NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; l’image a été placée dans le domaine public.
PICRATE ET SIMÉON
DU MÊME AUTEUR
| Les Dupont-Leterrier, roman | 1 vol. |
| Notes sur la Russie | 1 vol. |
| Bonshommes de Paris | 1 vol. |
| La Poésie nouvelle | 1 vol. |
| Les Trois Legrand, roman | 1 vol. |
| EN PRÉPARATION: | |
| Le Fils du Roi, roman | 1 vol. |
Il a été tiré de cet ouvrage
5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays
y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège
ANDRÉ BEAUNIER
PICRATE ET SIMÉON
TROISIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÉNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1905
Tous droits réservés
PICRATE ET SIMÉON
PREMIÈRE PARTIE
I
LA RENCONTRE
On entendit crier:
—Arrêtez-le! arrêtez-le!...
Et encore:
—Arrêtez-moi! arrêtez-moi!...
Dans ces éclats de voix, il y avait de la terreur et de la blague.
Un vacarme de roulettes forcenées, endiablées, étonna. Les gens qui se trouvaient au bas de la rue de Rome, vers l’angle de la gare Saint-Lazare, regardèrent et virent dévaler, au long du trottoir, un cul-de-jatte qui avait pris le mors aux dents. Il filait vite. Le buste penché en avant, il ramait à droite et à gauche et, de ses mains trop courtes, tâchait, mais en vain, de s’agripper au sol qui lui échappait. Il criait: «Arrêtez-moi!» Les gens répliquaient: «Arrêtez-le!» et, craintifs, se garaient sur son vertigineux passage. Il renversa un jeune pâtissier, fit peur à un chien qui le poursuivit en aboyant, saisit la basque d’une redingote flottante: le porteur de ce vêtement dégringola. Le cul-de-jatte tourna sur lui-même. Un instant, le chariot fut immobile, et aussitôt repartit, entraînant, cette fois, son voyageur à reculons. Et la course reprit, frénétique.
Un groupe de cochers, ému d’altruisme, se tassa pour faire obstacle ou, mieux, tampon. Mais, à l’approche de cette avalanche, inquiet, il s’ouvrit et laissa passer. Ainsi alternent dans le cœur humain les velléités charitables et le naturel instinct de la conservation. Devant le kiosque d’une marchande de journaux, le cul-de-jatte emballé butta contre une petite table plus grande que lui et qui était toute chargée des nouvelles du jour. Elle tomba, et ses pieds pourvus de barreaux entourèrent le buste du bout d’homme qui l’emporta dans sa course, involontairement. A la descente du trottoir, le chariot sursauta; puis il vint heurter le trottoir suivant, avec une telle violence que son contenu chancela et s’abattit.
On le crut mort, ce contenu. On s’empressa autour de lui, avec la hâte officieuse qu’ont les moutonnières foules. Mais, soudain, le cul-de-jatte se redressa. Ses yeux étincelaient de rage, et sa bouche grinçait. Il retroussa ses manches: de sérieux biceps apparurent. Alors, à poings fermés, il se mit à taper sur les jambes du rassemblement. Et il clamait:
—Tas de voyous! tas de crapules!...
Voyous et crapules s’écartèrent, riant à gorge déployée. Il avait perdu ses petites béquilles, en forme de fer à repasser, au moyen desquelles il manœuvrait d’habitude avec aisance. Un gamin les lui présentait: il menaça de le tuer. Il les prit et alors, agile, sembla un torpilleur qui évolue. Il distribua des coups sur des tibias et des mollets, tant qu’il put, injuriant, jurant, sacrant. On allait se fâcher, lorsqu’un sergent de ville sortit du kiosque aux voitures et dit:
—De quoi? de quoi?
Il avait le calme qui sied à un fonctionnaire municipal.
Sarcastique et amer, le cul-de-jatte lui lança ce simple mot:
—Carabinier!
—De quoi?—répéta l’agent, homme paisible.
—Bien sûr!—expliqua le cul-de-jatte.—Si c’est maintenant que vous venez m’arrêter, c’est un peu tard.
Et de ricaner.
—Tâchez de ne pas faire de désordre; ou je vous mène au poste, en cinq sec, vous savez, Picrate!
Picrate? Il s’appelait Picrate, et la police le connaissait. Ce renseignement intéressa les cochers qui étaient là, en station. Picrate fit un effort manifeste pour se maîtriser. Il recula contre le mur de la gare, tira de sa poche de quoi faire une cigarette, la roula, l’alluma, la fuma. Mais il lançait aux cochers de mauvais regards. Le sergent de ville leur conseilla de grimper sur leurs sièges: il avait trouvé ce moyen pour séparer Picrate de ses ennemis. Puis il réintégra la petite cabine qu’il aimait, parce qu’elle était propice au doux sommeil administratif.
De leur siège inaccessible, les cochers ne craignaient point de narguer Picrate. L’un disait:
—Tu n’y avais donc pas serré le frein, à ton automobile?
Un autre:
—Et ton block-system?
Un autre, plus méchant:
—Eh! va dire à ta mère qu’elle te recommence!...
Picrate rageait. Il bondit, résolu, puisqu’il le fallait, à escalader un fiacre, afin de se mettre au niveau de l’odieux ennemi. Celui-ci, de son fouet, cingla. Picrate dédaigna les coups. En peu d’instants, suivi de son chariot comme un colimaçon de sa coquille, mais leste des bras comme un singe, il eut accompli son ascension. Le cocher, qui ne voulait pas le jeter bas et qui cherchait à se délivrer de ce démon, descendit de l’autre côté sur la chaussée, en toute hâte, abandonnant son fouet. Picrate saisit le fouet et, drôlement enchâssé entre le siège et le tablier, il fouetta autour de lui, en cercle, aussi loin que ses bras, bien allongés, pouvaient aller. Et il vociférait, à l’adresse de tout le monde, et de la destinée, et de la providence, de mortelles injures. On méprisa les injures; même on en rit, et, pour se garer des coups de fouet, on s’écarta. Mais Picrate, de la main gauche, tint les guides, prêt à utiliser le fiacre comme un char de combat. Il fallut qu’on se précipitât sur le cheval, qui s’agitait, et qu’on se précipitât aussi sur Picrate et qu’on le déposât sur le trottoir. Ce ne fut point aisé.
Un attroupement se forma, que le sergent de ville eut peine à dissiper. Ensuite, cet effort ayant épuisé toute l’activité qu’il possédait, le fonctionnaire municipal s’avisa de retourner à son kiosque sans regarder seulement Picrate.
Picrate avait conscience de la limite de ses forces; il s’irritait en silence ou peut-être réfléchissait.
Grâce à l’arrivée d’un train, beaucoup de fiacres furent pris et s’en allèrent. La file se renouvela, sauf le cocher de tête; et Picrate fut délivré de ses ennemis. Alors il s’occupa de réparer le dérèglement de sa toilette. Il serra sa cravate, qui appartenait au genre dit «La Vallière», mais dont les coques se refusèrent à bouffer congrûment, car l’usage l’avait réduite à l’état d’une maigre corde. Il vérifia que sa montre n’avait pas souffert de cette agitation saugrenue et, pendant qu’il y était, la remonta; il la remit à l’heure exacte, ayant sous les yeux, pour le consulter, le cadran du kiosque aux voitures. Ensuite, il serra la boucle de son gilet et fut heureux de constater que les boutons ne branlaient pas; ceux du veston non plus. Ce costume était d’une étoffe élimée, noire probablement à l’origine, mais devenue par l’inclémence des saisons verte, jaune et mordorée, tout à fait propre d’ailleurs, lavée, brossée. Picrate ne portait pas de chapeau ni de casquette. Son abondante chevelure frisée, épaisse, le garantissait. Au fond de son gousset il trouva un petit miroir de forme ronde et de la taille d’une pièce de cent sous, l’appliqua contre la paume de sa main gauche et le promena devant son visage, du nord au sud, de l’est à l’ouest, cependant que de sa main droite il insistait pour que la raie médiane de ses cheveux fût correcte en toute sa longueur et pour que sa moustache se retroussât pareillement à droite et à gauche. Il eut du mal, à cause de l’humidité. Picrate était fier de son poil, encore que grisonnant, et il le soignait. Au moyen d’un peu de salive, il précisa la ligne de ses sourcils. D’un tapotement léger des doigts, il fit mousser au-dessus des oreilles les deux ailes de sa toison crépue ...
Ayant achevé ce manège de bienséance et de coquetterie, Picrate revint à des pensées plus pratiques et sérieuses. Il fallait qu’il songeât à son commerce. Et alors il puisa, dans une sorte de giberne qu’il avait sur le ventre, des choses innombrables: il semblait une sarigue; il semblait aussi un prestidigitateur singulier qui du néant suscite, à sa convenance, les objets les plus divers. Ce furent d’abord des lacets pour souliers. Les uns étaient jaunes et les autres noirs, certains en soie ou en coton, certains en cuir. Il les éleva, tenus par le milieu de leur longueur, assez haut, et de la main les caressa comme une tresse de femme aimée; puis il se les mit autour du cou. Ce furent ensuite des anneaux brisés. Ils formaient une chaîne brillante; Picrate se la mit autour du cou et devint analogue à quelque bedeau d’église ou appariteur en Sorbonne. Et ce furent enfin des liasses d’images variées. Le stock était réparti en plusieurs paquets sous des élastiques: Picrate choisit.
