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MARIE-LOUISE
ET LA COUR D'AUTRICHE
ENTRE LES DEUX ABDICATIONS
(1814-1815)
DU MÊME AUTEUR
MÉMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE NAPOLÉON Ier DEPUIS 1802 JUSQU'A 1815, par le baron Claude-François de MÉNEVAL, Secrétaire du portefeuille de Napoléon, publiés par les soins de son petit-fils le baron de Méneval (Napoléon-Joseph-Ernest).
Héliog. Dujardin
MARIE-LOUISE D'AUTRICHE,
IMPÉRATRICE ET DUCHESSE DE PARME
d'après une miniature d'Isabey.
MARIE-LOUISE
ET LA COUR D'AUTRICHE
ENTRE LES DEUX ABDICATIONS
(1814-1815)
PAR LE
BARON DE MÉNEVAL
MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE
Avec deux Portraits en héliogravure
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
ÉMILE-PAUL, ÉDITEUR
100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100
1909
AVANT-PROPOS
Le but que je me suis proposé n'est pas d'entreprendre, dans cet ouvrage, la biographie complète de l'impératrice Marie-Louise, qui n'offrirait, d'ailleurs, à mon point de vue, qu'un intérêt de peu d'importance. J'ai seulement pensé qu'il serait agréable aux amateurs de récits historiques de connaître certaines particularités originales de la vie de cette princesse. J'en entreprendrai donc la relation depuis le moment où elle a été séparée de Napoléon, en 1814, et où elle a quitté la France, après la première abdication, jusqu'à l'époque de la seconde abdication en 1815.
Il m'a fallu, pour atteindre ce résultat, emprunter aux récits, publiés par des auteurs contemporains de Marie-Louise, certains jugements et quelques anecdotes. On pourra me le reprocher peut-être, mais j'ai tenu à documenter ainsi mon modeste livre, préférant en général m'appuyer plutôt sur les dires des témoins ayant vécu du temps du Premier Empire, que sur les appréciations fantaisistes de quelques écrivains plus ou moins en vogue actuellement.
Mon grand-père avait suivi l'impératrice Marie-Louise à Vienne, et résida presque sans interruption auprès d'elle jusque vers le milieu du mois de mai 1815. C'est dans ses papiers, en grande partie inédits, que j'ai puisé les éléments de ce volume.
L'empereur Napoléon Ier a souvent répété qu'il avait coutume d'accorder trois sortes d'estime qu'il répartissait de la manière suivante: estime de caractère; estime de confiance; iestime de talent[ [1]. Il a certainement accordé les deux premières à son fidèle secrétaire, car il lui en a donné des témoignages irrécusables.
La veuve du général Durand, dans ses intéressants et si véridiques Mémoires, nous dit, après avoir donné la description du cabinet de l'Empereur: «Il (M. de Méneval) a prouvé par la suite qu'il méritait l'estime distinguée dont l'Empereur l'honorait. Placé à Blois et à Orléans dans une position difficile, témoin des intrigues qui entouraient l'Impératrice, il osa—sans s'écarter du respect—faire entendre la voix de la vérité; il ne recula jamais devant ce que l'attachement et le devoir lui imposaient[ [2]...»
Tel est le jugement porté par la dame du palais de l'impératrice Marie-Louise sur mon grand-père. Le jugement de Mme Durand a été ratifié à peu près par tous les contemporains de cet homme de bien, et par la postérité. Sa véracité bien connue semble un sûr garant de l'authenticité de tous les incidents qu'il rapporte. Il s'était attaché à sa jeune souveraine avec un dévouement absolu. Le chagrin qu'il dut ressentir à la voir se dérober à ses devoirs les plus élémentaires, vis-à-vis de Napoléon, et même de leur fils, n'a donc pu manquer d'être profond. Il l'a dit au reste dans ses Mémoires, et—comme on le verra tout à l'heure—dans un grand nombre de ses lettres. Ses affirmations à cet égard n'ont été d'ailleurs que l'expression plutôt affaiblie de la peine qu'il en éprouvait. Fidèle en effet à son maître et à son bienfaiteur, il l'a été jusqu'au tombeau. Ce dévouement et cette fidélité, poussés jusqu'au désintéressement et à l'abnégation, sont—aux yeux des historiens—ce qui constitue son honneur, et ce qui lui a mérité l'estime et le respect de tous, amis ou adversaires de la grande mémoire de Napoléon.
C'est sous son égide que je veux placer cet ouvrage, dû, en majeure partie, je le répète, aux souvenirs laissés par lui de sa longue résidence auprès de l'impératrice Marie-Louise. Les lecteurs y trouveront, entre autres détails susceptibles de les intéresser, un certain nombre de lettres inédites de Marie-Louise et de fréquents extraits du Journal, également inédit, tenu par mon grand-père pendant tout le temps de son séjour à Schönbrunn et à Vienne, enfin une partie de sa correspondance intime avec ma grand'mère.
Après la Révolution de 1830, le roi Louis-Philippe s'empressa de faire appel au concours des fonctionnaires de l'Empire, mis à l'écart par le Gouvernement de la Restauration, et fit offrir à beaucoup d'entre eux des situations en rapport avec leurs antécédents. Mon grand-père ne fut pas oublié par le nouveau roi des Français, mais il ne crut pas devoir accepter ces offres obligeantes, estimant qu'après avoir servi un aussi grand homme que Napoléon, dans des conditions aussi intimes, il ne lui était pas possible d'entrer au service d'un autre souverain.
Les nouveaux Mémoires de Fain viennent de faire, cette année, l'objet d'une publication dont certains journaux ont eu mission de s'occuper. J'ai voulu les parcourir à mon tour, et j'ai cru de mon devoir de rétablir la vérité historique dont ces Mémoires m'ont paru s'écarter sur plusieurs points. La préoccupation dominante que l'on est à même de constater dans cet ouvrage, c'est naturellement celle de faire du troisième secrétaire de Napoléon l'homme le plus remarquable du cabinet impérial. Mon grand-père, forcément rejeté au second plan, y est traité—ou à peu près—de quantité négligeable. Il y a dans ce livre an sujet de ce dernier, un parti-pris évident de le diminuer de toutes manières et presque de le ridiculiser. On l'y appelle «le petit secrétaire». Ne va-t-on même pas jusqu'à inspecter sa garde-robe, et à critiquer sa prétendue façon de se vêtir? Le but poursuivi par cet éreintement tendancieux est transparent, mais il me répugnerait pour ma part, d'employer des procédés analogues, et c'est affaire d'éducation. La mémoire de mon grand-père se défend toute seule; elle n'a heureusement nul besoin de rabaisser autrui pour mériter l'estime et la considération auxquelles elle a le droit de prétendre. L'histoire n'est pas un pamphlet et, Dieu merci, Las-Cases, Thiers, les mémoires des personnages du Premier Empire, enfin les historiens dignes de ce nom n'ont pas porté, sur le secrétaire du Portefeuille de Napoléon, des appréciations d'une partialité aussi peu dissimulée que celles de M. Frédéric Masson. Les jugements passionnés et souvent injustes de cet écrivain ne sont d'ailleurs heureusement pas sans appel.
J'en reviens à l'ouvrage nouvellement publié de Fain, qui, au bout d'un siècle environ, vient de paraître, et a ainsi eu le temps d'être revu, soigné, corrigé et augmenté. Ce livre, je regrette d'avoir à le dire, est un véritable monument d'ingratitude en ce qui concerne mon grand-père. Car c'est à celui-ci, je dirai même à lui seul, que M. Fain a dû le précieux avantage d'être introduit dans la maison de l'empereur Napoléon (voir page 50 du tome II des Mémoires du baron de Méneval, 1894, chez Dentu) car le droit de s'appeler ainsi, bien qu'il ne s'en soit jamais préoccupé, appartenait à l'auteur des Souvenirs de Napoléon et de Marie-Louise[ [3].
Un pareil service rendu n'est généralement pas de ceux qui s'oublient, car il a permis au baron Fain de parvenir à la notoriété; et il faut, pour le passer délibérément sous silence, un étrange parti-pris, une indépendance de cœur absolue. C'est cependant ce qui s'est produit, car les nouveaux Mémoires de Fain ne disent pas un mot de ce que mon grand-père raconte à cet égard en détail dans les siens, et cela en des termes formels, ajoutant: Quant à M. Fain, je n'ai jamais vu un homme plus heureux; il m'embrassa en pleurant de joie et de reconnaissance.
J'ai des raisons sérieuses de croire que—depuis la chute définitive de l'Empire surtout—mon grand-père avait cessé de professer pour son ancien collaborateur Fain, des sentiments aussi sympathiques qu'au début. Pendant l'interrègne de l'île d'Elbe, on ne voit pas figurer Fain au nombre des fidèles de l'Empereur, et dans les derniers temps du séjour de Napoléon à la Malmaison, avant son départ pour Sainte-Hélène, le nom de Fain n'est pas cité parmi ceux des courtisans du malheur. Dans tous les cas jamais mon grand-père—dans ses écrits—n'a parlé de Fain autrement que dans les termes les plus honorables; ne s'ouvrant qu'à ses intimes de ce qu'il avait pu trouver de répréhensible dans l'attitude de ce dernier, depuis l'effondrement de l'Empire. Ceci je l'ai entendu plus d'une fois raconter par le colonel de Méneval mon père, et par l'abbé de Méneval, mon oncle; or, leurs souvenirs, dépourvus néanmoins de toute animosité, étaient des plus affirmatifs sur ce point.
