, rachetant le plus qu'ils pouvaient de captifs chrétiens, non pour les sauver, mais pour les égorger eux-mêmes, et leur préférence s'adressait aux personnages d'importance, aux magistrats des villes, à des femmes belles et riches, à des religieuses, à des prêtres[89]. L'argent qu'ils payaient aux soldats persans pour avoir des chrétiens à mutiler provenait de cotisations auxquelles tous les Juifs s'étaient imposés, chacun en proportion de sa fortune[90], dans l'intention de cette œuvre abominable qu'ils croyaient méritoire devant Dieu. L'histoire affirme qu'il périt ainsi quatre-vingt-dix mille chrétiens sous le couteau de ces fanatiques[91]. Non moins féroces que les Juifs, les mages de l'armée de Schaharbarz leur prêtaient la main et poussaient à l'extermination de ceux qu'ils appelaient dans leurs blasphèmes les adorateurs du bois. Si grandes que fussent pour les chrétiens ces tribulations, Dieu leur en réservait de plus amères: Jérusalem prise, le saint sépulcre brûlé, les églises livrées au pillage et aux profanations, les reliques de la passion dispersées. Schaharbarz força l'église de la Résurrection, bâtie par l'empereur Constantin sur le Calvaire, où l'on conservait, comme le plus précieux de tous les trésors, la croix qui avait servi au supplice du Christ[92].
[Note 88: ][(retour) ] Les historiens grecs l'appellent communément Romizanes et Sarbar, Σάρβαρος. On trouve aussi Rasmizas, Sarbarazas et Sarbanazas. Les Arméniens donnent à ce personnage le nom de Khorem-Razman-Schaharbarz. V. Saint-Martin, Éd. Lebeau. Hist. Bas-Emp., t. XI, p. 14. Note 1.
[Note 89: ][(retour) ] Judæi quidem ementes Christianos, occidebant eos... Theophan., Chronogr., p. 252.--Clericis, monachis, sacris virginibus occisis. Chron. Pasch.
[Note 90: ][(retour) ] Pro suis quisque facultatibus... Theophan., Chronogr., p. 252.
[Note 91: ][(retour) ] Ad nonaginta videlicet millia trucidarunt. Id., ibid.
[Note 92: ][(retour) ] Capto Hierosolymo..., pretioso etiam et vivifico crucis ligno locis illis erepto... Theophan., l. c.--Una cum sacris vasis quorum innumerus fuit numerus. Chron. Pasch.
La vraie croix, suivant la description que nous en donnent les historiens, était renfermée dans un étui d'argent ciselé, garni d'une serrure dont le patriarche de Jérusalem avait seul la clef, et qui, pour surcroît de précaution, était scellé de son sceau épiscopal[93]. Soit réserve respectueuse vis-à-vis de son maître, à qui il voulait envoyer le bois que les Perses supposaient être l'objet du culte des chrétiens, soit plutôt sentiment de frayeur involontaire, Schaharbarz s'abstint de toucher à la croix; il ne brisa point les sceaux, il ne demanda pas même la clef, qui resta en la possession de l'évêque. La sainte croix, portée à Chosroès en l'état où on l'avait prise, fut déposée d'abord en Arménie, dans un château voisin de Gandzac, la ville actuelle de Tauris, château ruiné aujourd'hui, mais que la tradition montrait encore debout pendant le moyen âge[94]. Lorsque Gandzac se trouva menacé par les armes d'Héraclius, comme nous le dirons plus tard, la croix, transportée de place en place suivant le caprice de Chosroès, fut enfin reléguée au fond de la Perse. Deux autres reliques de la passion, l'éponge où le Christ avait bu le fiel et le vinaigre, et la lance qui lui avait ouvert le flanc, étaient tombées dans les mains d'un officier perse, qui consentit à les vendre, mais au poids de l'or[95]. Un chrétien les racheta. Transportées à Constantinople, elles y furent exposées pendant quatre jours à la pieuse curiosité des fidèles, et pendant ces quatre jours, le lieu où on les avait placées ne désemplit pas: chacun voulait contempler ces instruments vénérables du salut du monde, les toucher avec respect et les baigner de ses larmes[96].
[Note 93: ][(retour) ] Théophane nous dit qu'Hélène, après la découverte de la sainte croix, en envoya une partie à son fils, et remit l'autre aux mains de l'évêque de Jérusalem: Aliam (partem) argenteo loculo inclusam, Macario episcopo tradidit, secuturæ deinceps posteritati monumentum. Theophan. Chronogr., p. 21.--Cf. Bolland., Invent. Cruc. 3 Maii.
[Note 94: ][(retour) ] Cette indication est tirée des voyages de Chardin, t. II, p. 326.--Il paraît qu'il resta, à cette époque, des parcelles du bois de la vraie croix dans l'Arménie, car il est souvent question de croix miraculeuses qui se rapportent à cette origine, dans les légendes des Arméniens. Saint-Martin, Éd. Lebeau, Hist. du Bas-Emp., t. XI, p. 12. Note 4.
[Note 95: ][(retour) ] Sacra spongia... veneranda lancea e sacris Hierosolymarum locis allata est, quam quidam familiaris execrabilis Sarbaræ, acceptam a barbaris, dedit Nicetæ. Chron. Pasch.
[Note 96: ][(retour) ] Niceph., p. 11.--Theophan., p. 252.--Chron. Alex., p. 385.--Cedren., t. I, p. 408.--Zonar., XIV, t. II, p. 83.
L'émotion fut générale et le deuil profond[97], non-seulement dans l'empire, mais encore dans tout le monde chrétien. La chrétienté ne pouvait-elle pas demander compte aux Romains de la profanation des saints lieux dont ils avaient la garde et de la perte de la croix qu'ils n'avaient pas su protéger? Ce malheur, le plus poignant qui pût atteindre des âmes chrétiennes, n'était-il pas un châtiment d'en haut attiré par leur lâcheté? Les Romains s'avouèrent tout cela et commencèrent à rougir d'eux-mêmes. Profitant de ce réveil de son peuple, troublé d'ailleurs jusque dans sa conscience, Héraclius jura qu'il irait chercher la sainte croix en Perse, confondre dans une même vengeance les injures de l'empire romain et celles du Christ, ou mourir sous les murs de Ctésiphon avec tout ce qui conservait encore un cœur chrétien et romain. Un tel dessein, qu'on eût taxé d'absurdité quelques semaines auparavant, parut, dans les circonstances présentes, simple et naturel: on y applaudit, et l'on voulut s'y associer. Les vides de l'armée se comblèrent rapidement par des enrôlements spontanés, ceux du fisc impérial par les trésors des églises, que le clergé s'empressa d'offrir. Les évêques apportaient l'argenterie de leur métropole et vendaient même leurs meubles précieux pour en verser le produit dans les caisses de l'État, et quand ils tardèrent trop, l'empereur put mettre la main sur leurs biens sans exciter ni étonnement ni murmure[98]. Ces ressources permirent de réorganiser l'armée et d'équiper une flotte. Des prédications répandues en tous lieux entretenaient la ferveur dans le peuple; les églises et les monastères, ouverts jour et nuit comme dans les temps de grandes calamités, retentissaient incessamment du chant des litanies et des psaumes. Malheur à qui se serait avisé de combattre l'entraînement public, auquel cédaient les plus hauts personnages, les magistrats, le sénat lui-même! Il eût payé cher son scepticisme et ses moqueries. Un homme d'un rang élevé, jaloux d'Héraclius, ayant traité l'empereur d'aventurier et son idée de folie, fut dégradé par le sénat, et le châtiment eût été plus loin sans l'intervention du prince. On se contenta de faire tonsurer le critique malencontreux[99], puis on l'envoya au fond d'un cloître méditer sur le danger des oppositions impopulaires, et devenir meilleur chrétien, s'il pouvait.
[Note 97: ][(retour) ] Beaucoup de chrétiens crurent le christianisme perdu et se firent juifs.--Pusillo animo homines, quasi victa cruce, extinctum sit christianitatis robur... Ubi est Deus eorum? Bolland., Invent. Cruc., 3 Maii.
[Note 98: ][(retour) ] Sanctarum ædium facultates tulit, cudendisque numismatibus, et minutis milisiariis conflandis, multifida magnæ ecclesiæ candelabra, aliaque ejusmodi sacri ministerii vasa, usurpavit. Theophan. Chronogr., p. 254.
[Note 99: ][(retour) ] Statim in clerici formam tonderi jussit, patriarcha solemnem orationem recitante... Niceph., p. 5.
Tels étaient les symptômes d'une résurrection morale du monde romain; toutefois, avant de se jeter dans une entreprise si lointaine, si longue, et qui présentait tant d'imprévu, il fallait pourvoir à la sûreté de Constantinople et au maintien de la paix dans les provinces européennes. On savait bien que dès qu'une attaque directe s'effectuerait sur la Perse, on verrait l'Asie-Mineure et la Syrie évacuées aussitôt par les armées de Chosroès, qui courraient à la défense de leur propre territoire, et qu'ainsi l'orient de l'empire se trouverait dégagé; mais qu'adviendrait-il des provinces d'Europe? C'est ce qui occupa mûrement l'empereur et son conseil. En jetant les yeux du côté de l'Italie, Héraclius se rassurait: les exarques de Ravenne entretenaient depuis longtemps déjà des rapports presque amicaux avec les rois lombards; ils pouvaient les maintenir encore aux mêmes conditions, c'est-à-dire à prix d'or. Il ne fallait rien changer à cette situation pour l'instant. Quant aux Franks qui avoisinaient l'empire romain du côté de la Bavière, leur roi Clotaire II, qui venait de réunir dans sa main toutes les portions de cette vaste monarchie, n'était rien moins qu'hostile à Héraclius; et les évêques, si puissants à sa cour, favoriseraient sans doute de tout leur pouvoir une expédition qui avait pour but de recouvrer la croix de Jésus-Christ.
Voilà ce que pouvaient se dire avec raison l'empereur et son conseil; mais quand leurs regards se portaient du côté du Danube sur ces Avars dont la cupidité, la turbulence et la mauvaise foi étaient proverbiales, leur sécurité diminuait. Rien, il est vrai, n'annonçait un mouvement prochain ni dans les plaines pontiques, ni dans les steppes de l'Asie occidentale, et la trêve qui existait entre les Avars et l'empire romain durait déjà depuis quatorze ans; pourtant on n'osait compter sur une paix sincère, tant le souvenir de Baïan était présent à tous les esprits! Le caractère du kha-kan nouveau n'était guère fait non plus pour inspirer confiance. Afin d'observer les choses de plus près et d'amener ce kha-kan, s'il était possible, à des engagements solides et durables, Héraclius envoya en Hunnie deux personnages de haut rang, chargés de négocier avec lui un traité d'alliance sur de nouvelles bases: c'étaient deux hommes qui passaient pour clairvoyants et expérimentés, le patrice Athanase, honoré souvent de ces sortes de missions, et Cosmas, questeur du palais impérial[100]. Avant de les suivre dans leur ambassade, je ferai une halte de quelques moments, et je reprendrai le fil de l'histoire des Avars où je l'ai quittée, c'est-à-dire à l'année 602, époque de la mort du kha-kan Baïan et de l'empereur Maurice.
[Note 100: ][(retour) ] Heraclius ad Chaganum legatos destinat, Athanasium patricium et Cosmam quæstorem, qui voluntatem suam renuntiarent. Theophan. Chronogr., p. 254.