Il y en avait, parmi ces images, qui évoquaient des scènes religieuses, telles que la Crucifixion, la Sainte-Cène, le Sacré-Cœur saignant sur la robe bleue du Sauveur, l’Assomption de la Vierge, la Crèche avec l’âne et le bœuf. Celles-là, Picrate savait bien qu’elles n’étaient de vente qu’à la porte des églises: il les fourra de nouveau sur son estomac. D’autres, au revers de cartes postales, représentaient de fâcheuses frivolités, décolletages excessifs, voire nudités complètes en des poses peu chastes; ailleurs, même, l’artiste s’était livré à de condamnables facéties, touchant l’amour et ses pratiques habituelles. Picrate n’offrait ces gaudrioles qu’à la terrasse des cafés, passé minuit. Pour l’après-midi, dans les quartiers honnêtes, il avait des collections intermédiaires, aussi éloignées de la mysticité que de la pornographie. Les monuments de Paris, par exemple. Et il avait soin de bien approprier son étalage à sa clientèle. Pour ce quartier de l’Europe, la gare Saint-Lazare était tout indiquée, la statue d’Alexandre Dumas père, le parc Monceau, le Maupassant insoucieux de la dame qui flâne au pied de son socle, l’Ambroise Thomas qui est insensible aux chansons d’une petite fille, etc ... Ces photogravures anodines, Picrate les disposa devant lui, à l’intérieur du chariot, appuyées sur le bas de son corps; il en prit à la main quelques-unes, en éventail ...
Il ne lui restait plus qu’à guetter l’acheteur éventuel. Satisfait de ces justes préparatifs, il regardait vaguement en face. Ses yeux tombèrent sur le cocher qui était en tête de file, et flamboyèrent, car ce cocher l’examinait avec une insistance amusée, qui lui parut narquoise, blessante. Il sentit que sa haine de la corporation tout entière se réveillait et se concentrait sur cet homme. Il fulmina:
—Eh bien?...
Le cocher ne bronchait pas.
—Eh bien, eh bien? C’est-il que je suis une curiosité?—hurla Picrate.
Et il rassembla, d’un geste brusque, l’éventail des cartes postales illustrées. Allait-il, de nouveau, bondir? Il frémit, dans sa boîte, immobilisé par le bas, mais les poings agités. Cependant le cocher souriait à la vaine exaspération de Picrate.
Picrate lui jeta tout son mépris, en termes véhéments ...
—Ne te dérange pas,—dit enfin le cocher, du haut de son siège, sans bouger, sans décroiser les bras, sans que s’altérât sa quiète physionomie.
Et il dit ces quatre mots avec une telle assurance souveraine que Picrate subit le prestige d’une si magistrale sérénité: Picrate se tut.
Après un instant de silence, le cocher dit encore:
—Ne te dérange pas.
Picrate regardait fixement cet homme paisible; et ses bras pendirent et son visage parut stupide. Un peu plus tard, il demanda:
—Est-ce que tu étais là, tout à l’heure?
—Quand ça? fit le cocher.
—Tout à l’heure ...
Et le cocher riait, en demandant à son tour:
—Et toi?
Certes, il riait, mais point méchamment, avec bonhomie. Si bien que Picrate, au lieu de se fâcher, fut confus. Ses nerfs fatigués se détendaient, et son cœur, après tant de colère inutile, s’amollissait. Même, il lui vint aux yeux de l’émotion.
Le cocher affirma:
—Il n’y a pas de honte, tu sais!...
Comme si cette petite phrase leur en donnait la permission, de lourdes larmes se détachèrent des cils de Picrate et rebondirent sur ses joues. Du revers de sa manche il s’essuya les yeux et demeura, la tête basse, à considérer sur le sol de la philosophie douloureuse.
Le soir de fin d’hiver tombait. Les autres cochers étaient, dans les caboulots voisins, à dîner. Un contrôleur notait les numéros des fiacres qui stationnaient. Les vagues passants affairés ne faisaient pas attention au dialogue furtif de ces deux bonshommes. Dans cette foule éparse, une sorte d’intimité fut possible. Le cocher descendit de son siège et, s’approchant de Picrate mélancolique, lui déclara:
—Je le savais bien, que tu n’étais pas une brute.
Picrate eut un sursaut d’orgueil et répliqua:
—Plus souvent! Je n’ai pas toujours été cul-de-jatte.
—J’en suis bien sûr,—répondit le cocher poliment.
Car il comprit que, pour Picrate, il y avait, à posséder des jambes, de la dignité.
Mais Picrate dit, et, cette fois, avec un peu d’emphase et d’exaltation, avec le pauvre désir d’étonner:
—Tel que tu me vois, je suis ancien élève de l’École centrale.
Et il insista:
—Comme je te le dis!
Seulement, le cocher ne fut pas émerveillé le moins du monde. Donc, Picrate essaya de ce commentaire:
—Je peux me qualifier d’ingénieur civil!
Le cocher conclut simplement:
—Ça te fait une belle jambe!...
—Ça m’en a coûté deux!—s’écria Picrate.
Et il voulut raconter son accident. Sorti de l’École, avec ce titre somptueux d’ingénieur, il entre dans une compagnie de chemins de fer en qualité de mécanicien, à douze cents francs par an. Une nuit, il dégringole de sa machine et, sur les rails, il a les jambes coupées. Voilà!... Picrate expliqua ce fait divers, au moyen de termes techniques. Il s’aperçut bientôt que son interlocuteur se désintéressait des détails. Lui-même, ayant fait depuis vingt ans ce récit mille et mille fois, n’éprouva pas le besoin de s’y éterniser.
—Voilà!...—conclut-il.
Et ils restèrent tous les deux en présence de cette constatation, dont il n’y avait rien à tirer: Picrate n’avait plus de jambes. Ils se turent ...
—Et toi?—dit enfin Picrate, pour dire quelque chose.
—Eh bien, moi, tu vois, je suis cocher.
—Comment te nommes-tu?
—Siméon, si tu veux, pour abréger.
—Il y a longtemps que tu conduis?
Le cocher imita le ton de Picrate affirmant sa grandeur passée et déclama:
—Je n’ai pas toujours été cocher!...
—Probable,—remarqua Picrate,—que tu n’es pas né avec un fouet!
—Tel que tu me vois,—continua Siméon,—je suis ancien élève de la Sorbonne et de l’École des hautes Études ...
—Farceur!—cria Picrate, qui hésitait à rire de la plaisanterie ou à s’en fâcher.
—Et même, et même, je puis me qualifier, s’il me plaît, de philologue et d’archiviste-paléographe.
Picrate observa que la seule connaissance de ces mots révélait un homme instruit: il crut à la véracité de Siméon. Il se sentit en bonne compagnie et s’excusa:
—Je vous demande pardon ... Je ne savais pas ...
—Pourquoi pardon?... Est-ce ma philologie qui t’impose? Elle est loin, ma philologie! Mon pauvre Picrate, ta mathématique peut tutoyer mon érudition.
—Si vous voulez,—répondit Picrate, respectueux malgré lui.
Et Siméon tendit à Picrate sa main de cocher, noircie, durcie, gercée par le cuir des guides. Picrate dit:
—Je suis très heureux d’avoir fait votre connaissance.
Haussant les épaules et sifflotant n’importe quoi du bout des lèvres, Siméon remonta sur son siège, fut soigneux de se bien sangler dans sa couverture et de ne pas s’asseoir sur un pli. Puis il parut, en somme, méditer ...
Picrate l’admirait. Il eût aimé que la causerie entre eux continuât; mais il n’osait pas en prier Siméon, parce que Siméon, sous sa vieille capote à boutons métalliques et son chapeau de toile cirée dévernie, lui semblait plus majestueux qu’un roi. Il le contemplait.
C’était, ce Siméon prestigieux, un homme d’une quarantaine d’années, aux cheveux châtains qui commençaient à blanchir. Sa barbe, peu fournie, allongeait l’ovale de son visage. Ses traits n’avaient rien de caractéristique. Ils étaient réguliers, ni gros ni très fins, quelconques: nez moyen, bouche moyenne, yeux gris, comme dans les signalements. Mais sa physionomie était singulière. Presque toujours, il souriait. Seulement, on ne savait pas si ce sourire signifiait de la gaieté, de la moquerie, de l’affabilité, ou s’il ne résultait pas de la forme des lèvres, un peu pincées naturellement et relevées au coin. Car, en même temps que ses lèvres souriaient, il y avait dans son regard de la gravité et, dans le pli des longues joues, de la tristesse désespérée. Les gestes qu’il faisait n’avaient ni ampleur ni énergie; il réduisait au minimum l’effort que toute activité réclame, et cela lui donnait un air de judicieux dédain. Sa voix était variée, parfois douce et chantante et parfois rude ...
Un vieux «collignon» cramoisi revint de souper et, se léchant encore les babines, adressa la parole à Siméon: d’ineptes jovialités, qu’il accompagnait d’un gros rire. Picrate fut choqué de voir que l’on traitait si familièrement Siméon, déconcerté de voir que Siméon s’y prêtait volontiers.
