GILBERT DE VOISINS

Sentiments

Parmi les droits dont on a parlé dans ces derniers temps, il y en a un qu’on a oublié, — à la démonstration duquel tout le monde est intéressé, le droit de se contredire.

C. B.

PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMV

DU MÊME AUTEUR

LA PETITE ANGOISSE, roman.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :

Quinze exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 15.

JUSTIFICATION DU TIRAGE :

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.

A MADAME LA BARONNE
E. VON WATZDORF

Il convient, aux instants où la mélancolie guette son homme, et, les bras tendus, hésite encore au seuil de la chambre, il convient, afin d’écarter le baiser de ses lèvres molles, de songer ardemment à l’azur ; et comme, dans ce crépuscule de mai, la rue semble avoir revêtu un deuil de novembre, comme le livre que je lis est d’une médiocre saveur et que le vent gémit au dehors en plaintes romantiques, de crainte que le spleen n’accoure et ne me surprenne, j’évoque avec ferveur un plein air de chez moi, un beau plein air de Provence, lumineux et bleu, où les oliviers cagneux se dessèchent sous la poussière, tandis que grincent incessamment mille cigales.

C’est à la limite d’un village exquis. Dans la grande rue, il s’est formé quelques groupes de causeurs. Des vieillards, à califourchon sur leurs chaises, écoutent d’un air grave les discours que tiennent trois femmes vociférantes, debout pour mieux gesticuler. Ils hochent la tête, puis se parvient confidentiellement à l’oreille.

Plus loin, je vois, sur le bord d’une fenêtre, un vase en poterie d’Aubagne, vert à ravir toute âme sensible. Il contient une fleur étique et malheureuse, mais cette terre vernissée a le ton chaud des prairies à l’instant de leurs plus grandes splendeurs.

Je regarde avec reconnaissance, je passe et tombe dans une réunion de jeunesses d’où fuse un long rire… Plus loin, ce sont des gamins qui pleurent après une fatale partie de billes où des coups furent échangés… Plus loin, je vois une sauterelle qui s’efforce de franchir la chaussée poussiéreuse pour gagner le champ de ses pères… et, sur tous ces êtres que leur tâche du moment passionne, qui se lamentent, fuient, travaillent, s’exclament ou délibèrent, et sur le vase à l’incomparable vernis, un soleil dur assène ses rayons.

Soudain, à cet endroit où la route quitte le village pour conduire on ne veut savoir où, deux enfants paraissent, frère et sœur, sans doute, vêtus tous deux de couleurs joyeuses. Ils descendent par la grand’rue. — La fille, un béret sur l’oreille, la taille serrée par une ceinture rouge, chante à pleine voix en battant un petit tambour, durant que le garçon presse à ses lèvres une flûte d’où jaillit un air pastoral et vaguement élégiaque. Ils dépassent la sauterelle, les gamins affligés, les vieillards attentifs aux discours des trois femmes, le pot vert, — puis ils gagnent un bois d’oliviers où midi lance des flèches d’or…

C’est pour toi que j’ai composé mon paysage, couple musicien occupé de ta seule musique et du seul rêve qu’elle faisait naître ! mais, en te regardant marcher devant tous ces villageois qui s’intéressaient à des questions que j’ignore, il me sembla que défaillait parfois ou s’amplifiait ta double mélodie, plus triste, plus pimpante ou plus martiale, suivant le groupe que tu côtoyais. Ainsi, malgré ton insouciance et ce joli petit air de dédain, je sus, en écoutant ta chanson modulée, la part que tu prenais aux disputes, plaisirs et accidents du village, puisque, aussi bien, chéris-tu ton clocher, ô couple à l’allure élastique.

En quelques traits, voilà le personnage qu’il me plairait tenir au cours de ce livre. Relever, suivant l’heure, un événement, rappeler le souvenir d’un ouvrage, même ancien, ou d’une pensée, fût-ce longtemps après son échéance… laisser voir enfin que je m’y intéresse (et de quelle façon, si vous le voulez bien,) par la manière dont je vous donnerai mon sentiment sur autre chose.

Peut-être devinerez-vous, à ma tristesse ou ma gaîté, que je fus ému par le décès d’un grand homme ou le prodigieux éclat d’une étoile de café-concert, mais, toujours, je laisserai aux spirituelles gazettes le compte-rendu des faits divers. — De la critique ?… Non pas ! ou, si l’on tient au mot, de la critique par subterfuges seulement. Des articles ?… des pages plutôt… et puis, pourquoi nommer cela ? Si le livre vous déplaît, au lieu de chercher à le définir, jetez-le. Quelle est donc cette manie de classification ! Un cadre est bientôt une prison. Une façon de voir, une seule, donne de mauvais résultats. Je ne crois guère aux jugements des cyclopes. Le relief n’est obtenu qu’à l’aide d’un double regard. Changeons de point de vue au gré de cette fantaisie qui est l’unique joie que nulle amertume n’altère, la fantaisie dont le prestige m’a permis de chasser un spleen inconvenant et pâle qui voulait m’éventer de son aile.

Il faut se composer un petit musée d’images spirituelles que l’on appelle à soi pour les heures d’ennui. Elles sont de bon secours. Les jours de brume et de lassitude, elles donnent du ton à la vie, et, quand nos contemporains deviennent par trop insupportables, un beau souvenir interposé tempère ce que leur grossièreté ou leur mauvaise tenue auraient d’excessif. — Le mirage d’un bois de pins, la chanson de deux enfants, quelques oliviers où des rayons se jouent, suffisent à consoler l’être le plus chagrin.

LES BELLES HISTOIRES DE RENÉ BOYLESVE

On ne saurait assez dire et l’on n’a pas assez dit, ce me semble, le charme singulier et la particulière excellence des romans de René Boylesve. Déjà, son œuvre présente un développement harmonieux, dessine une arabesque depuis le Médecin des Dames de Néans jusqu’au dernier paru de ses livres. On aime à voir le talent évoluer ainsi, sans à-coup, et passer du bon au meilleur, lentement, d’une façon qui est satisfaisante pour l’esprit et comble ce désir inconscient de logique où chacun de nous retrouve sa naissance latine. — D’ailleurs, les deux vertus qui paraissent dominer le talent de René Boylesve accentuent cette impression d’harmonie. Elles sont, je crois bien, la modération et l’entêtement. Si ce dernier mot vous choque, nous le remplacerons par « fermeté dans les desseins », mais « entêtement » me semble beaucoup plus exact.

Les influences que le talent de René Boylesve subit à ses débuts eurent ceci de remarquable que, par une exceptionnelle faveur du ciel, elles furent bienfaisantes. — Un poète, un romancier qui commence à se développer est marqué, d’ordinaire, par la littérature de son temps, de son heure, ou par une grande admiration pour un maître aux pieds duquel il se jette. Malgré l’originalité qu’il pourra, plus tard, acquérir, ses premières années d’artiste sont touchées comme les enfants le sont par les maladies de leur âge. Les stigmates restent souvent, s’effacent quelquefois, mais ont toujours paru. — Ceux de René Boylesve étaient de qualité.

Durant que, sur la jeunesse, régnait encore l’obscure et despotique oligarchie des symboles, en place de fréquenter les cygnes, les lys, les sardoines, les princesses maigres et leurs fervents, René Boylesve, par une bizarre fantaisie, ou, plus simplement, à cause d’un penchant naturel, se prit à entretenir commerce avec Montesquieu, avec Voltaire, et avec cette exquise tribu d’écrivains mineurs du dix-huitième siècle qui savaient conter et qui savaient sourire. — C’est leur main, je pense, qui dirigea sa main lorsque, le démon aidant, il écrivit son premier livre. Elle se retrouve encore le jour où l’idée lui vint de broder à nouveau sur la trame dont Poggio Bracciolini s’était servi pour ses Bains de Bade, et encore dans la Leçon d’Amour.

A cette merveilleuse école de style et de narration, René Boylesve apprit à parler juste et à conter aisément. C’était déjà beaucoup, mais il y apprit encore autre chose de très supérieur, et c’est de ne prendre sa plume que lorsqu’il avait quelque chose à dire, en un mot, de n’écrire qu’après avoir pensé et non avant. Là, nous trouvons le fondement même de sa méthode, méthode qu’il a mis une incroyable obstination à appliquer sans défaillance, au mépris de tout engouement passager, et là, nous trouvons aussi les raisons qui font de lui un artiste modéré. L’homme qui n’écrit pas des pamphlets, mais bien du roman, et qui tient à ce que sa phrase soit toujours au point, qu’elle rende très précisément, sans halo ni bavures, le sens qu’il a voulu qu’elle exprimât, se bride lui-même de trop près pour se permettre de dangereux écarts et il voit trop le rapport des choses pour en grossir certaines au détriment des autres.

A coup sûr, sa grande originalité consiste à se rendre compte de ce qu’est l’originalité véritable et ne tâcher d’atteindre qu’à celle-là : — non point le ridicule effroi de ressembler à quelqu’un, mais la volonté ferme et bien prise d’être, avant tout, soi-même.

Ainsi armé, René Boylesve entreprit d’écrire.

Bien qu’il ne soit guère possible de classer avec justice les fruits d’un même arbre, à moins que l’on ne se contente de distinguer ceux qui mûrirent au soleil de ceux qui le firent dans l’ombre, je tenterai de séparer les romans italiens de René Boylesve d’avec ses romans provinciaux.

Dans Sainte-Marie des Fleurs et le Parfum des Iles Borromées le lecteur collabore en quelque sorte par son éducation et ses souvenirs. A l’aide de quelques touches simples, l’auteur a fixé des décors qui sont déjà esthétiques en eux-mêmes. Ainsi, dans ces deux livres, le premier charme qui nous touche nous le tirons de notre mémoire. Il nous influence et nous voilà tout disposés à reconnaître le plus vif agrément aux scènes d’amour qui se passent sous des arbres si beaux et si célèbres. A talent égal et pour un lecteur du commun, « je t’aime » sera toujours mieux en valeur dans une gondole que dans la rue de Chateaudun.

C’est un procédé quelque peu différent que René Boylesve a adopté dans ses romans provinciaux dont la Becquée est, il me semble bien, le type le plus complet. Il y conte des histoires qui appartiennent tellement à leurs paysages, à leurs alentours, que l’on ne peut s’imaginer l’anecdote située autre part que précisément en ce lieu. Le lecteur ne collabore plus, il subit. — D’ailleurs, ce qu’on lui impose est délicieux.

La Becquée est un livre tout doré par les blés et les soleils couchants, vaporeux du fait des aubes et des crépuscules, et son ferme dessein a des ombres d’une rare délicatesse. — Disons vite que les vingt premières pages sont peut-être d’une lecture un peu malaisée et nous aurons écarté toute critique. L’auteur a voulu présenter ses personnages au cours de l’histoire qu’il raconte et sans que nous y prissions garde. Son roman débute par un événement, et l’on éprouve quelque peine à suivre un drame dont on connaît mal les acteurs. D’autre part, ces acteurs, dépeints à l’instant où ils font leurs gestes essentiels et disent, poussés par la nécessité, leurs paroles les plus significatives, paraissent ensuite plus vivants et plus familiers. Déjà notre cœur est pris. C’est ainsi que nous profitons d’un commencement aride.

Au juste, la Becquée est l’histoire d’une famille, dite par un enfant, mais le narrateur n’est point encombrant, il ne nous raconte pas l’éveil de son âme (dont nous n’avons que faire), il ne nous inflige pas ces récits puérils et saugrenus où, sans se lasser, agonise et meurt le petit chat.

Le personnage principal, celui dont tout le monde parle, c’est Courance, la terre qui nourrit et protège, Courance que Félicie Planté possède et qu’elle représente humainement ; Courance, avec ses six fermes reliées par la route de Beaumont, avec ses blés, ses avoines, ses pâturages et ses bestiaux. Puis, ce sont les frères et sœurs, les tantes, les cousins, et chacun d’eux est marqué fortement d’un travers, d’une habitude, d’un ridicule. Voici déjà que nous les connaissons, que nous sourions à leur approche, que nous savons presque les mots qu’ils vont dire et que nous devinons aisément leurs pensées. Pas plus que l’auteur, les personnages ne parlent pour parler. Seules nous sont données, entre leurs paroles, celles-là qui importent à cause de leur action sur l’histoire qui nous est contée.

Tous veulent vivre par eux-mêmes, de leur vie propre ; ils se haussent, chantent un grand air, ébouriffent leurs plumes, et l’on croit un instant qu’ils vont partir en guerre, intriguer, rêver, produire pour leur propre compte. — Philibert réussira-t-il à vendre sa peinture ? Casimir saura-t-il diriger le moulin de Gruteau ? Mme Leduc est-elle autre chose qu’une belle façade ? Nous sommes sceptiques !… Et, en vérité, leurs ailes ne sont pas assez longues pour voler. Quelques-uns sont des vieillards, pourtant, ils ont encore des faiblesses de bas âge ! L’un après l’autre, ils reviennent à Courance, tête basse. Félicie Planté leur ouvre la porte :

« Entrez ! entrez ! tant qu’il y aura du pain dans la huche ! »

Et elle cueille, en maugréant un peu, quelques fruits de la terre pour les leur donner, à eux qui ressemblent aux petits oysellets qui ne peuvent encore voler et baillent toujours, attendant la becquée d’autruy. — Par cette phrase d’Amyot, le titre du roman se justifie.

Ce livre a une qualité précieuse : il est vrai. La modération de René Boylesve s’y retrouve : aucun effet forcé, nulle couleur trop vive, rien qui oblige à s’arrêter, à faire la moue… « Bah ! l’auteur s’amuse ! » Non, l’auteur ne s’amuse pas à nos dépens ; il ne se plaît pas à nous faire des farces et, comme l’on dit, à se payer notre tête. — Simplement, avec conviction, il nous montre des êtres humains. Ses personnages sont de chair et d’os. Ils ne parlent pas un langage qu’il faut admirer pour lui-même ; ils ne nous renseignent pas éloquemment sur la singularité de leurs joies et la rare essence de leurs douleurs ; ils font mieux : ils rient et ils sanglotent ; ils ne se torturent point l’esprit, ni ne cherchent-ils à nous ébahir par la splendeur et le bruit de leurs paradoxes : ils pensent en hommes qui ont autre chose à faire que de fournir des sujets aux romanciers de leur temps ; enfin, leurs passions ont une envergure normale : bourgeois, ils n’aiment et ne haïssent pas comme des paladins d’opéra, et c’est une des raisons pour lesquelles ils nous ravissent.

Voilà qui est bien. Voici qui est excellent : la Becquée ne traite pas d’adultère ; les démêlés d’un mari complaisant et d’une épouse trop curieuse n’y trouvent point place. Une telle hardiesse est faite pour étonner. A l’étalon des romans quotidiens, la Becquée est une œuvre profondément immorale. Oui, dans ce livre peuplé des gens d’honnêteté moyenne dont on dit, suivant son humeur du jour, qu’ils sont rares ou légion, le combat du code et de la luxure est pour un instant écarté. — Existe-il donc des sujets de roman en dehors des alcôves ? — René Boylesve semble penser qu’il s’en trouve.

A cet égard, la Becquée figure un fort bon roman social. — Si la question sociale n’y est point discutée (ce qui l’empêche d’être ennuyeux à l’incroyable mesure des romans à couverture rouge), l’auteur y traite, méthodiquement, de l’instinct de propriété, non dans son essence philosophique (cela regarde les seuls philosophes), mais dans ses effets et par la description de ses caractères. Pensant que les pamphlets (sauf ceux qui deviennent accidentellement des exemples de style) sont des productions éphémères, et désirant faire œuvre durable, René Boylesve laisse de côté les querelles d’opinion contemporaines qui ne sauront intéresser nos petits-neveux et ne prend que ce qu’il y a d’éternel parmi les variations d’une force sociale pour en faire la trame de ses romans. L’instinct de propriété apparaît souvent dans la Becquée et dans la plus belle transposition poétique aux pages où René Boylesve nous chante l’amour du sol nourricier… bien mieux ! où il nous le fait sentir, car tel incident du roman se place naturellement par l’esprit entre la rentrée des foins et la moisson, comme tel autre un peu avant les vendanges.

Pour peu que l’on entende ces qualificatifs dans un certain sens restreint et précis, la Becquée est une des œuvres à la fois les plus naturalistes et les plus orgueilleuses que l’on puisse inventer dans le roman contemporain. — Naturaliste, elle l’est en ce que la nature est toujours au fond du tableau que l’auteur nous présente. Rien ne s’y passe dans ces cellules intellectuelles sans horizon où certains psychologues aiment à s’enfermer avec leurs personnages. Bien que la nature collabore à l’intrigue d’une façon constante, à la manière dont une maison collabore obscurément au drame qu’elle abrite, les mouvements des héros ne sont point pour cela réglés sur les mouvements des choses, mais les deux mouvements sont, en quelque sorte (passez-moi le mot !) isochrones. Il y a harmonie et non contrainte. En cela paraît l’orgueil que je signalais.

Je ne vois pas du tout de panthéisme dans le cas de René Boylesve. Jamais l’homme n’y est asservi à des forces anonymes. S’il agit, s’il parle, s’il pense, c’est, proprement, par lui-même, et l’on sent à chaque page une sorte de haine révoltée contre cette esthétique qui a courbé l’homme jusqu’au sillon dans un geste qui n’est ni de reconnaissance, ni de respect, mais bien d’esclavage.

C’est là un des points par lesquels l’art de René Boylesve se différencie le plus violemment d’avec l’art qui lui est contemporain. — La pensée humaine, les désirs humains et leurs complications suffisent à lui fournir des sujets ; les forces naturelles n’en motivent guère les péripéties et n’en facilitent pas le dénouement. Ce sont toujours querelles qui se vident en famille.

Plaisir délicat, joyeux ou triste, que de relire ces chapitres ! La célèbre affaire du moulin de Gruteau ! le voyage de Félicie à Paris et ses promenades dans Courance !… et comme nous tremblons lorsqu’elle meurt ! (il nous semble que tout le roman va s’écrouler avec elle !…) et comme nous reprenons pied à la lecture du testament !