Dans plusieurs passages du nouveau livre de Fain, je rencontre des inexactitudes qui—peu importantes par elles-mêmes,—décèlent cependant la persistance de dispositions peu bienveillantes. Dans un de ces passages il est dit, à propos d'un bienfait de l'Empereur reçu par mon grand-père: «Méneval qui n'avait que son état pour vivre...» Or, il résulte de ce que j'ai toujours entendu dire, dans ma famille, que mon grand-père avait une certaine fortune, indépendante de ses dotations. De plus, dans une note manuscrite retrouvée dans ses papiers, il dit qu'entré au service de Napoléon relativement riche, il en est sorti appauvri. Au moment où il avait été appelé, à vingt-quatre ans, dans le cabinet du Premier Consul, on se souviendra peut-être de la réflexion qui lui échappait et qui se retrouve dans ses Mémoires: «Que me voulait la fortune, à moi qui ne lui demandais rien!» C'était un modeste et décidément la modestie n'est pas l'apanage de tout le monde...
Dans un autre passage des Mémoires de Fain (édition 1908) il est dit que Méneval avait épousé la fille de M. Mathieu, ancien notaire; autre inexactitude. Mon grand-père avait épousé, en 1807, Aimée-Virginie-Joséphine, Comte de Montvernot, dont la mère s'était remariée avec M. Mathieu, baron de Mauvières, ancien notaire effectivement. Il y aurait d'autres inexactitudes à relever dans l'ouvrage précité. Fain ne laisse-t-il pas entendre, par exemple, que, sans lui Fain, mon grand-père n'aurait été ni décoré, ni nommé maître des requêtes! C'est en vérité renverser gratuitement leurs rôles réciproques, et personne ne prendra, je suppose, au sérieux une aussi invraisemblable assertion. En effet, parmi les secrétaires de son cabinet, quel était le véritable homme de confiance de l'empereur Napoléon, si ce n'est mon grand-père? Qui l'accompagnait partout dans ses déplacements importants? Était-ce Fain qu'il avait désigné pour le suivre à Tilsitt, à Erfurth, à Bayonne, etc.? Fain a succédé à Méneval, après la campagne de Russie, d'où ce dernier était revenu dans un état de santé lamentable, mais je ne crois pas que Fain l'ait jamais remplacé en tant que dépositaire de la confiance absolue de Napoléon.
En résumé, mon grand-père aimait véritablement l'Empereur et, jusqu'à son dernier soupir, est resté fidèlement attaché à cette auguste mémoire. Napoléon le savait; aussi s'est-il souvenu de lui, dans son testament à Sainte-Hélène, pour lui léguer cent mille francs[ [4].
Fain, quels que soient les éloges qu'il plaît à son panégyriste de décerner à sa fidélité, n'a pas reçu de son ancien maître un pareil témoignage d'estime et d'attachement. C'est que le dévoûment de Fain pour Napoléon, moins désintéressé que celui de mon grand-père, s'adressait au souverain tout-puissant, beaucoup plus qu'à l'homme lui-même.
Après ces explications, qui m'ont semblé nécessaires, il est grand temps de revenir à Marie-Louise.
Versailles, le 15 novembre 1908.
MARIE-LOUISE ET LA COUR D'AUTRICHE
ENTRE LES DEUX ABDICATIONS (1814-1815)
CHAPITRE PREMIER
Caractère de Marie-Louise.—Sa correspondance avec Mme de Crenneville.—Son portrait.—Ce que pensait de sa mère le duc de Reichstadt.
Avant d'entreprendre la relation d'une partie des événements qui se sont déroulés entre 1814 et 1815 dans l'Europe centrale, et de parler de la répercussion qu'ils ont exercée sur le cœur de Marie-Louise, il nous a paru nécessaire de donner à ceux qui liront ces pages quelques éclaircissements préliminaires, destinés à leur faire mieux comprendre la nature d'âme, les tendances, la valeur morale en un mot de la fille de l'empereur François.
Dans ses Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier—dans le troisième volume surtout—mon grand-père a consacré plusieurs chapitres à l'impératrice Marie-Louise, à son caractère, à son genre de vie et même à ses occupations ou à ses habitudes. Le lecteur devra s'y reporter s'il veut connaître, avec des détails plus circonstanciés, les faits et gestes de l'Impératrice depuis son mariage en 1810 jusqu'à la première abdication de Napoléon en 1814 et même jusqu'en 1815. Pour relier avec les années précédentes la période spéciale qui nous occupe, il nous faudra donc emprunter à l'ouvrage précité, et à beaucoup d'autres encore—aussi succinctement toutefois que possible—des appréciations, des anecdotes ou certaines particularités susceptibles de servir à l'intelligence des fluctuations d'âme de cette princesse, et de nous amener enfin à constater, dans cette nature faible et futile, l'abandon regrettable et complet de ses devoirs les plus sacrés.
En revenant à Vienne, en retrouvant le berceau de son enfance et de ses jeunes années, l'impératrice Marie-Louise était encore animée d'intentions droites. Son attachement pour son époux, trahi par la fortune, se trouvait sans doute affaibli; il était loin cependant de paraître éteint. Cédant par faiblesse et un peu par égoïsme à de perfides suggestions, son âme, visitée déjà par de légers remords, avait conservé néanmoins des sentiments de fidélité et de loyauté vis-à-vis de Napoléon.
Marie-Louise se souvenait des constants égards qu'il lui avait témoignés, de ses manières affectueuses et tendres pour elle. Elle n'avait vraisemblablement jamais aimé avec passion le mari que les nécessités de la politique avaient obligé l'Autriche à lui donner, et cependant, pour faire mieux connaître la nature des sentiments de la souveraine détrônée à l'égard de son époux, dès les prémices de l'union qui avait été imposée à l'Archiduchesse, il nous a paru tout à fait opportun de placer sous les yeux du lecteur des extraits de plusieurs lettres adressées par Marie-Louise à son amie la plus intime, Mlle de Poutet, devenue comtesse de Crenneville.
Nous allons citer textuellement ces extraits puisés dans une correspondance publiée à Vienne par Gerold.
A Mlle Victoire de Poutet:
«23 janvier 1810.
»Je sais que l'on me marie déjà à Vienne avec le grand Napoléon; j'espère que cela restera au discours et vous suis bien obligée, chère Victoire, pour votre beau souhait à ce sujet. Je forme des vœux afin qu'il ne s'exécute pas, et, si cela devait se faire, je crois que je serais la seule qui ne s'en réjouirait pas.»
»M.-L.»
Après le mariage.
A Mlle Victoire de Poutet:
«Compiègne, 24 avril 1810.
»Je vous suis bien sincèrement reconnaissante pour les vœux que vous me faites dans votre lettre du 20 mars à l'occasion de mon mariage. Le Ciel les a exaucés; puissiez-vous bientôt jouir d'un bonheur pareil à celui que j'éprouve, et que vous méritez tant. Vous pouvez être persuadée que personne ne le souhaite plus que votre attachée amie.»
»M.-L.»
A Victoire de P..., future comtesse de Crenneville:
«11 mai 1810.
»... Peut-être que dans ce moment vous êtes déjà mariée et goûtez un bonheur aussi inaltérable que le mien...»
»M.-L.»
1er janvier 1811.—Autre extrait de lettre à la même:
«Les moments les plus agréables sont ceux où je suis avec l'Empereur.»
A la comtesse de Crenneville:
«6 mai 1811.
»J'ai été bien touchée des vœux que vous formez à cette occasion pour mon fils; j'espère qu'ils se réaliseront et qu'il fera un jour, comme son père, le bonheur de tous ceux qui l'approcheront et le connaîtront.»
Marie-Louise exprime encore, dans sa correspondance de l'année 1812, ses regrets d'être séparée de Napoléon parti pour la campagne de Russie (lettre à Victoire de Crenneville).
Enfin l'Impératrice écrivait de Prague, le 25 juin 1812, à Mme Mère:
«L'Empereur m'écrit bien souvent; chaque jour où je reçois une lettre est un jour de bonheur pour moi. Rien ne peut me consoler de son absence, pas même la présence de toute ma famille.»
Rien n'obligeait Marie-Louise à écrire de semblables lettres; d'ailleurs la fausseté n'était pas chez elle un vice de nature, et ces confidences adressées, presque toutes, à sa meilleure amie, fille de sa grande maîtresse la comtesse de Colloredo, ne sauraient être suspectées d'hypocrisie par personne. Elles sont l'expression de la vérité du moment. Plus tard les leçons et les enseignements du général Neipperg porteront leurs fruits, et Marie-Louise finira par modifier le fond de sa nature, par devenir trompeuse et dissimulée comme son mentor.