Siméon, dérangé de son repos, consacrait à l’allumage de ses lanternes ces minutes sacrifiées et, d’ailleurs, se montrait cordial. Il suivait les récits du vieux avec complaisance. Il les approuvait. Le vieux lui tapait sur le ventre, et Siméon plaçait son mot, son mot d’argot, dans ce hideux bavardage. Même, il renchérissait. Et Picrate en était surpris. Il ne savait pas si le Siméon qu’il avait présentement sous les yeux était le vrai Siméon, ou bien si l’autre, l’érudit, le philologue, était réel; mais il ne concevait pas que ces deux Siméon pussent coexister et faire bon ménage ... Par moments, le visage de Siméon reprenait son air sérieux et pensif, et puis, soudain, rigolait: Picrate se désolait, dans l’incertitude. Il souffrait aussi de constater que Siméon l’avait si prestement lâché, tout à l’heure, et maintenant s’attardait avec ce camarade imbécile.
Un client se présenta pour le fiacre de Siméon, dit une adresse. Siméon ferma la portière, grimpa sur son siège, assembla les guides. Picrate le regardait avec chagrin qui s’en allait, sans faire attention à lui, qui le laissait au pied de son mur, petit homme ridicule et négligeable surtout.
En fouettant son cheval pour démarrer, Siméon fit à Picrate un signe de tête, gentiment, et dit:
—Au plaisir, Picrate!
Picrate fut si troublé qu’il ne sut répondre ...
...Par la suite, ils se retrouvèrent, ici ou là, au hasard des courses que Siméon faisait. Et Siméon ne manquait pas de descendre de son siège pour serrer la main de Picrate, lui demander de ses nouvelles et l’interroger sur le résultat de ses affaires. Picrate eût souhaité causer longtemps à cœur ouvert, s’épancher. Siméon, dès que la causerie allait s’épanouir, devenait soudain moins chaleureux. Picrate s’en affligea d’abord et bientôt espéra comprendre que Siméon l’étudiait en vue d’une amitié véritable. Donc il se surveilla, mais alors parut guindé, prétentieux, et s’affligea d’être timide.
Un jour, Siméon l’aperçut à la porte de Saint-Germain-l’Auxerrois, en dispute avec des mendiants. Chacun de ces pauvres diables avait sa place attitrée, qui à la grille, qui sur les marches, qui auprès d’un pilier. Or, Picrate s’était octroyé la place d’une vieille bossue, qu’on appelait la «mère Millions», à cause d’un réel petit avoir qu’elle accumulait depuis des années, patiemment. Les autres la respectaient, en vertu de ce sortilège qu’exerce toujours la fortune. L’impertinence de Picrate indigna. Peu s’en fallut qu’on ne lui fit un mauvais parti; mais on devait, en présence des paroissiens dont on sollicitait la générosité, garder l’attitude confite et geignarde des miséreux. La vieille n’entendait pas qu’un intrus la dépossédât de son fief: elle fit rage, menaça Picrate de ses pieds, l’insulta. Picrate retroussa ses manches. Elle se sauva vers le refuge, ouvert à tous, de l’église. Il la poursuivit, il l’attrapa, la saisit par sa robe et fut ainsi traîné par elle dans l’église. Il y eut du scandale. Un suisse expulsa le sacrilège; Picrate, dehors, lui secoua sa hallebarde. Un sergent de ville survint qui emmena Picrate au poste, en dépit de ses protestations. Picrate l’aurait, d’ailleurs, traité comme les autres, s’il n’avait vu, tout à coup, Siméon, qui stationnait là, le regarder avec son grand air souverain. Il s’abandonna, fila doux.
Une semonce du commissaire fut le seul châtiment qu’il reçut de la police. Que lui importait, du reste? La grosse affaire était pour lui qu’il avait encouru le mépris de Siméon, qu’il n’oserait plus prétendre à l’amitié de Siméon, qu’il n’oserait plus, s’il le rencontrait, lever les yeux vers lui.
Cependant il le rencontra. Siméon s’approcha, la mine enjouée, et dit à Picrate qui rougissait:
—A propos, Picrate, quelles sont tes opinions politiques?
Picrate hésita d’abord à répondre, tant il avait honte de lui-même en face de Siméon. Puis la joie de constater que Siméon s’intéressait à sa notion de l’État fut telle qu’il ne se put contenir: et il proclama fièrement:
—Je suis socialiste!
—Ça ne m’étonne pas,—dit Siméon, qui souriait.
Ce sourire troubla Picrate. Embarrassé, il risqua:
—Et vous?
—Oh! moi, je ne suis pas socialiste, vois-tu, étant dénué d’optimisme et de naïveté ...
Siméon, qu’une dame hélait, partit. Picrate dut se contenter de cette phrase mystérieuse et par trop concise, qu’un petit commentaire eût éclairée utilement.
De ses rapides entrevues avec Siméon qu’un hasard fâcheux venait toujours interrompre, Picrate conservait ainsi des lambeaux de discours, des maximes, des réflexions, hélas! incomplètes. Ces fragments lui étaient, certes, précieux. Il y rêvait; il regrettait leur brièveté ... Quelques-uns exprimaient une idée entière: Picrate aimait à se les répéter ... Oui, Siméon, un soir, lui avait dit: «Tu t’irrites de tout, Picrate, comme si une chance délicieuse t’avait induit à croire au bonheur. Cela est ridicule, dans ton cas! Songes-y ...» Picrate y avait songé, et, raisonnant avec lui-même, il s’était rendu à cet argument. Mais, dans la pratique, il agissait selon son caractère, qui était irascible à l’excès ... Une autre fois, Siméon lui avait dit: «Les femmes jolies prennent, en général, pour amie assidue une femme sans beauté, afin de paraître encore plus jolies et de se figurer qu’elles le sont. Ainsi les gens heureux,—ou, du moins, assez heureux,—ont intérêt à savoir qu’il y a des gens malheureux. Toi, au contraire, Picrate, tu ne peux rien gagner à toujours comparer ton sort et le bonheur ...» Picrate, en effet, s’aperçut, en réfléchissant à lui-même, que le bonheur était sa préoccupation perpétuelle. Il s’en étonna, mais vérifia que c’était plus fort que lui ...
Et, une autre fois, Siméon lui dit:
—Entre toi et moi, Picrate, entre tes opinions et les miennes, entre ta philosophie et la mienne, c’est-à-dire entre ta conception de la vie et la mienne, il y a cette différence: moi, de mon siège élevé, je regarde les choses de haut en bas; toi, tout proche du sol, tu les regardes de bas en haut.
Sa voix, en prononçant ces paroles, s’adoucissait et s’attendrissait.
A partir de ce jour, ils furent amis.
C’était un doux soir de mars, lumineux et pur, où un peu de tiédeur passait dans l’air léger, où le printemps se pressentait. Et Siméon disait à Picrate:
—Pauvre Picrate terre à terre, je t’enseignerai à considérer les choses et la vie du haut d’un siège élevé.
Picrate fut ému. Très humble, il murmura:
—Mais toi, Siméon, qui possèdes toute sagesse, qu’auras-tu à gagner en ma compagnie?
—Tu me raconteras ce que tu vois sur le sol dont tu es si proche. Tu me raconteras ce que tu sais des gens dont tu frôles les pantalons et les robes. Et moi, j’estimerai s’il faut tenir compte de ces toutes petites choses. Parmi elles, n’y en a-t-il pas de très précieuses que je néglige?... Allons prendre un verre, Picrate, provisoirement.
...Ils décidèrent de se retrouver, quotidiennement, la journée finie. Leur rendez-vous était aux Batignolles, dans un modeste cabaret. Ils cassaient une croûte dans du café noir et causaient, une petite heure, avant de s’en aller chacun chez soi. On hissait Picrate sur la banquette, avec son chariot; Siméon s’asseyait en face de lui ... Ils n’avaient de famille ni l’un ni l’autre, et leur amitié réciproque leur fut agréable à tous deux.
II
HISTOIRE DE SIMÉON
—Si j’entreprends de te raconter mon histoire, Picrate, ce n’est pas qu’elle me paraisse admirable ni singulière; seulement, il n’y en a pas d’autre que je connaisse mieux.
»Tout est dans tout; il tient beaucoup d’humanité dans une courte vie humaine, même modeste et dépourvue d’extraordinaires accidents. Les annalistes ont tort de n’enregistrer que des batailles, des entrevues de souverains et des conclusions de traités: la destinée d’un pauvre homme est plus significative et poignante ...
»Quoi qu’il en soit, au surplus, d’Alexandre le Grand, de Charlemagne et de Louis XIV, je suis né, voici quarante ans à peu près, dans une petite ville beauceronne, composée d’une cathédrale et de quelques maisons autour. Je ne sais pas de lieu, sur terre, plus excessivement silencieux que celui-là.
»Ailleurs, dans la campagne, on entend des rumeurs confuses, des chants d’oiseaux, des cliquetis de feuilles. La campagne est vivante; on y travaille, elle-même travaille à produire les moissons. Tandis que ma ville natale est morte: elle était morte bien avant que je vinsse au monde. Les gens qui continuent d’y demeurer ne vivent qu’à peine: on les dirait soigneux de ne pas faire de bruit, comme dans une chambre mortuaire.
»Les rues sinueuses, bordées de vieux murs moussus, ont de l’herbe entre leurs pavés. Et il n’y passe guère personne qu’aux jours de marché.
»C’est une ville, pourtant, immémoriale et qui eut son temps de magnificence. Cette cathédrale prodigieuse indique évidemment que cette ville fut un centre de richesse et d’activité, autrefois, il y a six siècles environ. Quand on la construisit, on ne disposait pas de moyens commodes et expéditifs. La pierre en était prise à des carrières éloignées. On transportait les blocs sur des chars que des hommes traînaient au chant des cantiques. Le soir, on s’arrêtait et campait. Et la Notre-Dame pour qui ces gens peinaient les gratifiait de miracles suaves. Ainsi s’édifia cette masse énorme et gracieuse, où se résume le labeur de plusieurs milliers d’existences anonymes.