On se rappelle l'état de détresse auquel le second empire hunnique était réduit au moment de cette double mort: Baïan vaincu cinq fois au delà du Danube, ses quatre fils tués, et la Theïsse franchie par les armées romaines. Une ou deux campagnes pareilles à celles-là auraient suffi pour expulser les Avars d'Europe ou du moins pour les cantonner dans quelque coin où il ne leur eût plus été permis de remuer: le meurtre de l'empereur Maurice les sauva. Parmi les accusations que les séditieux, et le centenier Phocas à leur tête, débitaient aux légions de Mésie pour les exciter contre ce prince et les entraîner à la rébellion, avaient figuré au premier rang les dangers, les fatigues, les privations de toute espèce qui accompagnaient les guerres faites au nord du Danube, et qu'on transformait en crimes contre les soldats. Quand la révolte eut réussi et que son chef eut revêtu la pourpre impériale, Phocas césar ne voulut point démentir Phocas centenier. Il retira les troupes de la Dacie pour les rendre à leurs cantonnements de Mésie et de Thrace, et offrit la paix aux Avars. La pension énorme dont Baïan jouissait autrefois, et que Maurice lui avait retirée à cause de ses méfaits, fut promise au nouveau kha-kan, avec une augmentation notable[101]. Les Avars, qui se croyaient perdus, s'empressèrent d'accepter une pareille paix, qui leur permettait de réparer leurs désastres et ne leur enlevait que la faculté de nuire, dont ils étaient incapables d'user. Ils se relevèrent donc de leur ruine, mais lentement; il fallut qu'une nouvelle génération fût arrivée à l'âge d'homme pour qu'ils osassent se risquer encore contre les Romains, tant la blessure qu'ils avaient reçue était profonde! Évitant donc toute collision avec l'empire, du moins toute collision grave, ils prirent pour but de leurs courses les pays qui les avoisinaient au nord et à l'ouest. Leurs anciens amis les Lombards poursuivaient alors assez péniblement la conquête de la Haute-Italie, et eurent besoin de leur secours: ce fut un débouché ouvert à leur activité turbulente. Le kha-kan leur envoya à plusieurs reprises des auxiliaires de race hunnique ou slave. Ainsi l'on voit figurer en 609 dans l'armée du roi lombard Aghilulf dix mille Slovènes tributaires des Avars, qui prirent part au siége de Crémone et se signalèrent par leur férocité lors du sac de cette ville tant de fois désolée[102].
[Note 101: ][(retour) ] Auctis ex fœderis pacto faciendis Chagano donis... Theophan., Chronogr., p. 245.--Cf. Anast., p. 86.--Cedren., t. I, p. 405.--Chagano pactis additis... Paul. Diac., IV, 27.
[Note 102: ][(retour) ] Agilulfus rex... obsedit civitatem Cremonensem cum Sclavis, quos ei Chaganus rex Avarorum in solatium miserat, et cepit eam et ad solum usque destruxit. Paul. Diac, iv, 29.
En 610, la scène change: ce n'est plus pour assister les Lombards que le kha-kan des Avars descend en Italie, mais pour les surprendre et les piller. A la tête d'une armée formidable, il se jette sur le Frioul, qui faisait partie du royaume lombard sous des ducs héréditaires de la famille d'Alboïn. L'irruption avait été si vive, que le duc régnant, nommé Ghisulf, se trouva hors d'état d'y résister; les troupes qu'il avait rassemblées à la hâte furent battues; lui-même fut tué, et ses capitaines coururent se renfermer dans les châteaux voisins avec les soldats qui survivaient[103]. L'ancienne ville romaine de Forum-Julii, forte d'assiette et ceinte de bonnes murailles, était la citadelle du duché en même temps que sa métropole: la veuve et les enfants de Ghisulf s'y réfugièrent ainsi que les plus qualifiés des seigneurs lombards et la meilleure partie des troupes. Cette veuve de Ghisulf, nommée Romhilde, était une femme d'un caractère viril et résolu, mais impudique et livrée à des passions sans frein. Il lui restait de son mari huit enfants, savoir quatre filles et quatre fils, dont le plus jeune était encore en bas âge, tandis que l'aîné entrait dans la puberté. Sa double qualité de veuve et de mère de ducs lui donnant part au gouvernement des affaires suivant la coutume germanique, Romhilde s'occupait avec sollicitude de tout ce qui regardait la défense de la place, dont les Avars n'avaient pas tardé à faire le siége. Leurs attaques furent d'abord sans aucun succès, grâce à la bonne contenance des Lombards: repoussés dans leurs escalades, déjoués dans leurs surprises et peu faits pour les travaux patients qu'exigent les siéges, ils se découragèrent, et songeaient déjà à partir quand une aventure romanesque les retint.
[Note 103: ][(retour) ] In reliquis castellis, ne Hunnis, hoc est, Avaribus, præda fierent, se communiverant... Paul Diac., iv, 38.
Un matin que le kha-kan, voulant examiner par lui-même l'état des murs, en faisait le tour avec une escorte de cavaliers, Romhilde, embusquée sur le rempart, l'aperçut et le suivit longtemps des yeux[104]. Il paraît que le successeur de Baïan était jeune et beau et que sa tournure martiale se dessinait bien sous le costume éclatant de sa nation, car Romhilde fut séduite[105]. Tant qu'il fut là, son regard ne put le quitter, et quand il eut disparu, elle le voyait encore; enfin il laissa dans l'âme de la Germaine un désir indomptable qu'elle résolut de satisfaire à tout prix. Dès le lendemain, elle lui faisait offrir par un message de lui livrer Forum-Julii, s'il s'engageait à la prendre pour femme. Aux yeux d'un kha-kan des Avars, l'engagement n'avait rien de bien grave, et celui-ci n'était pas homme à refuser une ville pour si peu. Il fit donc bon accueil au messager, s'entretint avec lui des moyens d'exécution, et après quelques allées et venues le marché fut conclu. Une porte laissée ouverte pendant la nuit par les soins de Romhilde donna passage aux assiégeants, qui se précipitèrent dans les rues le fer et la flamme à la main[106]. La veuve de Ghisulf était là ivre d'amour; elle aborde le kha-kan, l'entraîne avec elle dans son palais, et l'incendie qui dévorait déjà la ville fut le flambeau de leur hyménée. La nuit finie, le kha-kan, qui put se croire loyalement dégagé de sa parole, puisqu'il avait mis Romhilde au nombre de ses femmes, la chassa de son lit, et après l'avoir livrée aux outrages de douze de ses gardes[107], il la relégua dans les derniers rangs de ses esclaves.
[Note 104: ][(retour) ] Horum rex, id est Chaganus, dum circa muros armatus cum magno equitatu perambularet, ut qua ex parte urbem facilius expugnare posset, inquireret... Paul. Diac., iv, 38.
[Note 105: ][(retour) ] Hunc Romhilda de muris prospiciens, cum cerneret eum juvenili ætate florentem, meretrix nefaria, concupivit... Id., ibid.
[Note 106: ][(retour) ] Illa vero nihil morata, portas Forojuliensis castri, aperuit... Ingressi vero Avares, urbem flammis concremantes... Paul. Diac, iv, 38.
[Note 107: ][(retour) ] Rex Avarum propter jusjurandum sicut ei spoponderat, nocte una quasi in matrimonio habuit: novissime vero duodecim Avaribus tradidit... Id., ibid.
La ville fut pillée de fond en comble, et quand il n'y resta plus rien à emporter, le kha-kan fit ranger le butin dans ses chariots et partit pour regagner la Pannonie, satisfait du fruit de sa campagne. Outre un butin immense, il emmenait avec lui tous les habitants qui n'avaient pas été tués, des hommes, des femmes, des enfants en nombre considérable, à qui il avait promis de bonnes terres au delà des Alpes, sur les bords de la Drave et du Danube[108], mais qu'au fond du cœur il destinait à figurer dans les marchés à esclaves de la Mésie et de la Thrace. Chemin faisant, il s'aperçut que cette multitude confuse embarrassait sa marche, qu'elle n'était pas même sans danger, vu le grand nombre d'hommes valides qui s'y trouvaient, et il fit halte à quelque distance de Forum-Julii, dans un lieu appelé Champ Sacré[109], pour réunir en conseil les chefs de l'armée et délibérer avec eux sur le parti à prendre à l'égard des captifs. Le conseil, à l'unanimité, décida qu'il fallait sans plus de retard se défaire des hommes et partager les femmes et les enfants par lots entre les soldats.
[Note 108: ][(retour) ] Promittentes quod eos, unde digressi fuerant, Pannoniæ in finibus collocarent. Id., ub. sup.
[Note 109: ][(retour) ] Qui cum... ad Campum quem sacrum nominant, pervenissent... Paul. Diac., iv, 38.
Pendant cette délibération, dont les malheureux captifs ne devinaient que trop bien l'issue, les fils de Ghisulf, qui jouissaient d'un peu plus de liberté que les autres à cause de leur jeunesse, échappant à l'œil de leurs gardiens, s'approchèrent de quelques chevaux qui paissaient sur la lisière du camp, à l'aventure et sans maître. Enfourcher chacun une monture et s'éloigner à toute vitesse n'était qu'un jeu pour les trois aînés, déjà grands et cavaliers experts; mais le plus jeune, appelé Grimoald, n'était encore capable ni de monter seul à cheval, ni de s'y tenir solidement. C'était pour ses frères une inquiétude poignante, la seule qui les troublât dans leur projet de fuite; désespérant même de pouvoir emmener cet enfant avec eux, ils résolurent de le tuer, afin de le soustraire du moins à l'humiliation de la servitude. Déjà l'un d'eux, mettant sa lance en arrêt, se préparait à le percer, quand Grimoald lui dit en sanglotant: «Ne me tue pas, frère! mais aide-moi à me placer sur ce cheval, et je m'y tiendrai bien[110].» Ému de compassion, le fils de Ghisulf souleva son frère dans ses bras, le plaça à cru sur la monture[111], et, après lui avoir donné quelques conseils, il s'élança lui-même sur la sienne et partit au grand galop. Malheureusement ils avaient été vus, et un gros de cavaliers ennemis se mit à leur poursuite sans perdre mi moment. Les trois aînés, inébranlables sur leurs bêtes et profitant de l'avance qu'ils avaient, gagnèrent les bois voisins, où ils disparurent à tous les regards; mais Grimoald fut atteint par celui des Avars qui chevauchait en tête de la troupe.
[Note 110: ][(retour) ] Cum igitur ut eum percuteret lanceam elevasset, puer lacrymans exclamavit dicens: Noli me pungere, quia possum me tenere. Paul. Diac., iv, 38.
[Note 111: ][(retour) ] Qui, injecta manu, eum per brachium apprehendens, super nudum equi dorsum posuit, eumdemque ut se contineret, hortatus est... Puer vero frenum equi arripiens... Id., ub. sup.
