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PIERRE NOZIÈRE
par ANATOLE FRANCE
LIVRE PREMIER
ENFANCE
I
L'HISTOIRE SAINTE ET LE JARDIN DES PLANTES
La première idée que je reçus de l'univers me vint de ma vieille Bible en estampes. C'était une suite de figures du XVIIe siècle, où le Paradis terrestre avait la fraîcheur abondante d'un paysage de Hollande. On y voyait des chevaux brabançons, des lapins, de petits cochons, des poules, des moutons à grosse queue. Ève promenait parmi les animaux de la création sa beauté flamande. Mais c'étaient là des trésors perdus. J'aimais mieux les chevaux.
Le septième feuillet (je le vois encore) représentait l'arche de Noé au moment où l'on embarque les couples de bêtes. L'arche de Noé était, dans ma Bible, une sorte de longue caravelle surmontée d'un château de bois, avec un toit en double pente. Elle ressemblait exactement à une arche de Noé qu'on m'avait donnée pour mes étrennes et qui exhalait une bonne odeur de résine. Et cela m'était une grande preuve de la vérité des Écritures.
Je ne me lassais ni du Paradis ni du Déluge. Je prenais aussi plaisir à voir Samson enlevant les portes de Gaza. Cette ville de Gaza, avec ses tours, ses clochers, sa rivière, et les bouquets de bois qui l'environnaient, était charmante. Samson s'en allait, une porte sous chaque bras. Il m'intéressait beaucoup. C'était mon ami. Sur ce point comme sur bien d'autres, je n'ai pas changé. Je l'aime encore. Il était très fort, très simple, il n'avait pas l'ombre de méchanceté, il fut le premier des romantiques, et non certes le moins sincère.
J'avoue que je démêlais mal, dans ma vieille Bible, la suite des événements, et que je me perdais dans les guerres des Philistins et des Amalécites. Ce que j'admirais le plus en ces peuples c'étaient leurs coiffures, dont la diversité m'étonne encore. On y voyait des casques, des couronnes, des chapeaux, des bonnets et des turbans merveilleux. Je n'oublierai de ma vie la coiffure que Joseph portait en Égypte. C'était bien un turban, si vous voulez, et même un large turban, mais il était surmonté d'un bonnet pointu, et il s'en échappait une aigrette avec deux plumes d'autruche, et c'était une coiffure considérable.
Le Nouveau-Testament avait, dans ma vieille Bible, un charme plus intime, et je garde un souvenir délicieux du potager dans lequel Jésus apparaissait à Madeleine. "Et elle pensoit, dit le texte, que ce fust le maistre du jardin." Enfin, dans les sept oeuvres de la miséricorde, Jésus-Christ, qui était le pauvre, le prisonnier et le pèlerin, voyait venir à lui une dame parée comme Anne d'Autriche, d'une grande collerette de point de Venise. Un cavalier, coiffé d'un feutre à plumes, le poing sur la hanche, cape au dos, chaussé galamment de bottes en entonnoir, du perron d'un château aux murs de brique, faisait signe à un petit page, portant une buire et un gobelet d'argent, de verser du vin au pauvre, ceint de l'auréole. Que cela était aimable, mystérieux et familier! Et comme Jésus-Christ, dans un cabinet de verdure, au pied d'un pavillon bâti du temps du roi Henri, sous notre ciel humide et fin, semblait plus près des hommes, et plus mêlé aux choses de ce monde!
Chaque soir, sous la lampe, je feuilletais ma vieille Bible, et le sommeil, ce sommeil délicieux de l'enfance, invincible comme le désir, m'emportait dans ses ombres tièdes, l'âme toute pleine encore d'images sacrées. Et les patriarches, les apôtres, les dames en collerette de guipure, prolongeaient dans mes rêves leur vie surnaturelle. Ma Bible était devenue pour moi la réalité la plus sensible, et je m'efforçais d'y conformer l'univers.
L'univers ne s'étendait pas, pour moi, beaucoup au delà du qui Malaquais, où j'avais commencé de respirer le jour, comme dit cette tendre vierge d'Alpe. Et je respirais avec délices le jour qui baigne cette région d'élégance et de gloire, les Tuileries, le Louvre, le Palais Mazarin. Parvenu à l'âge de cinq ans, je n'avais pas encore beaucoup exploré les parties de l'univers situées par-delà le Louvre, sur la rive droite de la Seine. La rive opposée m'était mieux connue puisque je l'habitais. J'avais suivi la rue des Petits-Augustins jusqu'au bout, et je pensais bien que c'était le bout du monde.
La rue des Petits-Augustins s'appelle aujourd'hui rue Bonaparte. Au temps qu'elle était au bout du monde, j'avais vu que, de ce côté, les bords de l'abîme étaient gardés par un sanglier monstrueux et par quatre géants de pierre, assis en longues robes, un livre à la main, dans un pavillon, sur une grande cuve pleine d'eau, au milieu d'une plaine bordée d'arbres, près d'une immense église. Vous ne me comprenez pas? vous ne savez plus ce que je veux dire?… Hélas! après une vie d'opprobre, le pauvre sanglier de la maison Bailli est mort depuis longtemps. Les générations nouvelles ne l'ont point vu subir, captif, les outrages des écoliers. Elles ne l'ont point vu couché, l'oeil à demi clos, dans une résignation douloureuse. A l'angle de la rue Bonaparte, où il était logé dans une remise peinte en jaune et ornée de fresques représentant des voitures de déménagement attelées de percherons gris pommelé, s'élève maintenant une maison à cinq étages. Et quand je passe devant la fontaine de la place Saint-Sulpice, les quatre géants de pierre ne m'inspirent plus de terreurs mystérieuses. Je sais, comme tout le monde, leurs noms, leur génie et leur histoire: ils s'appellent Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon.
A l'occident aussi, j'avais touché les confins de l'univers … Les hauteurs bouleversées de la Chaillot, la colline du Trocadéro, sauvage alors, fleurie de bouillons blancs et parfumée de menthe, c'était véritablement le bout du monde, les bords de l'abîme où l'on aperçoit l'homme nu qui n'a qu'une jambe, et qui marche en sautant, l'homme poisson et l'homme sans tête qui porte un visage sur la poitrine. Aux abords du pont qui, de ce côté fermait l'univers, les quais étaient mornes, gris, poudreux. Point de fiacres, quelques promeneurs à peine. Çà et là, accoudés au parapet, de petits soldats qui taillaient une baguette et regardaient couler l'eau. Au pied du cavalier romain qui occupe l'angle droit du Champ-de-Mars, une vieille, accroupie au parapet, vendait des chaussons aux pommes et du coco. Le coco était dans une carafe coiffée d'un citron. La poussière et le silence passaient sur ces choses. Maintenant le pont d'Iéna relie entre eux des quartiers neufs. Il a perdu l'aspect morne et désolé qu'il avait dans mon enfance. La poussière que le vent soulève sur la chaussée n'est plus la poussière d'autrefois. Le cavalier romain voit de nouvelles figures et de nouvelles moeurs. Il ne s'en attriste pas: il est de pierre.
Mais ce que j'aimais et connaissais le mieux, c'étaient les berges de la Seine; ma vieille bonne Nanette m'y menait promener tous les jours. J'y retrouvais l'arche de Noé de ma Bible en estampes. Car je ne doutais guère que ce ne fût le bateau de la Samaritaine, avec son palmier d'où sortait merveilleusement une fumée mince et noire. Cela se concevait: comme il n'y avait plus de déluge, on avait fait de l'arche un établissement de bains.
Du côté du levant, j'avais visité le Jardin des Plantes et remonté la Seine jusqu'au pont d'Austerlitz. Là était la limite. Les plus hardis explorateurs de la nature finissent par trouver le point au delà duquel ils ne peuvent plus avancer. Il m'avait été impossible d'aller plus loin que le pont d'Austerlitz. Mes jambes étaient petites et celles de ma bonne Nanette étaient vieilles; et malgré ma curiosité et la sienne, car nous aimions tous deux les belles promenades, il nous avait toujours fallu nous arrêter sur un banc, sous un arbre, en vue du pont, au regard d'une marchande de gâteaux de Nanterre. Nanette n'était guère plus grande que moi. Et c'était une sainte femme en robe d'indienne à ramages, avec un bonnet à tuyaux. Je crois que la représentation qu'elle se faisait du monde était aussi naïve que celle que je m'en formais à son côté. Nous causions ensemble très facilement. Il est vrai qu'elle ne m'écoutait jamais. Mais il n'était pas nécessaire qu'elle m'écoutât. Et ce qu'elle me répondait était toujours à propos. Nous nous aimions tendrement l'un l'autre.
Tandis qu'assise sur le banc, elle songeait avec douceur à des choses obscures et familières, je creusais la terre avec ma pelle au pied d'un arbre, ou bien encore je regardais le pont qui terminait pour moi le monde connu.
Qu'y avait-il au delà? Comme les savants, j'en étais réduit aux conjectures. Mais il se présentait à mon esprit une hypothèse si raisonnable que je la tenais pour une certitude: c'est qu'au delà du pont d'Austerlitz s'étendaient les contrées merveilleuses de la Bible. Il y avait sur la rive droite un coteau que je reconnaissais pour l'avoir vu dans mes estampes, dominant les bains de Bethsabée.
Au delà je plaçais la Terre-Sainte et la Mer Morte; je pensais que si on pouvait aller plus loin, on apercevrait Dieu le père en robe bleue, sa barbe blanche emportée par le vent, et Jésus marchant sur les eaux, et peut-être le préféré de mon coeur, Joseph, qui pouvait bien vivre encore, car il était très jeune quand il fut vendu par ses frères.
J'étais fortifié dans ces idées par la considération que le Jardin des Plantes n'était autre chose que le Paradis terrestre un peu vieilli, mais, en somme, pas beaucoup changé. De cela, je doutais encore moins que du reste; j'avais des preuves. J'avais vu le Paradis terrestre dans ma Bible, et ma mère m'avait dit: "Le Paradis terrestre était un jardin très agréable, avec de beaux arbres et tous les animaux de la création." Or, le Jardin des Plantes, c'était tout à fait le Paradis terrestre de ma Bible et de ma mère, seulement, on avait mis des grillages autour es bêtes, par suite du progrès des arts et à cause de l'innocence perdue. Et l'Ange qui tenait l'épée flamboyante avait été remplacé, à l'entrée, par un soldat en pantalon rouge.
Je me flattais d'avoir fait là une découverte assez importante. Je la tenais secrète. Je ne la confiai pas même à mon père, que j'interrogeais pourtant à toute minute sur l'origine, les causes et les fins des choses tant visibles qu'invisibles. Mais sur l'identification du Paradis terrestre au Jardin des Plantes, j'étais muet.
Il y avait plusieurs raisons à mon silence. D'abord, à cinq ans, on éprouve de grandes difficultés à expliquer certaines choses. C'est la faute des grandes personnes, qui comprennent très mal ce que veulent dire les petits enfants. Puis j'étais content de posséder seul la vérité. J'en prenais avantage sur le monde. J'avais aussi le sentiment que si j'en disais quelque chose, on se moquerait de moi, on rirait, et que ma belle idée en serait détruite, ce dont j'eusse été très fâché. Disons tout, je sentais, d'instinct, qu'elle était fragile. Et peut-être même que, au fond de l'âme et dans le secret de ma conscience obscure, je la jugeais hardie, téméraire, fallacieuse et coupable. Cela est très complexe. Mais on ne saurait imaginer toutes les complications de la pensée dans une tête de cinq ans.
Nos promenades au Jardin des Plantes, c'est le dernier souvenir que j'aie gardé de ma bonne Nanette qui était si vieille quand j'étais si jeune, et si petite quand j'étais si petit. Je n'avais pas encore six ans accomplis, lorsqu'elle nous quitta à regret et regrettée de mes parents et de moi. Elle ne nous quitta pas pour mourir, mais je ne sais pourquoi, pour aller je ne sais où. Elle disparut ainsi de ma vie, comme on dit que les fées, dans les campagnes, après avoir pris l'apparence d'une bonne vieille pour converser avec les hommes, s'évanouissent dans l'air.
II
LE MARCHAND DE LUNETTES.