Oui, cela est bien conté et figure une belle histoire… mais, avouons que le style y est pour quelque chose.

Le style de René Boylesve se distingue par ce trait qu’il est avant tout un style de littérateur, le style d’un homme qui, pour atteindre à une certaine beauté, donne à son style un tour exclusivement littéraire.

Pierre Loti, dans les plus récemment parus de ses chefs-d’œuvre (l’Inde sans les Anglais, Vers Ispahan, etc.), est un peintre occupé de couleurs et de contours ; chez Maurice Barrès, on sent un styliste nourri de musique et, dans ses plus courtes productions, le souci mélodique devient obsédant, témoin son bel article Sur la Mort d’un Ami, où les dernières lignes, avec leur accumulation de rimes en eur, donnent une impression de tambour voilé ; enfin, dans ses pièces, François de Curel se sert du mot et de la phrase uniquement pour fortifier, affaiblir, nuancer, ou diviser une idée générale. Si, dans la Nouvelle Idole, le docteur Donnat parle de jeter des « gerbes de sacrifice dans les granges de l’idéal » ou s’il développe sa belle comparaison des nénufars, c’est qu’il veut mettre tout à coup en valeur une idée qui courait dans les scènes précédentes. L’image, chez lui, n’est pas un agrément de style, c’est le foyer des rayons dont il éclaire une réplique.

Eh bien ! René Boylesve, dont les phrases sont disposées, pour qu’elles soient plus claires, suivant une cadence très savante, n’a, dans son style, aucun rhythme extérieur, aucune couleur de peintre, aucune intention philosophique. — La période, souvent délicieuse en elle-même, court sans que l’on puisse saisir comment. — Elle raconte simplement. Elle raconte un paysage à la manière successive dont on raconte une histoire. Point de plans, point non plus de ces effets simultanés que cherchent, en se forçant, certains stylistes fous d’impressionnisme. Ayant des plumes et du papier, René Boylesve laisse à d’autres la palette et les pinceaux. Nous sentons ses descriptions par l’intelligence ; nous les comprenons, nous ne les voyons pas. Nous n’entendons jamais une de ses phrases. Jamais une ligne ne nous arrête à cause de sa poésie particulière, du couplet philosophique qu’elle figure. — Et c’est très bien ainsi. — A trop mêler les arts, à trop leur permettre de se pénétrer l’un l’autre, à trop exprimer une idée avec les procédés qui ne lui sont pas raisonnablement dévolus, on finira par vouloir labourer les champs avec une contrebasse et ramer avec un burin. — René Boylesve est satisfait de conter à l’aide de procédés naturels, mais qu’il sera donc difficile de découper dans son œuvre des morceaux choisis !

Certes, je n’ai pas expliqué le charme des romans dont je parle… mais un charme s’explique-t-il ? Et je n’ai pas dit la grâce des épisodes, ni la subtilité des intrigues, ni la délicatesse du dialogue… mais les grâces, les subtilités et les délicatesses échappent, je crois, à la critique (du moins à la mienne), aussi, désirant ne pas allonger ces belles histoires par des commentaires, je prends le parti d’aller, simplement, les relire, et, bien qu’il y ait dans chacune d’elles une exquise émotion avec mille autres qualités encore, c’est toujours aux derniers chapitres de la Becquée que je finis par retourner, où l’on voit se rompre et se rattacher les mystérieux liens qui retiennent les uns aux autres les individus de l’humanité, et où l’auteur chante, d’une voix si émue, cette tendresse pour le sillon qui nourrit toujours son homme, cet amour pour la terre immortelle, amour qui est peut-être bien la fin de toute philosophie.

JEUX D’ENFANTS

Te rappelles-tu ? — Il n’y a pas si longtemps ! — L’île était au milieu d’un petit lac… de l’océan, veux-je dire !… et il s’y trouvait, suivant notre fantaisie, tantôt une forêt vierge, tantôt le palais des Mille et Une Nuits. Nous abordions à l’aide d’un affreux bateau à fond plat, disgracieux, qui penchait à gauche et prenait l’eau, mais que nous ornions de fleurs, car c’était fête tous les jours. Puis, aussitôt la galère attachée (la galère ! quel beau vocable ! et que nous étions fiers de le prononcer, toi d’un ton léger : « As-tu attaché la galère ? » moi, humblement : « Princesse ! la galère est à l’ancre ! »), aussitôt la galère attachée, nous nous enfoncions dans les ténèbres de la grande forêt.

Elle était vaste, obscure, pleine d’épouvantements ; j’y suis mort vingt fois et cent fois j’y fus blessé. Chaque jour nous courûmes en elle vers un nouveau trépas et il advint même que tu t’y déchiras quelque peu la main sur une épine.

Dès les premiers pas, c’était le mystère avec toutes ses complications. D’abord, la caverne où sont les brigands, les sacs d’or, les belles étoffes ; plus loin, le piège à tigres où nous finîmes par attraper un chat, bête importée, bien entendu, pour servir aux grandes chasses et qui parvint à s’échapper je ne sais trop comment ; enfin, le serpent python que simulait à ravir un bourrelet de porte et qui, tragiquement enroulé sur une branche basse, perdait ses crins du dedans.

Quand nous avions égorgé les trente ennemis qui nous menaçaient, que j’avais piqué dans tes cheveux les plumes de trophée, nous nous arrêtions à l’orée d’une clairière… (divine, cette clairière où nous ne mettions pas encore de rayons de lune !) tu t’asseyais par terre au milieu de ta jupe ronde et je commençais à te raconter mes aventures. Daniel de Foë, Jules Verne, Swift et bien d’autres écrivains renommés faisaient la trame sur laquelle je brodais, longuement, — et toi, tu t’inquiétais de mon sort quand je me battais avec un monstre démesuré ou que mon ballon se crevait dans les airs, ou bien que je faisais la rencontre d’un nain si petit, si petit, que tu ne pouvais t’empêcher de rire en le voyant si petit à côté des cèdres et des chênes que je te décrivais si grands !

C’était l’époque où la nature nous paraissait toujours hostile. Sentiment naturel et primitif que nous avons eu tort de perdre et surtout de remplacer. — Dois-je le dire ? nous étions très orgueilleux ! Si une caverne nous servait d’abri, c’est que nous l’avions creusée, ou, pour le moins, découverte, à force de patience ingénieuse ; si quelque fruit étrange apaisait notre faim dans ce désert où des brigands avaient volé nos vivres, c’est que ma science te renseignait sur la bonté de ce fruit, car nul n’ignore que toutes les plantes sont vénéneuses, toutes les bêtes malfaisantes et toute la nature éternellement vouée à combattre l’homme livré à lui-même. Nous étions les maîtres de la terre, par une savante ruse, et, malgré l’orage, les tigres, la bave des volcans, les raz de marée, les grands serpents, les avalanches (la neige la plus froide se rencontre très bien dans les plaines les plus ardentes), je partais, plein de confiance, mon fusil sur l’épaule, pour trouver notre nourriture du jour, et toi, tu restais dans la hutte à garder nos enfants, dont le nombre était variable, et tu cousais ensemble des peaux de bête avec une arête de poisson, où mon ingénieux esprit et ma bonne mémoire distinguaient la première aiguille. — Plus tard, la nature nous parut maternelle, complice, amollissante… Combien je préfère le temps où nous ne savions voir en elle qu’une esclave, une esclave souvent révoltée.

Ainsi nous jouions à vivre, ainsi nous mettions dans notre route mille traverses, mille accidents, nous doutant peu que ces malheurs si plaisants à supporter nous assailliraient plus tard, pour tout de bon, et, peut-être, tandis que nous rusions avec les bêtes cruelles de la forêt, avons-nous inconsciemment appris cette ruse qui nous est d’une si grande utilité maintenant que nous jouons notre vrai personnage.

Nos jeux étaient donc des répétitions de théâtre ? Il me semble qu’ils en avaient certains caractères. Nous supposions ou nous complétions le décor, à notre fantaisie ; nous nous passions de public, — je crois même qu’un public nous eût gênés ; enfin, tout geste, toute action était provisoire et pouvait se recommencer s’il paraissait mal venu. Combien de fois avons-nous repris une bataille, une évasion, parce que nous jugions qu’il était possible de mieux fuir ou de combattre plus vaillamment. Et nous goûtions aussi l’imprévu des répétitions de théâtre, nous connaissions la scène ajoutée que l’on garde dans la pièce parce qu’elle est jolie… et qui force parfois l’auteur à changer son dénouement.

Un matin que j’avais désobéi à je ne sais quel ordre, tu me condamnas à la torture. Tu me scias le cou, tu me brûlas les pieds, tu me fendis la tête, tu m’arrachas les yeux, tu me coupas les mains, mais je vivais toujours ! Je vivais si bien que je te pris par tes petites épaules et t’embrassai sur la joue. Je t’embrassai sur la joue et tu me rendis le baiser…

Oui, oui, vraiment, nous apprenions nos rôles. T’en souviens-tu ?… Il n’y a pas si longtemps !

Ah ! les beaux jours !

PINGOT ET NOUS

Depuis l’époque déjà lointaine où il parut, je ne pense pas être resté beaucoup plus de six mois sans relire ce livre où, pour son début littéraire, M. Art Roë, officier d’artillerie, nous conta ses jours de grandeur et de servitude, non point à la façon inégalable de Vigny, mais sur un ton moderne et dans un style cursif qui ne laissent pas que de plaire.

Pingot et moi est, avant tout, une œuvre de bonne foi. C’est là un jugement terrible, les œuvres dites « de bonne foi » ayant pour trait essentiel une banalité dont rien n’approche. — Il faut se garder d’apprécier un livre comme on apprécie une personne, car l’effet produit n’est pas le même. Si vous voulez louer, dites d’une chanteuse qu’elle est gentille, ne le dites pas d’un recueil de poèmes ; dites d’un vieillard qu’il est grave, ne le dites pas d’un roman passionnel, et, ce même vieillard, vous pouvez sans inconvénient déclarer qu’il est vénérable, mais évitez d’appliquer cette épithète à un vaudeville. Surtout, quoi qu’il arrive, n’affirmez jamais, sans détour, qu’un roman dont vous ne haïssez pas le père est une œuvre de bonne foi, un livre honnête. Cela ne peut s’appliquer qu’à l’auteur et l’auteur ne vous en saura pas gré, tant les gens vertueux et honorables qui veulent moraliser, être utiles, servir, édifier, que sais-je encore, ont coutume de tomber dans ce travers d’écrire des romans illisibles.

C’est donc avec regret, honteusement et en demandant l’indulgence, que je trouve au livre d’Art Roë cette exécrable vertu : — la vertu.

Mais il en a d’autres.

Vous vous promenez dans les champs. La brise vous évente, les oiseaux vous distraient, les nuages qui se promènent dans le ciel vous entraînent, comme aussi les duvets flottants. Vous êtes sorti pour vous recueillir et voilà que la nature entière s’efforce de vous disperser. Elle vous sollicite de toutes parts. Le geste d’une branche, le chant d’un ruisseau, les reflets d’un étang et les insectes qui font de l’acrobatie sur un brin d’herbe vous engagent chacun dans un rêve différent, et, devant une pareille attaque, vous ne savez plus vous défendre. — Qui donc méditerait dans un tourbillon ? quel penseur pourrait conduire des raisonnements durant une contre-danse ?

Soudain, vous vous trouvez en face d’un petit arbre solitaire. Il n’a rien qui le distingue particulièrement. C’est un petit arbre. On ne voit rien d’autre à dire, et, pourtant, vous vous êtes arrêté ; vous considérez l’individu végétal. Bientôt, il vous semble d’une jolie venue ; il a de la grâce ; sa verdure est d’une teinte juste ; vous vous intéressez à lui… et voici toutes vos pensées qui se composent… mieux… toute votre pensée qui se compose autour du petit arbre banal. Déjà, du paysage qui l’environne, vous saisissez mieux la beauté d’ensemble et les suavités de détail. Vous lui avez donné un centre. Vous pouvez maintenant songer à l’aise, vous absorber dans un problème, entreprendre une rêverie. Les rapports secrets qui réunissent les choses vous apparaissent avec clarté. Vous tenez le mot de l’énigme. Votre âme morcelée se groupe ; vos yeux savent voir ; vos oreilles savent entendre ; tous vos sens ont acquis cette qualité sans laquelle il n’est point de vie intérieure : ils savent choisir. — Simplement, vous avez trouvé un étalon, une commune mesure pour apprécier des valeurs réelles ou rêvées. Le petit arbre vous sert de guide pour vous découvrir vous-même et découvrir vos chimères.

Autre variation sur le même sujet :

Un officier, de ceux qui ne disent pas qu’ils n’ont jamais eu peur, parce qu’ils furent vraiment braves, me contait, un jour, qu’à Wœrth, au milieu de la bataille, il aperçut, à une vingtaine de mètres, un arbuste isolé. L’arbuste était médiocre et n’aurait pas dépassé sa ceinture, néanmoins une idée folle lui vint : se cacher derrière ce petit rempart de feuillage, et, avec cette idée, la peur vint aussi, une peur atroce, bête, la peur divine, celle que Pan jetait dans les armées, une peur qui l’envahit tout entier, et chantait en lui le sauve-qui-peut. Il voyait tout fuir devant ses yeux, il imaginait toutes les déroutes, il y participait, il les activait… et, toujours, la même idée restait en lui : se cacher derrière le petit arbre. — Enfin, il n’y tint plus. Il céda, — marcha jusqu’à l’arbuste, — et, aussitôt, il éclata de rire. — C’était fini. — Son courage dispersé s’était brusquement recomposé autour de ce peu de feuilles et d’écorces. Il revint se battre et se battit jusqu’à l’instant où il tomba.

Quand M. Art Roë entreprit d’écrire son journal, il voulut grouper ses pensées, ses sentiments autour d’un point qui leur servît de pivot et pût ainsi les retenir autour de lui ; il chercha une commune mesure qui s’appliquât aussi justement à lui-même qu’au sujet qu’il se proposait ; il fut querir son arbuste… et il trouva Pingot.

Pingot est le soldat moyen sans grands vices ni sublimes vertus : un homme simple. D’après lui, Art Roë a réglé sa méditation, et, en les appliquant à lui, nous a fait comprendre, non plus théoriquement, mais sous une forme humaine et vivante, ses devoirs d’officier, ainsi que les réflexions que lui suggérait la qualité de ces devoirs.

Pingot est joyeux. Pingot est triste. Comment l’est-il ? Comment le suis-je ? En quoi son rire, en quoi mon rire, en quoi ses larmes et les miennes sont-elles de même essence et qu’est, au juste, ce je ne sais quoi qui les différencie ? — C’est toute une échelle de valeurs à faire et, pour apprécier équitablement les rapports que je vois entre les choses, entre les pensées, quelle meilleure méthode que de relever d’autres rapports, dans un autre esprit, et de les comparer aux miens ; toutefois, comme l’orgueil s’en mêle le plus souvent, cette école est dure qui consiste à raisonner ainsi sur le plus fort d’après le plus faible (ou du moins celui que l’on tient pour tel) et de pousser le renoncement jusqu’à l’extrémité d’admettre une preuve que l’on a mille excuses pour mépriser, — mais c’est une bonne discipline morale et Art Roë nous montre que c’est une bonne discipline artistique.

Je connais peu de livres qui donnent, autant que Pingot et moi, l’impression d’une œuvre conçue, pensée, écrite dans la joie. — L’auteur avait des choses à dire. Il les a dites sans effort, un demi-sourire sur la lèvre, car il pensait sans doute qu’elles contenaient des idées qu’il est toujours utile de répandre. Et vraiment, on ne saurait refuser une singulière noblesse à l’image de cet officier plein de culture qui se penche sur un soldat pour savoir… ma foi ! l’expression est grossière, mais elle est juste… pour savoir ce qu’il y a dedans ; — et notez que le soldat ne doit s’apercevoir de rien, — ce serait du favoritisme. Il faut qu’il continue à vivre sans jamais sentir la gêne d’une surveillance extraordinaire, fût-ce celle d’un regard, fût-ce celle que le moindre geste suffit à révéler. Il faut donc une assiduité de délicatesse dans la parole et surtout dans les petites actions que le service de chaque jour ramène, qu’il est assez malaisé de garder, mais qui donne ses fruits et permet ensuite de parler non plus d’un soldat, mais d’un groupe d’hommes, savamment.

Fort bien ! et voilà qui fait sans doute un bon officier. Je croyais qu’il était question d’un écrivain ?

C’est la même discipline qui a formé l’écrivain. Attaché à son sujet, il en a fait le tour scrupuleusement. Il le connaît si bien que, le jour où le désir lui est venu de le reconstruire par la mémoire, il ne s’est souvenu que de ces détails qui importent, que de ces gestes où se trouve quelque chose d’éternel, que de ces mots, enfin si simples qu’ils résument une manière de voir, une pensée entière. Pénétré du dessein qu’il se proposait, maître d’un style clair, élégant, spirituel, mais surtout asservi à sa pensée, il a dessiné sans peine le croquis d’ensemble. Les ombres étaient déjà indiquées, l’œuvre vivait, la tâche semblait achevée…

Mais combien ce serait peu si l’on n’apercevait à chaque ligne de Pingot et moi cette noblesse d’émotion, cette large et mâle pitié qui font de ce bon livre un beau livre.

LE LIEU-COMMUN ET SA VERTU

Les lieux-communs ont la vertu de nous procurer un plaisir tranquille ou une manière de peine souriante qui semble être encore du plaisir. — L’horreur, la désolation, une joie tapageuse, un rire excessif sont choses de mauvais aloi. Les vaudevilles trop gais devraient être soumis à la censure. Elle condamnerait aussi les drames trop lugubres, car l’homme qui détient en lui l’extrême gaîté ou l’extrême tristesse ne peut, s’il est créateur, qu’être nuisible aux mœurs de son temps. Il convient de l’entraver au plus tôt. Nous ne devons goûter à l’énorme, au sanglant, au calamiteux qu’à la façon dont un malade goûte aux poisons : sans excès, après consultation d’un médecin et à petites doses. La licence des larmes et du rire est aussi répréhensible que la licence des rues et les grands sanglots doivent déplaire aux gens de bien à l’égal des grandes lubricités. Pourquoi se livrer à un orage quand les brises sont bienfaisantes ? L’agrément du printemps, les plaintes légères de l’automne, les si jolis romans d’Octave Feuillet sont choses que l’on peut aborder sans crainte. L’abus même en est inoffensif.