Voici le jugement sévère, mais qui nous semble absolument justifié, porté sur la deuxième femme de Napoléon dans la Revue historique:
«Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, impératrice des Français, fille aînée de François empereur d'Autriche et de Marie-Thérèse de Naples, née à Vienne le 12 décembre 1791, mariée à Napoléon Ier le 2 avril 1810, morte à Vienne le 18 décembre 1847. Personne insignifiante; elle ne pense pas. Femme de Napoléon, elle n'en parle que dans les termes de la plus bourgeoise tendresse. On le lui enlève, elle l'oublie.» La Revue historique trouve en outre d'une banalité attristante toute la correspondance de Marie-Louise avec les comtesses de Colloredo et Crenneville, publiées comme nous l'avons dit, par Gerold, et juge, par endroits, ces lettres «comme un affront à la dignité morale d'une femme et d'une souveraine.»
Marie-Louise ne dit-elle pas en effet dans une des susdites lettres que, si elle songeait un jour à se remarier, elle serait heureuse de rencontrer un autre M. de Crenneville... Quelles que pussent être en réalité les qualités personnelles de ce galant homme, cette réflexion d'une souveraine même déchue, décèle,—suivant nous—un manque absolu de grandeur et même de dignité.
Plus d'un contemporain, plus d'un historien qui ont connu ou étudié Marie-Louise la traitent d'esprit léger et irréfléchi, et constatent en elle l'absence totale de caractère et de tout sens politique.
Il faut en effet quand on étudie de près l'histoire de la deuxième femme de Napoléon (qu'il jugeait lui-même plus tard faible et frivole malgré son extrême indulgence pour elle) reconnaître que cette impératrice était faite pour une existence terre à terre et exempte d'orages, qu'elle était douée par la nature d'un tempérament bourgeois de petite grisette. Née sur les marches d'un des trônes les plus illustres de l'Europe, elle ne se montra, en aucune rencontre, à la hauteur du rôle éminent que les circonstances et l'assentiment de son père l'avaient appelée à jouer sur la scène du monde. Nous dirons plus, les événements dramatiques, survenus pendant la durée si courte de son règne éphémère, ne semblèrent lui laisser plus tard,—après la chute de l'Empire français—que des souvenirs de véritable terreur, en même temps qu'une répugnance invincible à en affronter de nouveau les agitations et les périls.
Nous pourrions nous borner à ces appréciations diverses, recueillies un peu partout et puisées dans les écrits des témoins vivant à la même époque, comme dans les récits des historiens contemporains actuels. Nous choisirons, cependant, pour mieux confirmer la justesse des jugements portés plus haut sur l'impératrice Marie-Louise, deux autres témoignages décisifs, le dernier surtout puisqu'il émane de l'infortuné duc de Reichstadt lui-même!...
Écoutons d'abord celui de Prokesch Osten, ce fidèle et unique ami du fils de Napoléon et de Marie-Louise. S'il cherche d'abord à exonérer cette princesse des griefs articulés contre elle dans le livre de M. de Montbel, il est loin cependant de conclure à son innocence complète et à son irresponsabilité absolue. Voici le langage qu'il tient à son sujet:
«Montbel fait tort à Marie-Louise en ne remarquant pas qu'elle voulait rester (en 1814) à Paris. Elle eût été satisfaite si le peuple l'eût empêchée de partir le 29 mars. Ceux qui lui supposent des arrière-pensées royalistes, etc., qui disent qu'elle vit avec joie la perte de son trône et de son époux, ne connaissent pas cette femme faible, mais capable cependant de sentiments plus élevés. Elle aimait son mari et son fils, et savait que ses devoirs envers eux devaient passer avant ceux qu'elle avait vis-à-vis de son père. La cause de ses égarements postérieurs consiste seulement dans la passivité fatale dans laquelle les jeunes filles (et surtout les princesses) sont élevées à Vienne.»
M. Welschinger, l'historien éminent et bien connu de l'ouvrage si attachant, intitulé le Roi de Rome, a fait paraître récemment une très intéressante brochure qui fait suite à son livre, et pourrait en être considérée en quelque sorte comme l'appendice[ [5].
Des notes intimes de Prokesch Osten, reproduites en partie dans cette brochure, il résulte qu'au cours d'une de ses conversations avec le duc de Reichstadt, ce prince aborda une seule et unique fois, avec son intime confident, le sujet brûlant d'une appréciation sur la conduite de sa mère, et qu'il le fit avec l'accent de la plus grande émotion. Le duc me dit alors, rapporte Prokesch: «Si Joséphine avait été ma mère, mon père n'aurait pas été à Sainte-Hélène, et moi je ne languirais pas à Vienne. Certainement ma mère est bonne... mais elle est sans force... Elle n'était pas la femme que mon père méritait!» En prononçant ces paroles le duc versait des larmes, se cachant le visage entre ses mains, et le loyal Prokesch, pour le consoler, reprenait: «La femme que méritait votre père n'existait pas!»
De quel intérêt sera pour l'histoire qui le recueillera, ce jugement porté par le fils de Marie-Louise sur sa mère, et qu'un seul témoin a été à même de conserver dans sa mémoire puis de fixer sur le papier dans ses notes manuscrites!
Dans ses intéressants mémoires sur Napoléon et Marie-Louise la veuve du général Durand, dame du Palais de l'impératrice, nous trace un charmant portrait de la seconde femme de Napoléon. Mme Durand restera dans l'histoire de la période impériale comme le type de la fidélité, du dévouement et de la noblesse de sentiments la plus pure. Voici en quels termes elle décrit la personne de Marie-Louise à l'époque de l'arrivée de celle-ci en France:
«Marie-Louise avait alors dix-huit ans et demi, une taille majestueuse, une démarche noble, beaucoup de fraîcheur et d'éclat, des cheveux blonds qui n'avaient rien de fade, des yeux bleus mais animés, une main, un pied qui auraient pu servir de modèles, un peu trop d'embonpoint peut-être, défaut qu'elle ne conserva pas longtemps en France; tels étaient les avantages extérieurs qu'on remarqua tout d'abord en elle. Rien n'était plus aimable, plus gracieux que sa figure quand elle se trouvait à l'aise, soit dans son intérieur, soit au milieu des personnes avec lesquelles elle était particulièrement liée; mais dans le grand monde, et surtout dans les premiers moments de son arrivée en France, sa timidité lui donnait un air d'embarras que bien des gens prenaient à tort pour de la hauteur[ [6].»
Napoléon, ravi de rencontrer dans cette jeune princesse tous ces avantages réunis, en devint presque aussitôt réellement épris, et lui témoigna, dans les premiers temps de la lune de miel surtout, la plus vive tendresse. Marie-Louise possédait un ensemble de qualités domestiques dont l'Empereur savait apprécier le charme réel.
Continuons d'emprunter aux souvenirs de Mme Durand d'autres particularités intimes qui feront mieux comprendre au lecteur les causes qui motivèrent, dès le début de leur union, l'attachement véritable ressenti par Napoléon pour sa nouvelle femme.
Mme Durand ajoute en effet au séduisant portrait de Marie-Louise, que nous venons de reproduire plus haut, les appréciations suivantes:
«L'archiduchesse Marie-Louise avait reçu une éducation très soignée; ses goûts étaient simples, son esprit cultivé; elle s'exprimait en français avec facilité, avec autant d'aisance que dans sa langue naturelle. Calme, réfléchie, bonne et sensible, quoique peu démonstrative, elle avait tous les talents agréables, aimait à s'occuper et ne connaissait pas l'ennui. Nulle femme n'aurait pu mieux convenir à Napoléon[ [7]. Douce, paisible, étrangère à toute espèce d'intrigues, jamais elle ne se mêlait des affaires publiques et elle n'en était instruite, le plus souvent, que par la voie des journaux. Pour mettre le comble au bonheur de l'Empereur, la Providence voulut que cette jeune princesse, qui aurait pu ne voir en lui que le persécuteur de sa famille, l'homme qui, deux fois, l'avait obligée de fuir de Vienne, se trouvât flattée de captiver celui que la renommée proclamait le héros de l'Europe, et éprouvât bientôt pour lui le plus tendre attachement.»
D'après tout ce que nous venons de rapporter jusqu'ici l'on voit combien les sentiments de Marie-Louise, si peu bienveillants pour Napoléon avant son mariage avec ce prince, avaient changé depuis qu'il était devenu son mari!... Nous croyons devoir à ce propos reproduire, ci-après, une petite anecdote dont mon grand-père s'est fait l'écho dans ses souvenirs sur la deuxième femme de l'Empereur:
«L'archiduchesse Marie-Louise, dit-il, aux premières paroles qui lui furent portées de son union projetée avec Napoléon, se regarda presque comme une victime sacrifiée au Minotaure. Cette princesse m'a fait l'honneur de me raconter qu'elle avait grandi, sinon dans la haine, au moins dans des sentiments peu favorables à l'homme qui avait mis plusieurs fois la maison de Habsbourg à deux doigts de sa perte, qui avait obligé sa famille à fuir de sa capitale et à errer de ville en ville, au milieu de la confusion et de la consternation inséparables d'une retraite précipitée. Les jeux habituels de son frère et de ses sœurs consistaient à ranger en ligne une troupe de statuettes en bois ou en cire qui représentaient l'armée française, à la tête de laquelle ils avaient soin de mettre la figure la plus noire et la plus rébarbative. Ils la lardaient à coups d'épingle et l'accablaient d'outrages, se vengeant ainsi, sur ce chef inoffensif, des tourments que faisait éprouver, à leur famille, le chef redouté contre lequel les efforts des armées autrichiennes et les foudres du cabinet de Vienne demeuraient impuissants[ [8].»