En ce temps-là, le jour était doux à respirer; tous les souffles de l'air apportaient des frissons délicieux; le cycle des saisons s'accomplissait en surprises joyeuses et l'univers souriait dans sa nouveauté charmante. Il en était ainsi parce que j'avais six ans. J'étais déjà tourmenté de cette grande curiosité qui devait faire le trouble et la joie de ma vie, et me vouer à la recherche de ce qu'on ne trouve jamais.
Ma cosmographie—j'avais une cosmographie—était immense. Je tenais le quai Malaquais, où s'élevait ma chambre, pour le centre du monde. La chambre verte, dans laquelle ma mère mettait mon petit lit près du sien, je la considérais, dans sa douceur auguste et dans sa sainteté familière, comme le point sur lequel le ciel versait ses rayons avec ses grâces, ainsi que cela se voit dans les images de sainteté. Et ces quatre murs, si connus de moi, étaient pourtant pleins de mystère.
La nuit, dans ma couchette, j'y voyais des figures étranges, et, tout à coup, la chambre si bien close, tiède, où mouraient les dernières lueurs du foyer, s'ouvrait largement à l'invasion du monde surnaturel.
Des légions de diables cornus y dansaient des rondes; puis, lentement, une femme de marbre noir passait en pleurant, et je n'ai su que plus tard que ces diablotins dansaient dans ma cervelle et que la femme lente, triste et noire était ma propre pensée.
Selon mon système, auquel il faut reconnaître cette candeur qui fait le charme des théogonies primitives, la terre formait un large cercle autour de ma maison. Tous les jours, je rencontrais allant et venant par les rues, des gens qui me semblaient occupés à une sorte de jeu très compliqué et très amusant: le jeu de la vie. Je jugeais qu'il y en avait beaucoup, et peut-être plus de cent.
Sans douter le moins du monde que leurs travaux, leurs difformités et leurs souffrances ne fussent une manière de divertissement, je ne pensais pas qu'ils se trouvassent comme moi sous une influence absolument heureuse, à l'abri, comme je l'étais, de toute inquiétude. A vrai dire, je ne les croyais pas aussi réels que moi; je n'étais pas tout à fait persuadé qu'ils fussent des êtres véritables, et quand, de ma fenêtre, je les voyais passer tout petits sur le pont des Saints-Pères, ils me semblaient plutôt des joujoux que des personnes, de sorte que j'étais presque aussi heureux que l'enfant géant du conte qui, assis sur une montagne, joue avec les sapins et les chalets, les vaches et les moutons, les bergers et les bergères.
Enfin, je me représentais la création comme une grande boîte de Nuremberg, dont le couvercle se refermait tous les soirs, quand les petits bonshommes et les petites bonnes femmes avaient été soigneusement rangés.
En ce temps-là, les matins étaient doux et limpides, les feuilles vertes frissonnaient innocemment sous la brise légère. Sur le quai, sur mon beau quai Malaquais où Mme Mathias, après Nanette, Mme Mathias, aux yeux de braise, au coeur de cire, promenait ma petite enfance, des armes précieuses étincelaient aux étages des boutiques, de fines porcelaines de Saxe s'y étageaient, brillantes comme des fleurs. La Seine qui coulait devant moi me charmait par cette grâce naturelle aux eaux, principe des choses et source de la vie. J'admirais ingénument ce miracle charmant du fleuve qui, le jour, porte les bateaux en reflétant le ciel, et la nuit, se couvre de pierreries et de fleurs lumineuses. Et je voulais que cette belle eau fût toujours la même, parce que je l'aimais. Ma mère me disait que les fleuves vont à l'Océan et que l'eau de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idée comme excessivement triste. En cela, je manquais peut-être d'esprit scientifique, mais j'embrassais une chère illusion; car, au milieu des maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'écoulement universel des choses.
Le Louvre et les Tuileries qui étendaient en face de moi leur ligne majestueuse, m'étaient un grand sujet de doute. Je ne pouvais croire que ces monuments fussent l'ouvrage de maçons ordinaires, et pourtant ma philosophie de la nature ne me permettait pas d'admettre que ces murs se fussent élevés par enchantement. Après de longues réflexions, je me persuadais que ces palais avaient été bâtis par de belles dames et de magnifiques cavaliers, vêtus de velours, de satin, de dentelles, couverts d'or et de pierreries et portant des plumes au chapeau.
On sera peut-être surpris qu'à six ans j'eusse une idée si peu exacte du monde. Mais il faut considérer que j'étais à peine sorti de Paris où le docteur Nozière, mon père, était retenu toute l'année.
J'avais fait, il est vrai, deux ou trois petits voyages en chemin de fer, mais je n'en avais tiré aucun profit au point de vue de la géographie.
C'était une science très négligée en ce temps-là. On s'étonnera aussi que j'eusse du monde moral une conception si peu conforme à la réalité des choses.
Mais songez que j'étais heureux et que les êtres heureux ne savent pas grand'chose de la vie. La douleur est la grande éducatrice des hommes. C'est elle qui leur a enseigné les arts, la poésie et la morale; c'est elle qui leur a inspiré l'héroïsme avec la pitié; c'est elle qui a donné du prix à la vie en permettant qu'elle fût offerte en sacrifice; c'est elle, c'est l'auguste et bonne douleur qui a mis l'infini dans l'amour.
En attendant ses leçons, je fus témoin d'un événement horrible qui bouleversa de fond en comble ma conception physique et morale de l'univers.
Mais il est indispensable de vous dire tout d'abord qu'en ce temps-là un marchand de lunettes étalait ses boîtes sur le quai Malaquais, le long du mur de ce bel hôtel de Chimay qui ouvre avec une grâce si noble, sur sa cour d'honneur, les deux battants sculptés d'une porte à fronton Louis XIV.
J'étais en grande familiarité avec ce marchand de lunettes. Tous les jours, Mme Mathias, en me menant à la promenade, s'arrêtait devant l'étalage du lunetier. Elle lui demandait avec intérêt: "Eh bien! monsieur Hamoche, comment va?"
Et ils faisaient un bout de causette.
Et moi, tout en écoutant, j'examinais les lunettes, les conserves, les pince-nez, la sébile des médailles et les échantillons minéralogiques qui étaient toute la fortune du lunetier, et qui me semblaient un grand trésor. J'étais étonné surtout de la quantité de verres bleutés que contenaient les petites vitrines de M. Hamoche et, aujourd'hui encore, je crois que M. Hamoche s'exagérait l'importance des lunettes bleues dans l'optique usuelle.
Au reste, incolores ou bleus, ses verres dormaient paisiblement dans leurs boîtes; personne ne les regardait, non plus que ses médailles et ses minéraux, et la rouille dévorait les montures d'acier des besicles.
"Eh bien! ça va t'il mieux, les affaires?" demandait Mme Mathias.
M. Hamoche, les bras croisés, morne, le regard à l'horizon, ne répondait pas.
C'était un petit homme tout à fait chauve, avec un crâne énorme, des yeux sombres et enflammés, des joues pâles et une longue barbe d'un noir bleu.
Son costume, comme son air, était étrange. Il portait une longue redingote de drap vert olive qui était devenue jaune sur les épaules et sur le dos, et dont les pans lui tombaient aux pieds. Et il était coiffé du plus haut chapeau de haute forme qu'on ait jamais vu, tout cassé, tout luisant, prodigieux monument de misère et de vanité. Non! les affaires n'allaient pas. M. Hamoche ne ressemblait pas assez à une personne qui vend des lunettes, et ses lunettes ne ressemblaient pas assez à des lunettes qu'on achète.
Aussi bien, il était devenu lunetier par l'injure du sort et, sous le mur de Chimay, il prenait les attitudes de Napoléon à Sainte-Hélène. Lui aussi, il était un Titan foudroyé.
A juger par le peu que j'en ai retenu, ses conversations avec ma vieille bonne roulaient sur d'étranges et lointaines aventures. Il y parlait d'une longue navigation sur l'Océan Pacifique, de campements sous les cèdres rouges, et de Chinois fumeurs d'opium.
Il disait comment il avait reçu un coup de couteau d'un Espagnol, dans une ruelle de Sacramento, et comment des Malais lui avaient volé son or. Ses mains tremblaient et il répétait sans cesse ce mot tragique: OR.
M. Hamoche était allé comme tant d'autres en Californie, à la conquête de l'or. Il avait fait le rêve de ces placers à fleur de terre et de ce sol prodigieux qui, à peine gratté, découvrait des trésors.
Hélas! il n'avait rapporté de la Sierra-Nevada que la fièvre, la misère, la haine et le dégoût incurable du travail et de la pauvreté.
Mme Mathias l'écoutait, les mains jointes sur son tablier, et elle lui répondait en hochant la tête:
"Dieu n'est pas toujours juste!"
Et nous nous en allions, elle et moi, troublé et pensifs, vers les Champs-Élysées. L'Océan Pacifique, la Californie, les Espagnols, les Chinois, les Malais, les placers, les montagne d'or et les rivières d'or, tout cela évidemment ne pouvait pas tenir dans le monde tel que je le concevais, et les discours du lunetier m'enseignaient que la terre ne finit point, comme je le croyais, à la place Saint-Sulpice et au pont d'Iéna.
M. Hamoche m'ouvrait l'esprit, et je ne pouvais voir sa mince figure, emphatique et fiévreuse, sans ressentir le frisson de l'inconnu. Il m'enseignait que la terre est grande, grande à s'y perdre, et couverte de choses vagues et terribles. Près de lui, je sentais aussi que la vie n'est pas un jeu et qu'on y souffre réellement. Et cela surtout me jetait dans des étonnements profonds. Car enfin, je voyais bien que M. Hamoche était malheureux.
"Il est malheureux!" disait Mme Mathias.
Et ma mère disait aussi:
"Ce pauvre homme! il est dans la misère!"
C'en était fait. J'avais perdu ma confiance première dans la bonté de la nature. Et, sans doute, je ne surprendrai personne si je dis que je ne l'ai jamais retrouvée depuis.
Tout en m'inquiétant, M. Hamoche m'intéressait beaucoup. Il m'arrivait quelquefois de le rencontrer, le soir, dans mon escalier. Ce n'était point extraordinaire, car il habitait une mansarde dans notre maison. A la tombée du jour, il grimpait les degrés, ayant sous chaque bras une boîte longue et noire, qui renfermait, assurément, les lunettes et les minéraux. Mais ces deux boîtes ressemblaient à deux petits cercueils, et j'avais peur, comme si cet homme de malheur était un croque-mort …
N'emportait-il pas ma confiance et ma sécurité? Maintenant, je doutais de tout, puisque, reposant sous notre toit, dans la maison bénie, cet homme n'était pas heureux.
Sa mansarde donnait sur la cour, et ma bonne m'avait dit que, pour s'y tenir debout, il fallait passer la tête par la fenêtre à tabatière. Et, comme je n'étais pas toujours sérieux à cette époque, je riais de tout mon coeur à la pensée que M. Hamoche, dans sa chambre, ne quittait pas son chapeau, que ce chapeau, prodigieusement haut, s'élevait sur le toit au-dessus des tuyaux, et qu'il y manquait seulement une de ces flèches de zinc qui tournent au vent.
A six ans, on a l'esprit mobile. Depuis quelque temps, je ne songeais plus au lunetier, au chapeau, aux deux cercueils, quand un jour—il me souvient que c'était un jour de printemps,—il était six heures et demie, et nous étions à table … On dînait de bonne heure, sur le quai Malaquais, dans ce temps-là. Un jour, dis-je, Mme Mathias, qui était très considérée dans la maison, vint dire à mon père:
"Le marchand de lunettes est très malade, là-haut, dans sa mansarde. Il a une fièvre de cheval.
—J'y vais", dit mon père en se levant.
Au bout d'un quart d'heure, il revint.
"Eh bien? demanda ma mère.
—On ne peut rien dire encore, répondit mon père, en reprenant sa serviette avec la tranquillité d'un homme habitué à toutes les misères humaines. Je croirais à une fièvre cérébrale. L'excitation nerveuse est très intense. Naturellement, il ne veut pas entendre parler de l'hôpital. Il faudra pourtant bien l'y porter: on ne peut le soigner que là."