Le pauvre enfant, au dire des historiens, était gracieux et beau; sa chevelure, d'un blond pâle, tombait en boucles épaisses sur ses épaules, et son œil bleu était plein de flammes[112]. Le Barbare en eut pitié; baissant sa lance déjà dressée pour le frapper, il résolut d'en faire plutôt son esclave. S'approchant donc de l'enfant avec douceur, il lui prit la bride des mains et retourna sur ses pas, ramenant en laisse derrière lui le captif et le cheval, et tout fier de sa conquête, car il avait pour lot le fils d'un prince[113]. Grimoald suivait, honteux et pensif, jetant des regards à la dérobée vers les bois où ses frères avaient fui. «Il était petit, nous dit le vieil auteur, Lombard de naissance, où nous avons puisé notre récit; mais dans ce petit corps s'agitait une grande âme[114]. Tout en cheminant, il tira du fourreau avec précaution la courte épée qui pendait à son côté suivant l'usage des enfants germains de noble origine, et la levant à deux mains, il l'abattit de toute sa force sur le crâne de l'Avar qui n'avait point de casque[115]. Quoique parti d'un faible bras, le coup fut assez rude pour que le Barbare en restât étourdi: il lâcha les rênes du cheval et alla lui-même rouler par terre. Grimoald alors, ressaisissant le frein de sa monture, fit volte-face, prit le galop, et, se cramponnant comme il put, parvint à rejoindre ses frères[116]. Les cavaliers avars, déjà rentrés dans leur camp, ne songèrent pas même à le poursuivre.
[Note 112: ][(retour) ] Erat ipse puerulus eleganti forma, micantibus oculis, lacteo crine perfusus. Paul. Diac. l. cit.
[Note 113: ][(retour) ] Cumque eum, ad castra revertens, apprehenso ejusdem equi freno reduceret, deque tam nobili præda exultaret... Id., ibid.
[Note 114: ][(retour) ] Ingentes animos angusto in pectore versans... Paul. Diac., iv, 38.
[Note 115: ][(retour) ] Cum se captivum train doleret, ensem qualem in illa ætate habere poterat, vagina exemit, seque trahentem Avarum quantulo annisu valuit, capitis in vertice percussit... Paul. Diac. Ibid.
[Note 116: ][(retour) ] Moxque ad cerebrum ictus perveniens, hostis ab equo dejectus est... Puer vero Grimoaldus, verso equo, fugam lætabundus arripiens... Id., loc. cit.
Cette aventure hâta probablement le massacre des prisonniers, car on put craindre que, les enfants de Ghisulf donnant l'éveil aux Lombards, il n'en résultât quelque attaque de vive force ou quelque embuscade dans la montagne: tous les hommes furent passés par les armes. En si bon train d'exécutions, le kha-kan ne voulut point quitter le Champ-Sacré sans avoir accompli un grand acte de justice barbare. Il fit dresser au milieu de la plaine un pieu aiguisé par le bout, puis il ordonna qu'on lui amenât Romhilde: «Misérable femme, lui dit-il, voilà le seul mari dont tu sois digne[117]!» Quatre vigoureux soldats la saisissent à ces mots, la placent sur le pal malgré ses pleurs, et l'armée avare décampe, la laissant se débattre dans les convulsions de l'agonie.
[Note 117: ][(retour) ] Post modum quoque palum in medio campo configi præcipiens, eumdem in ejus acumine inseri mandavit, hæc insuper exprobrando inquiens: Solum te dignum est maritum habere. Paul. Diac., iv, 38.
De pareilles prouesses ne donnaient, il faut l'avouer, une idée bien rassurante ni de la bonne foi des Avars ni du caractère particulier de leur kha-kan, et pouvaient justifier les appréhensions d'Héraclius. Toutefois l'ambassade romaine reçut en Hunnie un accueil si empressé, les protestations d'amitié du kha-kan furent si vives, et son air de franchise si parfait, que le patrice Athanase et son compagnon sentirent leurs soupçons se dissiper. Le kha-kan se plaignait amicalement qu'on eût pu le mal juger, lui qui ne respectait rien tant au monde que l'empereur Héraclius, et n'avait pas d'autre d'ambition que d'être un serviteur fidèle des Romains. «Il voulait, disait-il, aller discuter en personne avec leur prince les bases de l'alliance nouvelle dont on lui parlait, et que pour son compte il désirait rendre éternelle[118].» Cette proposition remplit de joie les ambassadeurs, et sur leur rapport la cour de Constantinople; on s'occupa de fixer un lieu convenable pour les conférences; le kha-kan poussa les bons procédés jusqu'à proposer lui-même Héraclée[119], qui, n'étant qu'à quatre lieues de la longue muraille et à dix-sept de Constantinople, n'exigerait pas de l'empereur un grand déplacement.
[Note 118: ][(retour) ] Romanorum se amicum esse persuasit, et ad imperatorem, ineundi fœderis gratia, venturum esse promisit. Niceph., p. 9.--Cf. Theophan., p. 252.--Anast., p. 89.--Cedren., t. i, p. 408.--Zonar., t. ii, p. 82.
[Note 119: ][(retour) ] Quibus plurimum delectatus (Heraclius) ad Heracleam urbem, quemadmodum inter eos convenerat, regi Avarorum occurrere decrevit. Niceph., p. 10.
L'attention du Barbare à venir ainsi au-devant de tous les vœux des Romains parut d'un excellent augure, et on s'habitua à considérer l'alliance, une alliance ferme et durable, comme déjà conclue. Aussi l'empereur s'ingénia-t-il à recevoir dignement son hôte et à faire du temps des négociations un temps de plaisirs; il ordonna en conséquence la préparation de courses de chars et de jeux scéniques extraordinaires qui seraient célébrés dans Héraclée[120]. Lui-même, voulant rendre au kha-kan tous les honneurs dus à un roi ami, alla attendre à Sélymbrie, quelques milles en deçà de la longue muraille, la nouvelle de son approche, pour se porter à sa rencontre entre cette ville et Héraclée. Peu de soldats l'accompagnaient dans ce voyage, qui promettait d'être tout pacifique; mais le cortége abondait en hauts personnages et fonctionnaires de tout grade vêtus de leur costume officiel. A la queue marchaient des voitures pleines de riches présents destinés aux chefs avars, puis l'attirail complet d'un théâtre, ainsi que les chars, les chevaux, les cochers de l'hippodrome, qui voyageaient parmi les bagages sous la protection de l'escorte. Pendant trois jours que l'empereur demeura à Sélymbrie, les routes furent incessamment couvertes de curieux accourus de tous côtés, mais surtout de Constantinople, pour assister aux réjouissances. «C'était, nous dit un vieux récit, une foule innombrable, compacte, mélangée de toute sorte de gens: le clerc y coudoyait le laïque, l'ouvrier le magistrat, et le campagnard y cheminait à côté du citadin[121].» Il n'y eut pas jusqu'aux factions du cirque[122] qui ne tinssent à honneur de venir représenter devant les hôtes sauvages d'Héraclée leur rivalité turbulente, comme le couronnement obligé de tout divertissement romain.
[Note 120: ][(retour) ] Equestre certamen ad eum suscipiendum paratum. Id. ibid.--Quod Heracleæ ludi circenses celebrandi essent. Chron. Pasch.
[Note 121: ][(retour) ] Multis proceribus et civibus, clericis atque opificibus ac plebe infinita... Chron. Pasch.
[Note 122: ][(retour) ] Plurimis etiam ex utraque factione... Id., ibid.
Le kha-kan s'était mis en marche de son côté non avec des histrions et des cochers du cirque, mais avec de braves soldats, l'élite de son armée, car il méditait la trahison la plus noire dont on eût jamais entendu parler dans les annales des nations; il n'avait même proposé la ville d'Héraclée que pour la commodité de son projet. Déjà, depuis qu'il était question de la conférence, il avait fait filer sur le territoire romain, en petits détachements et par des routes différentes, une troupe beaucoup plus nombreuse que celle qu'il emmenait à sa suite, lui recommandant de traverser de préférence les cantons déserts ou peu fréquentés, et de se rallier dans la chaîne de collines boisées qui couvrait la longue muraille à l'occident[123], et se prolongeait entre Héraclée et Sélymbrie. Malheureusement les cantons déserts n'étaient pas rares dans la Haute-Mésie et la Thrace, si cruellement dévastées par la guerre: on pouvait parcourir de grandes étendues de pays presque sans être aperçu, et d'ailleurs dans la circonstance présente, quand les populations romaines encombraient les chemins pour arriver à Héraclée, des détachements d'Avars marchant dans la même direction ne pouvaient exciter ni étonnement ni alarme. Ces troupes, qui servaient d'avant-garde au kha-kan, avaient pour mission d'occuper la longue muraille dès que l'empereur l'aurait dépassée, et de lui couper la retraite sur Constantinople, tandis que l'escorte du kha-kan l'attaquerait de front, le ferait prisonnier et s'emparerait de ses bagages[124]. Une fois l'empereur enlevé et le désarroi jeté parmi les Romains, les deux fractions de la petite armée avare devaient se réunir au long mur et pousser sur Constantinople, dont elles comptaient avoir bon marché au milieu de la consternation qu'y causerait la mort ou la captivité d'Héraclius. «C'était là un coup infaillible, dit un contemporain, si le ciel lui-même ne se fût chargé de le déjouer[125].»
[Note 123: ][(retour) ] Parte suorum delecta, quidquid roboris erat, per saltus ac sylvas quæ longis muris imminent, clam dissipari, et per condensa montium pergere jubet... Niceph., p. 10.
[Note 124: ][(retour) ] Ut, Imperatore a tergo circumvento, medium ipsum ejusque comitatum omnem, in potestatem haberent. Niceph., p. 10.
[Note 125: ][(retour) ] Quod sane accidisset, nisi illud prohibuisset Deus. Chron. Pasch.
Le kha-kan avait ainsi tendu ses rets, lorsque Héraclius, sur la nouvelle de son approche, quitta Sélymbrie, passa la longue muraille et s'avança à sa rencontre. Il marchait sans défiance, monté sur un cheval de parade, avec la couronne impériale au front et le manteau de pourpre sur les épaules[126], quand des paysans, à qui les mouvements des Avars du côté du long mur n'avaient point échappé, se firent jour à travers son entourage de gardes et de fonctionnaires, et lui racontant ce qu'ils avaient vu, l'avertirent de songer à lui. Il était temps, car déjà la troupe du kha-kan paraissait à l'horizon dans une attitude qui n'était rien moins que pacifique. Sauter de cheval aussitôt, jeter bas le manteau qui l'eût fait reconnaître, ôter de sa tête la couronne, qu'il passa à son bras gauche, et s'enfuir à toute vitesse sur la monture et sous la casaque d'un paysan, ce fut une affaire aisée pour un homme habitué comme Héraclius à la prompte décision et à l'action rapide du soldat[127]. Tandis qu'il s'éloignait à bride abattue, la troupe du kha-kan arrivait de même, et il put entendre les premiers cris de son escorte, sur laquelle les Barbares fondaient à grands coups de lances. Ce fut bientôt du côté des Romains un sauve-qui-peut général. L'empereur, qui avait de l'avance, parvint à gagner la longue muraille, qu'il franchit sans beaucoup de peine à la faveur de son déguisement et par des sentiers qu'il connaissait; mais ses bagages furent pillés, l'attirail scénique enlevé, les fonctionnaires dépouillés et mis aux fers[128]. Le kha-kan demandait instamment qu'on lui amenât l'empereur: on ne put lui livrer que le manteau de pourpre[129] ramassé à terre et tout souillé de boue; il vit alors que son coup était manqué. Une chance lui restait, celle d'arriver assez promptement à Constantinople pour en trouver l'entrée sans défense, et quoique l'évasion de l'empereur lui laissât bien des doutes à ce sujet, il commanda à ses cavaliers, qui pillaient, de se rallier et de le suivre vers ce grand rempart, où ils devaient rejoindre leurs compagnons. Cet événement se passa le samedi 16 juillet de l'année 616.