CHAPITRE II
Lettre de l'empereur d'Autriche à Napoléon en date du 16 avril 1814.—Lettre de Metternich à Marie-Louise.—Appréciation du caractère et de la conduite de ce ministre par un contemporain du chancelier autrichien.
Le récit de l'agonie de l'Empire en 1814, après l'immortelle campagne de France, a plusieurs fois été fait, et lu dans un grand nombre de mémoires relatifs à cette dramatique époque. Nous n'avons pas l'intention d'en reproduire, dans cet ouvrage, une nouvelle narration. Nous nous occuperons spécialement de Marie-Louise, la suivant dans ses pérégrinations jusqu'à Vienne et à Schönbrunn, en nous efforçant de tracer une peinture fidèle des impressions et des sentiments divers dont son âme était agitée au début de sa séparation d'avec l'Empereur, séparation qu'elle ne croyait pas alors devenue définitive.
Son père, l'empereur d'Autriche, partageant ou feignant de partager la manière de voir de sa fille dans l'entrevue qu'il avait eue avec elle à Rambouillet, ne lui avait parlé à cette occasion d'aucune résolution semblable. Mon grand-père, en racontant les péripéties de l'entrevue de l'empereur François et de Marie-Louise dans cette résidence impériale, rend témoignage de l'émotion de ce souverain au moment où sa fille désolée le reçut en versant des larmes, et en jetant entre les bras de son grand-père le fils de Napoléon. On trouvera la preuve de l'incertitude où se trouvait alors le monarque autrichien sur la ligne de conduite qu'il aurait à adopter à cet égard, pour l'avenir, dans la lettre suivante adressée par lui de Rambouillet à son gendre détrôné, le 16 avril 1814, lettre insérée dans l'ouvrage de M. de Saint-Amand intitulé: Marie-Louise, l'Ile d'Elbe et les Cent Jours. Voici cette lettre: «Monsieur mon frère et cher beau fils, la tendre sollicitude que je porte à l'impératrice ma fille, m'a engagé à lui donner rendez-vous ici. J'y suis arrivé il y a peu d'heures, et je ne suis que trop convaincu que sa santé a prodigieusement souffert depuis que je l'avais vue. Je me suis décidé à lui proposer de se rendre, pour quelques mois, dans le sein de sa famille. Elle a trop besoin de calme et de repos et Votre Majesté lui a donné trop de preuves de véritable attachement pour que je ne sois pas convaincu qu'Elle partagera mes vœux à cet égard, et qu'Elle approuvera ma détermination. Rendue à la santé, ma fille ira prendre possession de son pays, ce qui la rapprochera tout naturellement du séjour de Votre Majesté. Il serait superflu sans doute que je donnasse à Votre Majesté l'assurance que son fils fera partie de ma famille, et que, pendant son séjour dans mes États, je partagerai les soins que lui voue sa mère. Recevez, Monsieur mon frère, l'assurance de ma considération très distinguée. De Votre Majesté impériale le bon frère et beau-père.—François.»
La franchise n'avait jamais été la qualité maîtresse du Souverain de l'Autriche; sa conduite ultérieure et la suite des événements l'ont surabondamment démontré. Metternich d'ailleurs, son tout-puissant premier Ministre, ne lui aurait pas permis d'adopter, vis-à-vis de Napoléon, une attitude plus en harmonie avec les liens de parenté que le mariage de Marie-Louise avait créés entre le gendre et le beau-père. Mais François, et plus encore Metternich, considéraient Napoléon comme un danger pour l'Europe en général et en particulier pour l'Autriche. La peur qu'il leur inspirait a provoqué la rancune impitoyable avec laquelle ils ont poursuivi l'Empereur des Français et ont fini par consommer sa ruine. Tous les moyens leur étaient bons pour parvenir à ce résultat, même les plus déloyaux et les plus méprisables. L'immoralité des moyens qu'ils ont employés pour atteindre ce but révolterait la conscience d'un simple particulier. L'œuvre de la séduction de Marie-Louise, entreprise par le général Neipperg, armé de tous les pouvoirs et de tous les encouragements du Gouvernement autrichien pour en arriver à ses fins, a quelque chose de plus cynique et de plus odieux, suivant nous, que la chute de l'innocente Marguerite, provoquée par le satanique docteur Faust, dans l'immortel poème de Gœthe.
Avant l'entrevue de Rambouillet Metternich, muni des pleins pouvoirs de son maître, avait déjà sanctionné à Paris, de concert avec les représentants des autres puissances coalisées, la ruine des espérances que la Régente Marie-Louise avait pu conserver pour que les droits de son fils demeurassent sauvegardés, et il écrivait à cette princesse, dont il osait prétendre servir les véritables intérêts, la lettre suivante:
«Madame!
»Messieurs de Bausset et de Sainte-Aulaire m'ont remis les lettres que Votre Majesté impériale a adressées par eux à l'Empereur Son Auguste père. Arrivé ici dans le courant de la journée, je me suis empressé de les expédier à leur haute destination.
»J'aurai l'honneur de fournir demain à Votre Majesté impériale de nouvelles preuves de la sollicitude de l'Empereur pour Elle et son fils. J'ai précédé Sa Majesté impériale ici pour ne pas rester étranger aux arrangements que l'on négocie avec S. M. l'empereur Napoléon. Dès que cet arrangement sera signé, j'aurai l'honneur d'envoyer quelqu'un à Votre Majesté. Je puis toutefois Lui donner d'avance la certitude que l'on réserve à Votre Majesté impériale une existence indépendante qui passera à Son Auguste fils[ [9].
»Il serait superflu que j'assurasse Votre Majesté que l'Empereur lui voue le plus vif intérêt. Avec quelle satisfaction il la recevrait chez lui! L'arrangement le plus convenable sans doute serait celui qu'Elle se rendît momentanément en Autriche avec Son enfant en attendant qu'Elle ait le choix entre les lieux où se trouve l'empereur Napoléon[ [10] et son propre établissement. L'Empereur aurait de cette manière le bonheur d'aider de son mieux à sécher les larmes que vous n'avez que trop de motifs de répandre Madame! Votre Majesté serait tranquille pour le moment et libre de sa volonté pour l'avenir[ [11]. Elle amènerait avec Elle les personnes auxquelles elle voue le plus de confiance. L'Empereur sera ici en deux ou trois jours; ce que je Lui dis sur son voyage en Autriche doit être regardé par Votre Majesté comme entièrement conforme aux intentions paternelles que Lui porte Son Auguste père.
»Je ne puis pas assez supplier Votre Majesté d'être parfaitement tranquille sur sa sûreté et celle de tout ce qui lui appartient. Elle a souvent daigné me vouer de la confiance; qu'Elle ne le fasse pas moins quand, dans l'immense crise du moment, je lui donne une assurance fondée sur la connaissance plénière des choses.
»Agréez l'hommage du profond respect avec lequel je suis, Madame,
»De Votre Majesté impériale,
»Le très humble et très obéissant serviteur.
»Prince DE METTERNICH.
»Paris, le 11 avril 1814.»
Si le mot de Talleyrand qui disait que la parole a été donnée à l'homme pour mieux déguiser sa pensée est souvent malheureusement bien exact, on peut, sans appréhension de tomber dans l'erreur, en faire également l'application aux discours comme aux élucubrations du fameux ministre Metternich. En bernant pendant près d'une année l'infortunée Marie-Louise d'espérances vaines, lui aussi excellait dans l'art de dissimuler sa pensée intime, et de recouvrir une mauvaise foi évidente sous le masque de l'intérêt.
Il est curieux de constater cependant d'après les aveux de Gentz,—âme damnée du premier ministre autrichien,—qu'entre la période de temps comprise entre le 17 février et le 18 mars 1814, Napoléon pouvait encore sauver sa couronne et conserver le trône à sa dynastie. En donnant cette assertion comme absolument fondée, Frédéric de Gentz attribue l'échec des négociations de Châtillon à l'entêtement de Napoléon et à la maladresse de ses plénipotentiaires. L'Empereur n'avait-il pas plutôt raison de l'attribuer à la mauvaise foi de l'Autriche et des alliés? Les mémoires de Mme Durand, que nous aurons encore plusieurs fois l'occasion de citer, se trouvent d'accord avec les affirmations non suspectes de M. de Gentz sur ce point historique.
«L'empereur eut encore, dit la dame du palais, l'occasion de faire une paix sinon glorieuse au moins honorable. Il tint encore une fois, entre les mains, un traité auquel il ne manquait que sa signature. Un succès partiel, qu'il obtint malheureusement en cet instant critique, vint paralyser sa main.»
On trouve également, dans les mémoires du duc de Rovigo[ [12], la confirmation des appréciations qui précèdent relativement à l'issue des conférences de Châtillon, et une accusation formelle d'impéritie et de maladresse portée par l'ancien Ministre de la police contre le duc de Vicence, négociateur principal du Gouvernement impérial français.