Je demandai:
"Est-ce qu'il en mourra?"
Mon père, sans répondre, souleva légèrement les épaules.
Le lendemain, il faisait un beau soleil; j'étais seul dans la salle à manger. Par la fenêtre ouverte, et qui donnait sur la cour, les piaillements vigoureux des moineaux entraient avec des flots de lumière et les senteurs des lilas cultivés par notre concierge, grand amateur de jardins. J'avais une arche de Noé toute neuve, qui poissait les doigts et sentait cette bonne odeur de jouet neuf que j'aimais tant. Je rangeais sur la table les animaux par couples, et déjà le cheval, l'ours, l'éléphant, le cerf, le mouton et le renard, s'acheminaient deux à deux vers l'arche qui devait les sauver du déluge.
On ne sait pas ce que les joujoux font naître de rêves dans l'âme des enfants. Ce paisible et minuscule défilé de tous les animaux de la création m'inspirait vraiment une idée mystique et douce de la nature. J'étais pénétré de tendresse et d'amour. Je goûtais à vivre une joie inexprimable.
Tout à coup, un bruit sourd de chute retentit dans la cour; un bruit profond et comme lourd, inouï, qui me glaça d'épouvante.
Pourquoi, par quel instinct ai-je frissonné? Je n'avais jamais entendu ce bruit-là. Comment en avais-je, instantanément, senti toute l'horreur? Je m'élance à la fenêtre. Je vois, au milieu de la cour, quelque chose d'affreux! un paquet informe et pourtant humain, une loque sanglante. Toute la maison s'emplit de cris de femmes et d'appels lugubres. Ma vieille bonne entre, blême, dans la salle à manger:
"Mon Dieu! le marchand de lunettes qui s'est jeté par la fenêtre, dans un accès de fièvre chaude!"
De ce jour, je cessai définitivement de croire que la vie est un jeu, et le monde une boîte de Nuremberg. La cosmogonie du petit Pierre Nozière alla rejoindre dans l'abîme des erreurs humaines a carte du monde connu des anciens et le système de Ptolémée.
III
MADAME MATHIAS
Mme Mathias était une sorte de femme de charge et de bonne d'enfant qui, par son grand âge et son mauvais caractère, s'était attiré beaucoup de considération. Mon père et ma mère, qui l'avaient attachée à ma très petite personne, ne l'appelaient que Mme Mathias, et ce fut pour moi une grande surprise d'apprendre un jour qu'elle avait un nom de baptême, un nom de jeune fille, un petit nom, et qu'elle se nommait Virginie. Mme Mathias avait eu des malheurs, elle en gardait la fierté. Les joues creuses, avec des yeux de braise sous les mèches grises de ses cheveux qui se tordaient hors de sa coiffe, noire, sèche, muette, sa bouche ruinée, son menton menaçant et son morne silence, affligeaient mon père.
Maman, qui gouvernait la maison avec la vigilance d'une reine d'abeilles, avouait pourtant qu'elle n'osait pas faire d'observation à cette femme d'âge, qui la regardait en silence avec des yeux de louve traquée. Mme Mathias était généralement redoutée. Seul dans la maison, je n'avais pas peur d'elle. Je la connaissais, je l'avais devinée, je la savais faible.
A huit ans, j'avais mieux compris une âme que mon père à quarante, bien que mon père eût l'esprit méditatif, assez d'observation pour un idéaliste, et quelques notions de physiognomonie puisées dans Lavater. Je me rappelle l'avoir entendu longuement disserter sur le masque de Napoléon rapporté de Sainte-Hélène par le docteur Antomarchi, et dont une épreuve en plâtre, pendue dans son cabinet, a terrifié mon enfance.
Mais il faut dire que j'avais sur lui un grand avantage: j'aimais Mme Mathias, et Mme Mathias m'aimait. J'étais inspiré par la sympathie; il n'était guidé que par la science. Encore ne s'appliquait-il pas beaucoup à pénétrer le caractère de Mme Mathias. Ne prenant aucun plaisir à la voir, il ne la regardait guère, et peut-être ne l'avait-il point assez observée pour s'apercevoir qu'un petit nez mou, d'une innocente rondeur, s'était singulièrement planté au milieu du masque austère sous lequel elle figurait dans la vie.
Et ce nez, en effet, ne se faisait pas remarquer. Il passait presque inaperçu sur cette scène de désolation violente qu'était le visage de Mme Mathias. Pourtant il était digne d'intérêt. Tel que je le retrouve au fond de ma mémoire, il m'émeut par je ne sais quelle expression de tendresse souffrante et d'humilité douloureuse. Je suis le seul être au monde qui y ait fait attention, et encore, n'ai-je commencé à le bien comprendre que lorsqu'il n'était plus qu'un souvenir lointain, gardé par moi seul.
C'est maintenant surtout que j'y songe avec intérêt. Ah! Madame Mathias, que ne donnerais-je pas pour vous revoir aujourd'hui telle que vous étiez dans votre vie terrestre, tricotant des bas, une aiguille fichée sur l'oreille, sous votre bonnet à tuyaux, et des besicles énormes chaussant le bout de votre nez trop faible pour les porter. Vos besicles glissaient toujours, et vous en éprouviez toujours une impatience nouvelle; car vous n'avez jamais su vous soumettre en riant à la nécessité, et vous portiez au milieu des misères domestiques une âme indignée.
Ah! Madame Mathias, Madame Mathias, que ne donnerais-je point pour vous revoir telle que vous fûtes, ou du moins pour savoir ce que vous êtes devenue, depuis trente ans que vous avez quitté ce monde où vous aviez si peu de joie, où vous teniez si peu de place et que vous aimiez tant. Je l'ai senti, vous aimiez la vie, et vous vous attachiez aux affaires terrestres avec cette obstination désespérée des malheureux. Si j'avais de vos nouvelles, Madame Mathias, j'en recevrais infiniment de contentement et de paix. Dans le cercueil des pauvres où vous vous en êtes allée par un beau jour de printemps, il m'en souvient, par un de ces beaux jours dont vous goûtiez si bien la douceur, chère dame, vous emportiez mille choses touchantes, tout un monde d'idées créé par l'association de votre vieillesse et de mon enfance. Qu'en avez-vous fait, Madame Mathias? Là où vous êtes, vous souvient-il encore de nos longues promenades?
Chaque jour, après le déjeuner, nous sortions ensemble; nous gagnions les avenues désertes, les quais désolés de Javel et de Billy, la morne plaine de Grenelle, où le vent soulevait tristement la poussière. Ma petite main serrée dans sa main rugueuse, qui me rassurait, je parcourais des yeux la rude immensité des choses. Entre cette vieille femme, ce petit garçon rêveur et ces paysages mélancoliques de banlieue, il y avait des harmonies profondes. Ces arbres poudreux, ces cabarets peints en rouge, l'invalide qui passait, la cocarde à la casquette; la marchande de gâteaux aux pommes, assise contre le parapet, à côté de ses carafes de coco bouchées avec des citrons, voilà le monde dans lequel Mme Mathias se sentait à l'aise. Mme Mathias était peuple.
Or, un jour d'été, comme nous longions le quai d'Orsay, je la priai de descendre sur la berge pour voir de plus près les grues décharger du sable, ce à quoi elle consentit tout de suite. Elle faisait toujours tout ce que je voulais, parce qu'elle m'aimait et que ce sentiment lui ôtait toute force. Au bord de l'eau et tenant ma bonne par un pan de sa jupe d'indienne à fleurs, je regardais curieusement la machine qui, d'un air patient d'oiseau pêcheur, prenait sur le bateau les paniers pleins, puis, promenant en demi-cercle sa longue encolure, les allait verser sur la rive. A mesure que le sable s'amassait, des hommes en pantalon de toile bleue, nus jusqu'à la ceinture, la chair couleur de brique, le jetaient par pelletées contre un crible.
Je tirai la jupe d'indienne.
"M'ame Mathias, pourquoi ils font ça? dis, m'ame Mathias?"
Elle ne répondit point. Elle s'était baissée pour ramasser quelque chose à terre. Je croyais d'abord que c'était une épingle. Elle en trouvait chaque jour deux ou trois, qu'elle piquait à son corsage. Mais, cette fois, ce n'était pas une épingle. C'était un couteau de poche, dont le manche de cuivre représentait la colonne Vendôme.
"Montre, montre-moi ce couteau, m'ame Mathias. Donne-le moi! Pourquoi tu ne me le donnes pas, dis?"
Immobile, muette, elle regardait le petit couteau avec une attention profonde et je ne sais quoi d'égaré qui me fit presque peur.
"M'ame Mathias, qu'est-ce que tu as, dis?"
Elle murmura, d'une voix faible que je ne lui connaissais pas:
"Il en avait un tout pareil.
—Qui donc ça? M'ame Mathias, qui donc qu'en avait un tout pareil?"
Et tirée par la robe, elle me regarda, de ses yeux brûlés, où l'on ne voyait que du rouge et du noir, toute surprise, comme si elle ne me savait plus là, et elle me répondit:
"Mais c'était Mathias, donc; c'était Mathias.
—Qui Mathias?"
Elle se passa la main sur les paupières qui restèrent froissées et tirées, mit soigneusement le couteau dans sa poche, sous son mouchoir, et me répondit:
"Mathias, mon mari.
—Alors, tu l'avais épousé.
—Je l'avais épousé pour mon malheur! J'étais riche, j'avais un moulin à Aunot, près de Chartres. Il a mangé la farine, l'âne et le moulin, et tout! Il m'a mise sur la paille et, quand je n'ai plus rien eu, il m'a quittée. C'était un ancien militaire, un grenadier de l'Empereur, blessé à Waterloo. Il avait pris du vice à l'armée."
Tout cela m'étonnait beaucoup; je réfléchis un instant et je dis:
"Ton mari, ce n'était pas un mari comme papa, n'est-ce pas, m'ame
Mathias?"
Mme Mathias ne pleurait plus; c'est avec une sorte de fierté qu'elle me répondit:
"Des hommes comme Mathias, il n'y en a plus. Il avait tout pour lui, celui-là! Grand, fort, et beau, et malin, et jovial! Et toujours bien tenu, toujours une rose à la boutonnière. C'était un homme bien agréable!"
IV
L'ÉCRIVAIN PUBLIC
Dans l'humble maison que ma mère gouvernait avec sagesse, Mme Mathias n'était précisément ni femme de charge ni bonne d'enfant, bien qu'elle s'occupât du ménage et me menât promener tous les jours. Son grand âge, son visage fier, son caractère ombrageux et farouche, donnaient à sa domesticité un air d'indépendance; elle gardait dans les soins les plus familiers l'expression tragique d'une personne qui a eu des malheurs; le souvenir lui en demeurait cher, et elle le conservait précieusement au dedans d'elle. Les lèvres serrées par l'habitude du silence, elle n'aimait point à raconter les aventures de sa vie passée.
Elle apparaissait dans mon imagination d'enfant comme une maison dévorée par un antique incendie. Je savais seulement que, née, ainsi qu'elle le disait, l'année de la mort du roi, fille de riches fermiers beaucerons, de bonne heure orpheline, elle avait épousé en 1815, à l'âge de vingt-deux ans, le capitaine Mathias, un bien bel homme qui, mis à la demi-solde par les Bourbons, disait leur fait aux chevaliers du Lys, qu'il appelait poliment les compagnons d'Ulysse. Mes parents étaient un peu plus instruits. Ils n'ignoraient point que le capitaine Mathias avait mangé les écus de la fermière au Rocher de Cancale, et que, laissant ensuite sa pauvre femme sur la paille, il s'en était allé courir les filles. Dans les premières années de la monarchie de Juillet, Mme Mathias l'avait retrouvé, par grand hasard, tandis qu'il sortait d'un cabaret de la rue de Rambuteau, où, rasé de frais, le teint vermeil sous ses cheveux blancs, une rose à la boutonnière, il donnait chaque jour des consultations aux commerçants poursuivis par les huissiers.