Et puis, pour toucher le fond des grandes joies comme aussi des grandes douleurs, avouons qu’il n’est pas besoin d’aller bien bas. Ces émotions ont ceci d’un peu ridicule que ceux qui s’y livrent en sont satisfaits au point de faire la roue à leur sujet. Ils trouvent là un motif d’être avantageux, une excuse pour paraître. — Ils croient avoir accompli un haut fait en ayant perdu leur sœur bien-aimée, en ayant hérité d’un oncle inconnu. Leurs larmes sont comme les témoins d’un rare exploit, leurs éclats de gaîté les trompettes d’une victoire, et, dans un maladroit aveu de leur comédie, ils prennent, pour annoncer la chose, les gestes de l’acteur et le fiévreux débit du baladin. Aussi pouvons-nous affirmer, sans impudeur, que ces gens qui se tuent, se convulsent, se déchirent le visage ou s’expriment de façon grossière à cause d’une douleur dont ils exagèrent la durée future, autant que ceux qui se tordent et simulent les gestes difficiles de l’acrobate pour exprimer leur contentement, font là, pour parler franc, des actions malhonnêtes, car, en s’abusant sur la valeur de ce qui les passionne, ils abusent aussi leur prochain, mensonge nuisible pour eux-mêmes, dangereux pour les autres, et, par conséquent, incompatible avec le bon ordre moral de la cité.

Il faut d’ailleurs convenir que ces histrions sont souvent pris en faute et qu’un petit fait survenu au moment où ils cavalcadaient le plus fièrement les désarçonne et fait voler leurs masques. L’ombre du plus petit brin d’herbe imite en vérité de façon trop exacte l’ombre du chêne. — Un mortel se fatigue bientôt des cris de ses semblables et même des siens propres. Ce sont là de vains sanglots, de vaines lamentations, mais qu’une averse le rince, qu’un moucheron lui ferme l’œil, et le plus cynique se plaindra avec obstination. Une vache turbulente propage l’émotion autour d’elle mieux qu’un agonisant, un chien qui mord le bas du pantalon détermine une pire colère que l’enfant sans entrailles, et, si l’on découvrait sans honte le tréfonds de sa nature, ne trouverait-on pas qu’un soleil trop ardent, une incommodante nuée, nous forcent à sortir de notre humeur plus tôt que le trépas d’un ami ?

Suivons dans sa promenade cette dame de considération provinciale. Elle est en deuil de son fils qui ne sut vivre avec l’amour et se pendit tragiquement. Elle le pleure sans répit, assure-t-on. Ses gestes sont à la mesure de sa douleur : expressifs bien que retenus, lents, graves, pathétiques. C’est une belle douleur, une douleur de choix et qui commande le respect. Or un âne, dans le pré voisin, s’est mis à braire et la dame en pleurs lève aussitôt les bras, sursaute, crie… Ce brave homme qui passe ne va-t-il pas raisonner à ce sujet et trouver qu’un chagrin si abondamment exprimé est de médiocre vertu, sonne un peu creux puisque la voix d’un âne sait en provoquer une saisissante réplique ? Et, de même, à quoi bon estimer à si haut prix le vaudeville qui vous fit rire jusqu’à l’évanouissement, quand il est notoire que la caresse d’une paille sur la plante des pieds détermine une crise pareille ?

Cet amour de la sensation forte obtenue par de gros moyens dérive d’un orgueil peu raisonnable : l’orgueil que l’on éprouve à se singulariser aussi vivement que possible avant sa mort, fût-ce en décédant de façon outrée, par la corde, les poisons ou la roue, quand il était si simple de se faner sagement et sans bruit dans le lit où déjà on prit la peine de naître.

Eh quoi ! voici un homme qui, forcé par un destin tout à fait inéluctable de se rendre à un gouffre, garde, jusqu’à un certain point, le choix de la route qu’il va suivre. Il trouve devant lui un beau chemin plat, ombré, mais avec des parties au soleil, bordées de champs agréables au regard et dont la couleur verte est saine à considérer, chemin sans côte, sans barrière, chemin public. Au lieu de le prendre, l’homme s’engage dans un affreux sentier de traverse, pittoresque, il est vrai (du moins le tient-on pour tel), mais fiévreux, difficile, et où l’on se débat contre les ronces. Pourquoi ce choix puéril ? C’est que, dans le sentier dont les chèvres ne voudraient pas, il est seul et peut s’en glorifier. C’est aussi que, sur la grand’route, il risquerait de faire la rencontre d’un de ses semblables, plus tempéré (d’autres diraient plus lâche), en tous cas moins aventureux, et qu’être vu sur une route facile et fréquentée paraît, à certaines consciences, peu honorable. Et, pourtant, si la grand’route est bien entretenue, comparée aux sentiers de montagne, la raison en est, apparemment, que, jadis, des hommes pleins de goût et de savoir la distinguèrent d’entre les autres comme étant la plus facile et la plus agréable. — La voie que chacun suivrait, si la vanité ne faisait obliquer par les décevantes traverses, fut autrefois la voie des savants et des prophètes. Elle est encore celle des gens de bon sens.

Il en va de même sur les routes de l’esprit. On préfère les passions excessives, les impressions violentes, par orgueil d’être seul à les éprouver ; on montre un coupable amour pour les raisonnements obscurs, par orgueil d’être seul à les tenir. Et, cependant, le salut est dans les opinions courantes, la vérité réside au sein d’un lieu commun. Il faut chérir et fréquenter le lieu-commun. Il ne change et ne s’altère que par la forme piquante dont il est habillé. Soyez à pied, à cheval ou bien en voiture, à votre fantaisie, mais suivez la grand’route. Singularisez-vous par le choix du point de vue et non celui du paysage. Bien qu’il soit le petit-neveu d’une opinion d’abord incongrue, de même que la grand’route fût anciennement un sentier de chèvres, le lieu-commun reste unique par la vertu qu’il a d’être traditionnel et de bon goût.

Vivez, aimez, mourez avec mesure.

Soyez un lieu-commun.

NOTES SUR PIERRE LOUŸS

Il était une fois un jeune homme qui fit sortir du marbre la figure d’une Vénus au miroir. Le marbre était pur, la statue était belle, l’œuvre plut. — Comme chacun s’attendait, l’année suivante, à voir, de ce sculpteur, une Vénus et l’Amour, ou, plus simplement, la réplique de sa première déesse, ce fut une Espagnole dansante qu’il donna. Si l’on avait pu relever quelque faute, on eût volontiers murmuré. Plusieurs, mécontents, dirent même qu’ils ne comprenaient pas. — C’est que l’art imite chaque jour davantage les procédés de l’industrie où tel article qui se vendit bien est représenté jusqu’à l’heure extrême où personne n’en veut plus ; analogie fâcheuse que nous favorisons en classant les artistes, non point d’après l’idée vertébrale qui est, proprement, leur génie, mais d’après la forme qu’ils ont donnée à l’œuvre où notre attention fut d’abord retenue.

Nous revenons à l’art en considérant à ce point de vue les romans, les contes, les poèmes et les articles de Pierre Louÿs, car chacun d’eux nous surprend par une séduction inédite, bien que nous retrouvions partout ce trait qui, avec la haine du laid, signale vraiment l’auteur qui nous occupe, je veux dire cette incapacité singulière, étonnante, absolue à être ennuyeux ou obscur. — De lui, nous eussions volontiers lu vingt récits alexandrins. Il ne veut nous en donner qu’un seul. La statue achevée, il s’en détourne et l’oublie. — Fait-il pas mieux d’animer d’une âme nouvelle la glaise informe ou le marbre brut que de mouler l’œuvre ancienne ? — Il est encore des artistes qui aiment les cires perdues.


En vérité, Pierre Louÿs est un des auteurs vivants dont le vocabulaire est le plus souple et le mieux choisi. On dirait que les parties du discours sont à sa dévotion. Jamais, dans l’emploi qu’il en fait, on ne sent de frottement, de mauvais joint. Le bois dont il se sert n’a pas de volonté, il ne joue pas. Son marbre est sans tache, taillé d’équerre. Il n’arrive point qu’une de ses phrases ait un autre sens que le sens exact concerté par l’auteur ; les mots ne sonnent jamais plus haut ou plus bas qu’il ne l’a voulu, et la pensée qu’il exprime, nous l’avons entière, sans approximation. — Nous voilà loin des romanciers qui écrivent au jugé et par tâtonnements ; leur style, fait d’à peu près et de demi-mesures, paraît toujours servir d’excuse à une histoire trop floue, et l’on ne saurait vraiment apprécier des imaginations dont la forme est à ce point imprécise. — Au contraire, livrer à la critique sa pensée toute nue, ou vêtue d’une tunique qui la suit avec exactitude, est d’une belle audace, — ne pensez-vous pas ? — audace élégante, à la manière classique, audace malaisée et qui sent son maître. — Hélas ! Boileau avait depuis longtemps décrit et fixé, sous la forme d’un distique rimant en adverbes, cette qualité des bons auteurs, sans que les mauvais y prissent garde et songeassent à « mieux concevoir ».


Il est intéressant de suivre Pierre Louÿs dans un de ses contes. D’une intrigue souvent complexe il se tire avec une incroyable aisance. Il conte facilement, comme un bon chanteur doit chanter. Il sait conter. Ces histoires qui nous divertissent, nous terrifient ou bien nous charment, on a le sentiment de les avoir composées soi-même. C’est qu’elles sont simplement excellentes et qu’une œuvre parfaite paraît presque toujours de facture facile. Après les avoir relues vingt fois, on n’arrive pas à croire qu’il les écrivit autrement qu’en se jouant. Cela est propre, net, bien délimité, et l’on peut en faire le tour ainsi qu’on fait le tour d’une statue. Le récit n’a point de longueurs lassantes, ni de ces raccourcis trop violents qui, dans le but de donner une impression de force, n’arrivent qu’à en donner une d’effort ; il est tel qu’on l’eût entendu se développer idéalement dans un songe, et l’on n’y relève pas ces marques ouvrières qui déparent la face des œuvres que leur auteur conçut difficilement et façonna dans la peine. — Oh ! qu’une invention de Pierre Louÿs sent peu le labeur ! — Fille inspirée d’un heureux instant, elle naquit toute éclose. C’est d’ailleurs par là, détour malicieux, qu’elle échappe à la critique, bien qu’elle semblât s’offrir à elle par la franchise de sa forme. Une œuvre où le travail ne paraît pas se prête mal aux recherches de l’analyse… mais aimerions-nous qu’un papillon portât les stigmates de sa chrysalide ?


Et enfin, M. Pierre Louÿs est un merveilleux animateur. Je veux dire qu’il fait vivre les acteurs de ses fictions avec tant d’exactitude et de façon si persuasive que nous perdons pied et refusons de croire que des récits d’une telle humanité soient de brillants mensonges. L’imagination ainsi entendue n’a pas les caractères que le plus souvent nous trouvons en elle : le désordre et le manque de tenue, pour n’en citer que deux. Nous sommes encore infectés de romantisme, et c’est pour nous une surprise inédite que de voir un homme, dont le talent est créateur, écrire en manchettes.

Conte-t-il une histoire antique, c’est toujours dépouillée de ses bandelettes et tout animée d’un jeune sang qu’il nous présente une femme d’autrefois. Pour l’hiératisme, il a peu de goût, et, s’il veut donner une impression de majesté, ce ne sera point par des attitudes figées et difficiles, mais par une subtile harmonie dans les mouvements.

Nous fait-il un récit moderne, les acteurs seront, dès la première page, nos amis, ou, dès la première page, nous les haïrons. Nous les regardons vivre avec d’autant plus d’intérêt que nous avons devant les yeux et dans notre mémoire leur portrait de chair, frémissant et réel. C’est de même qu’il traite le rêve, la folie, le cauchemar. Ses fantaisies les plus audacieuses tiennent à la vie comme ce bel arbre qui s’agite dans le vent avec fureur et semble se mêler à l’air, mais n’en est pas moins lié au sol par d’inébranlables racines.

Pour atteindre à de tels résultats, quels sont donc les étranges sujets que choisit Pierre Louÿs ? — Étranges ils le sont, à coup sûr, et précisément en ceci qu’ils paraissent souvent être les premiers venus. Certains d’entre eux eussent aussi bien, à ne considérer que l’anecdote, servi de chapitres à un roman feuilleton, ou, sous ces en-têtes : « horrible vengeance », « crime affreux », d’entrefilets aux colonnes d’information d’un journal pour concierges… mais… mais un souffle les anime, ce souffle singulier que l’on nomme, je crois, l’inspiration.


Raoul de Vallonges possédait une gravure qui figurait le bain d’une nymphe ; cette gravure était faite à la pointe sèche. J’en sais une autre, au vernis mou, qui nous donne l’image d’un satyre poursuivant une feuille morte dans le vent d’automne. — Naguère, le Mercure de France, en tête d’un de ses numéros, publia les notes et la cadence suivant lesquelles pouvait se chanter un lied d’Henri Heine, et un journal, voué à l’art décoratif, reproduisit, quelque temps après, l’esquisse d’une frise en marbre qui représentait, si ma mémoire est fidèle, les rois mages rentrant chez eux après adoration faite. — Les gazettes, que chaque matin ramène, nous apprirent un jour que des sépultures gallo-romaines avaient été découvertes dans un canton désolé de la Champagne. — Enfin, sur une petite scène, sise à Montmartre, des chansons furent chantées, un de ces derniers hivers, par une adolescente pour qui le jury du Conservatoire avait été avare de lauriers et qui se consolait en prêtant sa voix à d’aimables mélodies. — Gravures, musique, bas-relief, fouilles et chansons étaient du même auteur.

Hélas ! je crains fort que Pierre Louÿs ne considère point l’art comme un sacerdoce. Bien plutôt le verrait-il sous les traits aimables d’une jeune personne qu’il est savoureux de vêtir diversement suivant l’heure et la fantaisie, et, quand il écrit un essai d’histoire ou un poème, entre un conte et une étude d’esthétique, je pense que ce n’est point du tout pour faire étalage de son érudition, mais simplement pour se reposer d’un travail par un autre et pour montrer avec négligence qu’un vrai artiste peut avoir diverses façons de s’exprimer.


Je ne sais si, à l’instant où il achevait l’Homme de pourpre, Pierre Louÿs s’aperçut qu’il avait écrit un chef-d’œuvre, mais il semble bien que c’en est un et des plus parfaits. Né de quelques lignes perdues dans Sénèque, autant dire né de rien, ce conte indispose. On ne saurait le louer en ses parties et les décrire ; tout au plus pourrait-on le célébrer et cela même serait oiseux. Il est des louanges insupportables. — On est mécontent de ne point arriver à savoir comment cela est fait, de quelle façon la phrase est construite, par quel secret le récit se lie et se délie, pourquoi il nous étreint si puissamment et avec tant de mystère.

L’aventure de Parrhasios qui écartela un homme libre, beau, célèbre en son pays, et peignit avec ce modèle martyrisé un tableau sublime, cette « tragédie de mort et de hurlements » est écrite en une langue limpide comme un ruisseau de cristal. Si vieille que soit la comparaison, elle reste juste. Le style de ce conte coule sans digues, sans retenue, sans détours brusques, et poursuit sa course avec harmonie. Parfois, dans la cascade où le jette une pierre, son chant s’amincit, et, parfois, il gronde quand une côte le change en torrent, mais, toujours, il est fait d’eau vivante et claire que seul le soleil colore.

Pierre Louÿs a le don du style, et c’est à peine si on peut lui en savoir gré, tant cela semble être une vertu acquise en naissant. Sans doute, artiste encore ignorant de lui-même, s’essayait-il déjà à balancer des phrases au rhythme de son berceau. Il ne déforme point la langue pour lui faire rendre des sons inusités. Les aspects de la nature ou de la passion que sa pensée retient, il les exprime, avec aise et vérité, par les mots qui leur semblent logiquement dévolus. Il n’est ni myope, comme un romancier naturaliste, ni presbyte, comme certains écrivains panoramiques ; il voit juste et parle de même. Son équation personnelle est nulle, et jamais nous n’avons à remettre ses descriptions à un point qui nous est plus familier. A cause de cette méthode, la moindre audace, la plus légère acrobatie de style, prend une singulière importance et, donnant tout son effet, double la force du langage.

La Femme et le Pantin n’est qu’une longue nouvelle, l’Homme de pourpre a quelques pages. Je pense que Pierre Louÿs juge inutile, si l’on veut laisser son nom à la postérité, d’accumuler des volumes et de vouloir d’abord être le père d’une bibliothèque. Construire une colline d’ouvrages rehausse parfois un auteur quand il peut se tenir à son sommet… Le plus souvent il est dessous. — Pourquoi noircir une rame de papier écolier quand deux feuilles de papier à lettre suffisent ? Volupté est un bien gros livre, Carmen une bien courte chose ! Aussi, je gage que plus d’une des encyclopédies romanesques qui nous sont journellement offertes serviront à surélever des tabourets de piano ou à distraire le chiffonnier quand l’Homme de pourpre restera encore ouvert sur la table.

Oui, je le vois, il est malaisé de louer comme il convient ce conte dont l’horreur a la beauté de certains masques de statues grecques, où l’artiste ancien avait fixé les traits d’une tranquille Cérès, que les larmes de la terre, avec la brûlure des siècles, ont métamorphosée en Méduse.