Qui faut-il croire? L'assertion d'un adversaire déclaré tel que Gentz nous paraît cependant d'un grand poids. Quoi qu'il en soit, la mauvaise foi des alliés et en particulier celle de Metternich, âme de la coalition, est, elle aussi, un facteur dont il convient de tenir le plus grand compte. On nous permettra, puisque le nom du chancelier d'Autriche vient d'être encore prononcé, de reproduire ci-dessous le jugement, porté, par un témoin oculaire de ce qui s'est passé en 1814 et en 1815, sur le premier ministre de l'empereur François:
«Jomini[ [13] prétend que l'oligarchie autrichienne n'a jamais dominé le cabinet de Vienne. Ce n'est vrai que depuis le jour où Metternich est devenu tout-puissant, mais il ne saurait être révoqué en doute que, jusqu'en 1811, une oligarchie souveraine a dirigé les conseils et la politique de ce cabinet. La maison d'Autriche fondée par un simple gentilhomme, qui ne s'est élevée que par des alliances et par le concours de la noblesse, propriétaire des deux tiers des biens territoriaux, a toujours été tenue en tutelle par les grands seigneurs.
»L'empereur François, jusqu'à ce qu'il ait subi l'influence de Metternich, a laissé continuer, par l'indolence et l'incapacité qui lui sont propres, les errements qu'il a trouvés établis. Ce prince a reçu de la nature un esprit de ruse et de finesse, partage des esprits faibles et ignorants. Il est ennemi des lumières et de tout progrès, et cache sous une bonhomie apparente un orgueil excessif; il a une antipathie d'instinct contre toute idée libérale. Ce souverain, rencontrant dans Metternich un esprit qui sympathisait avec le sien, a goûté sa manière de faire et ses agissements, comme si le germe en eût reposé en lui, à son insu, et eût attendu, pour éclore, un homme qui le lui révélât et lui en apprît l'emploi; il s'y est donc fortement attaché. Intrigant politique de premier ordre, Metternich n'eut guère de rival dans les ruses de la diplomatie. Il brillait dans les cercles et avait le talent de s'en rendre l'arbitre par la grâce, l'aisance et les ressources de son esprit. Son tact était merveilleux pour pénétrer les principaux personnages d'une Cour ou d'un Cabinet, capter leur faveur et les faire servir à l'accomplissement de ses desseins. Il mettait une adresse singulière dans le choix de ses instruments, et savait s'entourer d'une troupe de gens dévoués dont il enveloppait, comme d'un filet, les capitales de l'Europe. En Espagne, en Portugal, en Italie, en France, il devint l'ami de l'aristocratie et du haut clergé; en Turquie l'ami du Sultan. Mais où la ruse et l'intrigue demeuraient insuffisantes, là s'arrêtaient sa capacité et son pouvoir. L'événement a prouvé la faiblesse de ses vues et l'égoïsme sans profondeur de ses conceptions. Il a perdu tous ceux auxquels il s'est attaché. Il a même fini par regretter la chute de Napoléon! La politique qu'il a fait adopter à l'Autriche en 1813 est sa condamnation, car le sort de l'Europe était alors dans ses mains. Cette puissance était, à cette époque, l'arbitre de la paix; elle pouvait la dicter également à la Russie et à la Prusse, auxquelles le début de la campagne avait été si défavorable, comme à la France qui lui en aurait su gré. Sous la main haineuse et vénale du ministre autrichien est tombé celui qui avait reconstruit en Europe l'édifice de la haute royauté, raffermi les princes sur leurs trônes, le médiateur puissant entre les peuples et les rois. Metternich, à la remorque de l'Angleterre et de la Russie, leur a vendu l'Europe et l'Autriche. Soutenu par un prince entêté et aveugle, sur le présent comme sur l'avenir, il est devenu le Richelieu de l'Allemagne à la cruauté près. Il a façonné à la corruption la jeune noblesse des premières maisons de la monarchie des Habsbourg, et c'est parmi elles qu'il a choisi ses espions. Des trois cents familles environ qui composaient l'oligarchie autrichienne, cent cinquante, domestiquées par Metternich, rampent présentement à la Cour. Au premier rang de ceux qu'il a dressés à la servitude sont les Liechtenstein, les Schwarzenberg, les Esterhazy, les Lobkowitz, etc.
L'impulsion des esprits vers l'émancipation n'est pas favorable à la résurrection d'une semblable oligarchie, et s'oppose à ce qu'elle ressaisisse son ancienne prépondérance. On peut la considérer maintenant comme détruite.»
Cette digression destinée à mettre en lumière le caractère de l'empereur François, et surtout celui de son célèbre premier ministre, nous a entraîné trop loin de notre sujet; il est temps de revenir à l'impératrice Marie-Louise.
CHAPITRE III
Marie-Louise laissée dans l'ignorance des événements survenus à Paris depuis l'abdication de Napoléon.—Mauvais conseils qui lui sont donnés dans son entourage, d'après les témoignages de Rovigo et de Mme Durand.—Bon mouvement de l'impératrice à Blois.—Jugement de Napoléon sur elle.
Il n'entre pas dans le plan de ce travail de décrire les douloureuses péripéties qui précédèrent ou qui suivirent le départ précipité de Marie-Louise le 29 mars 1814 quand il lui fallut quitter Paris, ni de retracer le tableau du jeune et infortuné roi de Rome se refusant, avec cris de douleur et avec larmes, à quitter le palais où il était né. La plupart de ces faits sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en rééditer les détails. Le spectacle de la Régente errant lamentablement de ville en ville, suivie de sa petite cour, après sa sortie de Paris, ne présenterait en effet qu'un triste et médiocre intérêt si des témoins autorisés n'avaient laissé, dans leurs Mémoires, d'intéressantes appréciations et de curieuses anecdotes sur un certain nombre de personnes formant l'entourage de Marie-Louise, réduite au rôle de fugitive.
L'Impératrice était arrivée à Blois, dès le commencement d'avril, et y séjourna pendant quelques jours pour se conformer aux instructions de l'empereur Napoléon. Écoutons parler la fidèle madame Durand qui n'avait pas quitté sa souveraine au cours de ce pénible voyage:
«On laissa ignorer à Marie-Louise, les premiers jours de son arrivée, tout ce qui s'était passé à Paris. Les arrêtés du Gouvernement provisoire, les décrets du Sénat lui étaient inconnus; on éloigna d'elle tous les journaux; jamais on ne lui parla des Bourbons; elle ne prévoyait donc encore d'autre malheur que la nécessité où serait Napoléon de faire la paix à telles conditions qu'on voudrait lui imposer.»
Elle conservait une confiance aveugle dans les sentiments d'affection de son père pour elle et pour le jeune prince son petit-fils!... Partie de Paris le 6 avril, Mme Durand arriva le 7 à Blois et remit à Sa Majesté non seulement les papiers qui lui avaient été confiés, mais les arrêtés du Gouvernement provisoire et les journaux.
«L'Impératrice, ajoute Mme Durand, avait été tenue dans une telle ignorance de tous les événements qu'à peine en croyait-elle ce qu'elle lisait. Les dépêches apportées l'étaient par le petit nombre de gens restés fidèles; on la pressait, on la suppliait de rentrer à Paris avant l'arrivée d'un prince de la maison de Bourbon; on lui assurait la Régence pour elle et le trône pour son fils si elle prenait ce parti.» Mme Durand, qui n'avait éprouvé, dans ce petit voyage, aucune difficulté, aurait voulu voir l'Impératrice suivre ce conseil courageux. Malheureusement le courage, la hardiesse n'étaient pas les qualités dominantes de la femme de Napoléon.
«Marie-Louise promit de partir; elle paraissait décidée à le faire dès le soir même, lorsque le docteur Corvisart et Mme de Montebello furent d'un avis contraire.
»La lâcheté des membres du Conseil de Régence vint appuyer leur avis. On trompa de nouveau cette malheureuse princesse, qui perdit de la sorte l'occasion de ressaisir ce que la fuite lui avait fait perdre. Quelques jours après elle apprit en même temps et l'abdication de Napoléon et son départ pour l'île d'Elbe, dont on lui laissait la souveraineté.»
Telles sont les accusations formelles portées par Mme Durand, dans ses Mémoires, contre certaines personnes de l'entourage de l'Impératrice. Mon grand'père, tout en partageant pleinement cette manière de voir[ [14], a gardé plus de ménagements dans les siens; trop discret et trop réservé peut-être pour tout dire, il semble, avant tout, avoir eu la préoccupation de ne blesser personne, même quand le blâme était amplement mérité. Mais le duc de Rovigo a été moins circonspect, et son appréciation corrobore de la façon la plus nette le jugement de la dame du palais de Marie-Louise sur les défaillances—pour ne pas dire plus—de quelques personnes de l'entourage le plus intime de la souveraine détrônée. Laissons donc la parole à cet ancien et fidèle serviteur de Napoléon.