Il rédigeait des actes devant une bouteille de vin blanc, en souvenir de son premier état; car il avait été saute-ruisseau avant d'entrer au régiment. Elle l'avait repris alors; elle l'avait ramené chez elle avec une joie triomphale. Mais il n'y était pas resté longtemps; il avait disparu un jour, emportant, disait-on, une douzaine d'écus cachés par Mme Mathias sous sa paillasse. Depuis lors, on n'avait plus de ses nouvelles. On croyait qu'il s'était laissé mourir dans un lit d'hôpital, et on l'en approuvait.
"C'est pour vous une délivrance", disait mon père à Mme Mathias.
Alors des larmes brûlantes et comme enflammées montaient aux yeux de Mme
Mathias; ses lèvres tremblaient, et elle ne répondait pas.
Or, un jour de printemps, Mme Mathias, ayant serré sur ses épaules son terrible châle noir, m'emmena promener à l'heure accoutumée. Mais elle ne me conduisit pas ce jour-là aux Tuileries, notre jardin royal et familier, où tant de fois, laissant ma balle et mes billes, j'avais collé mon oreille contre le piédestal de la statue du Tibre pour écouter des voix mystérieuses. Elle ne me conduisit pas vers ces boulevards calmes et tristes d'où l'on voit, au-dessus des lignes poudreuses des arbres, le dôme doré sous lequel est couché dans son tombeau rouge Napoléon; elle ne me conduisit pas vers les avenues monotones où elle se plaisait, assise sur un banc, à causer avec quelque invalide, tandis que je faisais des jardins dans la terre humide.
En ce jour de printemps, elle prit un chemin inaccoutumé, suivit des rues encombrées de passants et de voitures, bordées de boutiques où s'étalaient des objets innombrables et divers, dont j'admirais les formes sans en concevoir l'usage. Les pharmacies surtout m'étonnaient par la grandeur et l'éclat de leurs bocaux. Quelques-unes de ces boutiques étaient peuplées de grandes statues peintes et dorées. Je demandai:
"Quoi c'est, m'ame Mathias?"
Et Mme Mathias me répondit avec la fermeté d'une citoyenne nourrie dans les faubourgs de Paris:
"C'est rien, c'est des bons dieux."
Ainsi, dans ma tendre enfance, tandis que ma mère m'inclinait doucement au culte des images, Mme Mathias m'enseignait à mépriser la superstition. De la voie étroite où nous étions, une grande place plantée de petits arbres m'apparut soudain. Je la reconnus et il me souvint de ma bonne Nanette en revoyant ce pavillon étrange où des prêtres de pierre sont assis, les pieds dans la vasque d'une fontaine. C'est avec Nanette que, dans des temps vagues et d'incertaine mémoire, j'avais visité ces choses. En les revoyant, je fus saisi du regret de Nanette perdue. J'eus envie de courir en pleurant et en criant: "Nanette!" Mais soit faiblesse d'âme, soit délicatesse obscure du coeur, soit débilité d'esprit, je ne parlai point de Nanette à Mme Mathias.
Nous traversâmes la place et nous nous engageâmes dans des ruelles aux pavés pointus, qu'une grande église recouvrait de son ombre humide. Sur les portails ornés de pyramides et de boules moussues, çà et là une statue faisait un grand geste en l'air et des couples de pigeons s'envolaient devant nous.
Ayant contourné la grande église, nous prîmes une rue bordée de porches sculptés et de vieux murs au-dessus desquels les acacias penchaient leurs branches fleuries. Il y avait, à gauche, dans une encoignure, une échoppe vitrée avec cette enseigne: Écrivain public. Des lettres et des enveloppes étaient collées sur tous les carreaux. Du toit de zinc sortait un tuyau de cheminée coiffé d'un grand chapeau. Mme Mathias tourna le bec de canne et, me poussant devant elle, entra dans l'échoppe. Un vieillard, courbé sur une table, leva la tête à notre vue. Des favoris en fer à cheval bordaient ses joues roses. Ses cheveux blancs s'enlevaient sur son front comme dans un coup de vent orageux. Sa redingote noire était par endroits blanchie et luisante. Il portait un bouquet de violettes à la boutonnière.
"Tiens! c'est la vieille!" dit-il sans se lever.
Puis me regardant d'un air peu sympathique:
"C'est ton petit bourgeois, hein? demanda-t-il.
—Oh! répondit Mme Mathias, il est gentil enfant, quoiqu'il me fasse souvent endêver.
—Hum! fit l'écrivain public. Il est maigrichon et pâlot. Ça ne fera pas un fameux soldat."
Mme Mathias contemplait le vieil écrivain public avec des yeux ardents de tendresse; elle lui dit d'une voix souple, que je ne lui connaissais pas:
"Eh! ben? comment vas-tu, Hippolyte?
—Oh! dit-il, la santé n'est pas mauvaise. Le coffre est bon. Mais les affaires ne vont pas. Trois ou quatre lettres à cinq sous pièce, le matin. Et c'est tout …"
Puis il haussa les épaules, comme pour secouer les soucis, et, tirant de dessous la table une bouteille et des verres, il nous versa du vin blanc.
"A ta santé, la vieille!
—A ta santé, Hippolyte!"
Le vin était piquant. En y trempant mes lèvres, je fis la grimace.
"C'est une petite demoiselle, dit le vieillard. A son âge, j'étais déjà porté sur le vin et les amours. Mais on ne fait plus des hommes comme moi. Le moule en est brisé."
Puis, me posant lourdement la main sur l'épaule:
"Tu ne sais pas, mon ami, que j'ai servi le petit caporal et fait toute la campagne de France. J'étais à Craonne et à Fère-Champenoise. Et, le matin d'Athis, Napoléon m'a demandé une prise de tabac.
"Je crois le voir encore, l'empereur. Il était petit, gros, le visage jaune, avec des yeux pleins de mitraille et un air de tranquillité. Ah! s'ils ne l'avaient pas trahi!… Mais les blancs sont tous des fripons."
Il se versa à boire. Mme Mathias sortit de sa muette contemplation et, se levant:
"Il faut que je m'en aille, à cause du petit."
Puis, tirant de sa poche deux pièces de vingt sous, elle les glissa dans la main de l'écrivain public qui les reçut avec un air de superbe indifférence.
Quand nous fûmes dehors, je demandai qui était ce monsieur. Mme Mathias me répondait avec un accent d'orgueil et d'amour:
"C'est Mathias, mon petit, c'est Mathias!
—Mais papa et maman disent qu'il est mort."
Elle secoua la tête joyeusement.
"Oh! il m'enterrera et il en enterrera bien d'autres après moi, des vieux et des jeunes."
Puis elle devint soucieuse:
"Pierre, ne va pas dire que tu as vu Mathias."
V
LES CONTES DE MAMAN
—Je n'ai pas d'imagination, disait maman.
Elle disait n'en pas avoir, parce qu'elle croyait qu'il n'y avait d'imagination qu'à faire des romans, et elle ne savait pas qu'elle avait une espèce d'imagination rare et charmante qui ne s'exprimait pas par des phrases. Maman était une dame ménagère tout occupée de soins domestiques. Elle avait une imagination qui animait et colorait son humble ménage. Elle avait le don de faire vivre et parler la poêle et la marmite, le couteau et la fourchette, le torchon et le fer à repasser; elle était au dedans d'elle-même un fabuliste ingénu. Elle me faisait des contes pour m'amuser, et comme elle se sentait incapable de rien imaginer, elle les faisait sur les images que j'avais.
Voici quelques-uns de ses récits. J'y ai gardé autant que j'ai pu sa manière, qui était excellente.
L'ÉCOLE
Je proclame l'école de Mlle Genseigne la meilleur école de filles qu'il y ait au monde. Je déclare mécréants et médisants ceux qui croiront et diront le contraire. Toutes les élèves de Mlle Genseigne sont sages et appliquées, et il n'y a rien de si plaisant à voir que leurs petites personnes immobiles. On dirait autant de petites bouteilles dans lesquelles Mlle Genseigne verse de la science.
Mlle Genseigne est assise toute droite dans sa haute chaise. Elle est grave et douce; ses bandeaux plats et sa pèlerine noire inspirent le respect et la sympathie.
Mlle Genseigne, qui est très savante, apprend le calcul à ses petites élèves. Elle dit à Rose Benoist:
"Rose Benoist, si de douze je retiens quatre, combien me reste-t-il?
—Quatre!" répond Rose Benoist.
Mlle Genseigne n'est pas satisfaite de cette réponse:
"Et vous, Emmeline Capel, si de douze je retiens quatre, combien me reste-t-il?
—Huit!" répond Emmeline Capel.
Et Rose Benoist tombe dans une rêverie profonde. Elle entend qu'il reste huit à Mlle Genseigne, mais elle ne sait pas si ce sont huit chapeaux ou huit mouchoirs, ou bien encore huit pommes ou huit plumes. Il y a bien longtemps que ce doute la tourmente. Quand on lui dit que six fois six font trente-six, elle ne sait pas si ce sont trente-six chaises ou trente-six noix, et elle ne comprend rien à l'arithmétique.
Au contraire, elle est très savante en histoire sainte. Mlle Genseigne n'a pas une autre élève capable de décrire le Paradis terrestre et l'Arche de Noé comme fait Rose Benoist. Rose Benoist connaît toutes les fleurs du Paradis et tous les animaux de l'Arche. Elle sait autant de fables que Mlle Genseigne elle-même. Elle sait tous les discours du Corbeau et du Renard, de l'Âne et du petit Chien, du Coq et de la Poule. Elle n'est pas surprise quand on lui dit que les animaux parlaient autrefois. Elle serait plutôt surprise si on lui disait qu'ils ne parlent plus. Elle est bien sûre d'entendre le langage de son gros chien Tom et de son petit serin Cuip. Elle a raison: les animaux ont toujours parlé et ils parlent encore; mais ils ne parlent qu'à leurs amis. Rose Benoist les aime et ils l'aiment. C'est pour cela qu'elle les comprend. Pour s'entendre, il n'est tel que de s'aimer.
Aujourd'hui, Rose Benoist a récité sa leçon sans faute. Elle a un bon point. Emmeline Capel a reçu aussi un bon point pour avoir bien su sa leçon d'arithmétique.
Au sortir de la classe, elle a dit à sa maman qu'elle avait un bon point. Et elle a ajouté:
"Un bon point, à quoi ça sert, dis, maman?
—Un bon point ne sert à rien, a répondu la maman d'Emmeline. C'est justement pour cela qu'on doit être fier de le recevoir. Tu sauras un jour, mon enfant, que les récompenses les plus estimées sont celles qui donnent de l'honneur sans profit."
MARIE
Les petites filles ont un désir naturel de cueillir des fleurs et des étoiles. Mais les étoiles ne se laissent point cueillir et elles enseignent aux petites filles qu'il y a en ce monde des désirs qui ne sont jamais contentés. Mlle Marie s'en est allée dans le parc avec sa nourrice; elle a rencontré une corbeille d'hortensias et elle a connu que les fleurs d'hortensia étaient belles; c'est pourquoi elle en a cueilli une. C'était très difficile. Elle a tiré la plante à deux mains et elle a couru grand risque de tomber sur son derrière quand la tige s'est rompue. Aussi est-elle très fière de ce qu'elle a fait. Elle est très contente aussi, car la fleur est admirable à voir: c'est une boule d'un rose tendre trempée de bleu et c'est une fleur composée de beaucoup de petites fleurs. Mais la nourrice l'a vue: elle s'élance. Elle saisit Mlle Marie par le bras; elle gronde, elle s'écrie, elle est terrible. Mlle Marie regarde étonnée, de son regard encore flottant, et songe dans sa petite âme confuse. Vous ne sauriez imaginer combien c'est difficile, à sept ans, d'interroger sa conscience. Elle reste candide entre la faute commise et le châtiment préparé. La nourrice la met en pénitence, non dans le cabinet noir, mais sous un grand marronnier, à l'ombre d'un vaste parasol chinois. Là, Mlle Marie pensive, surprise, étonnée, est assise et songe. Sa fleur à la main, elle a l'air, sous l'ombrelle qui rayonne autour d'elle, d'une petite idole étrange.
La nourrice a dit: "Maintenant, mademoiselle, donnez-moi cette fleur." Mais Mlle Marie a serré dans son petit poing la tige fleurie et ses joues ont rougi et son front s'est gonflé comme si elle allait pleurer. Et la nourrice n'a pas voulu causer des larmes. Elle a dit: "Je vous défends de porter cette fleur à votre bouche. Si vous désobéissez, mademoiselle, votre petit chien Toto vous mangera les oreilles."