Quelle étrange impertinence ! A l’époque où tous les poètes composaient des vers obscurs, Pierre Louÿs, avec une rare obstination, écrivit des sonnets d’une révoltante limpidité, et, même lorsqu’il essaya de s’exprimer en vers libres, si la forme était quelque peu indécise et falote, le sens n’en restait pas moins rigoureusement clair. Pierre Louÿs savait nous dire le réveil des nymphes, les clairières ensoleillées et la danse sur un tapis bleu. Il ne profitait pas de ce don poétique pour mettre sa pensée au cachot. Malgré une certaine préciosité qui ne tarda pas à disparaître, malgré la recherche de rimes si opulentes que l’on ne savait plus ce que ces vocables à beau son signifiaient au juste, malgré certains essais malheureux… (mais cela se passait dans des temps très anciens, longtemps avant Aphrodite !) ces vers avaient déjà de l’aisance, du souffle et, dans le mince recueil, se trouvent plusieurs pièces d’une grande beauté. — Cette poésie sent bon, et rappelez-vous qu’à l’époque où elle fut écrite, toute ou presque toute la poésie des jeunes gens sentait l’encre.


Je viens de reprendre les Aventures du Roi Pausole. — Ah ! je voudrais chanter les mille grâces et une grâce de ce petit évangile, en me tenant sur un trapèze, de préférence la tête en bas, ou sur une corde roide, sans balancier, ou, mieux encore, habillé en grand prêtre de Cythère, sur la plage de Nauplie, tandis que la brise agiterait ma belle barbe blanche. Là, je composerais, en l’honneur de cet excellent Pausole, un poème monorime qui, tout entier, développerait ce vers étonnant où le pur génie de Meilhac et d’Halévy s’atteste :

Je suis gai ! Soyons gais ! Il le faut ! Je le veux !

Vous le savez, ce pieux ouvrage traite de mille choses édifiantes, entre autres, d’une mule paisible, d’un chameau coureur, d’un cheval hongre et d’un eunuque, d’une gardienne de framboises et d’une jeune fille violée, d’un page, d’un étang, d’un cerisier, d’une couronne en aluminium, d’un exemplaire noyé de Télémaque, de trois cent soixante-six reines et d’un grand roi qui est, je crois bien, le protagoniste du drame. — Et comme l’histoire est simple, lumineuse, touchante ! — Le cas de ce monarque est émouvant, de ce monarque qui, à travers mille dangers, parcourt son royaume en quête de sa fille fugitive et profite du voyage pour s’instruire !

Je crains fort que certaines personnes n’aient point apprécié Pausole. Je crains plus encore que ces personnes eussent beaucoup déplu à ce bon roi ! A vrai dire les Aventures… seront toujours le bréviaire des gens paresseux qui prisent les émotions douces et le loisir ; elles seront toujours chères aux rêveurs, à tous ceux qui sont fous de belles formes, de fleurs et de parfums, mais elles ont sans doute blessé les innombrables commentateurs de la Bible revue par Osterwald, les partisans du cilice-pour-autrui et de la discipline-appliquée-au-prochain. Car ce livre est mieux qu’un manuel d’ascétisme, il figure une séduction nouvelle. Il est un charmant plaidoyer pour la liberté de danser en rond, pour la licence de goûter aux bonnes choses qui font le plaisir de la vie, enfin, une savoureuse protestation contre la charge des règles inutiles et des catalogues superflus. Le rire n’y est point une grimace amère, ni l’ironie un prêche déguisé et l’on aura bien lu ce feuillet inédit de l’almanach de Gotha « si l’on a su de page en page ne jamais prendre exactement la Fantaisie pour le Rêve, ni Tryphème pour Utopie, ni le roi Pausole pour l’Être parfait ».

FUNÉRAILLES

Le 5 octobre 1902 est une date qu’il est bon de rappeler. On vit, en effet, ce jour-là, l’humanité sous sa plus laide figure. Elle n’est déjà pas d’un aspect si agréable qu’elle ait beaucoup à se forcer pour avoir l’air repoussant, mais, ce 5 octobre 1902, le Français, né malin, comme chacun sait, porta toute sa malice à s’avilir. En résumé, ce fut un spectacle à faire rougir un traître, mais qui porte avec lui son enseignement et rentre dans la catégorie des souvenirs utiles.

Le 5 octobre 1902, on enterra l’auteur d’une lettre politique. — Cet homme avait écrit une façon d’épopée contemporaine, il avait créé des êtres qui, s’ils ne jetaient pas devant eux l’ombre énorme de Balzac ou de Tolstoï, n’en vivaient pas moins d’une vie puissante ; — il avait peint des tableaux qui peuvent choquer un amateur de style, mais qu’on n’oublie jamais, une fois qu’on a été ébloui par leurs fortes couleurs ; — il avait fait gronder une émeute, hurler des femmes en couches, grincer des machines, couler du sang, courir des eaux, bourgeonner des arbres, fleurir monstrueusement un jardin ; — il nous avait gorgés d’épouvante, étourdis de clameurs, assommés de coups ; — il nous avait dit la naissance de l’homme, les tares de l’homme, les maladies de l’homme, la mort de l’homme ; — dans l’homme, il nous avait montré la bête, une bête qui mange, qui boit, qui aime, qui tue, une bête en révolte, une bête triomphante, une bête glorifiée, et, si ce n’était là tout l’homme, c’en était du moins la plus grande part ; — dans son domaine, peuplé par lui d’une humanité à la fois restreinte et démesurée, il s’était promené à grands pas ; — il avait fait surgir de terre, par un sortilège puissant et maladroit, des êtres couverts de poussière, de glaise, de fumier, de plâtre, d’huile, d’immondices, et, de sa lourde main d’ouvrier, il avait modelé ces statues qui, durant qu’il façonnait leurs membres, prenaient racine dans le sol et suaient splendidement au soleil ; — et c’étaient des chairs crevant de santé, tachées de lèpre, des bouches tordues par la joie, grimaçantes à force d’angoisse, closes dans la mort, c’était, parfois, un sourire délicieux, un ruisseau, une brise ; c’était surtout un fumier fertile, nauséabond et fleuri, — mais c’est l’auteur d’une lettre politique que l’on enterra le 5 octobre 1902.

Avions-nous donc tout à fait perdu le respect de nos morts, de nos grands morts ? Avions-nous aussi perdu le sens commun ? — Je sais que Zola fut souvent un mauvais écrivain, mais de la Fortune des Rougon au Docteur Pascal, il y a plus et mieux que du style, et, si ces vingt volumes sont parfois d’une lecture peu satisfaisante et malaisée, le souvenir qu’on en garde est, le plus souvent, d’une beauté obsédante ; — je sais que Zola nous a dépeint la vie en traits d’une telle amertume que nous nous détournons de ce spectacle avec un hoquet, mais, de la Fortune des Rougon au Docteur Pascal, il y a autre chose que de la laideur, du rut et de la scatologie, — mon Dieu oui ! — et je sais bien aussi que Voltaire a défendu Calas et Sirven, mais je crois vraiment qu’il reste grand surtout à cause de son œuvre gigantesque et de quelques petits livres parfaits.

Je me demande lesquels ont été, le 5 octobre 1902, les plus dégoûtants à considérer, de ceux qui ont déversé leur bile sur la tombe de Zola, ou de ceux qui ont cru devoir y vomir leur admiration.

LES MALHEURS DE BAUDELAIRE

De temps en temps on s’occupe de Baudelaire, pour orner sa tombe, pour le rééditer à l’usage de quelques bibliophiles, pour déraisonner encore un peu en son honneur afin de ne pas en perdre l’habitude. Les jours où l’on veut célébrer Baudelaire, où l’on se réunit dans ce but, louable certes, il n’y a jamais foule, il n’y a jamais cohue, — c’est à peine un rassemblement. Ceux qui aiment Baudelaire d’un cœur fervent et passionné ont préféré songer à lui au coin du feu, ou, mieux encore, s’entretenir l’esprit de spleen à son sujet dans un coin sinistre de la banlieue, sous le ciel de soie grise.

Aujourd’hui, jour des Morts, il est doux d’évoquer la grande ombre d’un poète qui fut malchanceux tant qu’il vécut sa vie de mortel, et, par un singulier guignon, reste malchanceux dans l’immortalité. Pourtant, depuis quelques années, on s’est évertué à retoucher l’odieuse, la difforme caricature que l’on avait faite de cet honnête homme ; ce fut l’œuvre d’honnêtes gens. Ils ont un peu rétabli la belle figure de Baudelaire, effacé les traits grotesques de la charge, rendu à l’homme son sourire, et lavé la haute statue des crachats que tous les imbéciles lui avaient jetés en hommage.

Flaubert faisait, des sottises imprimées, un recueil que le flux littéraire grossissait chaque jour. — On composerait un volume d’une insigne laideur avec les propos tenus sur Baudelaire. D’ailleurs, il eût peut-être trouvé plaisir à le lire, lui qui avait si bien compris sous quelle pluie d’imbécillités on tâcherait de noyer ses Fleurs.

En octobre 1864, il écrivait à M. Ancelle :

« Ce maudit livre est donc bien obscur ! bien inintelligible ! Je porterai longtemps la peine d’avoir osé peindre le mal avec quelque talent. »

Et, plus tard, en janvier 1866 :

« Les Fleurs du Mal ! on commencera peut-être à les comprendre dans quelques années. »

Cet espoir dont, malgré tout, il se leurrait un peu, fut déçu, après tous ceux avec lesquels il égayait sa tragique vie. Baudelaire, vivant, ne manqua pas d’ennemis. Toutes les injures lui furent offertes, on en inventa même à son usage personnel ; on fit toutes les insinuations, on tendit tous les pièges, son talent fut sali, avec son caractère et sa vie privée. Une gravure du Boulevard, œuvre d’un certain M. Durandeau, dépeignait le désordre des Nuits de M. Baudelaire, afin de donner à rire. Elle avait du moins ce mérite de n’être que drôle. Elle n’était point vile.

Pour bien des gens, pour ceux mêmes à qui il était sympathique, Baudelaire était l’homme qui se teint les cheveux en vert et s’indigne de ce qu’on ne le remarque pas, fume de l’opium, conseille aux charbonniers de s’asphyxier en brûlant leur stock de marchandises, a pour maîtresse une hottentote, une naine ou une géante, et fait des poèmes d’une sensualité nauséabonde et toute embarrassée de satanisme (terme obscur).

Ses meilleurs amis le défendaient mal et accréditaient mille et une histoires ridicules en excusant le héros qu’on leur supposait. Ce fut ainsi jusqu’au jour où Baudelaire mourut. Alors les injures cessèrent, peu à peu, et il n’y a plus aujourd’hui que certains professeurs éhontés, certains universitaires indécents qui osent encore émettre, en parlant des Fleurs du Mal, quelque puissante absurdité ; mais le supplice du poète n’était pas achevé ; ses admirateurs reprirent en sous main la tâche que ses ennemis avaient délaissée par lassitude et parce qu’il devient à la longue fastidieux d’insulter un cadavre. On se mit à vanter le poète, et le ton de ces éloges l’a plus desservi que toutes les injures.

De ce grand artiste dont le souffle est parfois court, on a voulu faire un grand poète lyrique ; on a voulu écheveler cet homme consciencieux et lui placer entre les mains une lyre démesurée. Hugo, Lamartine, Musset, furent renvoyés à l’école, — à l’école de la Charogne ; on prit au hasard dans l’œuvre cinq ou six pièces, on épilogua sur elles, on y découvrit le monde et beaucoup d’autres choses encore, enfin, comble d’ironie ! on parla de la savante obscurité de ce poète qui n’était obscur qu’aux heures où il se montrait maladroit.

Baudelaire eût bien ri de ces éloges ! lui qui avait la mesure et le sens d’estimer ses vers ce qu’ils valaient et de garder le sentiment des proportions ! — Je disais que l’on ferait un recueil d’une laideur instructive en réunissant les coupures du poète ; j’oubliais que, sous une autre forme, ce recueil existe. Cela s’appelle le Tombeau de Baudelaire et figure une couronne de poèmes et de proses écrits en son honneur. Ces pièces sont inspirées par un curieux sentiment : elles tendent toutes à montrer, avec une clarté qui éblouit, combien l’œuvre de Baudelaire fut vaine ; je veux dire, combien, pour célébrer un homme qui porta si loin le souci de la forme et de la pensée, on peut écrire sottement et mal versifier… Et les auteurs de cette couronne de louanges sont ceux-là mêmes qui font de Baudelaire leur dieu.

On devrait traiter Baudelaire avec plus de respect. Au lieu de se servir de lui pour desceller la statue de Hugo, au lieu de lui décerner ce prix d’excellence dont il n’aurait su que faire, on devrait se rendre mieux compte de ce qu’il était : — un artiste d’intelligence clairvoyante et profonde, — un homme plein de bon sens, affable, doux, et qui ne haïssait qu’à bon escient, — un esprit délicat, enfin, qui eut le don de distinguer d’abord les beaux traits d’une œuvre avant d’en relever les tares, et celui de voir plus loin et mieux que ses contemporains, comme s’il était toujours sous l’influence de cet opium qui étend et aiguise la faculté de sentir.

Il découvrait le talent partout où il se trouvait et, dans la Revue européenne du 1er avril 1861, il publiait une étude : Richard Wagner et le Tannhæuser à Paris, qui disait sur Wagner des choses dont la saveur est évaporée aujourd’hui, mais qui parurent aux contemporains d’un goût détestable.

Le 24 mars de la même année, Mérimée, à qui on ne refusera pas, je pense, un jugement solide, écrivait, à propos du nouvel opéra :

« Il me semble que je pourrais composer demain quelque chose de semblable en m’inspirant de mon chat marchant sur le clavier du piano. »

Et Auber, avec un certain esprit bas, s’écriait :

« Comme ce serait mauvais si c’était de la musique ! »

Il en fut pour tout ainsi. Baudelaire vanta, comme il convient, Edgar Poe, Guys, Daumier, Bresdin, Quincey, Desbordes-Valmore, Leconte de Lisle, Flaubert, Cladel, Rops et bien d’autres artistes inconnus ou contestés.

Cet homme de qualité, qui jugeait ses contemporains avec justice et leur donnait une affection peu et mal appréciée, reste un ami très doux et très cher à ceux qui savent l’aimer. Il est difficile de le bien connaître, mais sa correspondance, qu’il faut avoir la patience de chercher dans dix livres, vingt brochures et autant de journaux, nous le rend tout entier : hautain, bienveillant, de tenue parfaite, un peu dandy, jusqu’en ses jours de pire détresse, curieux de tout, n’aimant que le beau, et se défendant du monde (car il faut bien parfois se garer des bourgeois) en affectant certaines excentricités de langage, toujours spirituelles d’ailleurs et du meilleur aloi, mais dont on lui a fait un crime. C’est dans cette correspondance et dans celle de ses amis que nous trouvons Baudelaire, — dans la belle étude que M. Crépet a écrite sur lui, — dans le récit que nous avons de son épouvantable mort, agonie tragique qui le rendit si méconnaissable que, lorsqu’il se leva de son lit après sa première crise, il salua son reflet, vu dans un miroir.

Il y a beaucoup à faire pour rendre un digne hommage à Baudelaire. Ses lettres sont de celles que l’on peut réunir sans impiété, ses œuvres sont de celles qu’il faudrait rééditer. Telles que nous les avons, elles sont incomplètes, tronquées, disposées sans méthode, et, surtout, déshonorées par d’innombrables coquilles.

Même dans la belle édition que publièrent les Cent Bibliophiles, on a suivi le texte tripatouillé, peu correct et, à tout prendre, inconvenant de Michel Lévy, et, pourtant, cet ouvrage, par son impression nette et bien espacée, son habile mise en page, son format commode et, surtout, le choix vraiment judicieux de l’illustrateur, figure un objet d’art délicieux et rappelle une fois de plus que M. Érastène Ramiro, président du concile d’amateurs qui s’est partagé l’édition, est un homme de goût, ce que, d’ailleurs, il était interdit d’ignorer depuis qu’il rendit à Félicien Rops le délicat et patient hommage d’édifier jusqu’à trois catalogues de son œuvre. — Je vois bien qu’on a pris soin de corriger les erreurs trop grossières, les coquilles et les balourdises relevées par le prince Ourousof, mais l’arrangement des pièces subsiste, arbitraire et sans excuse ; et que viennent faire dans les Fleurs du Mal des poèmes tels que le Calumet de Paix ou les Vers pour le Portrait de Daumier ? La seule disposition raisonnable semble être celle de l’édition de 1861, dont il faut toujours suivre le texte, et dans laquelle on intercalerait à leurs anciennes places les pièces condamnées.

D’autre part, un supplément réunirait :

1o Les Nouvelles Fleurs du Mal telles qu’elles parurent, en 1866, dans le Parnasse contemporain ;

2o Les Épaves, où seraient groupés divers poèmes qui n’ont rien à voir avec le corps et l’esprit du livre, et, si l’on y tenait absolument, les broutilles (Épilogue à la ville de Paris, Poèmes de jeunesse, Amœnitates belgicæ, etc.).

Puis on restituerait, en note, à la pièce : A une Malabaraise, les six vers qui lui font défaut depuis 1846 et que le Vte de Spoelberch de Lovenjoul cite dans ses Lundis d’un Chercheur ; enfin, on remplacerait l’encombrant morceau littéraire de Gautier, qui, d’ailleurs, manque à l’édition des Bibliophiles, par la sanglante préface que Baudelaire esquissa lui-même pour ses Fleurs et que Eugène Crépet reproduit au début de sa belle étude.

Mais tout cela n’est point pour les amateurs de beaux livres, gens qui, à l’ordinaire, se moquent du rôti si la sauce est cuisinée à leur goût. Il reste donc à établir des Fleurs du Mal et des Petits Poèmes en Prose, trop négligés, une édition classique avec l’indication de l’origine des pièces et le relevé des variantes. A l’époque où l’œuvre tombera dans le domaine public, quelque éditeur consciencieux pourra entreprendre ce travail. — Rêve ! — Pour l’instant, les Cent Bibliophiles possèdent un texte passable, qu’ils liront peut-être, et une série d’admirables, d’inattendues, de somptueuses eaux-fortes.

La veine d’un artiste est aisément sollicitée par une illustration des Fleurs du Mal ; un jour, enthousiasmé par cette cohorte d’images, grisé par le parfum puissant que cette gerbe d’orchidées distille, peut-être quelque peintre s’est-il essayé à interpréter leur charme par son art… L’imprudent !