[Note 126: ][(retour) ] Cum regia magnificentia et comitatu... Zonar., t. II, p. 82.
[Note 127: ][(retour) ] Inopinata re nec mediocriter perculsus, purpuram exuit, ac vili detritoque habitu, quo privatus esse videretur, indutus, et coronam regiam cubito alligans... Niceph., p. 10, et seqq.
[Note 128: ][(retour) ] Universo imperatoris apparatu capto... Theophan., Chronogr., p. 251.
[Note 129: ][(retour) ] Imperatoria vestis in potestatem hostium redacta... Niceph., p. 10.
Le lendemain dimanche, au point du jour, le kha-kan arriva sinon tout à fait seul, du moins peu accompagné, une grande partie de ses gens, entraînés par l'ardeur du pillage ou attardés sur la route, manquant au rendez-vous. Malgré ce contre-temps, il se montra confiant et gai. «Sitôt que je paraîtrai, disait-il, Constantinople sera à moi[130].» Il déclara pourtant qu'il ne partirait point de sa personne sans avoir rallié les traînards. Au fond, il ne se souciait point de franchir la longue muraille et de figurer dans une expédition de plus en plus incertaine à mesure que le temps s'écoulait. En restant en deçà, il se réservait le droit de désavouer ses soldats, de transformer au besoin son infâme guet-apens en un acte d'indiscipline qu'il n'avait pu maîtriser, et d'invoquer son abstention comme une preuve d'innocence. Ces ruses grossières étaient dans le caractère du kha-kan. Vers la cinquième heure du jour, qui répondrait chez nous à dix heures du matin, il donna le signal du départ en agitant le fouet qu'il tenait à la main, et la légère cavalerie avare s'élança à toute bride sur la route de Constantinople[131]: au coucher du soleil, elle atteignait le bourg de Mélanthiade, distant de quatre lieues de la ville. Elle y fit halte, tandis que ses éclaireurs allèrent rôder dans la campagne et observer l'état des lieux. Ayant poussé jusqu'à Constantinople, ils la trouvèrent sur ses gardes, les portes fermées, les créneaux garnis de soldats, en un mot, dans l'attitude d'une place décidée à se bien défendre. Les Avars reconnurent là l'ouvrage d'Héraclius, qui en effet était rentré assez à temps pour garantir sa capitale d'un coup de main. Ils ne se hasardèrent point à l'attaquer, mais, tournant à gauche l'enceinte murée et le golfe de Céras, ils se jetèrent sur les riches faubourgs de Sykes, de Blakhernes et de Promotus qui flanquaient la grande cité au nord, et les traitèrent sans miséricorde. La chapelle des saints Côme et Damien, dans le faubourg de Blakhernes, fut réduite en cendres, et dans celui de Promotus la basilique de l'Archange eut sa sainte table brisée et ces ciboires enlevés[132]. Quelques sorties firent cesser ces ravages, puis les pillards reprirent le chemin de la Thrace, non sans piller encore, tuer, brûler sur leur passage, et traîner avec eux les habitants captifs[133]. Le kha-kan les ayant rejoints au delà du long mur, ils regagnèrent ensemble les bords de la Save.
[Note 130: ][(retour) ] Dixisse fertur simul atque murum ingressus esset, urbem se facile occupaturum... Chron. Pasch.
[Note 131: ][(retour) ] Circa horam V ipsius Dominicæ, Avarum Chaganus flagello suo signum dedit, statimque omnes, qui cum illo erant, longum murum impetu facto ingressi sunt, ipso extra murum cum aliquot familiaribus manente. Chron. Pasch.
[Note 132: ][(retour) ] In iis non ciboria duntaxat et alia vasa, sed ipsam etiam sacram mensam ecclesiæ Archangeli confregerunt... Id., ub. sup.--Cf. Theophan, Chronogr., p. 253.
[Note 133: ][(retour) ] Omnes cum præda captivos secum trans Danubium, abduxerunt... Chron. Pasch.
Cet acte de brigand, si odieusement prémédité, eût exigé le plus rude et le plus prompt châtiment; mais ce châtiment, c'était la guerre, la guerre en Europe, c'est-à-dire, l'abandon du grand projet qui passionnait l'empereur et l'empire. Le sentiment chrétien frémissait au fond des âmes à une pareille pensée. Les excuses du kha-kan et ses protestations d'innocence vinrent fort à propos tirer les Romains d'embarras. Son absence, calculée avec tant d'astuce, lui servit de justification; il n'épargna pas à ses soldats les reproches d'indiscipline et de cupidité, offrit de restituer le butin et les prisonniers, et accumula serment sur serment pour rendre le ciel garant de sa bonne foi[134]. Que faire, si l'on ne voulait pas la guerre? Agréer des excuses auxquelles on ne demandait pas mieux que de croire, se montrer convaincu de l'innocence du kha-kan, et reprendre les négociations interrompues. C'est ce qu'on fit en effet par l'intermédiaire du patrice Athanase et du questeur impérial Cosmas, rendus moins confiants par l'expérience. Au reste, le traité d'alliance fut aisé à conclure, tant le kha-kan se montra doux et facile sur les conditions; il semblait n'avoir plus qu'un désir, celui d'effacer de la mémoire des Romains l'impression laissée par les derniers événements. La paix fut donc jurée de part et d'autre[135]. L'esprit des Romains se rassérénant peu à peu, on reprit les armements de la guerre d'Asie, avec moins de précipitation toutefois; puis, quand toute crainte à l'égard du kha-kan se fut à peu près dissipée, on fixa aux fêtes de Pâques de l'année 622 le départ de l'expédition.
[Note 134: ][(retour) ] Chaganus... pristina se reparaturum, et cultorem se pacis futurum, promisit... Theophan. Chronogr., p. 253.
[Note 135: ][(retour) ] Renovatis iterum pactis et probe firmatis fœderibus... Pace ex voto cum Avaribus composita... Theophan., Chronogr., p. 253-254.
On touchait donc au moment tant désiré: l'empereur s'y prépara comme on se prépare à un acte solennel de religion, par la retraite, la prière et le jeûne. Il alla passer l'hiver de 621 à 622 hors de la ville, dans une solitude toute monacale, ne s'occupant que d'affaires, de pratiques dévotes et des derniers soins à donner à sa famille, qu'il aimait tendrement. Là, quand il réfléchissait, dans la méditation et le silence, aux chances de cette grande aventure où il jetait sa vie et la fortune du monde romain, et que la prescience de Dieu pouvait seule calculer, des doutes venaient parfois l'assaillir; mais il les repoussait comme des tentations du démon. Parfois aussi les critiques du dehors, les moqueries des esprits sceptiques, arrivant jusqu'à lui, passaient sur son âme comme un fer chaud[136]; il se réfugiait alors à l'église, et, prosterné au pied de l'autel le front dans la poussière, il récitait avec larmes ces paroles du psalmiste: «Ne nous livre pas, ô mon Dieu, en risée à nos ennemis, et que l'infidèle n'insulte pas ton héritage!» Il régla tout ce qui concernait le gouvernement de l'État pendant son absence; son fils aîné, Héraclius-Constantin, fut établi régent sous la tutelle d'un conseil formé des hommes les plus éminents de Constantinople, et dont les principaux étaient le patrice Bonus, grand-maître des milices, et le patriarche Sergius, connus tous deux pour leur énergie et leur prudence. Avant de partir, il n'oublia point le kha-kan des Avars. Essayant d'élever ce barbare aux sentiments d'honneur dont lui-même était plein, il lui adressa une lettre touchante par laquelle il lui recommandait le jeune Héraclius-Constantin, le priant de se considérer comme le tuteur de ce cher fils, de le conseiller, de l'aider, de le protéger au besoin[137]. «Les services que recevraient de lui à cette occasion la famille impériale et l'empire ne resteraient point sans récompense», lui disait-il. Héraclius s'engageait à lui payer, lors de son retour, deux cent mille pièces d'or, et il appuya cet engagement par l'envoi d'otages choisis dans sa famille et dans celle du patrice Bonus[138]. L'armée et la flotte étant prêtes, l'embarquement fut arrêté pour le 4 avril. Après avoir communié en grande pompe à l'église de Sainte-Sophie, l'empereur se rendit au port directement, tenant avec respect dans ses bras une image de Jésus-Christ que l'on croyait avoir été apportée du ciel par les anges, et qui, disait-on, reproduisait les traits véritables du Dieu fait homme; cette image miraculeuse[139] devait être le labarum de la guerre sainte. Lorsque Héraclius, franchissant le pont mobile jeté sur la rive, toucha du pied le navire qui allait l'emporter, une immense acclamation, sortie de la foule qui couvrait les quais, les rues et le toit des maisons, fit trembler la ville et le port; puis la flotte, au lieu de cingler, comme beaucoup s'y attendaient, par la Propontide vers les côtes de la Cilicie, entra à pleines voiles dans la mer Noire, se dirigeant vers les embouchures du Phase[140].
[Note 136: ][(retour) ] Nonnulli... sophistice dicebant oportere et domi manere, et consilio in certamina accurrere... Alii contra insurgebant, dimicantes sermonibus. Georg. Pisid. Exc., i, p. 115 et seqq.
[Note 137: ][(retour) ] Ad Chaganum quoque Avarum principem, cui procuratoris in filium nomen et dignitatem indidit, quique secum amicitiam ex pactis firmaverat, ut afflictis rebus romanis opem ferret, litteras cum precibus misit. Theophan., Chronogr., p. 254.
[Note 138: ][(retour) ] Atque insuper ducenta nummorum millia promiserat obsidesque dederat. Niceph., p. 12.
[Note 139: ][(retour) ] On montrait pendant le moyen âge, soit en Grèce, soit en Italie, plusieurs de ces portraits de Jésus-Christ que l'on prétendait n'avoir point été faits de main d'homme. C'était, croyait-on, la représentation réelle et directe du Sauveur qui s'était imprimée d'elle-même sur une étoffe ou sur un panneau de bois sans le secours du pinceau, ni des couleurs, ni d'un artiste même céleste. Les poëtes théologiens de Byzance avaient trouvé la théorie de cette étrange peinture: «De même que le Verbe fait chair est devenu homme en dehors des conditions des naissances humaines et par son énergie propre, ainsi, disaient-ils, son image s'est reflétée sur un objet matériel avec sa forme et sa couleur par une puissance particulière, étrangère aux conditions mécaniques des arts.» Cette explication, que nous lisons dans George Pisidès, contemporain d'Héraclius et le chantre de sa gloire, parut alors si convaincante, que les historiens, même les plus graves, se sont empressés de la reproduire.
[Note 140: ][(retour) ] Hinc Euxino mari navigans per Lazorum provinciam... Niceph., p. 11.