Ayant ainsi parlé, elle s'éloigne. La jeune pénitente, immobile sous son dais éclatant, regarde autour d'elle, et voit le ciel et la terre. C'est grand, le ciel et la terre, et cela peut amuser quelque temps une petite fille. Mais sa fleur d'hortensia l'occupe plus que tout le reste. C'est une belle fleur et c'est une fleur défendue. Voilà deux raisons pour s'y plaire. Mlle Marie songe: "Une fleur, cela doit sentir bon!" Et elle approche de son nez la boule fleurie. Elle essaie de sentir, mais elle ne sent rien. Elle n'est pas bien habile à respirer les parfums: il y a peu de temps encore, elle soufflait sur les roses au lieu de les respirer. Il ne faut pas se moquer d'elle pour cela: on ne peut tout apprendre à la fois. On apprend d'abord à boire du lait. On n'apprend que plus tard à respirer des fleurs: c'est moins utile. D'ailleurs, aurait-elle, comme sa maman, l'odorat subtil, elle ne sentirait rien. La fleur d'hortensia n'a pas d'odeur. C'est pourquoi elle lasse malgré sa beauté. Mais Mlle Marie est ingénieuse. Elle se prend à songer: "Cette fleur, elle est peut-être en sucre." Alors elle ouvre la bouche toute grande et va porter la fleur à ses lèvres … Un cri retentit: Ouap!
C'est le petit chien Toto qui, s'élançant pardessus une bordure de géraniums, vient se poser, les oreilles toutes droites, devant Mlle Marie, et darde sur elle le regard de ses yeux vifs et ronds. La nourrice, qui veille cachée derrière les arbres, l'a envoyé. Et Mlle Marie reste stupéfaite.
A TRAVERS CHAMPS
Après le déjeuner, Catherine s'en est allé dans les prés avec Jean, son petit frère. Quand ils sont partis, le jour semblait jeune et frais comme eux.
Le ciel n'était pas tout à fait bleu; il était plutôt gris, mais d'un gris plus doux que tous les bleus du monde. Justement les yeux de Catherine sont de ce gris-là et semblent faits d'un peu de ciel matinal.
Catherine et Jean s'en vont tout seuls par les prés. Leur mère est fermière et travaille dans la ferme. Ils n'ont point de servante pour les conduire, et ils n'en ont point besoin. Ils savent leur chemin; ils connaissent les bois, les champs et les collines. Catherine sait voir l'heure du jour en regardant le soleil, et elle a deviné toutes sortes de beaux secrets naturels que les enfants des villes ne soupçonnent pas. Le petit Jean lui-même comprend beaucoup de choses des bois, des étangs et des montagnes, car sa petite âme est une âme rustique.
Catherine et Jean s'en vont par les prés fleuris. Catherine, en cheminant, fait un bouquet. Elle aime les fleurs. Elle les aime parce qu'elles sont belles, et c'est une raison, cela! Les belles choses sont aimables; elles ornent la vie. Quelque chose de beau vaut quelque chose de bien, et c'est une bonne action que de faire un beau bouquet.
Catherine cueille des bleuets, des coquelicots, des coucous et des boutons d'or, qu'on appelle aussi cocottes. Elle cueille encore de ces jolies fleurs violettes qui croissent au bord des blés et qu'on nomme des miroirs de Vénus. Elle cueille les sombres épis de l'herbe à lait et des crêtes de coq, qui sont des crêtes jaunes, et des becs de grue roses et le lys des vallées, dont les blanches clochettes, agitées au moindre souffle, répandent une odeur délicieuse. Catherine aime les fleurs parce que les fleurs sont belles; elle les aime aussi parce qu'elles sont des parures. Elle est une petite fille toute simple, dont les beaux cheveux sont cachés sous un béguin brun; son tablier de cotonnade recouvre une robe unie; elle va en sabots. Elle n'a vu de riches toilettes qu'à la Vierge Marie et à la sainte Catherine de son église paroissiale. Mais il y a des choses que les petites filles savent en naissant. Catherine sait que les fleurs sont des parures séantes, et que les belles dames qui mettent des bouquets à leur corsage en paraissent plus jolies. Aussi songe-t-elle qu'elle doit être bien brave en ce moment, puisqu'elle porte un bouquet plus gros que sa tête. Elle est contente d'être brave et ses idées sont brillantes et parfumées comme ses fleurs. Ce sont des idées qui ne s'expriment point par la parole: la parole n'a rien d'assez joli pour exprimer les idées de bonheur d'une petite fille. Il y faut des airs de chanson, les airs les plus vifs et les plus doux, les chansons les plus gentilles, comme Giroflé-Girofla ou Les Compagnons de la Marjolaine. Aussi Catherine chante, en cueillant son bouquet: "J'irai au bois seulette", et elle chante aussi: "Mon coeur je lui donnerai, mon coeur je lui donnerai."
Le petit Jean est d'un autre caractère. Il suit d'autres pensées. C'est un franc luron; il ne porte point encore la culotte, mais son esprit a devancé son âge, et il n'y a point d'esprit plus gaillard que celui-là. Tandis qu'il s'attache d'une main au tablier de sa soeur, de peur de tomber, il agite son fouet de l'autre main avec la vigueur d'un robuste garçon. C'est à peine si le premier valet de son père fait mieux claquer le sien quand, en ramenant les chevaux de la rivière, il rencontre sa fiancée. Le petit Jean ne s'endort pas dans une molle rêverie. Il ne se soucie pas des fleurs des champs. Il songe, pour ses jeux, à de rudes travaux. Il rêve charrois embourbés et percherons tirant du collier à sa voix et sous ses coups. Il est plein de force et d'orgueil. C'est ainsi qu'il va par les prés, à petits pas, butant aux cailloux et se retenant au tablier de sa grande soeur.
Catherine et Jean sont montés au-dessus des prairies, le long du coteau, jusqu'à un endroit élevé d'ou l'on découvre tous les feux du village épars dans la feuillée, et à l'horizon les clochers de six paroisses. C'est là qu'on voit que la terre est grande. Catherine y comprend mieux qu'ailleurs les histoires qu'on lui a apprises, la colombe de l'arche, les Israélites de la Terre promise et Jésus allant de ville en ville.
"Asseyons-nous là", dit-elle.
Elle s'assied. En ouvrant les mains, elle répand sur elle sa moisson fleurie. Elle en est toute parfumée, et déjà les papillons voltigent autour d'elle. Elle choisit, elle assemble les fleurs; elle marie les tons pour le plaisir de ses yeux. Plus les couleurs sont vives, plus elle les trouve agréables. Elle a des yeux tout neufs que le rouge vif ne blesse point. C'est pour les regards usés des citadins que les peintres des villes éteignent les tons avec prudence. Les yeux de Catherine sont de bons petits yeux qui aiment les coquelicots. Les coquelicots, voilà ce que Catherine préfère. Mais leur pourpre fragile s'est déjà fanée et la brise légère effeuille dans les mains de l'enfant leur corolle étincelante. Elle regarde, émerveillée, toutes ces tiges en fleur, et elle voit toutes sortes de petits insectes courir sur les feuilles et sur les fleurs. Ces plantes qu'elle a cueillies servaient d'habitation à des mouches et à de petits scarabées qui, voyant leur demeure en péril, s'inquiètent et s'agitent. Catherine ne se soucie pas des insectes. Elle trouve que ce sont de trop petites bêtes et elle n'a d'eux aucune pitié. Pourtant on peut être en même temps très petit et très malheureux. Mais c'est là une philosophique et, pour le malheur des scarabées, la philosophie n'entre point dans la tête de Catherine.
Elle se fait des guirlandes et des couronnes et se suspend des clochettes aux oreilles; elle est maintenant ornée comme l'image rustique d'une vierge vénérée des bergers. Son petit frère Jean, occupé pendant ce temps à conduire des chevaux imaginaires, l'aperçoit ainsi parée. Aussitôt il est saisi d'admiration. Un sentiment religieux pénètre toute sa petite âme. Il s'arrête, le fouet lui tombe des mains. Il comprend qu'elle est belle. Il voudrait être beau aussi et tout chargé de fleurs. Il essaye en vain d'exprimer ce désir dans son langage obscur et doux. Mais elle l'a deviné. La petite Catherine est une grande soeur; une grande soeur est une petite mère; elle prévient, elle devine.
"Oui, chéri, s'écrie Catherine; je vais te faire une belle couronne et tu seras pareil à un petit roi."
Et la voilà qui tresse les fleurs bleues, les fleurs jaunes et les fleurs rouges pour en faire un chapeau. Elle pose ce chapeau de fleurs sur la tête du petit Jean, qui en rougit de joie. Elle l'embrasse, elle le soulève de terre et le pose tout fleuri sur une grosse pierre. Puis elle l'admire parce qu'il est beau et elle l'aime parce qu'il est beau par elle.
Et, debout sur son socle agreste, le petit Jean comprend qu'il est beau. Cette idée le pénètre d'un respect profond de lui-même. Il comprend qu'il est sacré. Droit, immobile, les yeux tout ronds, les lèvres serrées, les bras pendants, les mains ouvertes et les doigts écartés comme les rayons d'une roue, il goûte une joie pieuse à se sentir devenir une idole. Le ciel est sur sa tête, les bois et les champs sont à ses pieds. Il est au milieu du monde. Il est seul grand, il est seul beau.
Mais tout à coup Catherine éclate de rire. Elle s'écrie:
"Oh! que tu es drôle, mon petit Jean! que tu es drôle!"
Elle se jette sur lui, elle l'embrasse, le secoue; la lourde couronne lui glisse sur le nez. Et elle répète:
"Oh! qu'il est drôle! qu'il est drôle!"
Et elle rit de plus belle.
Mais le petit Jean ne rit pas. Il est triste et surpris que ce soit fini et qu'il ne soit plus beau. Il lui en coûte de redevenir ordinaire.
Maintenant la couronne dénouée s'est répandue à terre et le petit Jean est redevenu semblable à l'un de nous. Il n'est plus beau. Mais c'est encore un solide gaillard. Il a ressaisi son fouet, et le voilà qui tire de l'ornière les six chevaux de ses rêves. Les petits enfants imaginent avec facilité les choses qu'ils désirent et qu'ils n'ont pas. Quand ils gardent dans l'âge mur cette faculté merveilleuse, on dit qu'ils sont des poètes ou des fous. Le petit Jean crie, frappe et se démène.
Catherine joue encore avec ses fleurs. Mais il y en a qui meurent. Il y en a d'autres qui s'endorment. Car les fleurs ont leur sommeil comme les animaux, et voici que les campanules, cueillies quelques heures auparavant, ferment leurs cloches violettes et s'endorment dans les petites mains qui les ont séparées de la vie. Catherine en serait touchée si elle le savait. Mais Catherine ne sait pas que les plantes dorment ni qu'elles vivent. Elle ne sait rien. Nous ne savons rien non plus et, si nous avons appris que les plantes vivent, nous ne sommes guère plus avancés que Catherine, puisque nous ne savons pas ce que c'est que vivre. Peut-être ne faut-il pas trop nous plaindre de notre ignorance. Si nous savions tout, nous n'oserions plus rien faire et le monde finirait.
Un souffle léger passe dans l'air et Catherine frissonne. C'est le soir qui vient.
"J'ai faim", dit le petit Jean.
Il est juste qu'un conducteur de chevaux mange quand il a faim. Mais
Catherine n'a pas un morceau de pain pour donner à son petit frère.
Elle lui dit:
"Mon petit frère, retournons à la maison." Et ils songent tous deux à la soupe aux choux qui fume dans la marmite pendue à la crémaillère, au milieu de la grande cheminée. Catherine amasse ses fleurs sur son bras et, prenant son petit frère par la main, le conduit vers la maison.
Le soleil descendait lentement à l'horizon rougi. Les hirondelles, dans leur vol, effleuraient les enfants de leurs ailes immobiles. Le soir était venu. Catherine et Jean se pressèrent l'un contre l'autre.