»Or, si l’on fouille au pied de cette cathédrale, on découvre les fondations d’églises plus anciennes, toujours plus anciennes, à mesure qu’on enfonce davantage dans le sol; les derniers vestiges que l’on remarque proviennent, sans doute, d’un temple païen et d’un sanctuaire druidique.
»Ah! Picrate, tu te figures que je suis loin de mon propos? Mais cette cathédrale a tant pesé sur mon enfance que j’en sens, aujourd’hui encore, l’ombre fraîche et l’odorante humidité autour de moi. Picrate, je ne saurais te rendre intelligible ma vie sans t’avoir expliqué cette cathédrale!...
»Ces ouvriers qui l’ont bâtie, ces gens qui vinrent y prier, il y a six siècles, et ceux aussi qui avaient bâti, pour y prier, les églises antérieures, faut-il dire qu’ils sont morts? Le trépas ne les a point anéantis. Il ne reste rien de leurs corps qu’un peu de poussière méconnaissable mêlée à la terre; et de l’aventure de leurs âmes dans les paradis ou les purgatoires, je ne sais rien. Mais leur fantôme, je l’affirme, est toujours là. Pas leur fantôme, si tu veux. Je ne te parle point d’apparitions: ne prends pas mon récit pour un conte de revenants! Quelque chose d’eux, que je ne sais nommer et qui ressemble à eux-mêmes singulièrement, subsiste à jamais dans la vieille ville qu’ils ont occupée. On ne les voit pas, et l’on vit en leur compagnie sans apercevoir leur présence. Ce n’est peut-être que leur souvenir ... Encore ce souvenir est-il étonnant en ceci qu’il échappe à la claire conscience. Ainsi la plupart de mes compatriotes, qui ignorent tout du passé, se souviennent d’eux et ne savent pas qu’ils ont existé.
»Ces morts vivants, j’ai grandi parmi eux, pareil à eux. J’ai suivi, dans les nefs de la cathédrale et dans la crypte noire, des processions qu’ils menaient, occultes pèlerins. Et j’ai récité des prières qu’ils me soufflaient, et j’ai fait les signes de croix qu’ils ont voulu.
»La petite âme avec laquelle j’étais né, ils ne l’ont pas laissée s’ouvrir, selon sa guise, à la vie nouvelle. Ils l’ont façonnée, ils l’ont travaillée. Ah! que de fois, Picrate, quand une ingénue velléité allait s’éveiller en moi, j’ai senti qu’ils étaient là, prêts à contenir mes beaux élans! Alors je n’avais plus qu’à leur obéir docilement. Ils m’avaient ravi ma force jeune, pour m’asservir mieux.
»De ma mère, Picrate, je ne te dirai rien. Je ne l’ai pas connue. Elle est morte très peu d’années après ma naissance: quelque effort que je fasse, il m’est impossible de me la rappeler. Jamais on ne me parlait d’elle, ni mon père ni ma grand’mère. A mes questions, plus tard, on ne répondit que d’une manière évasive. J’ai soupçonné qu’il y avait un mystère sur sa mort; j’ai deviné qu’avant de mourir, prématurément, elle avait été frivole assez pour qu’en prissent ombrage la jalousie de mon père et l’austérité de la famille. Quel fut son péché? je l’ignore. Elle était Provençale. On l’avait exilée de sa gaie patrie dans la sombre ville beauceronne, dans la vieille maison grise et morne de mes grands-parents. J’imagine que son allégresse méridionale ne put s’accoutumer à cette existence privée de soleil et de joie ...
»Je ne possède nulle image de ses traits; je l’ignore autant que nul être au monde. Et pourtant sa pensée m’obsède. Je songe souvent à elle. Il me plaît de me la figurer plus frivole que peut-être elle ne le fut, spirituellement jolie, coquette, désireuse de vivre.
»Et moi, quand je naquis, j’étais sans doute pareil à elle; j’aurais sans doute adoré vivre, si ma ville natale, par sa quotidienne influence, ne m’en avait ôté le goût.
»Il me semble que mes spontanéités enfantines étaient, en moi, la persistance de sa frivolité. Une sévère discipline les étouffa. Les fantômes de la cathédrale beauceronne n’ont point voulu que se développât selon sa nature cet enfant qui, dans les veines, avait le sang d’une gaie Provençale ...
»Mon père était professeur au collège. Lui, je me le rappelle. Il ne souriait jamais. Il portait une longue redingote noire, une cravate noire et des gants noirs. Gardait-il le deuil de ma mère? Je ne sais; je ne me représente pas qu’il lui eût été possible de s’habiller autrement qu’en noir. La tristesse était dans sa complexion. Entre lui et moi, il n’y eut aucune intimité. Du reste, il ne sortait guère de son cabinet de travail, où je n’avais point accès. A table, il ne m’adressait la parole que pour m’enseigner une bonne tenue et m’avertir si je péchais contre les lois de la civilité. Il le faisait sans rudesse, mollement, comme pour s’acquitter d’un devoir, d’une formalité plutôt. Il s’en était remis à ma grand’mère des soins qu’il me fallait. Il lui témoignait une extrême déférence, cérémonieuse même, et froide.
»Je ne sais pas s’il m’aimait. Je ne le crois pas. Peut-être avais-je le tort de lui trop évoquer le souvenir de sa femme. Pour la mémoire de celle-ci, éprouvait-il de la haine ou du regret?... Quand il est mort, j’avais sept ou huit ans; je ne me suis posé que plus tard ces questions troublantes et qui parfois, ensuite, m’ont angoissé. Le souvenir de la petite Provençale lui était-il, malgré l’amertume, voluptueux? Dans ces heures de solitude qu’il passait enfermé entre les quatre murs de son cabinet, de quelle façon se souvenait-il de ses deux ou trois ans de mariage? Il était rigoureusement pieux. Chaque matin, été comme hiver, avant d’aller au collège, il assistait à la messe. Je le vois encore, agenouillé, ne levant pas la tête de son gros paroissien noir. Avait-il des scrupules de conscience, des remords? Je ne sais pas: je ne sais rien de lui. Son âme m’a toujours été fermée ... Est-ce que je l’aimais?... Non, Picrate, il m’est impossible de croire que je l’aimais.
»Il fut tué à la guerre, étant garde national, par une balle perdue, sans avoir tiré lui-même un seul coup de fusil. On m’a souvent raconté que, le matin de ce jour-là, quand il partit, il avait le pressentiment certain de sa mort. Il nous fit, à grand’mère et à moi, ses adieux avec plus d’émotion que d’habitude. Il dit: «Vous prierez pour moi et pour que mes péchés me soient remis!» Il me souleva dans ses bras de telle manière que mon visage fût à la hauteur du sien; il fixa son regard sur mes veux et, avec une solennité singulière, une assurance dogmatique et didactique, il énonça: «La vie ici-bas est par elle-même absurde et affreuse; elle n’a d’autre sens que d’aboutir à la vie céleste et de la préparer.»
»Trente-deux ans se sont écoulés depuis cette scène rapide. Mais je te certifie, Picrate, que ces paroles me furent dites exactement telles que je te les rapporte. Je ne les ai jamais oubliées; et, quand je les répète ainsi, j’entends la voix sifflante et rèche qui les prononça. Je me rappelle l’intonation, l’accent. Elle ne se sont aucunement déformées dans mon souvenir; elles y demeurent telles que les prononça cet homme qui était mon père, qui allait mourir et qui le savait.
»Quand il eut dit ces mots, mon père continua, quelques secondes, à regarder au fond de mes yeux, comme pour s’assurer que sa pensée s’inscrivait bien dans mon esprit. Puis, sans plus m’embrasser, il me déposa sur le sol, prit son fusil, son képi, vérifia qu’il avait dans ses poches tout ce qu’il lui fallait; il embrassa grand’mère et il partit. Je ne l’ai plus revu.
»Dans quel trouble il me laissa! Je ne comprenais pas la raison de cette emphase inaccoutumée. Grand’mère s’enferma dans sa chambre. Ma bonne me recommanda d’être sage. Je le fus. Tout l’après-midi, la phrase me gêna. Elle me gêna bien souvent, depuis lors ...
»J’étais si péniblement consterné que la mort de mon père n’ajouta presque rien à ma tristesse. On me tint à l’écart des cérémonies funèbres. L’absence de mon père ne modifia pas ma vie journalière: il ne s’y mêlait que si peu! Mais, s’il avait disparu, lui, la phrase restait. Elle me fut une compagne incessante.
»Je n’en ai pas saisi tout de suite la signification. Je ne l’ai que longtemps après analysée, étudiée. Aujourd’hui encore, que j’y ai réfléchi des années durant, une chose m’échappe: je ne sais pas avec une certitude parfaite quel était, au sujet de cette doctrine chrétienne, le sentiment de celui qui l’exprimait ainsi, en termes formels, absolus. Etait-ce chez lui sérénité mystique et piété fervente? Éprouvait-il une consolante douceur à espérer les joies définitives de l’outre-monde? Ou bien n’aboutissait-il qu’avec désespoir à ce mépris violent de l’ici-bas?... Sa voix n’était ni tendre ni féroce ... Nous étions là, pourtant, les yeux dans les yeux, ce père et ce fils, à la minute décisive de nos existences. Il a fait un immense effort pour que communiassent nos deux âmes dans une identique foi: il m’a seulement appris par cœur une formule impersonnelle qu’en effet j’ai, mot pour mot, retenue; son âme m’est restée étrangère ...