Déjà Odilon Redon, après avoir farouchement mâchuré les marges de la Tentation de Saint-Antoine, s’était plu à honorer de ses petits dessins noirs les Fleurs du Mal. Pareillement, vers 1884, Maurice Barrès aspergeait de loin les couvertures de sa revue : les Taches d’Encre pour justifier le titre, mais obtenait des résultats plus précis.

Carloz Schwabe aussi tenta l’aventure. Il faut dire qu’il réussit mieux. A l’avis de ceux qui ne voient dans Baudelaire que mysticisme et sensualité, l’illustrateur du Rêve devait paraître bien choisi. L’œuvre est curieuse, mais étrangement incomplète, d’abord par le petit nombre des gravures, surtout par leur parti-pris. Carloz Schwabe ne voulut considérer que le poète de serre chaude et son interprétation artistique s’en ressent.

C’est ainsi que Baudelaire se charge de punir qui s’attaque à ses poèmes, il l’étreint et, de ses bras redoutés, le brise. Pour parer l’œuvre d’un poète de belles images, il suffit souvent de laisser chanter en soi le motif qu’il décrit, et l’eau-forte se révèle alors du sonnet. — Avec Baudelaire le travail est plus ardu. Si l’on tente de transposer une de ses idées, c’est un combat qu’il faut soutenir, une lutte esprit à esprit, où, le plus souvent, le peintre tombe exténué, se souvenant des Plaintes d’un Icare. Pour affronter la tâche, il est besoin de bras solides, d’une main ferme, d’une âme diligente. Cent fois, il faut édifier, devant le rêve noté en mots, un rêve parallèle, noté en lignes et en couleurs, et trouver en son cœur assez d’audace et d’humilité pour persévérer lorsqu’il s’écroule ; il faut enfin voir fleurir de cent façons diverses en son esprit de peintre les cent diverses fleurs aux cent formes, aux cent parfums, que Baudelaire fit éclore.

Aussi, je ne sais, en regardant les cent soixante-cinq eaux-fortes en couleur qu’Armand Rassenfosse dessina et grava pour les Bibliophiles, ce qu’il faut admirer le plus dans ces planches flamboyantes, sombres ou claires, habiles, simples, presque érotiques ou presque ingénues, dures, gracieuses, et toujours sans faiblesses, de leur beauté ou des heures de méditation intelligente qu’elles impliquent.

De telles œuvres font plus pour la mémoire du poète que la plate imitation des Fleurs du Mal où certaines petites gens (poètes aussi, à en croire une confuse rumeur) se délectent, et, si l’on voulait traiter Baudelaire pieusement, le mieux serait, semble-t-il, tout en s’occupant de ses œuvres avec une scrupuleuse ferveur, de ne pas insulter ce grand homme méconnu et mal admiré, par un excès de louange, comme on le fit naguère par un excès d’injustice, et de lui donner sa place immortelle qui paraît bien être à côté des plus grands poètes, mais aux pieds des dieux.

LA JOURNÉE PRÈS DU FLEUVE

pour Stratonice, reine orientale.

Ici, près du bord, le fleuve n’a presque plus de courant. C’est un coin de lac dont une plume flottante trahit seule la secrète circulation. Je viens, dans le réduit que je me suis ménagé parmi les roseaux, surprendre la vie aquatique et riveraine dans ses moindres mouvements.

C’est à l’aube qu’il faut d’abord considérer le fleuve. Il n’est point encore dévêtu de ce manteau plombé dont la nuit le couvre. Certaine lueur diffuse en fait miroiter la soie. De temps en temps, pour une seconde, un poisson le perce de son nez, et la déchirure reste ouverte. Un autre poisson vient goûter l’air, un autre encore. Le beau manteau de soie grise sera bientôt une guenille.

Le paysage est en argent. Les roseaux luisent dans la pénombre, à l’envi des feuilles mouillées. Les saules de la rive semblent ne montrer que le brillant de leurs arêtes. L’herbe ondule au passage des musaraignes qui vont à leurs affaires en silence, et l’arbre mort, qui tient le milieu de l’île et préside sur ses cailloux, se drape frileusement d’un reste de brouillard.

L’heure est froide. Les confins du ciel sont encore pâles. Si les oiseaux se réveillent, c’est à petit bruit. Le fleuve ne fait aucun murmure. Tout au plus, peut-on entendre, très loin sur la plaine, le son d’une trompe de berger, et, peut-être, dans le secret de l’onde, on ne sait où, un accord de harpe insensible… Mais un gros rat sort de chez lui et plonge. Cela est le premier événement du jour et, bientôt après, le soleil se lève.

Maintenant, il vient du monde sur le chemin de halage. Des enfants sortent du chaland qui semblait dormir depuis la veille. On jette des baquets d’eau pour nettoyer le pont. Je crois même qu’on chante. Il faut commencer à vivre ; on s’évertue, et des moineaux mènent grand train de cris dans un buisson, récriminent, s’injurient, piaillent et s’échappent de toutes parts.

Une importante émotion se propage. Chacun la ressent. Regardez ! Ça se voit à peine, là-bas… tout là-bas, mais dans quelques minutes les rives en seront convulsées. Un vapeur remonte le courant. Il pousse l’eau comme s’il lui voulait du mal, et, déjà, de longues vagues zèbrent le bord. Le fleuve lutte, résiste, se gonfle de colère, mais, finalement, est toujours vaincu.

On dirait que ses profondeurs mêmes sont troublées. D’énormes méduses aqueuses paraissent dans le sillage. Elles se gonflent. Elles sont huileuses. Elles éclosent comme des fleurs grasses et incolores. Elles se répandent sur l’onde environnante, puis il se forme un remous subit où tournent des feuilles, des brins de paille et des corolles, et le bateau passe.

Les femmes, qui viennent laver leur linge, donnent de la voix quand la vague les mouille, se retirent précipitamment, puis font signe de la tête et du bras aux mariniers, et les mariniers répondent avec ampleur, avec affectation. Le monstre s’éloigne, mais le fleuve prend quelque temps pour se remettre. Au sein des herbes, entre les cailloux, des myriades d’insectes se sont noyés. Ce sera tout un appareil de funérailles.

Le soleil monte lentement. Des garçons et des filles se baignent. Dans l’eau de midi, les torses bruns s’agitent. On joue à des jeux de tritons. Il est plaisant de battre le fleuve à pleine paume, de rire et de mouiller l’air. Il est plaisant de se moquer des filles qui se trempent avec prudence et ne s’aventurent pas, mais, surtout, qu’il est donc savoureux de se laisser cuire par le soleil et d’écorcher de ses membres le fleuve dont la belle peau fraîche reluit et resplendit, toute nue !

Un autre bateau vient de passer, suivi de plusieurs autres. On se lasse d’échanger des messages. Même les enfants ne s’émerveillent plus. Chacun vit pour soi. Les routes, les chemins de halage, sont pleins de monde. On sent courir de la richesse et l’eau secoue des écus d’or au fil de chaque sillage. Une périssoire traverse le fleuve, vive comme un martin-pêcheur, vernie et nette comme un objet de luxe.

Maintenant, avec mollesse, le fleuve se repose. Il nous rend l’image d’une belle femme accablée, immobile et qui, sans dire mot, écouterait le concert des moustiques errants. Il s’en forme des colonies qui bourdonnent et chantent tout contre l’eau. Souvent un oiseau les traverse, happe ce qui lui vient au bec, mais, diminuées, elles n’en continuent pas moins leurs bourdonnements et leurs chants pointus.

L’heure bâille, s’étire et n’en finit pas de passer. Le jour s’écoute. Soudain, tremblante et grise, une vapeur paraît à l’horizon. Elle se fonce ; elle s’étend ; nuée, elle envahit le ciel ; nuage sombre, elle s’arrondit et se bosselle au zénith… Un instant, on manque d’air, puis la chose noire crève en une giboulée.

L’averse et les coups de vent cinglent le fleuve entier. L’eau est toute frissonnante et gercée. Le cri d’un pêcheur sonne comme un cri d’alarme. Des oiseaux s’épouvantent et tournoient. Des teintes bistres glissent sur l’eau qui semble avoir pris en elle la lumière. Une colombe se lève d’un peuplier voisin, frémit au-dessus des branches et disparaît avec une plainte longue.

Bientôt, tout se rassérène. Des rayons clairs font sourire le nuage. Un merle fastueux s’égosille. Les escargots de l’herbe, sortis à frottement doux de leur coquille, se promènent, sans mauvaises pensées, et, comme pour saluer l’onde paisible et de nouveau joyeuse, un petit taureau pointe sa tête entre deux saules.

J’en vis un jour tout un troupeau qui traversait un bras du fleuve pour quitter l’île où se trouvait leur pâturage. O grandes migrations de quadrupèdes dont nous parlent les naturalistes, qu’avez-vous donc de si pathétique, et d’où vient que l’on ne peut vous décrire sans éveiller l’émotion ?

Le lendemain, il y eut une forte crue et l’île fut dangereusement inondée. Les maîtres d’école ont coutume, avec nombre de gens attentifs, ceux-là pour instruire leurs élèves, curieux de l’anecdote, ceux-ci pour eux-mêmes, de s’étonner devant ces traits singuliers de l’instinct. A vrai dire, les taureaux qui vivent près de mon fleuve en apprendraient long à qui voudrait les considérer d’un œil intelligent.

Celui qui m’occupe secoue ses cornes d’un air de défi, se retire, paraît encore et fait avec son sabot des éclaboussures. Maintenant il se penche pour boire, hésite, renifle ; deux moineaux le regardent et sautillent près de lui, sans s’effaroucher de si peu. — Allons ! va-t’en ! n’as-tu pas entendu la trompe de ton gardien ? Rentre chez toi. Voici le Crépuscule !

C’est un jeune homme cendré qui se hâte et croit qu’il n’arrivera jamais à fuir tout à fait la Nuit qui le poursuit et qui le désire. Il se retourne, craintif ; il jette un coup d’œil vers celle qui le chasse, et repart, les mains peureusement pressées contre sa poitrine. Parfois, du collier de perles mauves qui pend à son cou, une pierre tombe avec un bruit triste. Le Crépuscule passe. Souvent, une feuille se détache d’un arbre et flotte après lui, mais la Nuit s’en empare et la noie dans l’eau mortelle, tandis que le Crépuscule se hâte en égrenant son collier d’améthystes.

Et voici la Nuit ! Écoutez-la ! Regardez-la ! Elle bondit jusqu’à nous, soufflant aux quatre coins du ciel son haleine obscure qui ranime les étoiles. La Nuit danse dans l’air avec de grands gestes désordonnés. Nous ne la voyons pas bien encore, mais nous la savons présente, cette immortelle et sordide passagère du plein ciel, qui laisse s’éparpiller, insoucieuse de se montrer nue, les haillons de son vêtement !

Elle vient de s’arrêter dans un endroit où restait une toile d’araignée oubliée par le Crépuscule. Elle l’essuie d’un coup de son balai. Elle gravit l’escalier sombre en montrant ses jambes à la terre. Elle frotte tout le ciel. Elle le veut bien noir et net de toute cendre, puis, courbant sa bouche en une grimace qui essaye de sourire, elle secoue sa robe en lambeaux.

Brusquement, on se retourne, parce que l’on pense que, peut-être, quelque chose de fugitif et d’obscur nous a frôlé la joue. — Frémissons et passons ! n’y prenons point garde. — C’est la Nuit qui jette en gambadant les loques de sa robe… et le fleuve, que les rayons du jour dénudèrent, se recompose, avec ces haillons, un vêtement pour dormir.

La nuit est close, tout à fait, et je me demande, immobile, les yeux fixés vers les astres dont la clarté vient à moi contre la surface des eaux, quelles monstrueuses décompositions, pendant le sommeil du fleuve, doivent traîner parmi les roseaux et les vases, au fond de ce lit séculaire, près des rochers graisseux et des fluides anguilles, sous ce titanique épanchement d’une onde qui, toujours, va porter au bleu des mers une image de l’azur du ciel ou le reflet des étoiles vives.

UNE PRINCESSE DES LETTRES

On a plaisir à parler de livres où l’art tout simple tient la place de l’artifice, où la grimace le cède à l’expression, où rien n’est forcé, guindé ni théâtral, au vilain sens du mot, et dont on ne peut dire qu’ils sont un spectacle qu’autant que l’on considère comme tel ce beau buisson qui porte des roses, ou le passage de cette brise propageant son parfum.

Par l’aisance du récit que noue une intrigue aisée, par un style dont la fantaisie est aimable et française, par la richesse des images, par des caractères d’un ingénieux dessin où les ombres, finement distribuées, mettent en valeur le trait sobre et net, — d’autre part encore, à cause d’un lyrisme jamais heurté, de leur facture souple, de leur cadence savante et point monotone, enfin de l’amour qu’on y sent pour les fleurs, les arbres et les eaux, les romans de Gérard d’Houville sont des œuvres souverainement attachantes et ses poèmes de parfaites séductions.

On oublierait volontiers, à en citer d’autres, la première vertu de sa prose, vertu singulière et fort précieuse, tant elle se rencontre peu : l’intérêt, comme, de ses poèmes, on omettrait de dire qu’ils sont poétiques, ce qui, pourtant, suffit à les distinguer.

Nous en étions venus, depuis quelque temps, et, sans doute, était-ce par dégoût de la géographie psychologique et de ses découpures, à priser une façon de roman où des histoires, disposées suivant le plan d’un rez-de-chaussée de journal, nous secouaient les nerfs par une accumulation d’horreurs, par une surabondance d’amours et de trahisons, par un excès de pierreries, de marbres et d’ors (tous teints de sang) qui rappelaient les pires heures de la lycanthropie romantique. — Lorsque l’auteur de pareilles productions était Élémir Bourges et l’œuvre, son Crépuscule des Dieux, rien de plus agréable, — le souffle épique est un vent si rare que l’on en suit avec reconnaissance les indications les moins rationnelles, mais, quand l’auteur n’a qu’une voix mince, sa férocité, son opulence, ses inventions de mascarade, et, surtout, cet entêtement à vouloir souffler dans une trompette démesurée donnent à rire.

Si nous écartons le roman épique et aussi le roman social où un prosateur qui ferait peut-être un excellent épicier en gros, voire un comptable honnête, s’obstine à nous faire mourir d’ennui en nous parlant de grèves et de participation aux bénéfices quand il est question d’art, si nous ne voulons point considérer le roman arriviste, fleur nouvelle, vivace, qui promet de grandir et que son auteur compose à la façon dont on travaille à une affaire véreuse, je ne vois guère que deux types de romanciers sur les tréteaux littéraires : le routinier et l’éclaireur.

On ne sait, à vrai dire, lequel négliger davantage de celui qui brode sa banale arabesque sur une trame usée et se défend en alléguant qu’on la décora jadis de plaisants ornements, ou de celui qui, renfermé dans la cellule humide que lui fait son cerveau, met en phrases, sous couleur de tentative littéraire des théories difficiles et d’obscurs épanchements. Au moins le routinier garde-t-il parfois le souci de composer un peu, et sait-il agiter ses pantins d’amusante façon ; l’autre n’a pas même ce mérite : plié sur la marqueterie de son style, ou perdu dans une élévation niaise, peu lui chaut que son livre soit bancal et distors, que l’idée faiblisse ou s’absente… il a placé un adjectif imprévu, il a célébré en trente vers malaisés et quelques solécismes, ce certain arbre nommé « bouleau » dont il a beaucoup entendu parler. — Cela lui suffit : mandarin solitaire arrosant ses plantes naines, il est heureux.

Ces deux espèces ont d’ailleurs un caractère commun : ils ignorent l’humanité ; leurs inventions ne correspondent à rien de vrai ni de vivant. Le routinier suit son chemin habituel, portant son baluchon de dénouements brevetés et d’amours à mécanique, mais ne se demande guère si les hommes pleurent et rient comme il les fait rire et pleurer ; peu lui importe ; il n’a jamais regardé que les variations de leurs costumes, et l’autre, l’écrivain d’avant-garde « se divertissant moult tristement à la mode de sa chapelle », mais craignant toujours d’être rattrapé par le gros des troupes qu’il croit diriger, parle, dans son petit coin, de la mer, des forêts, des nuages et de Dieu avec qui il entretient commerce, parle encore de diverses autres choses, et, quand il veut un peu vérifier ses dires, regarde en lui-même. Ainsi s’agitent, gesticulent, s’époumonnent les saltimbanques de la parade, et de cette mêlée rien ne surgit qu’un cliquetis de paillons, un bruit de fausses gifles et des clameurs prostituées.

Descendons des tréteaux, nous n’y trouverions pas l’auteur qui nous occupe, et, en relisant les pages délicieuses que ce poète nous donna, goûtons une joie fraîche, franche, unie, ou certaine très savoureuse mélancolie d’automne.


Je viens de lire tous les vers et toute la prose de Gérard d’Houville, d’une traite. — Voilà. — J’ai tourné la dernière page, à regret. J’ai bu le philtre léger. Il n’en demeure plus une goutte. J’ai drainé la coupe et suis encore étourdi. Oui, je reste sous le charme, et je l’entends au sens le plus magique du mot, car c’est en vérité un charme de sortilège que ces œuvres dégagent. — Je lisais, je lisais, croyant que cela durerait toujours… et, maintenant, c’est la fin.

J’ai respiré des fleurs, suivi de l’œil des papillons, vu de l’eau qui se striait au fil d’une brise ou d’un sillage et regardé des êtres souffrir, très peu à la façon dont on souffre dans les livres, beaucoup à celle dont à l’ordinaire on souffre dans la vie, sans austérité, sans idées préconçues et sans lexiques.

De temps en temps, une petite idole très parée de bijoux, mais si féminine sous ces ornements qu’elle semble à la fois reine, chatte et vision, passe, sourit, s’enfuit.