«Mme de Montebello, qui avait une très grande fortune, ne se souciait pas du tout d'aller s'enterrer vivante à l'île d'Elbe. Ses affections la rappelaient à Paris où elle pouvait vivre indépendante. Elle connaissait assez le cœur de l'Impératrice pour être persuadée que si une seule fois elle revoyait l'Empereur il n'y aurait pas eu de puissance assez forte pour l'empêcher de s'unir à son sort, et qu'alors elle serait obligée de la suivre. Aussi insista-t-elle vivement pour lui faire adopter le parti que l'Empereur lui-même avait conseillé, savoir: de s'adresser à l'empereur d'Autriche; parce qu'une fois cette princesse rentrée dans sa famille, elle se trouvait dégagée. Des insinuations perfides se joignirent aux instances de la dame d'honneur. On dit à l'Impératrice que l'Empereur ne l'avait jamais aimée, qu'il avait eu dix maîtresses depuis son union avec elle, qu'il ne l'avait épousée que par politique, mais qu'après la tournure que les choses avaient prise, elle devait s'attendre à des reproches continuels. L'Impératrice, ébranlée, céda; elle écrivit à son père, et ce fut sans doute sur son invitation qu'elle se rendit à Rambouillet[ [15].»
La duchesse de Montebello n'avait jamais eu aucune sympathie pour l'Empereur et les Mémoires de Mme Durand ne nous ont pas laissé ignorer que Napoléon, ne dédaignant pas de plaisanter quelquefois avec les dames du service de l'Impératrice, ne le faisait jamais avec Mme de Montebello. Marie-Louise s'était, pour sa part, sérieusement attachée à la dame d'honneur que l'Empereur lui avait donnée, et la comblait de prévenances et de cadeaux.
Cette maréchale a certainement exercé, tant qu'elle a été auprès de l'Impératrice, une très réelle influence sur la façon de penser et sur les résolutions de Marie-Louise qui, pendant longtemps, ne pouvait se passer d'elle. Cela n'a d'ailleurs pas empêché cette princesse d'oublier plus tard Mme de Montebello aussi bien que Napoléon.
Pendant son séjour à Blois, dans les premiers jours d'avril, Marie-Louise était livrée aux plus vives inquiétudes et son visage était constamment inondé de larmes. Une lutte se livrait entre son bon et son mauvais génie. Par moments, elle voulait à tout prix aller rejoindre son époux à Fontainebleau; dans d'autres, elle préférait encore temporiser. Il faut avouer que Napoléon ne l'encourageait pas extrêmement à venir le retrouver. Il préférait sans doute voir l'Impératrice prendre d'elle-même cette honorable initiative. Peut-être aussi son orgueil souffrait-il à la pensée de paraître, devant Marie-Louise, dépouillé de son prestige de monarque invincible et de dominateur de l'Europe, tandis que sa femme restait toujours la fille d'un puissant souverain... Il y a tout lieu de penser, malgré les tergiversations de l'Impératrice, que Marie-Louise se serait déterminée à remplir son strict devoir et à rejoindre Napoléon, si ce dernier lui avait adressé un appel pressant, ce qu'il ne fit pas. Marie-Louise disait un jour au duc de Rovigo: «Ceux qui étaient d'opinion que je restasse à Paris avaient bien raison; les soldats de mon père ne m'en auraient peut-être pas chassée. Que dois-je penser en voyant qu'il souffre tout cela?» Ces paroles étaient prononcées à Blois avant l'entrevue de l'empereur François et de sa fille à Rambouillet.
Le duc de Rovigo montre, dans ses Mémoires une préoccupation constante d'innocenter Marie-Louise et d'excuser ses faiblesses ou ses irrésolutions. Il s'appuie sur son extrême jeunesse et sur son inexpérience pour plaider sa cause devant la postérité. Nous sommes loin de vouloir lui en faire un reproche, et cette générosité de sa part a quelque chose de chevaleresque dont on ne peut que lui savoir gré. Il est plus aisé d'accabler ceux qui ont failli que de prendre leur défense et de chercher à les réhabiliter. Voici ce qu'il raconte à propos de la mission du colonel Galbois, expédié de Fontainebleau à Blois le 6 avril par Napoléon, et porteur de ses messages pour Marie-Louise.
«Le lendemain 7 avril, dit cet officier, j'arrivai de bonne heure à Blois; l'Impératrice me reçut de suite. L'abdication de l'Empereur la surprit beaucoup, elle ne pouvait pas croire que les souverains alliés eussent l'intention de détrôner l'empereur Napoléon. Mon père, disait-elle, ne le souffrirait pas; il m'a répété vingt fois, quand il m'a mise sur le trône de France, qu'il m'y soutiendrait toujours, et mon père est un honnête homme.
»L'Impératrice voulut rester seule pour méditer sur la lettre de l'Empereur.
»Alors je vis le roi d'Espagne et le roi de Westphalie. Joseph était profondément affligé; Jérôme s'emporta contre Napoléon.
»Marie-Louise me fit appeler. Sa Majesté était très animée; elle m'annonça qu'elle voulait aller rejoindre l'Empereur. Je lui observai que la chose n'était pas possible. Alors Sa Majesté me dit avec vivacité: «Pourquoi donc, Monsieur le colonel? Vous y allez bien vous! Ma place est auprès de l'Empereur dans un moment où il doit être si malheureux. Je veux le rejoindre, et je me trouverai bien partout pourvu que je sois avec lui!» Je représentai à l'Impératrice que j'avais eu beaucoup d'embarras pour arriver jusqu'à elle, que j'en aurais bien plus pour rejoindre l'Empereur. En effet, tout était dangereux dans cette course. L'on eut de la peine pour dissuader l'Impératrice, enfin elle se décida à écrire[ [16].»
Il n'est que juste de tenir compte à Marie-Louise de ce mouvement spontané, venant des meilleures inspirations de son cœur, et de lui en savoir gré. Nous ne trouverons pas, malheureusement pour elle, beaucoup d'occasions de lui décerner de pareils éloges. Napoléon reçut des mains du colonel de Galbois la lettre de l'Impératrice avec un empressement extrême, et parut vivement touché, au dire de cet officier, du tendre intérêt que Marie-Louise lui témoignait au milieu des angoisses de la crise terrible où il se débattait, crise au cours de laquelle il avait, à un certain moment, tenté de mettre fin à ses jours!
Nous avons dit que ces bons mouvements de l'Impératrice étaient rares, peut-être faut-il l'attribuer aux mauvais conseils de certains membres de son entourage? Mieux conseillée, mieux entourée, croyons-nous, son attitude aurait pu différer du tout au tout, et l'Empereur ne serait probablement pas parti seul pour l'île d'Elbe... La destinée de la France et de Napoléon eût alors pris sans doute une tournure bien différente, et l'histoire n'aurait eu vraisemblablement à enregistrer ni les Cent-Jours, ni Waterloo!
A son arrivée à Orléans, rapporte Mme Durand, l'Impératrice trouva plusieurs régiments français très exaspérés par les événements et par la chute de Napoléon. On proposa à Marie-Louise de profiter des sentiments de dévouement de la garnison qui l'entourait pour aller rejoindre son mari; elle objecta les dangers de la route; on l'assura qu'il n'y en avait aucun et cela semblait vrai; «mais, ajoute la dame du palais, M. de Méneval et Mme Durand étaient seuls de leur avis contre les personnes que l'Impératrice affectionnait le plus. Un autre moyen fut encore proposé par eux, il fut également rejeté; en vain employèrent-ils les sollicitations les plus respectueuses. Marie-Louise voulait bien rejoindre Napoléon, mais combattue par tant d'avis différents dont elle ne pouvait reconnaître au juste la sincérité, elle eut le malheur de suivre les conseils de ceux qui voulaient la remettre dans les mains de son père et la séparer de Napoléon; ils y réussirent[ [17].»
Dans ces moments décisifs où la conscience de Marie-Louise était en proie à toutes ces agitations intérieures le duc de Rovigo cite encore, dans ses Mémoires, les paroles qu'elle lui adressait à Orléans, avant de se rendre à Rambouillet pour son entrevue avec l'empereur d'Autriche: «Je suis vraiment à plaindre, disait-elle. Les uns me conseillent de partir, les autres de rester. J'écris à l'Empereur, il ne répond pas à ce que je lui demande. Il me dit d'écrire à mon père; ah! mon père, que me dira-t-il après l'affront qu'il permet qu'on me fasse? Je suis abandonnée et m'en remets à la Providence. Elle m'avait sagement inspirée en me conseillant de me faire chanoinesse... J'aurais bien mieux fait que de venir dans ce pays!»
Il est certain que la situation de la pauvre femme était pénible et difficile et qu'une âme mieux trempée que la sienne, un caractère plus résolu, aurait eu besoin de faire appel à toute sa force de volonté pour se reconnaître au milieu de tant d'événements troublants et de tant d'avis contradictoires!
L'Impératrice disait encore à M. de Rovigo au cours de cette même conversation: «Aller auprès de l'Empereur! Je ne puis partir sans mon fils dont je suis la sûreté. D'un autre côté si l'Empereur craint que l'on attente à sa vie, comme cela est probable, et qu'il soit obligé de fuir, les embarras que je lui causerais peuvent le faire tomber dans les mains de ses ennemis, qui veulent sa perte, n'en doutons pas. Je ne sais que résoudre, je ne vis que de larmes!» Et, ajoute son interlocuteur, «son visage était véritablement baigné de pleurs en achevant de prononcer ces paroles».