»Mais la formule avait, à elle seule, sa valeur et sa vertu redoutable. Elle suffit à me gâter la joie de vivre.
»Sur les murs jaunes et nus des couvents, les moines qui cheminent, en cortège las, lisent de noires inscriptions où le siècle est dénigré péremptoirement. Les trappistes, chaque fois qu’ils se rencontrent, se doivent dire l’un à l’autre: «Frère, il faut mourir!» Ces devises sont appropriées le mieux du monde à l’état qu’ils ont choisi. Elles les réconfortent et les encouragent à persévérer dans leur farouche renoncement. Les règles monastiques composent une discipline forte et minutieuse, dont les détails sont cohérents, dont l’énergie est efficace. Si tu acceptes le principe de la croyance, obéis.
»Mais moi, je n’avais renoncé à rien. Je voulais vivre!...
»Je fus un petit enfant qui voulait vivre et à qui l’on enseignait une formule de mort.
»Si le souvenir de la désolante parole avait pu s’effacer, sache qu’elle m’était à chaque instant renouvelée, sinon en sa teneur même, du moins en son esprit, par la rigoureuse mélancolie de mes journées. C’est ainsi que je m’en imprégnai, qu’elle pénétra jusqu’au fond de moi.
»Il ne me fut pas donné d’être gourmand avec délices, comme je crois que c’est, pour les autres enfants, un bonheur. Une tartine dérobée avait l’inconvénient terrible d’une faute qui aventurait ma destinée éternelle. Aucun plaisir n’était pour moi pur d’inquiétude et de scrupule.
»Ma grand’mère vivait aussi retirée qu’une nonne. Elle consacrait des heures longues à des lectures pieuses, à des prières, auxquelles elle m’associait soir et matin. Je ne les comprenais pas toutes. J’ai mille et mille fois répété que le Verbe était en Dieu, que le Verbe était Dieu, sans trop savoir de quoi il retournait. Et même une confusion se fit, dans ma puérile pensée, entre ce Verbe-là et ces autres—actifs, passifs ou neutres—dont une pédagogie routinière m’enjoignait la conjugaison. Que de fois, assis à ma table de travail, les jambes ballantes, n’ai-je pas médité sur les mystérieux rapports du Verbe qui était Dieu et de tel subjonctif dont m’échappait la qualité divine! Je rongeais le bois de mon porte-plume; avec l’ongle, j’en détachais des brindilles, que je trempais rêveusement dans l’encrier. Cependant j’échafaudais de bizarres théologies, à dérouter un «Ange de l’École».
»Mais je te fais grâce de ces dialectiques déraisonnables.
»Ma grand’mère occupait son loisir à tricoter des bas et des brassières pour les œuvres de charité. La grosse pelote de laine tombait de ses genoux sur le tapis et là sautillait à chaque petit coup que la vieille dame donnait de son aiguille. Il me plaisait de m’acouffler par terre, de tenir entre les mains la pelote épaisse et molle, de rester ainsi longtemps à ne rien faire, à ne guère penser, tandis que bourdonnaient des mouches dans les rideaux des fenêtres et que, sur les chevrotantes lèvres, les Pater et les Ave du rosaire se marmonnaient. Si j’étais sage, ma grand’mère ne semblait pas s’apercevoir de ma présence, tant son esprit demeurait ailleurs, au pays du Verbe, ou peut-être s’assoupissait dans la monotone lenteur des oremus. Nous étions proches à nous toucher; mes doigts se posaient sur le bas de sa jupe: seulement, nos âmes étaient l’une à l’autre tout à fait étrangères, parce que ma petite âme ne pouvait accompagner la sienne aux régions supra-sensibles.
»As-tu remarqué, Picrate, que, dans les tableaux religieux, les personnages, côte à côte, ne se connaissent pas? Ils n’ont pas de gestes mutuels; ils ne se regardent même pas les uns les autres. S’ils sont groupés, c’est en vertu d’un pareil sentiment qui anime chacun d’eux et tous les dirige vers Dieu.
»J’étais donc isolé. Ma petite âme faisait de vains et timides efforts pour aller retrouver, si loin, là-haut, à l’infini où se joignent les parallèles, l’âme de ma grand’mère.
»Quelquefois, excédé de désœuvrement, je poussais un grand soupir. L’orante s’inclinait vers moi et me disait:
»—Qu’est-ce, mon petit?... Joue!
»Alors, comme ravi de la permission, je bondissais, et mon entrain me lançait à de folles gambades. Mais bientôt j’apercevais, fixé sur moi, le regard triste de ma grand’mère. Sans qu’elle fît à mes jeux une objection, je voyais dans ses yeux un amer reproche, une inquiétude douloureuse. Il n’en fallait pas plus pour me rappeler que j’abusais de la vie présente et négligeais mon éternité. Sans doute, aussi, la pauvre femme s’effarait à diagnostiquer en moi les signes d’une allégresse condamnable, oui, de la gaieté maternelle, légère et païenne un peu ...
»Si je persistais dans mon tumulte exubérant, une voix craintive et dolente m’accablait de ces mots:
»—Ne fais pas trop de bruit. Sois un bon petit garçon.
»Toute mon ardeur tombait. Je concevais qu’un bon petit garçon ne joue pas. Je revenais à mon ennui sempiternel. Il me semblait que la plus grande faute et celle qui compromettait le plus dangereusement mon salut consistait à faire du bruit. J’identifiai le silence et la sainteté. Mais le silence m’était insupportable.
»En outre, il me faisait peur; la sainteté aussi. La sainteté, le silence et la mort étaient liés dans ma puérile imagination. Le soir, au fond de mon alcôve, j’évoquais les défunts nombreux de la famille, mon père lugubre, ma mère indistincte, des oncles et des tantes, des aïeux et des aïeules dont je ne savais rien, sinon qu’ils avaient autrefois vécu, dans cette chambre, et qu’il fallait prier pour eux, afin de leur valoir le suprême repos.
»Picrate, la maison de mon enfance était pleine de morts. Il y avait aux murs, le long des glaces, au-dessus des cheminées, leurs portraits, daguerréotypes miroitants où apparaissaient de pauvres visages, et photographies à demi effacées par le temps. Des anecdotes relatives à leur passage ancien sur la terre sanctifiaient chaque meuble. Un petit fauteuil de tapisserie, que j’aimais parce qu’il était bien à ma taille et qu’on nommait «le fauteuil de l’oncle Bernard», un jour me devint odieux, l’oncle Bernard m’ayant troublé, la précédente nuit, en rêve, à l’état de squelette.
»Cette famille antérieure m’était quotidiennement rappelée par l’énumération que ma prière en faisait. Aux princes héritiers on enseigne leur généalogie, afin qu’elle leur soit un motif d’orgueil; moi, j’ai connu mon ascendance à force de supplier Dieu que ses péchés lui fussent remis.
»Tous ces morts!... Il me semblait que ma grand’mère et moi n’étions vivants que par hasard. La singularité de cet accident m’étonnait. J’en vins à me figurer que nous avions été laissés ici-bas en vue de quelque mission rédemptrice.
»Ah! Picrate, je donnerai un libre cours à tout le lyrisme qui m’oppresse!... Je n’imagine rien de plus pathétique au monde que ma vie d’enfant. Si elle m’émeut ainsi, c’est peut-être de par l’inévitable égoïsme; mais plutôt elle me paraît émouvante de résumer en sa durée courte la millénaire angoisse humaine. Quand le soir tombait de la cathédrale en nappes d’ombre, Picrate, je me sentais environné de siècles morts, qui autour de moi subsistaient. Du fond des lointains funèbres, des âmes abolies d’ancêtres anonymes, suscitées comme par un prestige impérieux, s’agitaient en moi et me tourmentaient.
»J’étais une tombe consciente de ses cadavres!
»Seule me fut douce et bienfaisante l’église. J’y ai goûté des heures délicieuses, certes dangereuses et qui alarmaient mon cœur excessivement! Des heures de volupté charmante.
»Les chants, l’alternative savamment ménagée de la musique et du silence entretenaient ma ferveur. Le luxe des cérémonies me divertissait. L’illumination de l’autel me ravissait. Et les vitraux peints, éclairés de soleil, me composaient le plus beau des livres d’images.
»Tu sais, Picrate, l’objet de ces verrières magnifiques que des artistes pieux ont placées au fenestrage des églises: elles étaient destinées à l’enseignement du peuple. On célébrait l’office en latin; les symboles de la liturgie ne sont point accessibles à l’intelligence des pauvres diables; et même les sermons risquent de dépasser l’entendement des multitudes. Les images sont mieux persuasives, et leurs riches couleurs attirent l’attention du populaire. Enfin, les vitraux eurent dans les églises médiévales un peu la même utilité que, de nos jours, dans les casernes, les tableaux de la propagande anti-alcoolique.