Et puis, écoutez le vent qui pleure au dehors ! Là, dans le jardin où sont toutes les belles fleurs exotiques, rouges, bleues, jaunes et qui sentent si bon… la plainte est si lugubre qu’elle me fait oublier la joie des couleurs…

Et, l’autre jour, dans la salle fraîche où vous vous reposiez, gardée de l’ardeur du jour par les gros murs blancs, vous souvenez-vous de ce frisson qui vous parcourut parce que l’on entendait dans le pré voisin siffler la faulx d’un faucheur. Cela donnait un son aigu et sinistre que ne parvenait pas à étouffer le bruit confus des herbes froissées ! Vous étiez saisie d’un effroi si vif que vous avez appelé votre enfant et l’avez embrassé avec une sorte de fureur.

Oiseaux, fleurs et leurs parfums, bruits de la nature, cris et soupirs humains, sifflement de la mort qui passe… ah ! que l’on vous entend, que l’on vous respire et que l’on vous voit bien dans les récits de Gérard d’Houville !

Faut-il dire encore une fois pourquoi ces récits arrivent à nous émouvoir si vivement ? N’allez pas chercher bien loin ! C’est que l’on ne sent en eux ni une manière, ni des manières. — Combien il faut estimer le talent d’un auteur qui se résigne à nouer une intrigue simple ! à ne pas ergoter sur un cas de psychologie vieux comme l’arbre de science et le serpent, mais que l’on croit renouveler en le surchargeant d’épisodes ! Qu’il fait bon sentir que ces phrases furent inventées sans effort, parce que la ligne était belle, tracée ainsi, et qu’elle n’avait besoin d’autre ornement que sa propre musique !

Certes, il n’est pas impossible de tuer la sensation du déjà vu dans un sujet mille fois traité, et Gérard d’Houville nous le prouve bien par ses romans, mais ce n’est pas en tâchant de rendre ce sujet exceptionnel, en cherchant le cas particulier et rare que l’on y parvient ; c’est, tout au contraire, en le généralisant jusqu’à lui donner une portée philosophique. (Et n’allez pas croire que je vante le roman philosophique ! Je n’ai pas dit cela ! Dieux qui me comprenez ! je n’ai pas dit cela !)

Les romans de Gérard d’Houville ne sont point compliqués de thèses, de problèmes, de discussions. Les articles du code ne s’y trouvent pas cités et nul texte de loi ne vient y embrouiller le récit. Ils sont clairs, émouvants, tristes parfois, oh ! affreusement tristes ! Ce sont de beaux exemples de souffrance où de pauvres gens souffrent par et pour l’amour. Il est de ces belles histoires très dépouillées et très nues comme de ces papillons sinistres ou joyeux suivant qu’ils se posent dans un rayon ou sur une ombre. D’avance, on ne peut dire ce que deviendra un sujet simple ; le tout est de le bien traiter, car il est gros d’un chef-d’œuvre ou d’une sottise. C’est toujours le bloc de marbre de La Fontaine : dieu ?… table ?… cuvette ?…

Tels qu’ils nous sont présentés, avec l’ordonnance juste et logique de leurs chapitres, et l’absence de procédé dans leur composition, les romans de Gérard d’Houville nous ravissent comme un jardin fleuri dont le dessin serait agréable au regard. — Reste la forme. C’est là qu’un habile auteur se retrouve pour tout gâter. Il fera briller l’exacte mosaïque de ses mots, les verbes seront extraordinaires et relieront des substantifs rares par eux-mêmes et par leur placement. Certains vocables se trouveront là pour ébahir, certains autres pour scandaliser, et le tout formera une façon de casse-tête chinois sur lequel il fera bon sommeiller. — Il est une habileté plus habile : c’est d’écrire avec naturel. Travail malaisé ! car il fut toujours moins difficile de chercher longtemps que de trouver sans peine. — D’ailleurs, on ne peut savoir gré à Gérard d’Houville de s’exprimer avec la fluidité, l’harmonie et le bleu d’une source, — le naturel étant un don qui ne s’acquiert pas. — On l’a, ou, plus souvent, il fait défaut.

On oublie que, pour écrire, il faut tout de même avoir un peu pensé, un peu senti, qu’il faut ne pas ignorer son métier et savoir que ce métier ne consiste pas seulement à joindre agréablement les parties du discours. Vivons d’abord, sans idées préconçues et sans interpeller la vie, vivons de la vie de tout le monde, ou, plutôt, de la vie de ceux que l’on appelait naguère les honnêtes gens ; un jour, quand l’un de nous sera bien convaincu que le cours des heures n’est pas communément réglé sur les livres à trois francs cinquante, qu’il aura ouvert les yeux au point de voir autre chose que des couvertures jaunes, qu’il aura un peu travaillé et surtout qu’il se sera interdit de crier ses rêves par-dessus les toits, qu’en un mot il aura fait son métier tranquillement comme un bon ouvrier, — alors, mais alors seulement, se produira sous ses doigts un miracle qu’il croyait sans doute avoir asservi : ses personnages de glaise s’animeront d’un souffle humain, l’aventure qu’il narrait deviendra une aventure réelle en place d’une vaine apparence, et le style qui, dit-on parfois, est un ornement sans valeur, viendra, pour peu que l’auteur soit doué, donner à son œuvre cette dernière qualité que tout vrai poète ambitionne : la durée.

Le naturel et l’éloquence du style, — c’est particulièrement dans les descriptions de nature que nous les voyons paraître. Il y a, dans les romans de Gérard d’Houville, des paysages avec toutes leurs teintes, leurs finesses, leurs dégradations, et qui sont peints, en quelques touches, par dix mots faciles. Mais, à la place où l’auteur les a mis, par la façon dont il les a disposés, ces dix mots occupent tout leur sens, ont toute leur force. Ils évoquent d’une façon plus pure et plus précise que les lenteurs des descriptions cataloguées, ils évoquent un peu à la façon de ces estampes de Hiroshighé où il y a tant de brise, tant de brume, tant d’eaux courantes et si peu de détails, ou, mieux, un seul détail, mais celui-là juste.

Que voulez-vous de plus ? — Il y aurait toute une analyse dans la manière classique à faire sur la façon dont l’auteur nous rend les paysages, nous parle de fleurs, de soleil et de parfums ; peut-être surprendrions-nous ainsi le secret de notre émotion.

Et voilà qui nous mène à toucher la qualité première des œuvres de Gérard d’Houville, celle qui se retrouve dans chacun de ses poèmes, dans chacun de ses romans et leur donne un attrait si rare et si particulier. — Soit que l’auteur nous parle d’Ariane à Naxos, nous montre Salomé sur la terrasse blanche, ou Psyché regardant l’Amour ; soit que nous suivions la petite nymphe en fuite dans les bois, ou que nous soit montré le retour d’un amant, la séparation des amants ou un baiser d’amants ; soit qu’on nous parle de pleurs humains ou de joie humaine, toujours une sorte de terreur religieuse est évoquée qui nous force à frémir, — et ce sentiment-là rappelle son Hellade.

Bien plus qu’à des volontés mortelles, les êtres que l’on voit vivre dans les œuvres de Gérard d’Houville obéissent à la volonté des choses. Ces personnes qui sont faites d’air, de brume, de feuillage, et qui parlent, et dont on comprend les entretiens, déterminent mieux qu’une prière humaine. Un parfum, une harmonie de la nature, sont de meilleures raisons d’agir qu’une menace ou une exhortation.

Quand Gérard d’Houville nous décrit une nymphe ou une femme que dirigent et que blessent les caprices de ces dieux obscurs dont le corps et l’âme sont partout répandus, vraiment nous sommes touchés par des accents religieux. — N’est-ce point une offrande votive que firent les deux jeunes femmes de l’Inconstante quand elles tressèrent des guirlandes en l’honneur d’un beau jour ? n’est-ce point une émotion de temple qui les surprit lorsqu’elles s’embrassèrent au seuil d’un jardin parce que les saponaires et les clématites embaumaient ? — Idées harmonieuses d’un artiste qui sait regarder les fleurs, le ciel, le clair de lune, et entendre leur mystérieux langage.

Ce sentiment panthéiste, cette forte observation de la nature, ce sens poétique, se rencontrent à chaque page, — quoi d’étonnant à ce que ces poèmes au souffle large, où les vers ne se détachent pas comme des perles, même précieuses, mais forment, en belles strophes lyriques, un collier parfait, quoi d’étonnant à ce que ces histoires si fortement émouvantes, écrites avec plaisir, d’un trait, et qui ne sentent ni le labeur ni l’ennui, quoi d’étonnant à ce que de telles œuvres propagent ce ravissement un peu solennel, et pourtant si suave, qu’éveillent de fraîches roses rouges, écloses au matin ?

PARTICULARITÉS

à madame Alec Ralli.

J’étais arrivé depuis une heure à peine, et, déjà, nous causions, assis à la limite de l’oasis, dans un lieu où l’ombre des palmes est rafraîchie par le chant d’un ruisseau.

Dès les premiers instants de notre entretien, je compris que j’avais bien fait de rendre visite à mon camarade, car, sans parler du plaisir que j’avais à le revoir après cinq ans de séparation, je l’écoutais projeter, pour le lendemain et les jours suivants, mille divertissements dont les grandes lignes et le détail m’agréaient fort : chasses, courses à cheval et flâneries nocturnes sur les bords du désert. — C’en était assez pour ravir le sensualiste que je suis. — En outre, il semblait heureux que j’eusse accepté son invitation malgré les ardeurs de ce mois d’août qui ne laisse pas d’être pénible dans certaines régions de l’Algérie.

Aussitôt sa lettre reçue, je m’étais mis à faire mes malles. On ne se laisse pas prier deux fois, sauf si l’on est insensé ou cul-de-jatte, pour gagner, lorsqu’on vous en prie, le pays des enchantements, et, d’ailleurs, Étienne B… est un esprit délicat qu’il fait bon fréquenter. Habitué à se servir de ses yeux en honnête homme, il sait considérer un bel arbre sans s’extasier aussitôt ; élevé à connaître les instants où la plus discrète parole est inconvenante, il ne souffle mot en considérant les étoiles. Dès son plus jeune âge il avait appris à se servir de ses cinq sens et à ne pas en abuser. — Devant des boissons fraîches, en promenade, ou sous le regard d’une lampe, mon ami Étienne B… est un causeur que je prise.

« Tu t’ébahis, me dit-il, parce que je suis venu m’installer ici, quand, aussi bien, j’eusse pu rester en France et m’y faire une position acceptable ! »

Il sourit, admira la belle opale de son verre d’absinthe que traversait un rayon de soleil et reprit, sans attendre ma réponse :

« Je vois que tu ne comprends rien aux délices de la vie que je mène. Vois-tu ! elles passent de loin en perfection celles que nous jugions inimitables quand, tous deux, à Aix-en-Provence, nous entreprenions bruyamment des études juridiques. Mon existence d’aujourd’hui, où les cafés, les beuglants et les petites modistes n’apportent guère leur appoint, est pourtant la seule qui me convienne absolument. Mon ami le caïd Ali, que tu verras demain, quelques touristes de passage, des camarades qui viennent me voir et ma maîtresse suffisent à me rattacher au monde, et, avec des livres, des journaux, un fusil et mon chien, je n’ai vraiment pas grand’chose à désirer. »

Comme j’objectais la monotonie de cette vie privée d’incidents :

« Tu comprends de moins en moins, dit Étienne. Quand, d’aventure, je rencontre un inconnu, je tâche de le connaître mieux, plus exactement qu’on ne le fait à Paris pour une relation de café ou un passant, bousculé par mégarde. Considère, vil Européen ! combien les paroles tombées de la bouche d’un étranger prennent de valeur et gagnent en signification quand elles se détachent sur ce fond de silence et de murmures que nous donne chaque soir la chute du soleil.

« Tiens ! le mois passé, un jeune Anglais est venu séjourner dans le village voisin ; il voulait, en tuant des outardes, prendre l’air des sables, le ton du désert. Je m’offris à le piloter. Eh bien ! je crois, en vérité, que, par nos entretiens et les indications qu’il me donna, je me suis composé une image plus nette (je ne dis pas plus juste) du jeune Anglo-Saxon que par la lecture de dix livres spéciaux et de quarante quotidiens. Ah ! quel curieux roman un auteur anglais fera, dans quelques années, en prenant, comme sujet de son étude, la génération de jeunes gens qui sortent ces temps-ci d’Oxford et de Cambridge ! Cela pourrait être, dans un plan tout différent et avec une autre distribution de lumières et d’ombres, une intéressante réplique aux Déracinés de Maurice Barrès.

« Certains soirs, je prends encore grand plaisir à compléter, par quelque trait imaginé, la figurine que j’avais modelée de mon mieux d’après les opinions de John S… La chasse finie, il parlait volontiers de ses compatriotes, et souvent avec aigreur, car, Écossais de naissance et citoyen du monde bien plutôt que d’une île, John S… avait un tour d’esprit dont le cosmopolitisme était parfois cynique. — J’ajouterai qu’il parlait fort bien notre langue, voire élégamment, et le léger accent qui marquait son origine, bien loin d’offusquer ou de sembler ridicule, donnait un certain piquant à ses discours. Oui, les propos de John S… me divertirent. Nous les tenions devant une bouteille d’absinthe et des cigarettes et, si quelqu’un nous interrompait, ce n’était point le gêneur des villes trop peuplées, mais un berger, par sa flûte lointaine, le passage d’un chameau chargé ou le crépuscule qui venait nous surprendre.

— Voici que je ne te suis déjà plus, interrompis-je. Ton ami John S… me semble être un exemple d’une espèce d’Anglais que je connais un peu et que l’on ne peut guère choisir comme type. Ceux dont je parle professent peu de goût pour Londres et ses brouillards, moins encore pour la campagne anglaise et ses humidités, et, pourtant, après avoir parcouru la France de Paris à Blois, de Blois à Pau, de Pau à Nice, ils trouvent un contentement secret à rentrer chez eux. Ils affectent de ne vanter que les architectures des bords de la Loire et les théâtres parisiens, toujours, sois-en certain, ils nourrissent le regret de leurs cigarettes blondes et de leur whisky et ce regret passe en violence toute émotion artistique. Je gage que John S…, quand il s’embarquera à Boulogne, secouera la poussière de ses souliers et que, dès le premier aspect des falaises de Folkestone, celui qui te paraissait, à Bou-Saada, un citoyen du monde, se livrera, avec simplicité et sans nulle vergogne, à des attendrissements nationalistes, ce dont je le loue d’ailleurs, car, distinguant une côte française après un long voyage, nous en ferions tout autant. »

Étienne alluma sa quinzième cigarette et répliqua un peu aigrement :

« Aussi n’ai-je point envie d’étendre à la généralité de l’espèce les quelques particularités que je notai chez le spécimen qui m’était offert ; avec cette méthode, j’arriverais à juger toute l’Angleterre par l’Armée du Salut ou les effrayantes familles que promène l’agence Cook, et toute la France par ses déplorables commis-voyageurs. — Non ! John S… (il l’avouait lui-même avec ingénuité) était supérieur à la moyenne de sa génération, mais, d’après la description qu’il me donna, un jeune homme qui sort d’une université anglaise me semble présenter une piteuse figure, car je le vois, avec quelques vertus, ignorant, de goût flottant et peu critique, et, pour tout dire, d’esprit maladroit.

— Tes trois qualificatifs sont défendables, répondis-je, mais ils demandent pourtant des notes marginales. Pour l’ignorance, elle n’est que relative : un jeune Anglais ne sait pas les mêmes choses qu’un Français de son âge, mais, ce qu’il sait, il le sait très passablement. A vrai dire, sur les bancs de l’école, il n’est point poussé par ses maîtres. Il a une trop belle raison de ne rien faire pour se donner beaucoup de mal : le sport est un masque excellent qui convient à la paresse d’un adolescent vigoureux. C’est au sport que vont presque tous les honneurs et c’est des seules prouesses athlétiques que l’on tire vanité, car il n’y a d’émulation que là. Ce qui est chez nous un passe-temps est presque un sacerdoce dans les fields anglais. — Cette ignorance est encore grossie à nos yeux parce que les choses qui nous préoccupent laissent un jeune Anglais indifférent ; elles ne l’intéressent pas ; exactement, il les ignore.

— Oui, dit Étienne, j’avais déjà pu remarquer combien devait être fausse, de l’autre côté du détroit, cette plaisanterie qui dit que le goût de la métaphysique vient en savourant le café du soir. Te souviens-tu des heures où nous nous promenions sous les platanes du cours Mirabeau à Aix ? Nous discourions, comme de bons petits romantiques, de questions qui n’avaient avec nos occupations du jour que des rapports très indirects et tout spirituels. Souvent, le bon sens nous échappait et notre conversation, entreprise sur un mode grave, finissait par un éclat de rire, mais nous n’en méditions pas moins avec ferveur, et je sens encore le bénéfice de ces élévations.

— Certes, ces traits-là, tu ne les trouveras guère dans les veillées de deux jeunes Anglais ; ils dédaignent cette gymnastique de l’esprit et pensent que ce n’est pas là leur affaire. Ils ont des philosophes pour leur fournir une philosophie, s’il leur prend fantaisie d’en chercher une, comme, aux Indes, ils auront un natif pour curer leur pipe. — C’est la division du travail mise en pratique. — Et tu ne trouverais pas davantage dans leurs conversations les vivacités continuelles qui donnaient à nos propos si plaisante figure. N’entends point que les jeunes Anglais soient chastes dans leurs discours ; je dis seulement qu’ils ne savent point les relever d’un piment érotique dont le goût se discerne sans emporter la bouche. — Autre ton de l’autre côté du détroit. Un jeune homme de là-bas veut-il être gaulois et inconvenant, on est étonné des salauderies qu’il peut émettre, ordures dont ne voudrait pas le plus infâme de nos corps de garde. Je sais que la langue se prête peu aux historiettes, mais la raison de cette grossièreté est plus profonde : à une certaine époque, les questions sexuelles, si absorbantes qu’elles soient, restent pour nous sans gravité ; ces petits jeux, auxquels nous nous livrons de grand cœur, sont, en quelque sorte, le complément de nos études, nous en parlons sans honte, avec aisance, et nos familles ont la discrétion de fermer les yeux et de sourire. — C’est le profil aimable d’une sensualité de bon aloi. — Un Anglais donne de ce sujet une toute autre interprétation. Au déduit, se rattachent mille et trois idées apocalyptiques qui en font un crime, un exemple affreux dont il serait malséant de parler, et, d’autre part, ce même plaisir est considéré comme étant de peu d’importance, plaisir inutile sur lequel la moindre émotion athlétique a le pas. — C’est le profil tragique et bas d’une sensualité de mauvais renom. — Deux façons de sentir inverses, qui peuvent s’opposer, et dont l’atlas nous donne une explication suffisante, sinon complète, par la différence des latitudes ; mais comment veut-on qu’un jeune Anglais parle élégamment du plaisir, s’il s’en fait une si laide image ?