Catherine laissait tomber une à une ses fleurs sur la route. Ils entendaient, dans le grand silence, la crécelle infatigable du grillon. Ils avaient peur tous deux et ils étaient tristes, parce que la tristesse du soir pénétrait leurs petites âmes. Ce qui les entourait leur était familier, mais ils ne reconnaissent plus ce qu'ils connaissaient le mieux.
Il semblait tout à coup que la terre fut trop grande et trop vieille pour eux. Ils étaient las et ils craignaient de ne jamais arriver dans la maison où leur mère faisait la soupe pour toute la famille. Le petit Jean n'agitait plus son fouet. Catherine laissa glisser de sa main fatiguée sa dernière fleur. Elle tirait son petit frère par le bras et tous deux se taisaient.
Enfin, ils virent de loin le toit de leur maison qui fumait dans le ciel assombri. Alors, ils s'arrêtèrent, et tous deux, frappant des mains, poussèrent des cris de joie. Catherine embrassa son petit frère, puis, ils se mirent ensemble à courir de toute la force de leurs pieds fatigués. Quand ils entrèrent dans le village, des femmes qui revenaient des champs leur donnèrent le bonsoir. Ils respirèrent. La mère était sur le seuil, en bonnet blanc, l'écumoire à la main.
"Allons, les petits, allons donc!" cria-t-elle. Et ils se jetèrent dans ses bras. En entrant dans la salle où fumait la soupe aux choux, Catherine frissonna de nouveau. Elle avait vu la nuit descendre sur la terre. Jean, assis sur la bancelle, le menton à la hauteur de la table, mangeait déjà sa soupe.
LES FAUTES DES GRANDS
Les routes ressemblent à des rivières. Cela tient à ce que les rivières sont des routes; ce sont des routes naturelles sur lesquelles on voyage avec des bottes de sept lieues; quel autre nom conviendrait mieux à des barques? Et les routes sont comme des rivières que l'homme a faites pour l'homme.
Les routes, les belles routes aussi unies que la surface d'une fleuve et sur lesquelles la roue de la voiture et la semelle du soulier trouvent un appui à la fois solide et doux, ce sont les chefs-d'oeuvre de nos pères qui sont morts sans laisser leur nom et que nous ne connaissons que par leurs bienfaits. Qu'elles soient bénies, ces routes par lesquelles les fruits de la terre nous viennent abondamment et qui rapprochent les amis.
C'est pour aller voir un ami, l'ami Jean, que Roger, Marcel, Bernard, Jacques et Étienne ont pris la route nationale qui déroule au soleil, le long des prés et des champs, son joli ruban jaune, traverse les bourgs et les hameaux et conduit, dit-on, jusqu'à la mer où sont les navires.
Les cinq compagnons ne vont pas si loin. Mais il leur faut faire une belle course d'un kilomètre pour atteindre la maison de l'ami Jean.
Les voilà partis. On les a laissés aller seuls, sur la foi de leurs promesses; ils se sont engagés à marcher sagement, à ne point écarter du droit chemin, à éviter les chevaux et les voitures et à ne point quitter Étienne, le plus petit de la bande.
Les voilà partis. Ils s'avancent en ordre sur une seule ligne. On ne peut mieux partir. Pourtant, il y a un défaut à cette belle ordonnance. Étienne est trop petit.
Un grand courage s'allume en lui. Il s'efforce, il hâte le pas. Il ouvre toute grande ses courtes jambes. Il agite ses bras par surcroît. Mais il est trop petit, il ne peut pas suivre ses amis. Il reste en arrière. C'est fatal; les philosophes savent que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Mais Jacques, ni Bernard, ni Marcel, ni même Roger, ne sont des philosophes. Ils marchent selon leurs jambes, le pauvre Étienne marche avec les siennes: il n'y a pas de concert possible. Étienne court, souffle, crie, mais il reste en arrière.
Les grands, ses aînés, devraient l'attendre, direz-vous, et régler leur pas sur le sien. Hélas, ce serait de leur part une haute vertu. Ils sont en cela comme les hommes. En avant, disent les forts de ce monde, et ils laissent les faibles en arrière. Mais attendez la fin de l'histoire.
Tout à coup, nos grands, nos forts, nos quatre gaillards s'arrêtent. Ils ont vu par terre une bête qui saute. La bête saute parce qu'elle est une grenouille, et qu'elle veut gagner le pré qui longe la route. Ce pré, c'est sa patrie: il lui est cher, elle y a son manoir auprès d'un ruisseau. Elle saute.
C'est une grande curiosité naturelle qu'une grenouille.
Celle-ci est verte; elle a l'air d'une feuille vivante, et cet air lui donne quelque chose de merveilleux. Bernard, Roger, Jacques et Marcel se jettent à sa poursuite. Adieu Étienne, et la belle route toute jaune; adieu leur promesse. Les voilà dans le pré, bientôt ils sentent leurs pieds s'enfoncer dans la terre grasse qui nourrit une herbe épaisse. Quelques pas encore et ils s'embourbent jusqu'aux genoux. L'herbe cachait un marécage.
Ils s'en tirent à grand'peine. Leurs souliers, leurs chaussettes, leurs mollets sont noirs. C'est la nymphe du pré vert qui a mis les guêtres de fange aux quatre désobéissants.
Étienne les rejoint tout essoufflé. Il ne sait, en les voyant ainsi chaussés, s'il doit se réjouir ou s'attrister. Il médite en son âme innocente les catastrophes qui frappent les grands et les forts. Quant aux quatre guêtrés, ils retournent piteusement sur leurs pas, car le moyen, je vous prie, d'aller voir l'ami Jean en pareil équipage? Quand ils rentreront à la maison, leurs mères liront leur faute sur leurs jambes, tandis que la candeur du petit Étienne reluira sur ses mollets roses.
JAQUELINE ET MIRAUT
Jacqueline et Miraut sont de vieux amis. Jacqueline est une petite fille et Miraut est un gros chien.
Ils sont du même monde, ils sont tous deux rustiques: de là leur intimité profonde. Depuis quand se connaissaient-ils? ils ne savent plus: cela passe la mémoire d'un chien et celle d'une petite fille. D'ailleurs, ils n'ont pas besoin de le savoir, ils n'ont ni envie, ni besoin de rien savoir. Ils ont seulement l'idée qu'ils se connaissent depuis très longtemps, depuis le commencement des choses, car ils n'imaginent ni l'un ni l'autre que l'univers ait existé avant eux. Le monde, tel qu'ils le conçoivent, est jeune, simple et naïf comme eux. Jacqueline y voit Miraut et Miraut y voit Jacqueline tout au beau milieu. Jacqueline se fait de Miraut une belle idée, mais c'est une idée inexprimable. Les mots ne peuvent rendre la pensée de Jacqueline, ils sont trop gros pour cela! Quant à la pensée de Miraut, c'est sans doute une bonne et juste pensée, mais, par malheur, on ne la connaît pas bien. Miraut ne parle pas, il ne dit pas ce qu'il pense et il ne le sait pas très bien lui-même.
Assurément, il a de l'intelligence, mais pour toutes sortes de raisons, cette intelligence est obscure. Miraut a toutes les nuits des rêves: il voit en dormant des chiens comme lui, des petites filles comme Jacqueline, des mendiants. Il voit des choses joyeuses et des choses tristes.
C'est pourquoi il aboie ou il grogne pendant son sommeil. Ce ne sont là que des songes et des illusions, mais Miraut ne les distingue pas de la réalité. Il brouille dans sa cervelle ce qu'il voit en rêve avec ce qu'il voit quand il est éveillé, et cette confusion l'empêche de comprendre beaucoup de choses que les hommes comprennent. Et puis, comme c'est un chien, il a des idées de chien. Et pourquoi voulez-vous que nous comprenions les idées des chiens mieux que les chiens ne comprennent les idées des hommes? Mais d'homme à chien, on peut tout de même s'entendre, parce que les chiens ont quelques idées humaines et les hommes quelques idées canines. C'est assez pour lier amitié. Aussi Jacqueline et Miraut sont-ils très bons amis.
Miraut est beaucoup plus grand et plus fort que Jacqueline. En posant ses pattes de devant sur les épaules de l'enfant, il la domine de la tête et du poitrail. Il pourrait l'avaler en trois bouchées; mais il sait, il sent qu'une force est en elle et que, pour petite qu'elle est, elle est précieuse. Il l'admire à sa manière. Il la trouve mignonne. Il admire comme elle sait jouer et parler. Il l'aime, il la lèche par sympathie.
Jacqueline, de son côté, trouve Miraut admirable. Elle voit qu'il est fort, et elle admire la force. Sans cela, elle ne serait point une petite fille. Elle voit qu'il est bon, et elle aime la bonté. Aussi bien la bonté est-elle une chose douce à rencontrer.
Elle a pour lui un sentiment de respect. Elle observe qu'il connaît beaucoup de secrets qu'elle ignore et que l'obscur génie de la terre est en lui. Elle le voit énorme, grave et doux. Elle le vénère comme sous un autre ciel, dans les temps anciens, les hommes vénéraient des dieux agrestes et velus.
Mais voici que tout à coup, elle est surprise, inquiète, étonnée. Elle a vu son vieux génie de la terre, son dieu velu, Miraut, attaché par une longue laisse à un arbre, au bord du puits. Elle contemple, elle hésite, Miraut la regarde de son bel oeil honnête et patient. Il n'est ni surpris ni fâché d'être à la chaîne; il aime ses maîtres, et, ne sachant pas qu'il est un génie de la terre et un dieu couvert de poil, il garde sans colère sa chaîne et son collier. Cependant Jacqueline n'ose avancer. Elle ne peut comprendre que son divin et mystérieux ami soit captif, et une vague tristesse emplit sa petite âme.
VI
LES DEUX TAILLEURS
La tunique ne me paraît pas très convenable aux lycéens, parce que ce n'est point un vêtement civil, et qu'en la leur imposant on entreprend sans raison sur leur indépendance. Je l'ai portée, et j'en garde un mauvais souvenir.
Il faut vous dire qu'il y avait de mon temps, dans le collège où j'ai appris fort peu de choses, un tailleur habile nommé Grégoire. M. Grégoire n'avait pas son pareil pour donner à une tunique ce qu'il faut qu'ait cette tunique: des épaules, de la poitrine et des hanches.
M. Grégoire vous enjuponnait les pans avec une vénusté singulière. Il taillait des pantalons à l'avenant: bouffants de la hanche et faisant un peu guêtre sur la bottine.
Et, quand on était habillé par M. Grégoire, pour peu qu'on sût porter le képi, en relevant la visière selon la mode d'alors, on avait une très jolie tournure.
M. Grégoire était un artiste. Lorsque, le lundi, pendant la récréation de midi, il apparaissait dans la cour portant sur le bras sa toilette verte qui enveloppait deux ou trois chefs-d'oeuvre de tunique, les élèves à qui ces beaux ouvrages étaient destinés quittaient la partie de barres ou de cheval fondu et se rendaient avec M. Grégoire dans une des salles du rez-de-chaussée, pour essayer l'uniforme nouveau. Attentif et méditatif, M. Grégoire faisait sur le drap toute sorte de petits signes à la craie. Et, huit jours après, il rapportait, dans la même toilette verte, un costume irréprochable.
Par malheur, M. Grégoire faisait payer très cher ses tuniques. Il en avait le droit: il était sans rival. Le luxe est toujours coûteux: M. Grégoire était un tailleur de luxe. Je le vois encore, pâle, mélancolique, avec ses beaux cheveux blancs et ses yeux bleus, si fatigués sous des lunettes d'or; il était d'une distinction parfaite et, n'eût été sa toilette verte, on l'eût pris pour un magistrat. M. Grégoire était le Dusautoy des potaches. Il devait faire de longs crédits, car sa clientèle était composée de gens riches, c'est-à-dire de gens qui n'en finissent pas de régler leurs notes. Il n'y a que les pauvres gens qui payent comptant. Ce n'est pas par vertu; c'est parce qu'on ne leur fait pas crédit. M. Grégoire savait qu'on n'attendait de lui rien de petit ou de médiocre, et qu'il devait à ses clients et à lui-même de produire tardivement de très grosses notes.