»L’Évangile, la vie des saints, les dévotes légendes, figurés sur les belles verrières éblouissantes, je les connus et les aimai. J’appris ainsi l’aventure de saint Hubert et son histoire de chasse qui tourne si bien à l’édification. Ce fut mon cher espoir de rencontrer, plus tard, en quelque course forestière, un cerf porteur, entre ses amples ramures, d’une croix lumineuse. Je rêvai d’être un saint, pour le plaisir de tels incidents merveilleux. Cependant l’histoire de l’enfant prodigue avait toutes mes préférences, à cause des jeunes filles élégantes qui, penchées sur l’adolescent, le couronnent de roses et le festoient. Leur geste souple et amical, la gentillesse de leur procédé, la courtoisie de leurs manières me les rendaient plus sympathiques, sans doute, que ne l’avait voulu l’artiste pieux. Une pareille compagnie m’eût agréé tant et si bien que je ne fusse pas revenu vers la demeure paternelle au mépris de telles félicités. Plutôt, j’aurais gardé, de temps à autre, les cochons afin d’expier, par périodes, mes délices ... Et je voyais encore, dans la transparence des vitres, Roland qui donne de son épée illustre sur la roche de Roncevaux et qui souffle, à s’en rompre le cou, l’appel du cor d’ivoire. Que j’eusse volontiers suivi ce fier exemple!
»Ainsi se mêlaient à mes piétés de profanes désirs, du reste vagues et ingénus. Je n’osais pas m’y arrêter, craignant les perfides embûches du Tentateur et sachant qu’il se dissimule, lui si laid, sous les dehors les plus alliciants.
»J’étais enfant de chœur; et je dois à l’exercice de ces modestes fonctions quelques-uns des souvenirs qui me sont le plus précieux. J’aimais surtout les messes matinales. Il faut dès l’aurore être debout, s’habiller vite et se laver en hâte. L’eau est froide et vous réveille bien. Dehors, il n’y a personne dans les rues. Les marchands ouvrent à peine leurs boutiques. On sent qu’on se dévoue au service du Seigneur, qu’on est son Éliacin. Cette pensée vous anime: et vous courez, heureux d’être pur et consacré aux divines tâches. Le bedeau vous accueille avec bonhomie à la porte de la cathédrale, plus silencieuse que jamais, vaste et sublime.
»Le lourd battant de cuir feutré faisait, en retombant sur son cadre, un bruit sourd et bientôt perdu dans la déserte immensité des voûtes; et alors le monde extérieur n’existait plus. Le soleil levant, radieux aux vitres multicolores, semblait émané d’elles. La cathédrale était la seule réalité; le reste avait sombré dans le néant, et moi, j’accomplissais une mission d’ange.
»Qu’il m’était doux de revêtir le costume prescrit, la robe rouge, très longue, et le surplis de batiste blanche orné de dentelle! Habillé ainsi, je me croyais plus pur encore et plus digne de Dieu.
»Avec quelle foi sincère et absolue je suivais les péripéties de la messe! Car la messe, Picrate, est, pour le vrai fidèle, un drame terrible et glorieux. Songe à l’émoi sublime de tenir entre ses mains les saintes burettes et de verser dans le calice le vin qui, tout à l’heure, à n’en point douter, sera le sang du Christ.
»Un instant m’emplissait de religieuse épouvante, celui de l’élévation, quand le prêtre, prenant l’hostie qui est le corps authentique du Rédempteur, se tourne vers l’assistance et lui dévoile le mystère incarné. Mais le spectacle est trop prodigieux pour les yeux humains: ils se cachent au creux des paumes, ils s’humilient vers les dalles. Et la solennité de l’acte est si extraordinaire qu’à peine en peut-on supporter l’angoisse. Le silence redouble. Et moi, je secoue la sonnette argentine; et une sorte de terreur me saisit à percevoir ce bruit dont je suis le maître; et je frissonne jusqu’aux moelles, de ce vacarme frénétique par lequel je signale la présence de Dieu.
»Tu me demanderas, Picrate, comment je me figurais Dieu. D’une manière confuse, je l’avoue, et indistincte. Pourquoi ne pas tout dire? J’avais peur de lui plus que je ne l’aimais. Sa rigueur me décontenançait. Je ne doutais pas de son existence; mais si j’eusse, un jour, acquis la certitude qu’il fût mort, et pour ne point ressusciter de longtemps, j’aurais accueilli cette nouvelle avec satisfaction, pourvu que Satan, son adversaire insidieux, disparût aussi. Tandis que j’éprouvais une tendresse infinie pour la Sainte Vierge.
»Elle, je la savais compatissante et miséricordieuse, indulgente aux erreurs que l’on commet sans méchanceté, prête à intercéder toujours en faveur de qui l’implore.
»Au moyen âge, Picrate, ce fut ainsi. Dieu était la justice, et la Vierge la charité. Ces deux principes ne s’accordent guère. Et c’est pourquoi, dans les légendes, la Vierge brouille un peu les décrets de la simple justice. Elle a recours à de fins stratagèmes pour épargner à des larrons les conséquences de leurs méfaits. Elle s’est déguisée en nonne pour remplacer à la chapelle une nonne qu’avait emmenée son galant; elle a substitué des mannequins spécieux à des misérables qu’on allait pendre.
»Elle, je l’aimais de tout mon cœur enfantin. Je l’admirais, et sa belle robe de soie dorée, et son diadème orné de pierreries. Je lui apportais souvent l’hommage d’un petit cierge, dont il me plaisait que s’ajoutât la jaune lueur aux feux des cires plus resplendissantes. Et je récitais à Dieu les prières obligatoires; mais à elle je confiais mes tristesses et mes ennuis, la conjurant d’intervenir et d’arranger tout cela ...
III
PICRATE INTERROMPT LE RÉCIT
Depuis quelque temps. Picrate donnait tous les signes d’une irritation violente. Il ne put contenir sa mauvaise humeur, il s’écria:
—A bas la calotte!
Cette devise éclatait inopinément. Siméon, surpris, demanda:
—Compterais-tu, Picrate, parmi nos «libres penseurs»?
—Que oui!—répliqua l’autre;—et je m’en flatte!
—Tu as tort—reprit Siméon—de t’en flatter. Il est vain de s’enorgueillir des opinions que l’on a, car de nulle chose nous ne sommes moins les maîtres que de nos opinions. Elles nous sont insinuées par les circonstances; et tantôt nous acceptons celles de nos éducateurs naturels, tantôt nous réagissons contre leur influence. Dans l’un comme l’autre cas, nous sommes incités par notre caractère, par le hasard quotidien de la vie, à prendre tel ou tel parti. Le rôle de notre raison n’est pas, en tout cela, considérable. Picrate, un esprit humain n’est pas un endroit paisible où les idées font entre elles de la logique.
—A bas la calotte!—recommença Picrate,—mort aux curés!
—Je vois—continua Siméon—que tu tiens à tes opinions. C’est une assez bonne chose, qui parfois suscite des héros, des confesseurs et des martyrs, toutes personnes qui résolument ont limité leur rêverie et sacrifié à l’orgueil de la certitude le plaisir de la dialectique. C’est un don. Le scepticisme en est un autre. Le dogmatisme est plus fécond en actes d’énergie; le scepticisme est une source d’idéologies plus belles.
Picrate s’agitait. Siméon lui dit:
—Tu es sur le point de crier encore: «A bas la calotte!» Cela est convenu, enregistré. Ne te fatigue pas à de telles répétitions. Laisse-moi plutôt te pourvoir de plusieurs motifs d’humilité. Cette doctrine que tu préconises si fougueusement t’est commune avec une quantité d’imbéciles. Elle est à la portée de bien du monde. As-tu vu quelquefois, à la procession Dolet, la figure de tes camarades? Ne te contrarie-t-elle pas? Ce sont des gens qui mangent du curé de la façon la plus irréfléchie. Ils ont exprimé toute leur philosophie quand ils ont prononcé ces quatre mots: «A bas la calotte!»
—Mais enfin, ça veut dire quelque chose, ces quatre mots!—objecta Picrate, avec impatience.
—Quelque chose—répondit Siméon—de rudimentaire. Ils affirment qu’ils sont libres penseurs. Je les crois, en effet, libres de toute pensée. Par ailleurs, ils ressassent, en des estaminets, de vieilles diatribes anticléricales, dépourvues d’intérêt ... Tu as, Picrate, de fâcheux coreligionnaires ...
—Je n’admets pas—gronda Picrate—que tu dises: «coreligionnaires», puisque nous réprouvons, en principe, toute religion. A bas, disons-nous, toutes les calottes!
—Mais non!... Vous substituez un dogme à un autre. Vous avez une religion: c’est bien là le comique de votre aventure. Une vieille religion, traditionnelle presque autant que l’autre. Vous remontez au delà de ce pauvre Dolet, que vous attifez si plaisamment en précurseur. Et même il vous parut indispensable d’avoir vos martyrs: c’est à quoi vous servit encore ce même Dolet, médiocre sire que bientôt vous diviniserez. Il eut maille à partir avec des tribunaux ecclésiastiques: telle fut l’origine, pour lui, d’une renommée sur laquelle il ne comptait pas. Ses délits, de nos jours, relèveraient de la correctionnelle, tout simplement, et il ne tirerait du fait de sa condamnation banale aucun profit posthume. Mais vous avez organisé sa légende et, en somme, son évangile ... Votre foi se contente d’affirmations gratuites; elle se définit en peu de mots; elle se refuse à toute discussion; elle est intolérante, cruelle, tracassière: elle est une véritable religion ...
—Secondement,—reprit Picrate, qui suivait son idée et n’écoutait pas son interlocuteur,—secondement, si tu blagues la figure des libres penseurs, c’est donc que tu n’as point regardé des Ignorantins?...