Rambouillet est l'étape fatale après laquelle Marie-Louise sera définitivement séparée de Napoléon. A partir de son entrevue avec son père, l'ancienne impératrice des Français va retomber à tout jamais sous le joug autrichien. Renonçant sans une grande opposition à la nouvelle patrie, qui l'avait accueillie cependant avec tant d'enthousiasme quatre années auparavant, Marie-Louise va se réfugier dans sa famille comme dans un port contre de nouveaux orages. «Pénétrée des impressions reçues dans sa première jeunesse, a dit mon grand-père, imbue de l'idée que l'intérêt de la maison d'Autriche ne peut-être mis en balance avec aucun autre intérêt, quand son père lui dit à Schönbrunn à son retour: Comme ma fille, tout ce que j'ai est à toi, même mon sang et ma vie; comme souveraine, je ne te connais pas, elle ne put que baisser la tête et confirmer par son silence la force irrésistible d'un pareil argument.»
Dans son remarquable ouvrage sur le Roi de Rome, dont nous avons déjà eu l'occasion précédemment d'entretenir le lecteur, M. Welschinger cite—d'après le livre de M. Thiers—une dernière conversation de Napoléon avec Caulaincourt où l'Empereur s'exprime, sur le compte de sa seconde femme, de la façon suivante:
«Je connais les femmes et surtout la mienne. Au lieu de la Cour de France telle que je l'avais faite, lui offrir une prison, c'est une bien grande épreuve. Si elle m'apportait un visage triste et ennuyé, j'en serais désolé. J'aime mieux la solitude que le spectacle de la tristesse et de l'ennui. Si l'inspiration la pousse vers moi, je la recevrai à bras ouverts. Sinon, qu'elle reste à Parme ou à Florence, là où elle régnera enfin. Je ne lui demanderai que mon fils.» Mais Napoléon ne reverra plus jamais ni la mère, ni le fils...
CHAPITRE IV
Marie-Louise se met en route pour Vienne.—Détails sur son itinéraire et les diverses phases de son voyage.—Appréciation de son caractère et de ses dispositions intérieures.—Accueil qu'elle reçoit à Vienne.
«Le 25 avril 1814[ [18], Marie-Louise, accompagnée par Mmes de Montebello et Brignole, le général Caffarelli, MM. de Saint-Aignan, Bausset, Méneval, le Dr Corvisart et le chirurgien Lacorner quittait le château de Grosbois où elle avait été retrouver son père, qui y avait également reçu l'hospitalité du Prince de Wagram. Le roi de Rome la suivait avec Mme de Montesquiou, Mlle Rabusson, Mmes Soufflot et Marchand, sous la surveillance du général Kinski escorté de plusieurs officiers autrichiens. Marie-Louise arriva le 25 à Provins, où elle écrivit quelques mots à Napoléon qui les reçut à Porto-Ferrajo. Le 26, elle était à Troyes, le 28 à Dijon, le 29 à Gray, le 30 à Vesoul, le 1er mai à Belfort. Le 2 mai elle passait le Rhin près de Huningue et se dirigeait sur Bâle. Méneval—qui nous donne ces détails—nous apprend qu'elle reçut, dans cette ville, une lettre de Napoléon datée de Fréjus, et que cette lettre éveilla dans son cœur un nouveau regret de n'avoir pas rejoint l'Empereur à Fontainebleau: C'était, dit-il, une sorte de remords qui se manifestait souvent, malgré tous les efforts qu'elle faisait pour n'en rien laisser paraître...»
Marie-Louise et sa suite arrivaient à Bâle le 2 mai dans la soirée. Le lendemain mon grand-père, par une lettre en date de ce jour 3 mai, rendait compte à ma grand'mère de ses réflexions sur leur odyssée:
«Bâle, 3 mai 1814.
«... L'Impératrice se porte assez bien, et soutient sa position avec plus de calme qu'elle n'en aurait, je crois, si elle la sentait dans toute son étendue. On la cajole beaucoup. Je la prémunis contre des pièges. Elle promet d'être ferme et de ne pas se laisser empaumer; mais je redoute sa malheureuse facilité, et cette habitude de passivité que son éducation lui a fait contracter. Peut-être aussi me laissé-je égarer par une chimère, en croyant qu'on serait bien aise de la retenir toute sa vie en Autriche, et de s'emparer, en son nom, d'un pays qui lui donnerait une ombre de souveraineté et plus de moyens de se rapprocher de son mari et d'en recevoir des conseils, ce que l'on redoute par dessus tout. Je verrai, à mon arrivée à Vienne, et dans les premiers temps de mon séjour, ce qu'il y a à craindre ou à espérer à cet égard...»
En 1848, après avoir été forcée de quitter le territoire français, la veuve du duc d'Orléans, née princesse de Mecklembourg, comme chacun sait, disait, en arrivant de l'autre côté du Rhin: «C'est à présent que je suis en exil, qu'à la pensée de ne jamais sans doute revoir la France, je sens mon cœur éclater!» Marie-Louise, de naissance allemande, comme la princesse dont nous venons d'évoquer le souvenir, ne connut jamais aucun sentiment d'attachement semblable pour notre patrie...
Le 4 mai, Marie-Louise arrivée l'avant-veille à Bâle à 6 heures du soir, repartait de cette ville à 10 heures du matin. Après avoir consacré la journée du 3 à visiter Arlesheim et les pittoresques environs de ce chef-lieu de canton suisse, elle se mettait en route pour Schaffhouse. Elle arrivait dans cette petite ville à 9 heures et demie du soir et descendait à l'auberge de la Couronne; presque au même moment Napoléon débarquait à Porto-Ferrajo et prenait possession de l'île d'Elbe. A l'occasion du passage de l'Impératrice à Schaffhouse un correspondant de la Gazette de Lausanne écrivait: «Le jeune prince se fait remarquer par des grâces particulières. Il est toujours à la portière et salue de la main les passants.» Marie-Louise fait naturellement un petit séjour à Schaffhouse pour y visiter et y admirer, à son aise, les célèbres chutes du Rhin. Elle écrivit de cette localité à l'empereur d'Autriche pour lui demander de faire restituer à son époux l'argent, les effets et les bijoux dont le sieur Dudon, émissaire du Gouvernement provisoire, l'avait dépouillée à Orléans. Partie de Schaffhouse le 6, à 7 heures du matin, Marie-Louise arrivait à Zurich à midi et se promenait en barque sur le lac, prétextant son incognito pour se refuser à recevoir le chargé d'affaires d'Autriche et les agents de Russie, de Bavière, etc., accrédités auprès de la Diète helvétique. Après avoir visité Constance, l'Impératrice arriva le 9, à 8 heures du soir, à Waldsée. Elle y descendit au château du prince de ce nom, qui la reçut à la portière de sa voiture, et lui présenta sa femme, grosse de son dix-septième enfant!
Le cortège de la souveraine fugitive traverse Kempten, Reitti et Marie-Louise pénètre dans le Tyrol. C'est là que l'attendait une réception débordante d'enthousiasme: décharges de poudre, paysans fanatisés traînant la voiture de leur princesse, chœurs d'hommes et de femmes chantant sous ses fenêtres, rien ne manque à l'accueil triomphal qui lui est fait par ce pays resté profondément autrichien. Sa Majesté arrive à Innsprück le 12 mai, à 8 heures du soir; elle trouve la ville illuminée et une foule immense, dont la partie masculine s'attelle à son carrosse en poussant mille acclamations. Marie-Louise séjourne à Innsprück le 13 et le 14; elle devait bien cela à ces fidèles Tyroliens. Le 15 elle part pour Salzbourg où elle arrive le 16 et reçoit le 17 la visite de la princesse royale de Bavière, «fort belle personne» ajoute mon grand-père, dont je reproduis ici presque textuellement le journal. Le 19, fête de l'Ascension, Sa Majesté, après avoir entendu la messe, se met en route pour Enns où elle arrive à 7 heures du soir. Enfin le terme du voyage approche et, en arrivant à Mœlk, le 20 mai à 8 heures du soir, Marie-Louise y est reçue par le prince Trauttmansdorf, grand maître de la maison de l'empereur François, qui vient prendre les ordres de la fille de son maître, pour être en mesure de prévenir l'impératrice d'Autriche de l'heure à laquelle Sa Majesté partira le lendemain.
C'est au cours de toutes ces pérégrinations que mon grand-père raconte comment un jour, dans le Tyrol, au milieu des acclamations qui l'y accueillaient, Marie-Louise lui avoua, en versant quelques larmes, qu'elle se reprochait de n'avoir pas suivi Napoléon dans son exil, et le remords qu'elle en éprouvait. «Louable et inutile regret, ajoute-t-il dans ses Mémoires, et que le temps n'a peut-être pas entièrement effacé!»
Partie de Mœlk le 21 mai, à 11 heures du matin, Marie-Louise fut rencontrée, vers 3 heures, entre Saint-Pölten et Siegartskirchen, par sa belle-mère, l'impératrice d'Autriche, venue au devant d'elle avec ses équipages. La troisième femme de François II monta dans la voiture de sa belle-fille, Mmes Laczanski et Montebello dans celle de la souveraine autrichienne. Marie-Louise arrivant à Schönbrunn, le 21 mai, à 7 heures du soir, y fut aussitôt reçue par les princes et princesses de sa famille, frères, sœurs et oncles, puis conduite dans ses appartements par l'impératrice d'Autriche en personne.