M. Grégoire avait deux tarifs, selon la qualité des fournitures. Il distinguait, par exemple, dans ses factures, les palmes d'or fin brodées sur le collet même et les palmes faites d'avance, avec moins de délicatesse, sur un petit drap ovale qu'on cousait au collet. Il y avait donc le grand et le petit tarif. Mais le petit tarif était déjà ruineux. Les élèves habillés par M. Grégoire constituaient une aristocratie, une sorte de high-life à deux degrés, dans lequel on distinguait les collets brodés et les collets à appliques. L'état de mes parents ne me permettait pas d'espérer jamais entrer dans la clientèle de M. Grégoire.
Ma mère était très économe; elle était aussi très charitable. Sa charité la fit agir d'une manière qui montre la bonté de son âme,—il n'y en eut jamais de plus belle au monde,—mais qui me causa d'assez vifs désagréments. Ayant appris, je ne sais comment, qu'un tailleur-concierge de la rue des Canettes, nommé Rabiou (c'était un petit homme roux et cagneux qui portait une tête d'apôtre sur un corps de gnome), languissait dans la misère et méritait un sort meilleur, elle songea tout de suite à lui être utile. Elle lui fit d'abord quelques dons. Mais Rabiou était chargé de famille, plein de fierté d'ailleurs, et je vous ai dit que ma mère n'était pas riche. Le peu qu'elle put lui donner ne le tira pas d'affaire. Elle s'ingénia ensuite à lui trouver de l'ouvrage, et elle commença par lui commander pour mon père autant de pantalons, de gilets, de redingotes et de pardessus qu'il était raisonnable d'en commander.
Mon père n'eut, pour sa part, rien à gagner à ces dispositions. Les habits du tailleur-concierge lui allaient mal. Comme il était d'une simplicité admirable, il ne s'en aperçut même pas.
Ma mère s'en aperçut pour lui; mais elle se dit avec raison que mon père était un fort bel homme, qu'il parait ses habits quand ses habits ne le paraient pas, et qu'on n'est jamais trop mal vêtu lorsqu'on porte un vêtement suffisamment chaud et cousu avec de bon fil par un homme de bien, craignant Dieu et père de douze enfants.
Le malheur fut qu'après avoir fourni à mon père plus de vêtements qu'il n'était nécessaire, Rabiou se trouva aussi mal en point que devant. Sa femme était poitrinaire et ses douze enfants anémiques. Une loge de la rue des Canettes n'est pas ce qu'il faut pour rendre les enfants aussi beaux que les jeunes Anglais entraînés par le canotage et par tous les sports. Comme le petit tailleur-concierge n'avait pas d'argent pour acheter des médicaments, ma mère imagina de lui commander une tunique à mon usage. Elle lui eût aussi bien commandé une robe pour elle.
A l'idée d'une tunique, Rabiou hésita. Une sueur d'angoisse mouilla son front d'apôtre. Mais il était courageux et mystique. Il se mit à la besogne. Il pria, se donna une peine infinie, n'en dormit pas. Il était ému, grave, recueilli. Songez donc! une tunique, un vêtement de précision! Ajoutez à cela que j'étais long, maigre, sans corps, difficile à habiller. Enfin, le pauvre homme parvint à la confectionner, ma tunique, mais quelle tunique! Pas d'épaules, la poitrine creuse, elle allait s'évasant, tout en ventre. Encore eût-on passé sur la forme. Mais elle était d'un bleu clair et cru, pénible à voir, et le collet portait appliquées, non des palmes, mais des lyres. Des lyres! Rabiou n'avait pas prévu que je deviendrais un poète très distingué. Il ne savait pas que je cachais au fond de mon pupitre un cahier de vers intitulé: Premières fleurs. J'avais trouvé ce titre moi-même et j'en étais content. Le tailleur-concierge ne savait rien de cela, et c'est d'inspiration qu'il avait cousu deux lyres au collet de ma tunique. Pour comble de misère, ce collet, loin de s'appliquer à mon cou, tendait à s'en éloigner et bâillait de la façon la plus disgracieuse.
J'avais, comme la cigogne, un long cou, qui, sortant de ce col évasé, prenait un aspect piteux et lamentable. J'en conçus quelques soupçons à l'essayage, et j'en fis part au tailleur-concierge. Mais l'excellent homme qui, par l'effort de ses mains innocentes, avec l'aide du ciel, avait fait une tunique et n'avait pas espéré tant faire, n'y voulut point toucher, de peur de faire pis.
Et, après tout, il avait raison. Je demandai avec inquiétude à maman comment elle me trouvait. Je vous dis que c'était une sainte. Elle me répondit comme Mme Primrose:
"Un enfant est assez beau quand il est assez bon."
Et elle me conseilla de porter ma tunique avec simplicité.
Je la revêtis pour la première fois un dimanche, comme il convenait, puisque c'était un vêtement neuf. Oh! quand ce jour-là je parus dans la cour du collège pendant la récréation, quel accueil!
"Pain de sucre! pain de sucre!" s'écrièrent à la fois tous mes camarades.
Ce fut un moment difficile. Ils avaient tout vu d'un coup d'oeil, le galbe disgracieux, le bleu trop clair, les lyres, le col béant à la nuque. Ils se mirent tous à me fourrer des cailloux dans le dos, par l'ouverture fatale du col de ma tunique. Ils en versaient des poignées et des poignées sans combler le gouffre.
Non, le petit tailleur-concierge de la rue des Canettes n'avait pas considéré ce que pouvait tenir de cailloux la poche dorsale qu'il m'avait établie.
Suffisamment caillouté, je donnai des coups de poing; on m'en rendit, que je ne gardai pas. Après quoi on me laissa tranquille. Mais, le dimanche suivant, la bataille recommença. Et tant que je portai cette funeste tunique, je fus vexé de toutes sortes de façons et vécus perpétuellement avec du sable dans le cou.
C'était odieux. Pour achever ma disgrâce, notre surveillant, le jeune abbé Simler, loin de me soutenir dans cet orage, m'abandonna sans pitié. Jusque-là, distinguant la douceur de mon caractère et la gravité précoce de mes pensées, il m'avait admis, avec quelques bons élèves, à des conversations dont je goûtais le charme et sentais le prix. J'étais de ceux à qui l'abbé Simler, pendant les récréations plus longues du dimanche, vantait les grandeurs du sacerdoce et même exposait les cas difficiles où l'officiant pouvait se trouver dans la célébration des mystères.
L'abbé Simler traitait ces sujets avec une gravité qui me remplissait de joie. Un dimanche, tout en se promenant à pas lents dans la cour, il commença l'histoire du prêtre qui trouva une araignée dans le calice après la consécration.
"Quels ne furent pas son trouble et sa douleur, dit l'abbé Simler, mais il sut se montrer à la hauteur d'une circonstance si terrible. Il prit délicatement la bestiole entre deux doigts, et …"
A ce mot, la cloche sonna les vêpres. Et l'abbé Simler, observateur de la règle qu'il était chargé d'appliquer, se tut et fit former les rangs. J'étais bien curieux de savoir ce que le prêtre avait fait de l'araignée sacrilège. Mais ma tunique m'empêcha de l'apprendre jamais.
Le dimanche suivant, en me voyant affublé d'un habit si grotesque, l'abbé Simler sourit discrètement et me tint à distance. C'était un excellent homme, mais ce n'était qu'un homme; il ne se souciait pas de prendre sa part du ridicule que je portais avec moi et de compromettra sa soutane avec ma tunique. Il ne lui semblait pas décent que je fusse en sa compagnie, tandis qu'on me fourrait des cailloux dans le cou, ce qui était, je l'ai dit, le soin incessant de mes camarades. Il avait en quelque sorte raison. Et puis il craignait mon voisinage à cause des balles qu'on me jetait de toutes parts. Et cette crainte était raisonnable. Peut-être enfin ma tunique choquait-elle en lui un sentiment esthétique développé par les cérémonies du culte et dans les pompes de l'Église. Ce qui est certain, c'est qu'il m'écarta de ces entretiens dominicaux qui m'étaient chers.
Il s'y prit habilement et par d'heureux détours, sans me dire un seul mot désobligeant, car c'était une personne très polie.
Il avait soin, quand j'approchais, de se tourner du côté opposé et de parler bas de façon que je n'entendisse point ce qu'il disait. Et quand je lui demandais avec timidité quelques éclaircissements, il feignait de ne point m'entendre, et peut-être en effet ne m'entendait-il point. Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour comprendre que j'étais importun et je ne me mêlai plus aux familiers de l'abbé Simler.
Cette disgrâce me causa quelque chagrin. Les plaisanteries de mes camarades m'agacèrent à la longue. J'appris à rendre, avec usure, les coups que je recevais. C'est un art utile. J'avoue à ma honte que je ne l'ai pas du tout exercé dans la suite de ma vie. Mais quelques camarades que j'avais bien rossés m'en témoignèrent une vive sympathie.
Ainsi, par la faute d'un tailleur inhabile, j'ignorerai toujours l'histoire du prêtre et de l'araignée. Cependant je fus en butte à des vexations sans nombre et je me fis des amis, tant il est vrai que, dans les choses humaines, le bien est toujours mêlé au mal. Mais, en ce cas, le mal pour moi l'emportait sur le bien. Et cette tunique était inusable. En vain j'essayai de la mettre hors d'usage. Ma mère avait raison. Rabiou était un honnête homme qui craignait Dieu et fournissait de bon drap.
VII
MONSIEUR DEBAS
I
Il était peut-être nécessaire au progrès de la vie moderne qu'une gare s'élevât sur les ruines regrettées de la Cour des Comptes, qu'on arrachât tous les arbres de nos quais, qu'on fît passer un chemin de fer souterrain et un tramway à vapeur sur cette rive longtemps paisible.
Je l'attends à voir bientôt, au bord du fleuve de gloire, sur les vieux quais augustes, des hôtels construits et décorés dans cet effroyable style américain qu'adoptent maintenant les Français, après avoir, durant une longue suite de siècles, déployé dans l'art de bâtir toutes les ressources de la grâce et de la raison. On m'assure que la prospérité de la ville y est intéressée et qu'il est temps que des bars et des cafés remplacent les boutiques des librairies et les étalages des bouquinistes.
Je n'en murmure point, sachant que le changement est la condition essentielle de la vie et que les villes, comme les hommes, ne durent qu'en se transformant sans cesse. Ne nous lamentons point devant la nécessité. Mais disons du moins combien était aimable ce paysage lapidaire dont nous ne reverrons plus les lignes anciennes.
Si j'ai jamais goûté l'éclatante douceur d'être né dans la ville des pensées généreuses, c'est en me promenant sur ces quais où, du palais Bourbon à Notre-Dame, on entend les pierres conter une des plus belles aventures humaines, l'histoire de la France ancienne et de la France moderne. On y voit le Louvre ciselé comme un joyau, le Pont-Neuf qui porta sur son robuste dos, autrefois terriblement bossu, trois siècles et plus de Parisiens musant aux bateleurs en revenant de leur travail, criant: "Vive le roi!" au passage des carrosses dorés, poussant des canons en acclamant la liberté aux jours révolutionnaires, ou s'engageant, en volontaires, à servir, sans souliers, sous le drapeau tricolore, la patrie en danger. Toute l'âme de la France a passé sur ces arches vénérables où des mascarons, les uns souriants, les autres grimaçants, semblent exprimer les misères et les gloires, les terreurs et les espérances, les haines et les amours dont ils ont été témoins durant des siècles. On y voit la place Dauphine avec ses maisons de brique telles qu'elles étaient quand Manon Phlipon y avait sa chambrette de jeune fille. On y voit le vieux Palais de Justice, la flèche rétablie de la Sainte-Chapelle, l'Hôtel de Ville et les tours de Notre-Dame. C'est là qu'on sent mieux qu'ailleurs les travaux des générations, le progrès des âges, la continuité d'un peuple, la sainteté du travail accompli par les aïeux à qui nous devons la liberté et les studieux loisirs. C'est là que je sens pour mon pays le plus tendre et le plus ingénieux amour. C'est là qu'il m'apparaît clairement que la mission de Paris est d'enseigner le monde. De ces pavés de Paris, qui se sont tant de fois soulevés pour la justice et la liberté, ont jailli les vérités qui consolent et délivrent. Et je retrouve ici, parmi ces pierres éloquentes, le sentiment que Paris ne manquera jamais à sa vocation.