—J’en ai vu de piteux,—dit Siméon,—je l’accorde.
—Piteux?... Pouah! leur bedaine qui bombe sous la robe, leur frimousse tondue, leurs cheveux trop longs, leurs yeux hypocrites qui lorgnent à droite et à gauche, jamais en face!... N’est-ce pas une pitié de les voir conduire, à travers les rues, le misérable troupeau des gamins qu’on leur donne à éduquer, qu’ils abêtissent et rendent pareils à eux? Pauvres petits êtres! On déforme leur intelligence, on leur impose une croyance qu’ils n’ont pas choisie. C’est un abus de pouvoir, c’est un viol!
—Picrate, laisse-moi t’interrompre pour aller plus loin que toi dans ce sens.
»Un vieux maître que j’eus, et qui était un savant digne d’estime, a écrit: «Heureux les peuples qui n’ont pas de livres sacrés!» C’est une belle et morne parole, plus tragique de se trouver où il l’a mise, dans la préface d’une histoire de la Scolastique. L’ouvrage entier la commente, et de la plus émouvante manière. Car peut-être sais-tu, Picrate, de quel poids ont pesé sur l’esprit de notre moyen âge l’Ancien Testament et le Nouveau. Tout essor intuitif était empêché par l’autorité du texte; toute hardiesse de la dialectique était contenue par la rigueur du dogme. Ah! si jamais la lettre fut meurtrière, c’est bien alors. Pour s’évader de cette discipline âpre et jalouse, il fallut que l’on inventât un curieux stratagème mental: ce procédé nommé allégorie et qui dédouble, en quelque sorte, la pensée. De mauvais écrivains, depuis, l’ont employé pour le ridicule ornement de leur style. Mais, au temps dont je te parle, sous le règne de Philippe-Auguste ou de saint Louis, l’allégorie était un moyen de libération prudente, auquel devaient recourir les plus audacieux idéologues et qui devint la forme de leur jugement. On s’astreignait, d’une part, aux servitudes nécessaires et, de l’autre, on manifestait le plus possible d’indépendance. Certes, une telle contrainte est funeste au fier épanouissement des âmes vives. Et c’est pourquoi l’esprit médiéval nous apparaît comme si tourmenté, contourné, souffrant, dénué d’allégresse et de joyeuse spontanéité ... Oui, heureux les peuples qui n’ont pas de livres sacrés!...
—Tu vois bien!—s’écria Picrate.
—Je vois bien—reprit Siméon.—Oui, je vois bien qu’il est terrible pour un peuple tel qu’était le nôtre au temps de Philippe-Auguste ou de saint Louis, de subir la lourde oppression d’un culte oriental, transcrit en latin par les successeurs ecclésiastiques des Césars quelque mille ans plus tôt. Ce culte qui s’imposait si violemment n’était pas fait pour nous; il n’était pas né sur notre sol, et il ne répondait pas à nos aspirations particulières, à nos besoins. Il venait du dehors, en conquérant; et sa tyrannie fut, à cause de cela, plus gênante. Seulement, Picrate, disons: «Heureux les peuples qui n’auraient pas de livres sacrés!...» Car ils en ont tous. Cherche avec moi, dans l’histoire des civilisations. Eh bien?... il y a les Grecs, que Renan définit: «le seul miracle de l’histoire». Platon, dans son Timée, raconte à leur sujet une anecdote merveilleuse et que je t’engage à méditer. Donc, Timée visita l’Égypte,—l’Égypte millénaire, emmaillottée de traditions, comme de leurs bandelettes ses momies.—Il rencontra le prêtre d’un temple très ancien. Ce vieil homme lui dit: «Vous êtes des enfants, vous, les Grecs, vous êtes la jeunesse du monde; tandis que nous, un immémorial passé nous accable. Chez nous, rien ne s’est aboli au cours de la durée. Nos temples et nos bibliothèques conservent éternellement les plus lointains souvenirs. Vous avez eu, vous, le déluge de Deucalion qui ravagea et rénova tout le pays; il ne laissa subsister que les pâtres, au sommet des montagnes, les pâtres étrangers aux Muses et qui ne savent pas l’histoire. Chez nous, le Nil déborde avec régularité; il épargne nos monuments. Aussi sommes-nous vieux et êtes-vous, ô Grecs, des enfants ...»
»Cet admirable discours, d’un si délicieux anarchisme, est poignant. Songe, Picrate, qu’il nous fait remonter à plus de quatre siècles avant notre ère: alors déjà l’on s’attristait de la vieillesse de la Terre!
»Or, aujourd’hui, le soin des savants a trouvé que les Grecs eux-mêmes, ce peuple privilégié, subit l’influence des civilisations orientales, qu’il leur doit, en bonne partie, sa religion, que l’hellénisme n’est pas autochtone comme il se vantait de l’être.
»Ainsi s’atténue et se gâte le «seul miracle de l’histoire». Picrate, il n’y a pas de miracle dans l’histoire. Un fait la domine toute: la survivance des idées bien au delà des hommes qui les inventèrent pour leur usage ou leur agrément. Après qu’elles n’ont plus de raison d’être, après que sont morts leurs promoteurs, après qu’ont changé les circonstances qui les légitimaient, elles demeurent, elles s’obstinent à régner ...
—Il faut qu’on les tue!—s’écria Picrate.
—Seulement,—répliqua Siméon,—elles sont pareilles à ces monstres de la Fable, que l’on ne peut tuer et qui renaissent de leurs cadavres ... M. Combes, ministre des Cultes et qui ne rêve que de les détruire tous, a dit un jour une parole pleine de sens: «On ne supprime pas, d’un trait de plume, quinze siècles d’histoire ...» La vérité, Picrate, c’est qu’on ne supprime de l’histoire absolument rien. Certains faits sont plus riches que d’autres en conséquences durables; les plus menus augmentent quelque peu les complexités ultérieures. Il est vain de prétendre, une fois, décréter: «Nous allons faire comme si le christianisme n’avait point eu lieu.» C’est une simagrée. Il est fou de vouloir vivre comme si d’innombrables générations humaines n’avaient essayé, bien avant nous, mille et mille manières de vivre.
»Que cette pensée soit mélancolique, je l’avoue. Que l’on puisse n’en pas tenir compte, je le nie.
»Un seul homme, vois-tu, Picrate, eut ici-bas le privilège de vivre une vie neuve, de l’arranger à sa guise et d’en goûter la parfaite fraîcheur: c’est Adam!
»Je songe souvent à lui. J’imagine qu’il dut lui être exquis de vivre sans que nulle hérédité lui donnât le sentiment qu’il ressassait. Il a vu le premier lever de l’aube, il a vu le premier printemps. Il s’est enivré des premières fleurs et du baiser de la première femme. Il lui était impossible de rien prévoir; son ingénuité protégeait sa ferveur du désastre de l’habitude, et il allait de surprise en surprise: il put s’émerveiller sans cesse. La douleur même lui dut être charmante. Il ignorait qu’elle fût la douleur; il ignorait la signification des larmes: qui sait s’il ne leur trouva pas une saveur délicieuse? Il ne dépendait que de soi; rien n’était, autour de lui, galvaudé. Chacune de ses impressions lui appartenait et ne s’altérait pas d’un vieil usage séculaire. Telle fut sa destinée unique.
»Ses fils héritèrent de lui son expérience; il leur avait déjà gâté la nouveauté de vivre. Lui-même n’en profita qu’une saison, sans doute. Il s’accoutuma vite à ses entours. Il eut bientôt la certitude qu’un jour suivrait une nuit achevée; l’aube cessa de l’étonner et dès lors perdit son principal attrait.
»La douceur de vivre la vie nouvelle est ce qu’on nomme, en langage biblique, le paradis terrestre,—lequel ne pouvait être qu’éphémère.—Adam fut chassé de ce beau paradis, c’est-à-dire que l’habitude avait gâté son fin bonheur. La faute originelle, irrémédiable, fut d’avoir vécu. Elle se transmit de génération en génération, de par l’hérédité funeste. Et le paradis terrestre est fermé pour jamais. D’aventureux rêveurs en ont cherché la porte, inutilement.
»Excuse-moi, Picrate, d’avoir recours à des symboles de l’ancienne Loi. Fais-moi l’amitié de ne crier point, là-dessus: «A bas la calotte!» En échange de quoi je te concède que cet Adam, que je suppose, est une hypothèse désuète. Si tu y tiens, j’accorde qu’il fut une espèce de brute, incapable de profiter de son incomparable privilège. Traitons-le d’anthropopithèque et n’en parlons plus.
»Mais, si je renonce volontiers aux termes de ma métaphore, je n’abandonne pas mes conclusions, et j’insiste, Picrate, pour que tu prennes conscience du passé.
—Pas du tout!—s’écria Picrate.—Le passé, je le supprime. L’avenir seul me préoccupe. Je suis un homme de progrès, et tu es un homme de réaction.
—Crois-tu?
—Je ne crois pas, je suis sûr!
—Cela revient au même,—fit observer Siméon;—entre tes assurances et mes présomptions, il n’y a que la différence de nos tempéraments: la certitude est l’opinion des nervoso-sanguins, comme le probabilisme est la philosophie des lymphatiques. Omettons, si tu veux, les particularités du vocabulaire et limitons à l’essentiel notre dispute ... Tu m’appelles réactionnaire et me traites de clérical. Ton erreur me désole et m’amuse. Elle me prouve combien vous autres, les libres-penseurs, êtes pourvus d’un caractère religieux. Votre secte est intransigeante comme les sectes rivales, et vous dites aussi: «Quiconque n’est point avec moi est contre moi.» C’est le point de départ de tout évangile.