CHAPITRE TROISIÈME
Expédition d'Héraclius contre les Perses; il débarque en Colchide; les tribus du Caucase se joignent à lui.--Invasion de l'Atropatène; Héraclius détruit les Pyrées des mages et éteint le feu consacré.--La guerre se porte dans les hautes chaînes du Caucase et du Taurus; héroïsme d'Héraclius et de son armée.--Schaharbarz se concerte avec le kha-kan des Avars pour assiéger Constantinople par terre et par mer.--Le patrice Athanase député au kha-kan pour sonder ses intentions est retenu prisonnier.--Plan hardi d'Héraclius pour déjouer la coalition formée contre lui; il partage son armée en trois corps, fortifie la garnison de Constantinople, et marche lui-même près de Tiflis au-devant des Khazars.--Entrevue du chef khazar Zihébil et de l'empereur romain; leur alliance; quarante mille Khazars auxiliaires entrent au service d'Héraclius.--Siége de Constantinople par les Perses et les Avars; Schaharbaz occupe la rive orientale du Bosphore, l'avant-garde avare arrive à Mélanthiade.--Le kha-kan renvoie Athanase à Constantinople pour la sommer de se rendre; Athanase mal accueilli par le sénat justifie sa démarche.--Arrivée du kha-kan devant la ville.--Ses troupes; son matériel; sa flotte.--Description de Constantinople.--Belle défense des assiégés; machine inventée par un matelot.--Ambassadeurs perses à l'armée du kha-kan; celui-ci demande à conférer avec quelques députés romains; singularités de cette conférence.--La flotte avare veut traverser le Bosphore à Chelæ; elle est dispersée par des galères romaines.--Colère du kha-kan; attaque nocturne de la ville par terre et par mer; sages dispositions du patrice Bonus.--Bataille navale gagnée par les Romains.--Déroute de l'armée avare.--Retraite du kha-kan.--Constantinople fête sa délivrance.
622--626
Le plan de campagne d'Héraclius, tenu secret jusqu'alors, fut révélé par la direction que suivit la flotte en quittant le Bosphore. Il consistait à prendre la Perse à revers par le Caucase et la mer Caspienne, tandis que les armées de Chosroès s'échelonnaient entre la mer Égée et l'Euphrate, dans la prévision d'un débarquement sur la côte de Cilicie ou de Syrie. La présence des légions romaines dans les contrées du Caucase devait entraîner à leur suite les peuplades demi-barbares de ces montagnes, Lasges, Abasges, Ibères, Albaniens, et décider l'Arménie, incertaine entre l'empire romain et la Perse. Héraclius voulait plus encore: il entrevoyait la possibilité de faire appel aux tribus hunniques et turkes de la mer Caspienne et du Volga, toujours disposées à piller, ennemies naturelles de la Perse, dont elles étaient limitrophes. C'était assurément le plus hardi projet qu'eût imaginé aucun des généraux de Rome et de Byzance pendant leurs guerres de sept cents ans contre le grand-roi, et nul d'entre eux peut-être n'aurait possédé au même degré que celui-ci les conditions nécessaires du succès, savoir: la foi en son œuvre, l'esprit de ressource et d'aventure, et le parti désespéré de mourir ou de vaincre.
Les premiers mois qui suivirent le débarquement de l'année romaine en Colchide furent employés utilement à l'acclimater, à l'exercer, à lui donner l'unité qui lui manquait, à lui inspirer enfin l'esprit d'exaltation religieuse où son chef puisait confiance en lui-même et autorité sur les autres[141]. L'enrôlement des tribus du Caucase, opéré pendant ce temps-là, vint doubler la force numérique des légions. Aux approches de l'hiver, Héraclius entra dans l'Arménie, qui se déclara tout entière pour lui: sûr alors de sa retraite, il descendit dans l'Atropatène (l'Aderbaïdjan des modernes), dont les habitants, pris au dépourvu, n'essayèrent pas même de résister. On les voyait, disent les historiens, déserter leurs maisons et s'enfuir dans leurs rochers comme des troupeaux de chèvres sauvages[142]. Chosroès, surpris lui-même, répondit à sa manière aux succès de son ennemi, en faisant assommer des ambassadeurs romains qu'il tenait en prison depuis six ans. Une pareille indignité mit l'armée romaine hors d'elle-même, et l'Atropatène fut traitée comme une terre vouée à la destruction. Cette province, patrie de Zoroastre et berceau du culte institué par ce premier des mages, en était toujours le siége le plus vénéré; c'est là que s'élevaient les Pyrées les plus magnifiques et les plus nombreux, là que le culte du feu se célébrait avec le plus de pompe et de dévotion. Héraclius ruina les temples, chassa ou massacra les prêtres, et supprima partout le feu perpétuel: le dieu fut éteint dans le sang de ses adorateurs[143]. Ainsi les profanations de Jérusalem furent vengées; mais la croix n'était plus ni là, ni en Arménie, les Perses, à l'approche des Romains, l'ayant enlevée pour la mettre en sûreté dans les parties centrales de leur empire.
[Note 141: ][(retour) ] Theophan., Chronogr., p. 253-256.--Cedren., t. I, p. 409, 410.--Niceph., p. 12.
[Note 142: ][(retour) ] Per asperas etiam illas et salebrosas rupes, caprarum sylvestrium more, desilientes Persas venantur et capiunt vivos. Theophan., Chronogr., p. 256.
[Note 143: ][(retour) ] Oppida subvertit atque igne delubra prosternit. Niceph., p. 12.--Ignis templum cum universa civitate igne consumpsit... Theophan., p. 258.
Chosroès enfin accourut défendre le sanctuaire de sa religion, et l'année 623 se passa en combats, toujours gagnés par les Romains: trois armées perses furent défaites, et Chosroès deux fois vaincu prit la fuite. Des froids excessifs, qui faillirent les emporter, forcèrent les Romains à évacuer cette année l'Aderbaïdjan pour aller hiverner sous le climat plus doux de l'Albanie; mais en 624 la guerre recommença, et se continua en 625 dans les hautes chaînes du Caucase et du Taurus. La manœuvre hardie d'Héraclius avait eu pour effet de dégager les provinces romaines d'Asie en attirant les armées persanes après lui: elles arrivaient toutes successivement, et cherchaient à l'enfermer dans les défilés des montagnes où la lutte s'était transportée; mais Héraclius déjouait toutes les combinaisons de leurs généraux: il les devançait dans les passages, les coupait par des marches rapides, les battait l'un après l'autre. On croyait le traquer dans le Taurus, il parcourait déjà les plaines du Tigre, et quand on le cherchait de ce côté, il surprenait et mettait en cendres les villes de l'Atropatène ou de l'Assyrie. Son armée, infatigable comme lui, ne laissait pas échapper un signe de mécontentement: presque gelée dans les neiges du Caucase, elle faillit mourir de soif dans les déserts de sable qui entourent l'Euphrate[144].
[Note 144: ][(retour) ] Theophan., p. 256, 257, 258, 259.--Niceph., p. 12.--Cedren., t. i, p. 411, 412, 413, 414.--Epist. Heracl., ap. Chron. Pasch., p. 400.--Zonar., l. 14, t. ii, p. 84.
La vie d'Héraclius, pendant ces rudes campagnes, n'était pas seulement celle d'un général, mais d'un soldat toujours occupé ou à frapper le premier coup dans la bataille, ou à soutenir l'assaut d'une masse d'ennemis acharnés sur sa personne. Il livra nombre de combats singuliers, força tout seul le passage d'un pont à travers les cavaliers qui le gardaient, fut blessé bien des fois et eut plusieurs chevaux tués sous lui. On le reconnaissait dans la mêlée à ses bottines de pourpre[145], devenues pour l'ennemi un objet d'effroi: «Vois là-bas ton empereur, disait Schaharbarz à un transfuge romain; c'est devant lui que nous fuyons[146]!» Les alliés de l'empereur ne lui donnaient guère moins d'embarras que ses ennemis: c'étaient toujours de la part des tribus du Caucase, que lassait une guerre fatigante et sans profit, des murmures qu'il fallait apaiser, ou des menaces d'abandon qu'il fallait prévenir. Un jour enfin vingt mille de ces amis incertains voulurent partir à la veille d'une bataille. Héraclius les congédia en présence des légions romaines sous les armes, sans que son visage en fût altéré: «Frères, dit-il à ses soldats, car c'est ainsi qu'il les appelait dans ses harangues, Dieu réserve le triomphe pour nous seuls[147].»
[Note 145: ][(retour) ] Ex propriis ejus ocreis dignosci poterat. Theophan., Chronogr., p. 262.
[Note 146: ][(retour) ] Vides Cæsarem, quanta audacia pugnam conserat, solusque adversus tantam multitudinem decertet? Id., loc. cit.
[Note 147: ][(retour) ] Videte, fratres, ut nullus, belli societatem init nobiscum, quam Deus solus... Theophan., Chronogr., p. 265.
Cependant le kha-kan des Avars, attentif aux péripéties de la guerre de Perse, tramait sur les bords du Danube de nouvelles perfidies; il n'avait pas tardé à se mettre d'intelligence avec Chosroès par l'intermédiaire du Sanglier royal. Les propositions de Chosroès furent celles-ci: le roi de Perse offrait au kha-kan le pillage de Constantinople, s'il voulait assiéger cette ville de concert avec lui; une forte division de l'armée persane, conduite par Schaharbarz, se rendrait alors sur le Bosphore, près de Chalcédoine; et comme les Perses manquaient de vaisseaux, les Avars amèneraient avec eux la flottille de barques qu'ils entretenaient sur le Danube, au moyen de quoi les troupes combinées pourraient, soit attaquer Constantinople par terre et par mer, soit opérer leur jonction sur la côte d'Europe. Quand on fut d'accord des principales conditions, on fixa le rendez-vous sur l'une et l'autre rive du détroit au mois de juin de l'année 626. Du reste, ces négociations furent entourées d'un grand mystère, le kha-kan ne voulant pas démasquer ses plans avant d'être prêt à agir, et les préparatifs nécessaires pour une telle entreprise exigeant de très-longs délais; mais quelque profond que fût le mystère, le gouvernement de Constantinople conçut des soupçons, et députa au kha-kan le patrice Athanase pour le raffermir dans l'alliance romaine, soit par le sentiment de la foi jurée, soit par la crainte de l'avenir. Athanase n'eut pas occasion de déployer son éloquence, car à peine eut-il touché le sol de la Hunnie qu'il fut pris, placé sous bonne garde, et sevré de toute communication avec le territoire romain. C'était de la part du kha-kan une réponse assez claire pour que le conseil de régence pourvût en toute hâte à la sûreté de la ville et informât Héraclius de ce qui se passait. Les relations de la métropole avec l'empereur étaient régulièrement établies au moyen de la flotte qui stationnait dans un des ports de la mer Noire, à Héraclée, Sinope ou Trébizonde, suivant la position de l'armée et les nécessités de la campagne. Probablement Héraclius, de son côté, avait eu vent des intelligences qui se pratiquaient entre les Avars et les Perses; en tout cas, les dispositions stratégiques adoptées par ces derniers au commencement de l'année 626 lui disaient assez clairement qu'un grand coup était machiné contre son empire, et principalement contre sa capitale.