— Tu ne m’accuseras pas de partialité pour notre race, car sur mes critiques, tu renchéris encore ! Tu fais un jeune oxonian d’aspect plus offensant que je ne le rêvais, et tu étends singulièrement son ignorance. Je la restreignais à ceci, qu’il ignore communément les plus élémentaires lois de physiologie, notions simples qui sont en quelque sorte le terreau de notre pensée. Pour indulgent qu’on soit, on s’effare un peu à voir un jeune homme bien bâti et point du tout goitreux ni imbécile, ignorer profondément ce qui différencie un pin parasol d’un casoar à casque, comment l’homme le moins compliqué respire, et de quelle façon élégante le sang parcourt ses membres !

— Je t’arrête ! m’écriai-je. Sur ce dernier point, s’il n’a pas des lumières très précises, il sait du moins que Harvey en eut plus que lui. Cela rentre dans le patrimoine national. Mais quelle étrange façon as-tu de raisonner ! et pourquoi ne donner au peuple voisin ton approbation que si tu trouves en lui ta propre image ? Un Anglais est élevé suivant un système contraire à celui que l’on prône chez nous. Quoi d’étonnant à ce que les produits d’élevages différents ne se ressemblent pas ? — Nos méthodes datent du dix-neuvième siècle ; le jeune homme formé par elles n’est guère livré qu’à des influences contemporaines, au lieu que l’adolescent soumis à la discipline d’Oxford est bien forcé de sentir obscurément que le système par lequel il est dirigé n’est que le résultat d’une longue habitude, la forme dernière d’une tradition qui remonte au douzième siècle. Les règles ont changé sans doute, depuis lors, changé au point de n’être plus reconnaissables, mais cela ne s’est point fait brusquement. En Angleterre le progrès, dont la marche est, je pense, aussi rapide qu’ailleurs, se développe par des amendements successifs, non par des révolutions. Les coutumes existantes n’ont point cet aspect codifié dont la figure géométrique plaît à notre intelligence latine, elles n’offrent rien d’architectural ; bien plutôt pourrait-on les comparer à des futaies d’une belle venue, un peu surchargées, peut-être, et dont l’ordre subtil (qui se rattache bien plus à la raison qu’à l’art) n’apparaît pas à première vue. Un jeune Anglais s’accommode fort bien de la complexité, des demi-mesures et des lignes sinueuses, comme le citoyen du commun s’accommode, passé le détroit, d’un régime dont on ne peut dire au juste s’il est surtout impérialiste ou surtout démocratique. A cet égard, nous avons des instincts d’arpenteur géomètre qui ne laissent pas d’être parfois un peu puérils, et, de même qu’il nous faut une république à bonnet rouge ou un empire semé d’abeilles, à la minute où les lys ont cessé de nous plaire, de même, adolescents, ne pourrions-nous souffrir un compromis dans l’éducation que l’on nous donne, et ne pense-t-on d’ailleurs pas à nous l’imposer.

« Le Français, qui fut toujours, en art, l’ami des demi-mesures et du lieu-commun (opinion éprouvée par le bon sens, et, par conséquent, infiniment complexe) qui, par ce fait, créa la littérature la plus universelle qui soit, est, dans les affaires d’éducation et de politique, un sectaire, partisan farouche des systèmes rationnels, bien dessinés et dont tous les angles paraissent.

« Au lycée, nos maîtres nous bourrent la cervelle de faits, d’opinions, d’exemples ; ils nous donnent à considérer des façons de voir, de penser et d’agir ; ils nous montrent des rapports, sans beaucoup nous les expliquer, et leur effort se borne à tenir notre esprit dans un état de réceptivité. Puis vient la classe de Philosophie, où l’on nous offre des méthodes à choisir. Inconsciemment (car tu penses bien que ce travail ne se fait pas en pleine lumière), suivant la secrète indication que nous donnent notre nature et les influences familiales, nous en prenons une, et voilà tout le fatras que l’on prétendit nous inculquer qui se classe lentement. — Heures graves ! — L’adolescent fermente ! — Comme pour les raisins dans la cuve, cette fermentation le trouble parfois jusqu’au plus profond de son être. C’est l’époque où sa cervelle imagine les plus folles choses, voire d’être amoureux d’étoiles diverses et souvent très basses sur l’horizon, — mais, peu à peu, il se calme, la méthode choisie s’altère, disparaît, — seul le classement reste. Il entre dans la vie, ayant reçu des lueurs de tout, lueurs qui lui donnent du monde une vue un peu floue, panoramique, et lui permettent de se spécialiser ensuite en connaissance de cause. Il a appris pas mal de faits dont il n’a retenu que les rapports, et, à cette école, il a gagné une vertu excellente, meilleure mille fois que l’érudition courte : la vertu d’oublier intelligemment. — Ainsi, nous formons l’enfant destiné aux universités par un système qui, idéalement appliqué à des générations idéales, donnerait une élite intellectuelle. Avouons-le, c’est la théorie qui nous séduit surtout : ce jeune homme qui trouve par lui-même sa raison de vivre, à qui ses maîtres ont fourni seulement les arbres du bûcher et qui, de sa propre main, allume le flambeau, ne figure-t-il pas une agréable image ?

« Cette méthode animatrice qui, chez nous, couronne l’éducation et nous est simplement proposée, est, en Angleterre, imposée au collégien dès l’abord, non pas formellement, mais de manière secrète et sûre. Il la trouve dans le règlement sévère de ses premiers jeux ; il la retrouve dans ses premières leçons. Du latin, du grec, de la géométrie, de l’histoire exacte (presque des chroniques), la glorification démesurée des grands hommes de son pays, suffisent à nourrir son cerveau, mais, dès les premiers jours, on lui apprend à former son jugement, à s’enorgueillir de lui-même, de ses muscles, de sa terre, de sa race… »

Étienne m’interrompit :

« A former son jugement ! à former son jugement d’une certaine façon, devrais-tu dire ! On pense qu’un garçon qui est d’esprit assez discipliné pour jouer dans un match de foot-ball (ce qui, je l’accorde, n’est déjà pas une mince affaire) et assez méthodique pour composer proprement un cent de vers latins, pourra, plus tard, tenir, de façon très honorable, son emploi dans le civil service et l’administration des colonies lointaines, mais c’est le sens critique, le bon goût, l’adresse d’esprit que je lui refusais, non une certaine logique de tradition, mécanique spirituelle qu’un collège de jésuites enseigne aussi bien qu’un collège anglais !

— Eh ! mon ami, tu dérailles ! m’écriai-je. Que cherche l’Angleterre et comment le cherche-t-elle ? Veut-elle, comme nous, former une élite intellectuelle ? Non pas ! Tous ses efforts, efforts patients, bien dirigés et scrupuleux, tendent à former une élite de patriciens. — Elle n’essaye pas de créer, comme on tâche de le faire chez nous, un immense collège d’électeurs éclairés, mais une aristocratie de dirigeants. Ce n’est pas un cerveau qu’elle tend à modeler dans ses universités, mais bien un caractère. — Le jeune homme est tenu loin des grands centres, loin par conséquent d’une influence étrangère (fût-ce celle de sa famille) et, dès que les portes d’Eton, puis d’Oxford, sont refermées sur lui, on lui enseigne bien moins à travailler qu’à vivre. — Si l’enfant anglais devient moins tôt que le Français un être raisonnable, combien, d’autre part, il devient plus tôt un homme tout court ! — Essaye de faire, dans un lycée, un cours de morale pratique, pas un élève ne t’écoutera, chacun regardera voler les mouches avec un petit sourire entendu. Même en classe de Philosophie, l’enseignement de la Morale est réduit à peu de chose et disparaît dans une indifférence que le professeur partage.

« En Angleterre, tout le programme des études se résume en un cours de morale pratique et, dans ce programme, il faut comprendre les jeux. L’enfant apprend la responsabilité au foot-ball, il apprend l’émulation sur la rivière, partout il acquiert cette continuité dans le dessein, cette stubbornness qui est une sorte de vaillance têtue.

« C’est là une vertu cardinale, une de ces vertus vivantes qui ne créent pas des saints, mais font de grands hommes d’action. — Un grave défaut l’accompagne : je veux dire le manque de curiosité. L’éducation donnée au jeune homme anglais tend à étouffer ses tendances à l’investigation ; elle le rend conservateur. Par opposition, prenons un exemple chez nous. La plupart des jeunes gens qui pratiquent le font par conviction. La crise religieuse qui surprend l’adolescent français le laisse, une fois passée, très croyant ou très indifférent ; un Anglais, tout au contraire, est religieux et pratiquant par habitude, par décence, parce que ses parents le sont, parce qu’enfin le culte, compris d’une certaine façon, est un trait de la grandeur de l’Angleterre et comme une des figures de la patrie. Plus tard, il pourra perdre toute foi, toute croyance, peu importe ! une habitude a été prise. — Un esprit curieux eût agi autrement. — Il en va de même en politique. Regarde combien, au temps de l’affaire Dreyfus, la jeunesse mit de diligence à comprendre exactement la portée de ses opinions, à les peser, à les définir ; j’entends la jeunesse qui prit parti non point à cause des opinions anticléricales de son entourage, non point parce que le père, la grand’tante et le confesseur affirmèrent au dîner la culpabilité de l’ex-capitaine, mais celle qui, gagnée, par nature, à une doctrine, voulut en outre, par honnêteté et scrupule, se rendre bien compte de ce qu’elle sentait.

« La conduite intellectuelle d’un jeune Anglais eût été toute autre, on l’a bien vu pendant la guerre du Transvaal. Les hommes mûrs, si bons patriotes qu’ils fussent, raisonnaient parfois leur enthousiasme et le rectifiaient d’une critique saine, d’une objection ; les jeunes gens s’y laissaient aller. A leur place, nous n’eussions pu résister au plaisir de donner à la guerre, le premier émoi passé, un commentaire et des notes ; eux, ils accueillirent les défaites par des considérations du genre de celle que l’on peut lire sur la tranche de nos pièces de cent sous, et saluèrent les victoires comme de joyeuses trompettes.

« Voilà où le manque de curiosité du jeune Anglais lui rend l’avantage, voilà qui nourrit son magnifique orgueil et son copieux dédain de tout ce qui n’est pas lui ; mais, quoi d’étonnant à ce qu’en fait d’art ce jeune homme, qu’il faut considérer comme un bel animal, confonde, dans une même admiration vague et de commande, Beethoven et Stephen Heller, Miss Austen et notre Balzac ; qu’il ne distingue pas très bien le beau du joli, la passion de la sentimentalité, et qu’enfin de compte tout cela lui soit indifférent ? Qu’importe que ses heures d’attendrissement soient ridicules, qu’il bâille devant un tableau de prix, et rêve de sport à l’audition d’une belle symphonie ! Ses dents sont bien plantées, voilà le grand point, et il sait mordre.

— Autant dire, interrompit Étienne, que tout est parfait au delà du détroit, que le système adopté par les Anglais est l’unique système pour élever des enfants parce qu’il est une politique de résultats et non de théorie, enfin que, dans cette belle arme de progrès, il n’y a pas une paille.

— Point du tout. Je pense simplement que cette méthode convient seule à la race, au climat, aux habitudes des Iles Britanniques, qu’elle a autant de défauts qu’une autre, et dont les Anglais se plaignent amèrement. — Et d’abord, le placement des Universités loin des grands centres, s’il a des avantages, a aussi plus d’un inconvénient. Le Quartier latin de Paris ne sert pas uniquement à rapprocher, dans un but de commodité, les lieux de culture, mais rapproche aussi les intelligences, crée une sorte d’atmosphère intellectuelle enivrante, bienfaisante aussi. Ce commerce idéal qui naît entre étudiants est presque méconnu en Angleterre. Le système d’instruction s’y oppose. Lorsqu’un enfant apprend par cœur certaines notions très précises, avec la manière de s’en servir, il ne pense guère qu’à garder ce trésor pour lui, au lieu que, chez nous, l’enfant, devant plus ou moins trouver lui-même sa méthode, a dans l’esprit des notions non définies, des forces non dirigées, et, parmi ces richesses, il puise pour discourir, pour converser, pour discuter. La science, chez l’étudiant français, devient une valeur d’échange dont il se sert libéralement. Il cherche à systématiser son intelligence en s’enquerant des systèmes voisins, en visitant l’esprit de ses condisciples, en respirant l’air de la rive gauche, en s’inspirant des leçons de l’heure passée.

« Penser par soi-même ! — Beaucoup de maîtres anglais déplorent de voir leurs élèves en être incapables. Il y a cinquante ans, cela n’avait que peu d’inconvénients. Les derniers développements de l’industrie ont montré le danger. — Ces temps-ci, on a fait en Angleterre beaucoup d’écoles techniques, et, dans certaines Universités, des sections techniques importantes. Elles ont produit des hommes qui connaissaient fort bien les éléments de leur science, qui étaient pleins d’érudition, mais qui, de cette érudition ne savaient pas se servir. Prenons, comme exemple, les études d’électricité. C’est dans les ateliers, non dans les écoles que sont nés les hommes utiles. Les ateliers avaient une atmosphère d’émulation corporative et scientifique qui manquait aux écoles, et mieux vaut un ouvrier habile qu’un ingénieur bon humaniste, mais maladroit.

« Voilà qui nous mène à une autre question. Chaque année l’Angleterre a besoin d’un plus grand nombre d’administrateurs pour ses colonies, puisque ces colonies se développent. L’industrie, le commerce, lui enlèvent des hommes tous les jours, mais l’Inde et les autres terres anglaises n’ont pas moins besoin d’être administrées. Or cette théorie chère aux Anglais qui met à la tête du pays une élite de patriciens commence à faiblir. L’aristocratie anglaise, je veux dire celle qui dirige le pays, devient fictive en tant qu’aristocratie lettrée. On est obligé de prendre les maîtres sur un plan moins élevé. Bientôt, les directeurs de l’Angleterre ne seront plus tous ou presque tous des classiques, car les familles ne peuvent plus payer leur éducation et l’on ne trouve pas, chez l’Anglo-Saxon, ce puissant amour de la culture qui fait se saigner les familles allemandes. — L’Anglais, épris de réalités visibles, montre moins d’enthousiasme que l’Allemand pour se dévouer à un idéal lointain. C’est une des tares de son caractère et dont la raison est facile à découvrir, puisque, durant toute sa jeunesse, on lui a montré l’importance des faits en négligeant d’indiquer celle des réflexions.

« Ces défauts que je te montre, certains Anglais les voient fort bien. Ils essayent d’y remédier, non point par une révolution à la façon française, par des décrets qui jetteraient le trouble dans tout le pays et paraîtraient sacrilèges aux hommes épris de tradition, mais par des efforts insensibles et continus, donnés sans lassitude et sans nervosité, suivant la manière habituelle de ce grand peuple.

— Oui, dit Étienne qui suivait sa première idée, on ferait un bon roman en prenant, comme sujet d’étude, quelques spécimens de cette race dangereuse et antipathique, quelques beaux spécimens de petits gentlemen bien portants, obtus et crevant de vanité… Et, maintenant que j’y pense, il me semble que lorsqu’il me quitta, mon ami John S… sifflotait le Rule Britannia d’une façon un peu ironique ! »

Mais je n’écoutais plus mon ami ; je prêtais l’oreille à des aboiements rauques et singuliers que je situais assez loin, par delà l’oasis.

« Qu’est-ce donc ? demandai-je.

— C’est un chacal, sans doute, quoiqu’il soit bien tôt encore. Si tu veux, nous pouvons aller lui rendre visite avec nos fusils.

— Volontiers ! m’écriai-je. Emmenons-nous Saïd ? »

Le sloughi d’Étienne tendait vers moi sa tête fine. C’est une vaillante bête, vigoureuse, têtue et dénuée d’esprit.

« Nous l’emmenons, dit Étienne, mais ne le caresse pas trop : il a des puces. »

LE KIOSQUE VERT PRÈS DE L’ÉTANG

Disposer sa bibliothèque suivant un plan préconçu est une tâche délicieuse, mais imaginer ce plan est plus agréable encore. D’ailleurs, je n’en approuve qu’un seul. Tous les autres, pour logiques et harmonieux qu’ils semblent, à première vue, finissent par devenir incommodants et m’irritent à la longue. — Ainsi, pourquoi mettre les livres d’histoire sur le même rayon, et ne point séparer les romans ? Quels avantages procure donc ce classement par espèces ? — Thiers voisine mal avec Michelet ; quelle insupportable obligation pour Gautier que d’avoir à toute heure, avec Laforgue, une reliure mitoyenne ! et, croyez-moi, il est presque malhonnête de laisser fréquenter à Chateaubriand les nouvelles de Mérimée. Joindre Atala et Carmen !… n’en sentez-vous point l’indécence ?

Je goûte encore moins un système qui mettrait à ma portée les livres dont je me sers le plus souvent. C’est me forcer à tolérer une compagnie qui peut être agréable, mais me devient odieuse à l’instant où je m’aperçois qu’elle est imposée. — Il me déplaît d’avoir ainsi à prendre en horreur, parce qu’il se trouve trop à portée de ma main, un ouvrage que je lis fréquemment, et, s’il me vient tout à coup l’envie de feuilleter le Tyr et Sidon de Jean de Schelandre ou le Mémoire sur Vénus de M. Larcher, ou encore de considérer les Images de plate peinture des deux Philostrates, sophistes grecs, avec les épigrammes du sieur d’Embry qui les complètent, pourquoi m’obliger à les querir en des réduits lointains, sous l’odieux prétexte que je ne fais pas de ces volumes ma lecture quotidienne ?