Convenons que, sans doute, puisque la Seine est le vrai fleuve de gloire, les boîtes de livres étalées sur les quais lui faisaient une digne couronne.
Je viens de relire l'excellent livre que M. Octave Uzanne a consacré aux antiquités et illustrations des bouquinistes. On y voit que l'usage d'étaler des livres sur les parapets remonte pour le moins au XVIIe siècle, et qu'à l'époque de la Fronde les rebords du Pont-Neuf étaient meublés de romans. MM. les libraires jurés, ayant boutique et enseigne peinte, ne purent souffrir ces humbles concurrents, qui furent chassés par édit, en même temps que le Mazarin, ce qui montre que les petits ont leurs tribulations comme les grands.
Du moins les bouquinistes furent-ils regrettés des doctes hommes, et l'on conserve le mémoire qu'un bibliophile rédigea en leur faveur, l'an 1697, c'est-à-dire plus de quarante ans après leur expulsion.
"Autrefois, dit ce savant, une bonne partye des boutiques du Pont-Neuf estoient occupées par les librairies qui y portoient de très bons livres qu'ils donnoient à bon marché. Ce qui estoit d'un grand secours aux gens de lettres, lesquels sont ordinairement fort peu pécunieux.
"Aux estallages, on trouve des petits traitez singuliers, qu'on ne connoit pas bien souvent, d'autres qu'on connoit à la vérité, mais qu'on ne s'avisera pas d'aller demander chez les libraires, et qu'on n'achète que parce qu'ils sont à bon marché; et enfin de vieilles éditions d'anciens auteurs qu'on trouve à bon marché et qui sont achetez par les pauvres qui n'ont pas moyen d'acheter les nouvelles."
Cette requête est d'Étienne Baluze, qui fut bon homme et vécut dans les livres sans y trouver le digne repos qu'il y cherchait. Voici comment il conclut:
"Ainsi il semble qu'on devroit tolérer, comme on a fait jusques à présent, les estallages tant en faveur de ces pauvres gens qui sont dans une extrême misère, qu'en considération des gens de lettres, pour lesquels on a toujours eu beaucoup d'esgart en France, et qui, au moyen des défenses qu'on a faites, n'ont plus les occasions de trouver de bons livres à bon marché."
Les bouquinistes au XVIIIe siècle reconquirent le parapet pour la joie des curieux. M. Uzanne nous apprend qu'ils furent inquiétés de nouveau en 1721. A cette date, une ordonnance du roi défendit les étalages des livres à peine de confiscation, d'amende et de prison. On rédigea des requêtes rimées en faveur des malheureux bouquinistes. C'est l'un d'eux qui est censé parler sur le Parnasse, comme dit Nicolas:
Ces pauvres gens, chaque matin,
Sur l'espoir d'un petit butin,
Avecque toute leur famille:
Garçons, apprentis, femme et fille,
Chargeant leur col et plein leurs bras,
D'un scientifique fatras
Venaient dresser un étalage
Qui rendait plus beau le passage,
Au grand bien de tout reposant,
Et honneur dudit exposant,
Qui, tous les jours dessus ses hanches,
Excepté fêtes et dimanches,
Temps de vacances à tout trafic,
Faisoit débiter au public
Denrée à produire doctrine
Dans la substance cérébrine.
Ce n'est pas là sans doute l'Élégie pleurant en longs habits de deuil, et je ne dis pas que ces plaintes soient éloquentes. Mais elles sont raisonnables. Elles furent entendues. Les bouquinistes ne tardèrent pas à reprendre possession des quais.
Nourri sur le quai Voltaire, je les ai connus dans mon enfance, heureux et tranquilles. M. de Fontaine de Resbecque les célébrait alors dans un petit livre dont j'ai oublié le titre, ce qui est pour moi un grand sujet de confusion. Le baron Haussmann, qui aimait excessivement la régularité des lignes, pensa les chasser pour rendre les pierres des quais plus nettes. Mais on lui fit entendre raison. Et les étalagistes n'eurent plus d'ennemis que le "chien du commissaire" qui venait parfois, inattendu, mesurer la longueur des étalages, et s'assurer qu'elle n'excédait pas celle du terrain concédé. On assure qu'ils étaient enclins à usurper. Je les ai pourtant tenus pour fort honnêtes gens. Il me fut donné de connaître assez particulièrement l'un d'eux, M. Debas, qui ne fut point des plus prospères, et dont je ne puis me rappeler le souvenir sans attendrissement.
II
Durant plus d'un demi-siècle, il posa ses boîtes sur le parapet du qui Malaquais, vis-à-vis de l'hôtel de Chimay. Au déclin de son humble vie, travaillé du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait à ces statues de pierre que le temps ronge sous les porches des églises. Il se tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus semblable à cette poussière en laquelle toutes formes terrestres se perdent. Il survivait à tout ce qui l'avait approché et connu. Son étalage, comme un verger désert, retournait à la nature. Les feuilles des arbres s'y mêlaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi dans son jardin.
L'on craignait que le vent d'automne, qui fait tourbillonner sur le quai les semences des platanes avec les grains d'avoine échappés aux musettes des chevaux, un jour, n'emportât dans la Seine les bouquins et le bouquiniste. Pourtant il ne mourut point dans l'air vif et riant du quai où il avait vécu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente où chaque nuit il allait dormir.
Je le connus dans mon enfance, et je puis affirmer que le trafic était le moindre de ses soucis. Il ne faut pas croire que M. Debas fût alors l'être inerte et morne qu'il devint quand le temps le métamorphosa en bouquiniste de pierre. Il montrait, au contraire, dans son âge mûr, une agilité merveilleuse d'esprit et de corps et il abondait en travaux.
Il avait épousé une personne très douce et si simple d'esprit que les enfants, dans la rue, la poursuivaient de leurs moqueries, sans parvenir à troubler cette âme innocente. Laissant sa bonne femme garder ses boîtes de l'air et du coeur dont une fille de la campagne paît ses oies, M. Debas accomplissait des tâches nombreuses et très diverses qu'un même homme n'entreprend point d'ordinaire. Et toutes ses oeuvres étaient inspirées par l'amour du prochain. Cette charité faisait une belle voix de ténor, il chantait le dimanche les Vêpres dans la chapelle des Petites Soeurs des pauvres; scribe et calligraphe, il écrivait des lettres pour les servantes et faisait des écriteaux pour les marchands ambulants. Habile à manier la scie et la varlope, il fabriqua des vitrines pour la mercière en plein vent, Mme Petit, que son mari avait abandonnée, et qui avait quatre enfants à nourrir. Avec du papier, de la ficelle et de l'osier, il faisait pour les petits garçons des cerfs-volants qu'il lançait lui-même dans l'air agité de septembre.
Chaque année, au retour de l'hiver, il montait les poêles dans les mansardes avec autant d'adresse que le meilleur compagnon fumiste. Il connaissait assez de médecine pour donner les premiers secours aux blessés, aux épileptiques et aux noyés. S'il voyait un ivrogne chanceler et choir, il le relevait et le réprimandait. Il se jetait à la tête des chevaux emportés et se mettait à la poursuite des chiens enragés. Sa providence s'étendait sur les riches et les heureux. Il mettait leur vin en bouteille, sans recevoir de récompense. Et lorsqu'une dame du quai Malaquais s'affligeait à cause de son perroquet ou de son serin envolé, il courait sur les toits, grimpait sur les cheminées et rattrapait l'oiseau, au regard de la foule attentive. Le catalogue de ses travaux ressemblerait au poème gnomique d'Hésiode. M. Debas pratiquait tous les arts pour l'amour des hommes.
Mais sa plus grande occupation était de veiller sur la chose publique. A cet égard, il vécut ainsi qu'un homme de Plutarque. D'âme généreuse, passant ses journées en plein air, déjeunant et soupant sur un banc, il s'était fait des moeurs dignes d'un Athénien. La grandeur et la félicité de sa patrie faisaient le souci de toutes ses heures. L'empereur, en vingt ans de règne, ne put le contenter une fois. M. Debas déclamait contre le tyran avec une éloquence naturelle ornée de lambeaux de rhétorique, car il avait des lettres et lisait parfois ses livres qu'il ne vendait jamais. Bien qu'il eût le goût noble, il donnait souvent à ses indignations un tour familier. N'étant séparé que par la rivière du palais sur lequel le drapeau tricolore annonçait la présence du souverain, il se trouvait, par le voisinage, sur un pied d'intimité avec celui qu'il appelait le locataire des Tuileries.
Badinguet passait quelquefois à pied devant l'étalage de M. Debas. M. Octave Uzanne nous a gardé le souvenir d'une promenade que Napoléon III, au début de son principat, fit, en compagnie d'un aide de camp, sur le quai Voltaire. C'était un jour gris et froid d'hiver. Le bouquiniste dont l'étalage s'étendait entre une des statues du quai des Saints-Pères et les boîtes de M. Debas était alors un vieux philosophe assez semblable par le caractère aux cyniques du déclin de la Grèce. Il avait en commun avec son voisin le mépris du gain et une sagesse supérieure. Mais la sienne était inerte et taciturne. Quand l'empereur passa devant lui, ce bonhomme brûlait un volume dans une marmite pour chauffer ses vieilles mains. Tel ce beau terme de marbre qu'on voit sous un marronnier des Tuileries, figure d'un vieillard tendant la main sur la flamme d'un réchaud qu'il presse contre sa poitrine. Curieux de connaître les livres dont le libraire se chauffait, Napoléon ordonna à son aide de camp de s'en informer.
Celui-ci obéit et revint dire à césar:
"Ce sont les Victoires et conquêtes."
Ce jour là, Napoléon et M. Debas furent bien près l'un de l'autre. Mais ils ne se parlèrent pas. Si je n'aimais la vérité d'un amour filial et candide, j'imaginerais quelque aventure de l'empereur, de son aide de camp et des deux bouquinistes digne, sans doute, d'être comparée aux merveilleuses histoires du kalife Aroun-al-Raschid et de son grand-vizir Giafar, errant la nuit dans les rues de Bagdad. Pour m'en tenir à l'exactitude d'une notice fidèle, je dirai que, du moins, des personnes d'une condition privée, mais d'un mérite reconnu, causaient volontiers avec M. Debas. J'en attesterais Amedée Hennequin, Louis de Ronchaud, Édouard Fournier, Xavier Marmier, mais ils ne sont plus de ce monde. Les plus familiers de M. Debas étaient deux prêtres, hommes excellents, l'un et l'autre, pour la doctrine et les moeurs, mais très dissemblables d'humeur et de caractère. L'un, M. Trévoux, chanoine de Notre-Dame, était petit en gros; il portait sur ses joues ce vermillon pétri pour les chanoines par ces petits Génies que vit Nicolas Despréaux dans un songe poétique. Il mettait son étude et ses soins à découvrir de petits saints bretons et son âme était pleine d'une joie onctueuse. L'autre, M. l'abbé Le Blastier, aumônier d'un couvent de femmes, était de haute taille et de grande mine. Austère, grave, éloquent, il consolait par des promenades solitaires son gallicanisme attristé. Tous deux, passant sur le quai, leur douillette bourrée de bouquins, ils daignaient échanger des propos avec M. Debas.
C'est M. Le Blastier qui consacra d'un mot la noblesse morale du bouquiniste:
"Monsieur, vous n'avez de bas que le nom."
Quand M. Le Blastier ou M. Trévoux lui demandait si les affaires allaient bien, M. Debas répondait:
"Elles vont doucement. C'est la sécurité qui manque. La faute en est au régime."
Et il montrait d'un grand geste de son bras le palais des Tuileries.
Voilà dix ans déjà que M. Debas s'en est allé sans bruit, dans le corbillard des pauvres, un jour d'hiver. Et nous sommes peut-être deux ou trois encore à garder le souvenir de ce petit homme en longue blouse d'un bleu effacé, qui nous vendait des classiques grecs et latins et nous disait en soupirant: "Il n'y a plus d'hommes d'État; c'est le malheur de la France."