L'armée romaine, victorieuse en toute rencontre, se trouvait alors campée dans les plaines de l'Euphrate, en face des troupes persanes, réunies et bien plus considérables en nombre. Comme si Chosroès eût renoncé à combattre, il divisa ses forces en trois corps, dont le premier, sous le commandement de Schaharbarz, se dirigea vers l'Asie-Mineure, les deux autres restant en observation dans la Mésopotamie. De ces derniers, l'un devait manœuvrer sur les flancs de l'armée romaine pour l'inquiéter et la retenir, tandis que l'autre, s'échelonnant à l'intérieur, couvrirait les abords de Ctésiphon. Le corps chargé de la garde de l'intérieur se composait de l'élite des troupes persanes, des bataillons d'or[148], comme on les appelait parce que la pointe de leurs lances était dorée. Héraclius d'un coup d'œil saisit l'intention de ces mesures, et avec sa hardiesse accoutumée il leur en opposa d'autres pour les déjouer. Divisant aussi sa petite armée en trois corps, il laissa le plus nombreux sur l'Euphrate, dans une position fortifiée, et sous le commandement de son frère Théodore, dont il connaissait l'énergie. Il envoya le second par l'Arménie gagner la côte du Pont-Euxin, où la flotte devait le transporter à Constantinople, et partit avec le troisième pour les contrées du Caucase, où l'appelaient un nouvel intérêt, de nouvelles aventures à courir. Il avait appris en effet qu'une horde de Khazars avait fait irruption par les portes caspiennes dans l'Aderbaïdjan, qu'elle pillait; et l'idée lui était venue de l'enrôler sous son drapeau pour opérer, de concert avec elle, une diversion terrible contre la capitale de la Perse[149]. Le projet fut exécuté aussitôt que conçu, et il accourait avec quelques légions, sur le passage de cette horde, lui porter des paroles d'amitié et offrir des présents à son chef.
[Note 148: ][(retour) ] Milites auri hastatos... adversus imperatorem misit... Theophan., Chronogr., p. 263.
[Note 149: ][(retour) ] Imperator e Lazica solvens, illis se adjungere et occurrere statuit. Theophan., Chronogr., p. 264.
Ces Khazars n'étaient autres que les Khatzires ou Acatzires du ve siècle, qui appartenaient alors à la ligue des Huns blancs. Attila les avait soumis par la force des armes, et leur avait imposé pour roi son fils Ellak[150]; après sa mort, Denghizikh les avait comptés parmi ses sujets. Les désordres de tout genre, invasions, guerres, déplacements de peuples, qui signalèrent parmi les nomades de l'Asie occidentale la fin du ve siècle et la première moitié du vie, rendirent la liberté aux Acatzires, mais pour les jeter dans une longue suite de péripéties, et on les vit à cette époque, ballottés de steppe en steppe, errer des Palus-Méotides au Volga et d'une rive à l'autre de la mer Caspienne. Tombés enfin sous une de ces dominations turkes qui se rapprochaient de plus en plus de l'Europe, ils acceptèrent sa suprématie, sans perdre leur individualité comme nation. L'étoile des Huns était alors à son déclin, l'étoile des Turks à son lever, et suivant l'usage constant des nomades, qui ne recherchent et ne prisent que la force, les Acatzires répudièrent leur nom de Huns pour prendre celui de Turks, et adopter avec ses coutumes et ses lois l'orgueil de la race qui les dominait. Cette transformation sembla leur donner une nouvelle vie. Les Turks-Khazars rentrèrent en maîtres dans le pays d'où les Huns-Acatzires avaient été chassés. Placés là dans le voisinage de la Perse, qui n'était séparée d'eux que par le détroit de Derbend, ils y faisaient souvent des incursions, et profitaient en ce moment de l'absence des armées persanes pour venir ramasser dans l'Atropatène le butin qui avait pu échapper aux Romains. Tel était le nouvel allié qu'Héraclius se flattait d'acquérir.
[Note 150: ][(retour) ] Voir ci-dessus Hist. d'Attila, t. i, c. 4.
Il arriva avec sa petite armée juste à l'instant où les Khazars, chargés de dépouilles, sortaient de l'Atropatène pour regagner leur pays. La rencontre eut lieu sous les murs de Tiflis, à la vue de la garnison perse renfermée dans la ville[151]. Du plus loin que le chef des Khazars aperçut l'empereur romain, qui s'avançait couronne en tête, il sauta de cheval et se prosterna le front contre terre. La horde suivit son exemple, et on remarqua que les officiers et autres personnages importants grimpèrent sur les rochers et les tertres pour y faire leurs génuflexions[152]. Héraclius accourant vers celui qui paraissait le chef principal (c'était le second magistrat de toute la nation, et il se nommait Zihébil[153]), le releva, l'embrassa, et lui posa sa couronne sur la tête en l'appelant son fils[154]; Zihébil, en signe de dévouement respectueux, le baisa au cou. L'entrevue fut suivie d'un festin après lequel Héraclius abandonna aux officiers khazars, à titre de cadeau, toute l'argenterie servie sur la table. Zihébil reçut en outre de riches habits de soie brochés d'or et des pendants d'oreilles du plus grand prix[155].
[Note 151: ][(retour) ] Persis ex urbe Tiphili spectantibus. Theophan., Chronogr., p. 264.--Anast., p. 95.
[Note 152: ][(retour) ] Exercitus præfecti super saxo ascendentes, eodem corporis habitu procubuerunt. Theophan., ub. sup.
[Note 153: ][(retour) ] Zihebil, Ζιεϐήλ, Ζεϐεήλ.
[Note 154: ][(retour) ] Detractam sibi coronam, Turci capiti imposuit... filium eumdem appellans. Niceph., p. 11, 12.
[Note 155: ][(retour) ] Cumque hunc ad convivium invitasset, omnia convivii vasa atque utensilia, cum regia veste et inauribus ex margaritis ei donavit. Niceph., p. 15.
La parole d'Héraclius, lorsque quelque grande pensée l'animait, était vive, pénétrante, et ceux qui l'entendaient avaient peine à lui résister: c'est ce qu'avaient éprouvé plus d'une fois les Romains, et ce qu'éprouvèrent à leur tour les sauvages enfants des steppes. Que leur dit-il? Se plut-il à leur peindre le spectacle magnifique de la civilisation opposé aux misères de la vie nomade? Leur montra-t-il les biens qui rejailliraient sur eux d'une association avec cet empire où l'équité des lois, l'ordre constant, le commerce, les arts, rendaient l'existence de tous assurée et heureuse? Fit-il apparaître dans un horizon lointain, comme le but vers lequel marchaient tous les peuples, grands ou petits, civilisés ou barbares, sédentaires ou nomades, la croix de Jésus-Christ, ce gage de rédemption qu'il allait reconquérir au fond de la Perse, avec une poignée d'hommes, sans hésitation et sans peur? On ne sait; mais l'histoire nous raconte que les Barbares restèrent ébahis et muets sous le charme de ses discours. Dans un transport d'enthousiasme, Zihébil, se levant, prit par la main son fils, dont un léger duvet couvrait à peine le visage, et supplia Héraclius de le garder près de lui, afin que cet enfant devînt un homme en l'écoutant[156]. Au milieu de ces confidences d'une amitié nouvelle, Héraclius fit voir au barbare un portrait de sa fille Eudocie, que le peintre avait représentée dans toute la fraîcheur de sa jeunesse et de sa beauté, sous le splendide costume des augustes. Le barbare, à cette vue, ne put retenir un cri d'admiration, et ses yeux ne quittaient plus l'image. «Eh bien! dit l'empereur, ce modèle de beauté est à toi si tu m'aides dans mon entreprise, et si ton peuple fait alliance avec le mien; je te promets ma fille pour épouse[157].» Les aventures romanesques ont été de tout temps du goût des Orientaux, et la conférence ne s'acheva pas que Zihébil ne fût éperdûment amoureux de la princesse[158]. Le marché fut donc conclu, et Zihébil s'éloigna, laissant quarante mille guerriers sous les drapeaux d'Héraclius[159]. Avec ce renfort, la guerre recommença plus ardente que jamais dans le nord de la Perse. Quant à Eudocie, devenue l'appoint d'un traité, elle quitta Constantinople pour aller trouver sous les tentes de feutre du désert le fiancé que son père lui avait donné; mais elle apprit en route que Zihébil, heureusement ou malheureusement pour elle (qui saurait le dire?), venait de mourir de mort violente chez les siens. Retournant donc sur ses pas, elle alla reprendre sa place à côté de sa mère dans le palais des césars de Byzance[160].
[Note 156: ][(retour) ] Ad hæc Ziebelus imperatori, ejus quippe verbis delectabatur, et ejus prospectu ac prudentia plane stupefactus hærebat, filium suum cui lanugo primum e malis tunc oriebatur, obtulit. Theophan., Chronogr., p. 264.
[Note 157: ][(retour) ] Eudociæ filiæ imaginem demonstrans, hunc in modum alloquitur: En igitur et filiam meam et Romanorum Augustam quam, si me adjuveris, et contra hostes auxilium dederis, uxorem tibi spondeo! Niceph., p. 12.
[Note 158: ][(retour) ] Ad hæc barbarus, imaginis pulchritudine et ornatu, in archetypi amorem impulsus. Id. ibid.
[Note 159: ][(retour) ] Selectos tandem viros strenuos ad quadraginta millia, Ziebelus belli socios imperatori assignavit. Theophan., Chronogr., p. 264.
[Note 160: ][(retour) ] Eudociam filiam quam Turcorum principi pactus erat, ad eum Byzantio proficisci jubet; sed cum de barbari cæde allatum esset, eodem imperatoris mandato revertitur. Niceph., p. 15.
Tandis que ces choses se passaient aux extrémités de la Perse, Schaharbarz était arrivé sur la rive orientale du Bosphore, et avait dressé son camp à Chrysopolis, aujourd'hui Scutari, tandis que l'armée avare opérait sa marche sur Constantinople. Le 29 juin, l'avant-garde du kha-kan parut au pied de la longue muraille, où elle se reposa un jour; bientôt après, elle était à Mélanthiade, sans avoir rencontré d'ennemis[161]. Elle s'y arrêta pour attendre le corps principal de l'armée ou de nouveaux ordres de son chef. Le gros de l'armée avare s'avançait péniblement à travers les boues de la Mésie, embarrassé comme il l'était de bagages, de chariots, surtout de cette multitude de canots creusés d'un seul tronc d'arbre, de monoxyles[162], comme disaient les Grecs, que les Avars convoyaient avec eux sur des chars ou des traîneaux pour servir de flottes à leurs alliés. Ces embarras forcèrent le kha-kan à faire dans Andrinople une halte prolongée; mais il voulut mettre du moins le temps à profit. Faisant amener en sa présence le patrice Athanase, que l'on conduisait à sa suite comme un prisonnier, il lui ordonna de partir sur-le-champ pour Constantinople: «Va trouver tes compatriotes, lui dit-il, et sache d'eux ce qu'il leur plaît de m'offrir pour que je n'aille pas plus loin.[163]» Athanase partit. Introduit bientôt dans le sénat, il y rendait compte de sa mission, lorsqu'un tumulte auquel il ne s'attendait pas lui permit à peine d'achever. On l'interpellait, on lui reprochait de s'être chargé d'un message outrageant pour la majesté romaine; on allait presque jusqu'à l'accuser de trahison ou tout au moins de lâcheté[164]: Athanase écoutait dans une profonde stupéfaction, ne sachant que répondre à des reproches qu'il ne comprenait pas.
[Note 161: ][(retour) ] Chron. Pasch., p. 392.--Niceph., p. 12.--Theophan., 263, 264.--Anast., 95.--Cedren., t. i, p. 415, 416.--Zonar., t. ii, p. 84.--Constant. Manass., p. 76, 77.