Je pense que l’on doit classer sa bibliothèque suivant la seule émotion que les livres dégagent, suivant la qualité de fièvre, d’intérêt, de joie ou d’ennui qu’ils nous donnent. — Il y aurait par exemple le rayon de la Douceur du foyer, celui du Regard intérieur, celui des Agréments et inconvénients d’une maîtresse, celui des Beautés naturelles ; enfin, dans un réduit secret, on réunirait, non loin d’une lampe et d’un grand fauteuil de cuir, certains livres, sous l’étiquette : Parfums exotiques et autres (Livres de voyage).

C’est la seule collection que j’aie tâché de me former. Sur ce rayon, je trouve la Prière sur l’Acropole, oraison qui convient aux beaux départs, les Moralités légendaires, le Centaure de Maurice de Guérin, Fumée d’opium de Claude Farrère, la Léda de Pierre Louÿs, quelques vers et quelques proses de Rimbaud, recopiés dans un cahier, la Mort de Venise de Maurice Barrès et ses Aventures d’Astiné Aravian, les Petits Poèmes de Baudelaire, arrachés, au mépris de toute bibliophilie, à l’exemplaire courant et reliés avec ce titre que j’aime et dont le poète nommait parfois son ouvrage : le Spleen de Paris ; la prodigieuse Histoire des boucaniers d’Amérique d’Œxmelin, enfin la Connaissance de l’Est de Paul Claudel, dont les poèmes chinois me charment en tous points, dont la couleur de couverture tient le milieu entre celle d’une sauce végétale et celle d’une eau stagnante, qui n’est point paginé, n’a pas de table des matières, où l’on se perd comme dans un labyrinthe d’idoles et de qui le titre même, si paradoxal et si exact, m’est cher, car, en lisant ces mots : Connaissance de l’Est, ne dirait-on pas d’un traité de stratégie ou d’un pamphlet sur le démantèlement des forteresses ? au lieu qu’il s’agit de pluies, de navigations nocturnes, d’un temple de la conscience, de vérandas, de banyans, de maisons haut perchées, d’une araignée noire suspendue par le derrière, de sources, de flots et d’une arche d’or dans la forêt !

Ce sont là mes vrais livres de voyage. Ils me transportent en tel lieu de la terre et du rêve qu’il me plaît de choisir, aux heures de mélancolie où l’on voudrait être en tout lieu de la terre, sauf en celui dans lequel on se trouve.

Aujourd’hui, j’ai pris le dernier venu de ces livres. Il a pauvre aspect, mais, croyez-moi, il est très précieux et garde sa splendeur comme un trésor secret. Je l’ai formé avec des poèmes repris dans ces revues que pour la plupart une même saison vit naître et mourir. — Pages qui débordent les unes sur les autres, papiers divers, caractères contrastés… tout cela est cartonné, tant bien que mal, avec ce titre : Cinquante poèmes. L’auteur : Paul Valéry. Je crois posséder au complet son œuvre poétique.

Sa plus fine particularité est qu’on ne peut en lire dix vers sans être aussitôt transporté en d’étranges contrées. Je ne sais si ces vers sont toujours excellents ; je crois même que, parfois, ils portent un peu la marque des années de symbolisme où ils furent écrits, mais à coup sûr leur auteur est un ingénieux magicien, tantôt

Il évoque, en un bois thessalien, Orphée

Sous les myrtes, et le soir antique descend.

Le bois sacré s’emplit lentement de lumière

Et le dieu tient la lyre entre ses doigts d’argent.

Tantôt :

Celles qui sont des fleurs légères sont venues,

Figurines d’or, et beautés toutes menues

Où s’irise une faible lune… Et les voici,

Mélodieuses, fuir dans le bois éclairci.

Ou bien enfin :

La Princesse, dans un palais de roses pures,

Sous les murmures et les feuilles, toujours dort.

Elle dit en rêvant des paroles obscures

Et les oiseaux perdus mordent ses bagues d’or.

Mais le lieu vers lequel les poèmes de Paul Valéry me conduisent le plus souvent est un bois, très retranché du monde où dort un étang. Près du bord, des femmes sont assises, très parées ou très nues. Celle qu’une eau légère encore diamante vient de se coucher sur l’herbe : des larmes de soleil ruissellent sur ses flancs. D’autres, qui se baignent, jouent avec des nénufars. Je vois une barque passer sur l’eau égale ; des femmes, encore, s’y trouvent qui, rêveusement suivent

les magiques ronds

Que font les perles qui tombent des avirons

Et ce pétale fin qui tournoie et qui file.

Cependant la nuit descend, la nuit lactée et douce et le pâle silence.

Près de cet étang, à demi réel, à demi enchanté, s’élève un petit kiosque vert (je ne sais pourquoi, mais je le vois toujours vert), un peu japonais, un peu chinois, entouré de fleurs, kiosque baroque, un peu prétentieux, un peu simple, tout chargé de clochettes, kiosque au toit de branchages à travers lesquels la brise chante… et quelle voix vaudrait ce vent musicien ! kiosque d’un accès difficile, à l’intérieur duquel doivent fleurir des fleurs très rares, dans de très rares porcelaines, kiosque vert qui me paraît être une figure tout à fait juste de l’œuvre poétique de Paul Valéry.

Entendez bien qu’il ne s’agit pas ici d’art lyrique. Ce sont, si vous le voulez, des jeux diaprés (et l’eau est toute chatoyante), des coups d’ailes… des coups d’ailes dans une volière (mais les plumages sont si précieux ! et la volière est toute en or !) Il s’agit de complications ravissantes, analogues à celles que l’on voit en rêve, d’images vives et bizarres qui se replient sur elles-mêmes, ou se divisent ; — il s’agit d’une folie ornée et précise, d’arbustes nains qui rappellent les cèdres de la forêt, et font sourire, de sons de flûte qui étonnent, n’ayant rien de pastoral en leur étrange harmonie, de fleurs-insectes et d’insectes-fleurs, d’un labyrinthe musical et parfumé. — Jeux d’eau, disais-je, et coups d’ailes en volière… Ne cherchez ni grand fleuve, ni grand essor, — non ! tout se passe au sein du petit kiosque, si délicieusement vert, et dans ses alentours humides où de pudiques lys grandissent en silence.

Art volontairement restreint ; art délicat. On dirait d’un panneau d’Orient où la disposition des couleurs et des laques sentirait son heure. Mais les couleurs sont vives, mais les laques sont pures, et leur ensemble, certains jours, est vivement évocateur… Rêves qui transportez ailleurs ! qui donc vous crée ? les chanteurs à la grande voix de cygne ou les musiciens compliqués ?…

Et, puisque je fais des comparaisons, voici une image que je vous propose : c’est l’image d’une esquisse au pastel que je vis chez Armand Rassenfosse, le peintre graveur de Liège.

Sur une haute terrasse de marbre, close par des rinceaux de lierre sombre et de vignes sanglantes, une femme, drapée de blanc, debout contre la nuit, chante, les mains pleines de fleurs. Elle chante et son âme mélodieuse s’exhale par le sourire des lèvres entr’ouvertes. — Assis presque à ses pieds, sur la dernière marche qui conduit à la terrasse, accoté contre un vase où deux satyres se poursuivent dans le bronze, un fou joue d’une flûte dont, semble-t-il, il tire un futile vent d’ombre et de rêverie. Il est plié sur son instrument et l’on dirait qu’en le pressant à sa bouche il lui confie des secrets. Il est vieux, sa figure, toute en rides, se plisse et ses yeux brillent d’un air ambigu. Son costume est bariolé, orné, brodé, historié, fait de pièces éclatantes et chargé d’ornements. A la pointe de son chapeau s’ouvre, au milieu de trois clochettes, une rouge tulipe. Il écrase sa marotte sous son soulier de soie. — Rien ne lie les deux musiciens. — La femme est perdue dans son chant, le fou dans les méandres de sa musique, mais le peintre nous a donné, avec ses personnages, l’inspiration qui les ravit tous deux ; au delà de cette clôture sombre et sanglante que font les vignes et le lierre, au delà du marbre de la terrasse, un paysage s’étend, et c’est d’abord ce grand arbre tout proche qui occupe la moitié du ciel. Dans le dédale des branches, dans le lacis compliqué des rameaux, dans le monde des feuilles, la lune se joue et fait un éden de verdure, une ruche de joyeux rayons ; sur la terrasse elle dessine des boucliers d’argent et sur le chapeau du fou fait briller les clochettes. Plus loin, c’est la plaine voilée d’une poussière de nuit ; le dessin des choses s’y perd, on ne voit plus, sous les étoiles, qu’un cortège indécis de teintes fumeuses, que marque parfois le détail d’une colline, d’un bois ou d’un village. Partout c’est la paisible et bienfaisante nuit.

Et dans l’immensité bleuissante et profonde

Les astres recueillis baissent leurs chastes yeux.

Ce pastel inachevé me séduisit, non pas seulement par ses beautés de dessin et de couleur, mais par l’exemple qu’il donne de deux façons de chanter…

Et je sais bien que l’une d’elles est plus sûre, plus éternelle, en quelque sorte, mais l’autre, croyez-moi, console mieux d’être mis sous clef par le spleen, car il vous fait évader vers ces régions étranges où près du kiosque vert, séduisant et baroque, l’étang sommeille, chargé de fleurs, tandis que, dans un ciel d’estampe japonaise, se lève cette amie des chercheurs de pierre philosophale, la lune, agréable aux insensés.

ÉLÉVATION

Où il y a beaucoup de bien, dit l’Ecclésiaste, il y a aussi beaucoup de personnes pour le manger. Trois amis et ma maîtresse sont venus partager le festin de mélancolie que j’avais préparé pour moi seul. Ces commensaux fâcheux se repaissent de mon rêve sans en apprécier la chère amertume, et ils parlent obstinément, et discutent, et font des gestes, ce qui est une façon particulière et personnelle d’être ému par un souvenir. Moi, je sanglote en silence et je regarde d’un air mauvais ces convives qui n’aiment point la méditation.

Ainsi, l’homme tâche à dégoûter l’homme de sa pensée par des gloses impudiques, et, pourtant, l’esprit du contemplateur retourne volontiers vers le spectacle de la détresse et c’est raisonnablement qu’il se plaît à l’écho des larmes du monde. Il vaut mieux aller à une maison de deuil qu’à une maison de festin, car, dans celle-là, on est averti de la fin de tous les hommes, et celui qui est vivant pense à ce qui lui doit arriver un jour.

Méditer sur ces grands efforts que fait la nature pour se jouer de nous est un passe-temps de prix ; s’étonner que les volcans prononcent des discours de feu, que les nuages grondent et s’embrasent, que la mer se dresse en muraille et qu’il pleuve parfois de la cendre d’ossements, vaut mieux que parler de l’âme immortelle, car les débats métaphysiques mènent à la discorde, tandis que l’ébahissement devant les spectacles élémentaires mène à l’humilité ; et, tout aussi bien, est-il oiseux de spéculer sur les causes et d’édifier des théories, en effet, celui qui considère les nuées ne moissonnera jamais.

Je veux être laissé avec le pain et le vin de ma tristesse pour fortifier mon corps et griser mon esprit ; c’est pourquoi je soupire de contentement quand mes trois amis me quittent enfin, pour aller répandre leurs paroles ailleurs, et que ma maîtresse s’endort lourdement sur l’ottomane comme une bête lasse. — Sa figure est ensevelie dans la soie d’un coussin, la lampe, indécise et verte, habille sa chair d’une teinte sinistre, et, tout entière, ma maîtresse ressemble vraiment à un jeune cadavre. — En faut-il davantage pour que mon esprit aille, dans le passé, chercher des similitudes ?

Cette foule prosternée, tandis que passe l’heure mortelle, ces gens qui hâtent, accumulent et embrouillent leurs signes de croix, au pied d’une montagne dont la gueule bave, sont, à l’avis de chacun, parfaitement émouvants et le signe qu’ils font ennoblit même la qualité de l’émotion qui les tient agenouillés et que nous savons être une peur assez basse.

Sans le vouloir explicitement, un homme épouvanté donne belle allure à ses gestes. Nous retrouvons une âme de l’an mil chaque fois qu’un écho de l’an mil se fait entendre, et les imprécations des volcans propagent une terreur que les siècles n’affaiblissent pas. — Dessiner les voies souterraines du feu, apprécier sa puissance, compter les pulsations des montagnes creuses courbe le front des savants ; une étincelle jaillie courbe le front d’un peuple entier, car les spéculations et les prédictions ne valent que le poids léger de la vanité qu’elles inspirent à leur auteur, et, d’ailleurs, tout se fait par rencontre et à l’aventure.

J’aime ce passage d’un vieux livre où Jean de Marcouville, gentilhomme percheron, nous raconte avec simplicité et ce ton naïf et crédule qui seyait alors aux descriptions merveilleuses, l’éruption du mont Etna, et, plus loin, comment l’empereur Caligula s’enfuit devant « la grande impétuosité de feu que vomissait cette montagne », exemple que Pline eût bien fait de suivre au lieu d’examiner, orgueilleux et imprudent, l’ardeur tumultueuse du Vésuve. Pour un lecteur moderne, le tour naïf de cet obscur essayiste force à sourire, et de telles grimaces ne laissent pas d’être inconvenantes. L’usage en est cependant assez répandu et ces gens sont en grand nombre qui ne craignent pas de commenter sans révérence le deuil le plus sublime et le plus désolant. Il est triste qu’il faille à toute force que tout finisse par des chansons et, parfois, l’on se prend à espérer, vainement d’ailleurs, que certaines larmes pourront être répandues sans couplets ni ritournelles. Pour des drames de cette dignité, il n’est de compassion effective que le silence, et qui donc oserait compter des paroles humaines quand discourent les volcans ? Ils n’ont besoin de chantres ni pour la louange, ni pour la raillerie, car ils savent se célébrer eux-mêmes en donnant une âme, une véritable âme de feu, aux poèmes que le premier venu compose.

Les très antiques banalités où les poétereaux s’abreuvent ont, en pareille occasion, une singulière noblesse et comme un regain de vigueur à se voir puissamment illustrés. Si je sais, en considérant cette épouvante dans son lieu et par rapport à tous les autres lieux de la terre, qu’elle n’est pour ainsi dire qu’une flammèche dans l’immensité, je sais aussi que, jadis, une ville heureuse vivait sous le soleil, épanouie comme une rose, et qu’en un jour elle fut toute souillée par la cendre et le feu.

Cependant, tout refleurira dans la nature et dans l’esprit ; les arbres étendront leurs rameaux pour les tresser à la brise ; des femmes seront belles et des hommes en ressentiront du désir ; des oiseaux reviendront se poser sur les laves et chanter leurs chansons, tandis que les nuages, tordus et retordus dans l’espace, dévideront leurs chastes quenouilles, et que la mer reflétera le ciel.

Les tourbillons d’une flamme fréquente n’empêchent pas les vignes de pousser aux coteaux de Torre del Grecco, plus qu’ils n’empêcheront la Martinique d’être, dans quelques années, une émouvante corolle éclose dans l’écume. Tout sera de même : la mémoire des hommes est courte, ils ne dédient jamais à leurs morts qu’une urne brève, car la lumière est douce et l’œil se plaît à voir le soleil.

Oui, dans peu d’années, les enfants de la Martinique iront chercher sur la grève les coquillages aux belles couleurs qui charment leurs yeux étonnés, et si, dans les replis du sable, ils trouvent d’aventure un crâne noir et luisant, ils en auront de la gaieté et se le montreront les uns aux autres avec des éclats de rire, ou, peut-être, ces trouvailles seront-elles si communes qu’ils n’y prendront point garde et ne s’arrêteront pas de jouer.

Mais, si les enfants des morts oublient vite les tombes de leurs aïeux, tombes qu’ils ne voient plus sous l’amoncellement des guirlandes, on ne saurait plaindre d’un cœur assez sincère les hommes de la génération présente qui ont échappé à la destruction. Les survivants d’une guerre, restés debout au milieu de plaines lourdes d’un double sang, peuvent surseoir à leur douleur par de beaux gestes d’exécration ou des mouvements d’orgueil, aussi bien n’ont-ils eu affaire qu’à des forces humaines et ont-ils mérité de leur race ; pour eux, le crêpe se marie au laurier vert. Combien plus grande est la détresse de ceux que le destin fit naître au pied de la sinistre montagne, qui ont vu les jours d’épouvante et ne furent pas poussés dans la grande ombre ! — Ils vivront, hantés par un incessant souvenir qui les brûlera, les noiera et les torturera chaque nuit. La continuelle méditation de l’esprit, dit l’Ecclésiaste, afflige le corps ; eux, traîneront une vie désolée parce qu’il plut à la terre de toucher l’homme de son ardeur ; ils se rappelleront en pleurant les bois anciens, les maisons claires et les sourires d’autrefois ; la plupart ne vivront pas jusqu’à l’âge où ils pourront voir reverdir les nouveaux bois, s’habituer aux nouvelles maisons et, toujours, ils resteront indifférents aux nouveaux sourires. — A bien considérer cette génération, j’ai préféré l’état des morts à celui des vivants.

Pour moi, je songe une minute encore, ma maîtresse gémit sourdement, je m’approche d’elle, je regarde son sommeil, et, durant que les vitres pâlissent parce que c’est l’aube, je considère le nombre harmonieux de sa respiration.

LES RECETTES DE L’ÉPOUVANTE

Il est, en Provence, un petit golfe aux bords escarpés, une calanque, ainsi que l’on dit chez nous, dont les contours et les couleurs m’émeuvent étrangement. Il fait face à l’île de Calseraigne, rocher minuscule et dépourvu de toute végétation, qui flotte à quelques centaines de brasses de la côte, entre le bec de Sormiou et Maïre. Peu de gens connaissent ces « pays ». Ils sont fort désolés, stériles à souhait, d’un abord malaisé, mais baignés d’une mer si bleue !

Pour ma calanque, elle me ravit davantage, chaque fois que je vais la visiter. Les teintes de ses eaux sont celles de la tunique d’Amphitrite et sa plage de galets blancs brille au soleil entre les deux petites falaises qui l’enserrent.