»Tu me dis clérical parce que je m’applique à parler doucement des vieux rêves humains, parce que j’embaume avec sollicitude le souvenir de mes ferveurs et de mes puériles cosmologies. Que veux-tu?... Une colère pareille à celle qui t’exalte serait la marque d’un moindre détachement.
»Mon nihilisme est souriant et se plaît à une sorte de déférence impartiale et courtoise pour l’universelle erreur.
»Tu me trouves une particulière indulgence à l’égard des dogmes que tu combats. C’est esprit de justice, tout simplement. En présence d’un clérical, je parlerais de tes dogmes avec aménité. Conclus que j’ai le goût de la contradiction. Je l’avoue. Elle donne, au total, un assez bon résultat; elle tient compte de la thèse et de l’antithèse et dispose l’esprit à éviter les solutions catégoriques.
»Enfin, si j’ai peut-être une légère préférence pour les dogmes les plus anciens, c’est qu’ils ont passé depuis longtemps l’ère des violences. Ils se sont assagis peu à peu; ils renoncent à l’offensive, ayant assez à faire de se défendre. Ils ont cessé d’être provocants; ils ne demandent plus qu’à être laissés tranquilles.... Ne les agacez pas, ils dorment.
»Mais si vous les éveillez en sursaut, ils vous grifferont. Voilà votre fâcheuse imprudence, à vous autres, les énergumènes.
»Je ne vous aime pas. Votre succès récent vous a rendus intrépides et farouches; vos ardeurs m’offensent. Vous êtes à l’âge ingrat. La sagesse de l’esprit et la douceur du geste ne vous sont pas encore venues ...
—Et moi—dit Picrate—je te déteste!
—Tu as tort,—répliqua Siméon,—de me détester pour des divergences d’opinion. Plus tard, Picrate, tu sauras que nulle idée ne vaut la peine qu’on lui sacrifie un ami. Tant que la science ne sera pas achevée, ni la bisbille des métaphysiciens terminée, aimons-nous provisoirement, au delà des systèmes.
IV
SUITE DE L’HISTOIRE DE SIMÉON
Siméon dit à Picrate, un soir:
—Les jeunes hommes de Platon, qui méditaient de discourir sur quelque thème ingénieux, choisissaient un paysage qui convînt à leurs propos. Et, par exemple, pour épiloguer de l’âme immortelle et de ses destinées magnifiques, un bois sacré auprès d’un fleuve aux belles rives leur offrait l’asile charmant d’une ombre fraîche et peuplée de légendes.
»Il m’aurait plu, Picrate, quand je voulais te raconter mon enfance dévote et sans joie, de t’emmener vers le parvis d’une cathédrale ancienne, d’installer ton chariot contre un arc-boutant de pierre grise, roussie par endroits de soleil et lavée de pluies séculaires. Je n’avais pas de cathédrale à ma portée; et toi, tu n’aurais pas toléré ce voisinage clérical.
»Mais aujourd’hui, pour te narrer ma vie de collège, quel paysage conviendrait à la mélancolie de ce propos? Celui-ci, somme toute, illogique, absurde et fou!... C’est un favorable hasard. Vois quel désordre, ce soir de fête nationale, bouleverse autour de nous ce carrefour et ce cabaret vulgaire où nous nous sommes réfugiés. Des tambours, des clairons se font martiaux en pure perte. Cette foule paraît secouée d’un étrange délire que ne motive pas suffisamment la prise d’une Bastille, à l’époque des rois. Illuminations fâcheuses: les couleurs en sont criardes et les courbes mal ordonnées. Il me semble que les auteurs de nos programmes scolaires ont dû travailler au milieu de ce vacarme inepte: ainsi s’expliquerait la merveilleuse incohérence de leurs idées.
»Ma grand’mère mourut, et je fus placé comme interne dans un lycée parisien. Lequel? Peu importe, puisqu’ils sont tous pareils; tu sais que l’uniformité de l’enseignement sur toute la surface du territoire est la grande pensée—stupide!—d’un temps qui aima la centralisation. Je te dis, Picrate, qu’en dépit de nos toquades variées et de nos fougues, nous sommes, en ce pays, simplistes souverainement. Un ministre, jadis, se réjouissait de déclarer, montre en main, qu’à cette heure exacte tous les garçons de quatorze ou quinze ans, provençaux, bretons, lorrains ou auvergnats, à qui leurs parents ou l’État pouvaient offrir le luxe d’une éducation classique, composaient en version latine: de cette manière, ils se préparaient tous identiquement aux plus dissemblables existences. En fait, ils ne se préparaient à rien du tout. Mais ils composaient en version latine, et cela suffisait à ravir l’orgueil ministériel. On range, chez nous, les enfants dans des classes numérotées, comme tel maniaque range sa bibliothèque selon la reliure de ses livres: cela met des poèmes libertins à côté de contes édifiants, du Royer-Collard à côté du Thomas Graindorge de Taine. Tant pis! L’ordre règne, ou semble régner.
»J’avais douze ans. Le peu de latin que je savais, un vicaire me l’avait appris, qui ne possédait pas beaucoup de science en réserve. Je connaissais l’Epitome historiæ sacræ, les soixante premières pages de la grammaire, environ. Quant au reste, mon ignorance était absolue. Seulement, j’avais, au cours de mes longues et mornes journées, un peu plus réfléchi que la plupart des gamins de mon âge. Oh! réfléchi ... rêvé, plutôt; et ma sensibilité surtout s’était affinée dans ma solitude orpheline. La religion m’occupait, l’espoir des paradis et la terreur des infernaux supplices. La maison natale, sombre et silencieuse, que dominait l’ombre majestueuse de la cathédrale, m’avait peu à peu formé une âme analogue à la sienne, recueillie, craintive et mélancolique.
»Un grand-oncle, mon dernier parent, qui demeurait dans le Midi et qui n’avait nul souci de s’empêtrer de moi, considéra qu’un bon internat parisien le débarrasserait d’un pupille gênant.
»Picrate, j’ai, de ma vieille vie, de mauvais souvenirs. Il y a, dans mon passé, des jours que rien ne me déciderait à revivre, quand même la promesse d’une divine récompense, d’une féerie de voluptés, serait au bout de l’épreuve. Mais, de tous, les plus éperdument douloureux ont été ceux de mon entrée au collège. C’est dans la cour carrée, encadrée d’un promenoir monacal, de cet ancien couvent génovéfain que j’ai senti l’amertume gagner mon cœur et la haine s’y installer. Oui, c’est là que je suis devenu pessimiste et misanthrope. Il m’a fallu longtemps ensuite pour adoucir l’âpreté de ma rancune et me rasséréner à force de désespoir. Alors je n’étais point à l’âge ou l’on soigne avec de la philosophie sa peine, où l’on use de dialectique pour transformer en badinage sa tristesse.
»Il me sembla que j’étais au bagne injustement; et, en moi-même, mon inconscient cherchait le crime que j’expiais. Je n’apercevais pas de terme à mon supplice. Des semaines, des années, des siècles, qu’en savais-je? La durée avait perdu pour moi ses limites habituelles, ses stades qui permettent de la mesurer, de la détailler. Elle s’allongeait, indéterminée, devant ma nostalgie et l’exaspérait.
»On doit distinguer, Picrate, deux sortes de tempéraments humains: ceux qui souffrent et ceux qui ne souffrent pas de la longueur du temps. Ceux-ci peuvent être patients et résignés; ils n’ont presque pas de mérite à ne pas geindre. Ceux-là passent leur existence dans un perpétuel martyre; l’attente les torture. Certains esprits, exacts et nets, font à l’infortune sa part et, lucides, en voient le terme; d’autres l’exagèrent. Il y a, si tu veux, des âmes en papier très sec, où la vie s’inscrit avec justesse; et il y a des âmes en papier buvard, où la moindre tache s’étend, s’étend et gâche tout.
»A l’époque dont je te parle, j’avais une âme en papier buvard, ah! molle et sans résistance. Je me suis plus tard réformé, volontairement: j’y eus beaucoup de mal.
»Les camarades que le hasard me procurait me houspillèrent. Ma gaucherie de solitaire, soudain jeté dans le tumulte de leurs jeux et de leurs cris et de leur nombre, me désignait à leurs lazzi et me laissait parmi eux sans défense. Mon costume provincial et négligé, mon air souffreteux excitèrent leurs rires. Mon orgueil les irritait et augmentait leur rage de m’humilier. Ils me furent méchants et lâches. Je les ai haïs de tout mon être offensé. S’il m’avait été possible de les tuer, je les aurais tués.
»Les enfants sont «déjà des hommes». C’est avec mes jeunes condisciples de collège que j’ai fait l’expérience de l’humanité. En vieillissant, je n’ai que vérifié mon diagnostic.
»Chacun de ces garçons, séparé des autres et replacé dans sa famille, avait sans doute ses gentillesses. Leur réunion formait une tourbe affreuse. Il en est toujours ainsi des hommes agglomérés. Ce qu’ils ont de joli, c’est ce qu’ils ne sauraient mettre en commun. Ce qu’ils ont de commun, c’est la brutalité, la grossièreté, l’instinct trivial, l’appétit vilain. Car voilà toute la psychologie des foules. Et de là, Picrate, les inconvénients du parlementarisme.