[Note 162: ][(retour) ] Trabariæ; Μονόξυλα.
[Note 163: ][(retour) ] Abi et vide, qua ratione volunt cives me placare, quæve dona offerre, ut hinc recedam. Chron. Pasch., p. 393.
[Note 164: ][(retour) ] Magistratibus Athanasium objurgantibus, quod Chagano ita se subdiderit. Ibid.
Enfin tout s'expliqua: la longue absence du patrice avait causé tout le malentendu. Lorsqu'il avait quitté Constantinople aux premières menaces de la guerre, Constantinople était presque sans moyens de défense, et Athanase ne le savait que trop; mais depuis lors, et sans qu'il le sût, les choses avaient changé de face[165]. Non-seulement les garnisons des villes voisines avaient été concentrées dans la métropole, mais le corps d'armée envoyé par Héraclius était arrivé sans encombre, et de plus les bourgeois, rivalisant d'ardeur avec les soldats, avaient tous pris les armes; en un mot, Constantinople, bien réparée, bien approvisionnée, bien gardée, pouvait attendre désormais ses deux ennemis avec confiance. Voilà ce qu'ignorait Athanase, retenu par le kha-kan dans la plus étroite captivité, et de son côté, le gouvernement de Byzance avait oublié que son ambassadeur devait n'en rien connaître. Après avoir reçu ces explications, et pour réparer sa faute involontaire, le patrice déclara qu'il était prêt à reporter au kha-kan, dût-il la payer de sa tête, une réponse aussi fière qu'on la voudrait[166]; mais comme il était homme consciencieux jusqu'aux scrupules les plus excessifs, il désira observer par lui-même ces moyens de défense sur lesquels on se fondait pour braver la guerre, et dont il devait en outre attester au kha-kan la réalité. Bonus le fit assister à une revue de la garnison, où il put compter douze mille cavaliers, sans parler de l'infanterie, vraisemblablement plus nombreuse. Ainsi rassuré, le patrice retourna près du kha-kan, auquel il rapporta la réponse des magistrats, à savoir: que les Romains lui conseillaient en amis de ne s'approcher ni des murs ni du territoire de Constantinople. Ces paroles jetèrent le barbare dans un violent transport de colère; il chassa l'ambassadeur de sa présence avec un geste ignominieux: «Va-t-en donc, lui dit-il, va périr avec eux, et répète-leur bien ceci: il faut qu'ils me livrent tout ce qu'ils possèdent; autrement je raserai leur ville, et j'emmènerai ses habitants en esclavage jusqu'au dernier[167].»
[Note 165: ][(retour) ] Tum dixit Athanasius cæterum nescire se, ita muros esse munitos, copiasque adesse... Chron. Pasch., p. 393.
[Note 166: ][(retour) ] Nihilominus paratum se, datum Chagano responsum iisdem verbis referre. Ibid.
[Note 167: ][(retour) ] Athanasius a Chagano minime exceptus est, illo dicente, sibi omnia esse tradenda, sin minus, urbem funditus eversurum se, et quotquot in ea erant, abducturum. Chron. Pasch., p. 393.
L'avant-garde avare, pendant ces pourparlers, se tenait dans son camp de Mélanthiade, n'osant faire aucun mouvement; une faute des assiégés l'enhardit. Quelques cavaliers de la garnison, qui manquait de fourrage pour ses chevaux, sortirent accompagnés de valets armés de faux pour aller couper du foin dans la campagne. Aperçus par les Avares, il furent chargés aussitôt, tués ou mis en fuite, et les Barbares profitèrent de ce petit avantage pour lever leur camp de Mélanthiade, tourner à droite Constantinople et le golfe de Céras, et pénétrer par le faubourg de Sykes jusqu'à la rive du Bosphore. La nuit venue, ils y allumèrent des feux auxquels d'autres feux répondirent de l'autre côté du détroit (c'était le signal de reconnaissance convenu entre les Avars et les Perses)[168]; puis les chefs des deux troupes communiquèrent au moyen de quelques barques enlevées sur la rive. Schaharbarz fit connaître qu'il était prêt à traverser le Bosphore dès que la flottille avare serait arrivée, et insista d'ailleurs pour que l'on commençât le siége au plus tôt; mais le kha-kan n'arriva devant Constantinople que le 27 juillet, tant sa marche avait été lente. Il employa ce jour et le lendemain, soit à faire reposer ses troupes, soit à mettre à terre et à dresser son matériel de guerre, qui se composait de machines de toute sorte, soit à prendre des mesures pour déposer sa flotte en lieu sûr.
[Note 168: ][(retour) ] Hostibus ultra sinum in Sycis accedentibus, ac se Persis visendos præbentibus, qui versus Chrysopolim castra posuerant, suam inter se per ignes præsentiam significantibus... Loc. laud.
Le 31, à la pointe du jour, il développa ses lignes, qui se trouvèrent embrasser toute l'étendue de la ville d'une mer à l'autre, c'est-à-dire de la Propontide au golfe de Céras. Vue du haut des remparts, cette armée parut innombrable. «Il n'y avait pas, dit un poëte grec témoin oculaire, il n'y avait pas là une guerre simple, mais multiple, une seule nation, mais un assemblage de nations, différentes de nom, de domicile, de race et de langage. Le Slave s'y trouvait à côté du Hun, le Scythe à côté du Bulgare, et le Mède lui-même y devenait le compagnon du Scythe[169]. Sur la rive d'Europe, c'était Scylla frémissante; sur la rive d'Asie, c'était Charybde, ses aboiements et ses fureurs[170].» Les Avars formaient le centre sous le commandement immédiat du kha-kan, et l'attaque principale leur était confiée. Dans leurs rangs figurait une division de serfs gépides qu'ils avaient enrôlée malgré leur répugnance à mêler ce peuple dans leurs affaires, mais ils avaient épuisé, pour la circonstance, leurs dernières ressources en hommes. Les Slaves, rangés à l'aile gauche, se déployaient sur deux lignes, dont la première était sans armes défensives et presque nue, et dont la seconde portait des cuirasses[171]. Le matériel de siége comprenait des machines de toute sorte, soit de protection, soit d'attaque, et douze grosses tours, qui, lorsqu'on les eut montées, se trouvèrent égaler presque en hauteur les remparts de la ville. Elles étaient recouvertes de cuir qui les mettait à l'abri du feu, et la plupart des machines étaient ainsi garanties par des peaux[172]. Le kha-kan avait espéré pouvoir débarquer sa flotte de canots dans le golfe même; mais, à l'aspect des galères romaines à deux et trois rangs de rames qui garnissaient le port, il renonça à son dessein, et les fit déposer à l'embouchure du Barbyssus[173], petite rivière qui se jette à l'extrémité du golfe, sur un fond de vase et sur des atterrissements dont le peu de profondeur ne permettait pas aux grands navires d'approcher.
[Note 169: ][(retour) ] Non enim unum erat simplexque bellum, sed in multum diversas et varie commixtas gentes late diffusum ac promiscuum; nam Sthlabus cum Hunno, Scytha cum Bulgaro, necnon et Medus conspirans cum Scytha... Georg. Pisid., Bell. Avar., v. 194 et seqq.
[Note 170: ][(retour) ] Ab una parte terribiliter scythica Scylla strepebat, ab altera Charybdis os patulum conspiciebatur. Constant. Manass., p. 76, 77.
[Note 171: ][(retour) ] Plurimum militem statuit in ipsius urbis conspectu, in reliqua vero muri parte Sclavos, ac primam guidem eorum aciem pedestrem nudam, alteram pedestrem loricatam. Niceph., p. 12, 13.
[Note 172: ][(retour) ] Tum sub vesperam, machinas aliquot et testudines admovit... quas extrorsum corio texit. Chron. Pasch., p. 394.
[Note 173: ][(retour) ] La rivière du Barbyssus est encore désignée dans les auteurs sous le nom de Barnyssus.
Bâtie sur sept collines comme la ville de Romulus et d'Auguste, mais baignée par trois mers qui ne lui laissent point regretter le Tibre, la cité de Constantin présentait alors, comme elle fait encore aujourd'hui, l'aspect d'un triangle isocèle dont la base pose sur le golfe de Céras, et dont le château des Sept-Tours marque le sommet. Le côté oriental longeait les sinuosités de la Propontide, tandis que le côté occidental, tourné vers la terre ferme, en était isolé par une double ligne de fossés et de murailles. Un mur crénelé, flanqué de tours, garnissait également le côté oriental et la base, auxquels la mer servait de fossé. A chacun des angles de l'est et du nord s'élevait une citadelle formidable correspondant au château des Sept-Tours. Le repli étroit et profond de la mer qu'on appelait, à cause de sa configuration, le golfe de Céras, c'est-à-dire de la Corne, formait le principal port de la ville. A son extrémité, où se perd la petite rivière du Barbyssus, s'étendaient sur l'une et l'autre rive les quartiers de Blakhernes et de l'Hebdome, alors extérieurs à la ville, et le faubourg de Sykes ou des Figuiers; c'était le séjour privilégié des riches patriciens, et la campagne de ce côté était couverte de villas élégantes, d'églises et de palais; on y trouvait aussi le cirque et le forum ou champ destiné aux revues militaires. Outre le grand port, situé, comme je l'ai dit, sur le golfe, deux petits hâvres, creusés de main d'homme et aujourd'hui ensablés, étaient renfermés dans l'enceinte murée de la ville, du côté de la Propontide: le port de Théodose et celui de Julien que surmontaient les palais de ces deux empereurs. Les césars byzantins avaient alors leur demeure à la pointe orientale, sur une colline d'où l'œil embrassait au loin le golfe, la Propontide et le détroit. La partie de l'enceinte attenante au continent était percée de sept portes dont la cinquième, fameuse dans l'histoire byzantine, s'appelait la Porte dorée à cause des statues, des bas-reliefs, des ornements de bronze et d'or qui la décoraient à profusion. C'était par la Porte dorée que passaient les triomphateurs pour se rendre en grande pompe à Sainte-Sophie; c'était à elle aussi que s'adressaient les premières attaques des Barbares venant de la Thrace, et parce que là aboutissait la principale route du nord, et parce que ce quartier était le plus opulent de la banlieue.
Les habitants de Constantinople ne se montrèrent effrayés ni «de la vipère avare, ni de la sauterelle slave[174],» comme disaient les beaux esprits du temps pour caractériser le Hun hideux, plein de ruse et de venin, et ces troupeaux d'Antes, de Slovènes, de Vendes, au poil blond, au corps long et fluet, nus ou presque nus, qui venaient s'abattre sur la campagne comme une nuée de sauterelles. Le gouvernement, le peuple, la garnison, ne se reposaient pas seulement sur leur propre énergie; ils avaient foi dans la protection céleste, dont ils avaient aux mains un gage qui leur semblait assuré: ce n'était pas moins que la robe de la sainte Vierge, tombée (sans qu'on explique comment) en la possession d'une ville dont la sainte Vierge était patronne. Le patriarche la fit promener processionnellement avec d'autres reliques sur le rempart au chant des litanies et des psaumes[175]. La robe de la Toute-Sainte[176], comme disaient les Grecs par une expression touchante, fut pour les assiégés de Constantinople, en 626, ce qu'était pour les soldats franks la chape de saint Martin, et en ce moment même pour ceux d'Héraclius l'image miraculeuse du Christ. En voyant flotter sur sa tête, au milieu des batailles, le tissu sanctifié qui avait touché les membres de la mère de Dieu, qui donc ne se serait cru invincible? Qui eût pu douter que la Vierge ne protégeât avec amour la capitale d'un empire dont l'armée et le chef s'exposaient à la mort pour reconquérir la croix de son fils, perdue aux mains des infidèles?
[Note 174: ][(retour) ] Scytharum ferox natio virulentæ viperæ, Tauroscytharum gens locustæ consimilis... Constant. Manass., p. 76, 77.
[Note 175: ][(retour) ] Sanctissimæ Virginis venerandam vestem... Vetus narratio in annot. Hymn. Acathist. Corp. Byz. Hist., app. 2.
[Note 176: ][(retour) ] Παναγία.
Commencée dès le 31 juillet, l'attaque régulière continua sans interruption pendant cinq jours. Le kha-kan avait amené avec lui une si grande quantité de béliers, de tortues, de machines de trait, que son front s'en trouvait garni; et ses douze tours à roues, quand elles furent dressées en face du rempart, présentaient un aspect vraiment effrayant[177]. Les Slaves, qui avaient été les constructeurs de cette artillerie de siége imitée des machines romaines, en étaient aussi les servants; c'étaient eux en outre qui avaient fabriqué la flotte, qui l'avaient transportée, qui la gardaient dans les eaux du Barbyssus et qui étaient destinés à la manœuvrer. Le Slave, opprimé et encore résigné à la servitude, avait mis à la merci de ses maîtres asiatiques son corps et son intelligence, qui commençait à s'ouvrir. Tandis que le bélier battait la muraille en brèche, les Huns, armés de leurs grands arcs, faisaient par-dessus pleuvoir incessamment une grêle de traits qui balayait parfois le rempart; mais les vides se comblaient aussitôt. Les assiégés de leur côté troublaient ces travaux par des sorties continuelles qui culbutaient les travailleurs et détruisaient leurs engins.
[Note 177: ][(retour) ] Ædificavit Chaganus duodecim turres castellis instructas, præaltas, et quæ ipsa fere propugnacula attingebant... Chron. Pasch., p. 394.
Un matelot imagina contre les énormes tours des Barbares une machine défensive bien simple, mais d'un effet assuré. C'était un mât monté sur un plancher mobile qui suivait les tours ennemies dans leurs mouvements en face du rempart. Sitôt qu'une d'elles s'arrêtait à proximité, le mât s'inclinait et faisait descendre, au moyen de poulies, une nacelle où se tenaient des hommes munis de torches allumées et de poix, qui versaient des torrents de flammes sur la machine, ou attachaient des brandons à ses flancs, et il était rare que la nacelle remontât sans laisser la tour embrasée[178]. Quels que fussent les périls de ce combat aérien, on ne manqua jamais d'hommes pour le soutenir. Mû par le désir d'épargner l'effusion du sang, le patrice Bonus interpella plusieurs fois le kha-kan du haut de la muraille, l'engageant à se retirer et lui promettant, s'il rentrait dans le devoir, la continuation de sa pension et davantage encore; mais le barbare n'avait qu'une réponse à la bouche: «Sortez de votre ville; abandonnez-moi tout ce que vous possédez, et rendez-moi grâce si je vous laisse la vie[179].»
[Note 178: ][(retour) ] Unus ex nautis malum nauticum machinatus est, in cujus summitate navigiolum appendit, quo hostium turres castellis instructas incenderet... Chron. Pasch., p. 394.
[Note 179: ][(retour) ] Urbe cedite, vestrasque fortunas mihi dimittite, servateque vos ipsos et familias vestras. Ibid.
Le 2 août au soir (c'était un samedi), le kha-kan fit demander à Constantinople quelques grands dignitaires romains pour conférer avec eux sur une proposition de paix: on lui en envoya cinq des plus qualifiés. A peine furent-ils entrés dans sa tente, que le kha-kan, sans leur adresser la parole, commanda à l'un de ses gens d'aller chercher «les trois Perses vêtus de soie[180],» qui attendaient dans un compartiment voisin, et ces hommes étant venus, il les fit asseoir à ses côtés, laissant debout devant eux et lui les hauts personnages, patrices ou clarissimes, qui représentaient l'empire romain. Interpellant alors les Romains avec une sorte de solennité: «Vous voyez ici, leur dit-il, une ambassade que j'ai reçue des Perses, et qui m'annonce que Schaharbarz me tient prêt là-bas un secours de trois mille hommes; il m'a semblé bon de vous en informer. Si vous consentez à évacuer votre ville, tous tant que vous êtes, avec un sayon et une chemise, j'arrangerai l'affaire près de Schaharbarz: ce général est mon ami; vous passerez dans son camp, et je me porte garant qu'il ne vous fera aucun mal[181]. Quant à ce qui me regarde, je veux votre ville; je la veux avec tout ce qu'elle renferme, et songez bien que vous n'avez pas d'autre moyen de sauver votre vie, à moins peut-être que vous ne deveniez poissons pour vous échapper dans la mer, ou oiseaux pour vous envoler dans l'air[182]. Les Perses sont maîtres de l'autre rive du détroit, comme ceux-ci me l'assurent; quant à votre empereur, il n'a jamais mis le pied en Perse, et il n'existe aucune armée qui soit à portée de vous secourir.--S'ils te l'assurent, ils mentent! s'écria le patrice George dans un mouvement de noble colère; une armée romaine est déjà entrée à Constantinople, et notre prince très-pieux a si bien mis le pied en Perse, qu'il ne laisse pas pierre sur pierre dans leurs villes[183].» A ces mots, un des Perses hors de lui prit la parole et invectiva grossièrement le Romain. «Je ne prends pas tes insultes comme venant de toi, répliqua celui-ci avec mépris; c'est le kha-kan qui me les adresse, car lui seul t'inspire l'audace de m'outrager[184].» Là-dessus un autre Romain dit au kha-kan: «Comment se fait-il que toi, qui as amené ici tant de troupes, tu aies encore besoin de l'aide des Perses?--J'ai voulu seulement vous expliquer, répondit le barbare un peu troublé dans son orgueil, que les Perses, si je le désire, se joindront à moi, parce qu'ils sont mes amis[185].--Quoi qu'il en soit, ajoutèrent les ambassadeurs romains, nous ne quitterons jamais notre ville. Nous sommes venus ici sur ta demande pour parler de paix; si tu n'as rien de plus à nous dire, hâte-toi de nous renvoyer[186].» Le kha-kan les congédia.
[Note 180: ][(retour) ] Tres Persas sericis vestibus indutos... sibi assidere jussit... Chron. Pasch., p. 395.
[Note 181: ][(retour) ] Si igitur, quotquot in urbe estis, cum sago duntaxat et indusio ex ea excedere velitis, pacta ac fœdus cum Salbaro ineamus: amicus enim meus est, ad illum transite, neque ulla is vos injuria afficiet. Ibid.
[Note 182: ][(retour) ] Nisi forte vos fieri pisces contingat, quo per mare evadatis, vel aves, quo evoletis in aërem. Loc. cit.
[Note 183: ][(retour) ] Isti, inquit gloriosissimus Georgius, impostores sunt, noster enim hic adest exercitus, ac piissimus princeps noster in eorum provinciis versatur, hasque devastat omnino. Chron. Pasch., p. 395.
[Note 184: ][(retour) ] Minime, ait, tua sunt in me convicia, sed Chagani. Ibid.
[Note 185: ][(retour) ] Tum Chaganus: Si velim, inquut, ii mihi subsidio venient, amici enim mei sunt. V. ub. sup.
[Note 186: ][(retour) ] Si de pace nobiscum nolis agere, nos dimitte. Loc. laud.
Pendant la nuit qui suivit cette bizarre conférence, des trirèmes romaines, postées pour épier le retour des ambassadeurs perses au camp de Schaharbarz, surprirent la nacelle qui les portait. Leur sort ne fut pas longtemps incertain. Un d'entre eux eut la tête tranchée; on coupa les poings à un autre, et après lui avoir pendu au cou ses propres mains et la tête de son collègue, on le renvoya au kha-kan. Quant au troisième, amené sur une galère en vue du camp des Perses, il y fut décapité, et sa tête fut lancée à terre par une baliste avec un écriteau où on lisait: «Le kha-kan a fait la paix avec nous et nous a livré vos ambassadeurs; en voici un que nous vous restituons, ne soyez pas inquiets des deux autres[187].» Malgré cet avertissement, qui lui faisait connaître que la mer était gardée, le kha-kan, pressé d'en finir, fit mettre ses barques à flot le dimanche matin pour procéder au transport des auxiliaires perses. Il comptait que le vent, qui s'était levé du nord et soufflait contre Constantinople, empêcherait la flotte romaine de le gêner; il croyait aussi n'être pas aperçu, attendu qu'il avait choisi pour son embarquement une petite baie éloignée de la ville de deux lieues, et qui s'appelait la baie de Chelæ[188]. Il avait profité de la nuit pour y faire transporter par terre une partie de ses canots à bras d'hommes ou à dos de mulets, de sorte qu'il espérait aller et revenir avant que les Romains eussent découvert son dessein: lui-même voulait présider à l'opération du passage et montait un des premiers canots; mais rien n'échappait à la vigilance du patrice Bonus.
[Note 187: ][(retour) ] Chaganus, initis nobiscum fœderibus, vestros ad eum missos legatos ad nos transmisit; alterius ecce habetur caput. Chron. Pasch., p. 396.
[Note 188: ][(retour) ] Abominandus Chaganus ad Chelas abiit, et trabarias in mare demisit. Ibid.
A peine les rameurs slaves commencèrent-ils à prendre le large, que la flotte romaine accourut malgré le vent contraire et s'interposa entre la rive occidentale du Bosphore et les canots barbares[189]. Tous ceux qui se trouvaient déjà un peu loin en mer furent culbutés; les autres rétrogradèrent prudemment, et celui qui portait le kha-kan fut du nombre. Humilié, irrité, ne rêvant que vengeance, le chef avar retourna devant la ville, tandis que les mariniers slaves retiraient leurs nacelles sur le sable. Les assiégés, l'ayant aperçu qui passait à cheval près de leurs murs, donnant des ordres pour activer les travaux du siége, lui envoyèrent par bravade un cadeau de vin et de gibier[190]. Sur quoi un barbare nommé Ermitzis[191], le second en dignité après lui, s'approcha d'une des portes et cria d'une voix haute aux assiégés: «Romains, vous avez commis une action abominable en tuant trois hommes qui avaient soupé hier avec le kha-kan, et lui envoyant la tête d'un de ses convives avec un autre tout mutilé; aussi le kha-kan est-il très-irrité contre vous[192].--Tant mieux! répondirent les assiégés; nous nous soucions fort peu de ce qu'il en pense[193].»
[Note 189: ][(retour) ] Quidam ex nobis solverunt naves cum scaphis versus Chelas, vento licet contrario, quo trabarias a trajectu in ulteriorem ripam prohiberent. Chron. Pasch., p. 396.
[Note 190: ][(retour) ] Chaganus ad urbis muros reversus est... cui ex urbe esculenta quædam et vina missa sunt. Loc. cit.
[Note 191: ][(retour) ] Ermitzis Avarum exarchus... Ub. sup.