Mon grand-père, dans ses Mémoires, dit que Marie-Louise trouva dans les membres de la famille impériale à Vienne un accueil empreint de toutes les apparences de la cordialité: «Ses sœurs l'attendaient à la porte de son appartement et les jeunes archiduchesses se jetèrent à son cou, en la félicitant de son retour, comme si elle eût échappé à un danger dont elles étaient ravies de la voir sortie saine et sauve.» Napoléon faisait encore un peu l'effet de l'ogre de la fable aux yeux de ces jeunes et très naïves princesses!
Tandis que Napoléon s'installait à l'île d'Elbe, Marie-Louise reprenait à Schönbrunn les habitudes de son enfance et du commencement de sa jeunesse. L'existence qu'elle menait dans cette retraite paisible, après de si pénibles agitations, avait du charme pour elle. Ses matinées étaient consacrées à son fils dont l'appartement communiquait avec le sien par un cabinet de toilette. Dans la journée elle dessinait, faisait de la musique, car elle avait—rapportent ses contemporains—un très beau talent de pianiste. Elle étudiait la langue italienne dont la connaissance lui serait nécessaire à Parme; enfin elle montait à cheval, se promenait à pied ou en voiture dans le parc de Schönbrunn et dans ses environs, visitait les curiosités de Vienne. La foule silencieuse et respectueuse se montrait avide de la contempler, et la gentillesse de son fils, qui était le plus bel enfant du monde, excitait une admiration générale. Elle se plaisait beaucoup dans la société de ses jeunes sœurs: Léopoldine, née en 1797 (future impératrice du Brésil); Marie-Clémentine née en 1798 (future princesse de Salerne); Caroline-Ferdinande née en 1801 (future princesse de Saxe); Marie-Anne née en 1804 (future abbesse du chapitre des Dames nobles de Prague). Elle voyait aussi très souvent ses frères: le prince impérial Ferdinand né en 1793, et François-Charles-Joseph né en 1802. Ce prince, père de l'empereur d'Autriche actuel, était le compagnon de jeux du roi de Rome que l'on n'appelait plus que le prince de Parme[ [19].
Pendant que Napoléon, séparé des deux femmes qu'il avait successivement épousées, arpentait, tel qu'un lion dans sa cage, les rochers de l'île d'Elbe, l'impératrice Joséphine succombait presque subitement, le 29 mai 1814, dans sa retraite de la Malmaison, sous les yeux de ses enfants désolés. L'empereur Alexandre de Russie qui se trouvait encore à Paris lui avait prodigué, jusqu'au dernier moment, les témoignages de son intérêt et de sa sollicitude. Joséphine avait plus de cœur que Marie-Louise, et, quand elle avait appris que les Souverains alliés déportaient Napoléon à l'île d'Elbe, on assure qu'elle s'était écriée: «Ah! maintenant qu'il est malheureux ce pauvre Napoléon, comme j'irais m'enfermer avec lui dans son île, si sa seconde femme n'existait pas!» Marie-Louise n'avait pas de ces mouvements spontanés, qui sont le privilège des femmes bonnes et aimantes. C'était une nature tranquille, passablement égoïste, ennemie surtout des tribulations[ [20].
La Souveraine détrônée recevait des visites à Schönbrunn, en faisait à Vienne, et voyait constamment les membres de la famille impériale et les principaux personnages de l'aristocratie viennoise. Voici d'après le journal de mon grand-père les noms de ceux qui fréquentaient chez elle le plus assidûment. C'était d'abord la reine Marie-Caroline de Naples, sa grand'mère, sœur de l'infortunée reine Marie-Antoinette; c'étaient son père et sa belle-mère l'empereur et l'impératrice d'Autriche, le duc Albert de Saxe-Teschen, l'archiduc Charles, le général de Grünne, le prince Trauttmansdorf, les Metternich, les comtesses Colloredo, Crenneville et O'Donnel, les comtes, Wrbna, Kinski, Taffe, d'Harrach, Dietrichstein, d'Edling, Sickingen, Witzeck, les princes de Ligne, Esterhazy, Lambesc, les archiducs Louis, Antoine, Rodolphe, etc.
Mon grand-père raconte que Marie-Louise, dès le lendemain de son arrivée à Schönbrunn, avait établi l'ordre de service de sa maison, mais n'avait prescrit aucune règle particulière. Elle voulut même bannir toute étiquette et réaliser son rêve favori de la vie privée. «Elle refusa, dit-il, de vivre en commun avec sa famille et conserva son indépendance domestique. Elle déjeunait et dînait à ses heures ordinaires, à 11 heures du matin et à 7 heures du soir, avec la comtesse Brignole, M. de Bausset et moi, qui restâmes seuls avec elle. Elle invitait alternativement un petit nombre de personnes de sa famille, des ministres et leurs femmes, des officiers et des dames de la Cour de l'empereur d'Autriche, et quelques personnages que recommandaient leurs dignités ou leur rang dans l'État[ [21].» Il s'y trouvait, entre autres célébrités, le prince de Ligne, vieillard aimable et charmant qui avait été jadis le familier des impératrices Marie-Thérèse et Catherine de Russie. «Nous étions dans cette Cour, ajoute mon grand-père, accueillis diversement, mais non pas en amis. En général nous n'eûmes, dit-il, ni à nous plaindre ni à nous louer de la réception qui nous y fut faite.»
Pour compléter le tableau de l'intérieur de Marie-Louise à Schönbrunn, nous emprunterons à M. de Bausset un passage du chapitre III du troisième tome de ses Mémoires anecdotiques: «Très souvent, dit-il, l'empereur François ou l'un des archiducs venait déjeuner avec Marie-Louise, l'archiduc Charles et son frère Rodolphe plus fréquemment que les autres. L'étiquette se ressentait de l'heureux caractère de l'Impératrice et de la bienveillance facile de la maison d'Autriche: Mme de Brignole, M. de Menneval et moi, constamment admis à ces banquets de famille, n'étions assujettis ni le matin, ni le soir, au sérieux de l'uniforme, quel que fût le rang des personnages qui venaient augmenter le nombre des convives.»
Tout en avouant que Marie-Louise était toujours de l'avis de la dernière personne qui lui parlait, M. de Bausset fait un éloge pompeux de la princesse dont il était resté le grand maître, n'ayant pu obtenir de Louis XVIII—malgré ses instances—un poste de maréchal de la Cour du roi au palais des Tuileries[ [22]. Malgré le beau rôle que ce personnage a cherché à se donner dans ses Mémoires, pour faire bonne figure devant la postérité, il semble bien avéré qu'il fut un de ceux qui donnèrent à Marie-Louise des conseils perfides, destinés à nuire, dans l'esprit de cette princesse, à l'empereur Napoléon qu'il avait servi à genoux... M. Welschinger rappelle tout cela dans une note de la page 65 de son livre intitulé le Roi de Rome. Il y est dit notamment que Bausset avait conseillé à Marie-Louise de retourner en Autriche et de mettre fin «à une niaiserie sentimentale», en déliant «les nœuds d'une conjugalité» qu'il regardait comme expirée. Il comparait enfin Napoléon à Mahomet, disant que le premier avait eu un moment tout le bonheur du second, plus son audace et son charlatanisme!... Il faut reconnaître que la petite cour de l'impératrice Marie-Louise en Autriche comptait véritablement peu d'amis restés inébranlablement fidèles à l'Empereur déchu, qui les avait cependant comblés, pour la plupart, de ses bienfaits. On retrouve dans tous les temps et dans toutes les histoires ces lâchetés et ces défections. Ce sont les vilains côtés de l'humanité dont il est affligeant de contempler le spectacle toujours renaissant.
CHAPITRE V
Extraits de correspondances particulières se rapportant à Marie-Louise et rendant compte de sa situation d'esprit.—Mme de Montebello, MM. Corvisart et Caffarelli se séparent de l'Impératrice.—Projet de Marie-Louise d'aller prendre les eaux d'Aix en Savoie. La cour d'Autriche n'y est nullement favorable.—La reine Caroline de Naples, grand'mère de la femme de Napoléon.—Son portrait.—Bons conseils qu'elle donne à Marie-Louise.
La correspondance de mon grand-père avec sa femme, demeurée à Paris avec leurs enfants, se multipliait pendant cette période d'exil. Nous allons y puiser d'assez nombreux extraits qui jetteront quelque lumière sur la situation d'esprit de Marie-Louise et sur son caractère. Dans trois ou quatre lettres qui s'échelonnent du 25 au 31 mai les observations qui la concernent sont nombreuses. Mon grand-père s'y inquiète de ce qu'il appelle à plusieurs reprises sa facilité, ce qui veut dire, probablement, un excès de générosité et de crédulité. Il trouve que l'Impératrice se laisse trop aisément duper par des intrigants envers lesquels elle prend des engagements qu'elle doit être, par la suite, dans l'impossibilité de remplir et il ajoute qu'elle s'en cache de peur qu'on ne cherche à s'opposer à ces actes de munificence, en lui démontrant l'indignité de ceux qui en bénéficient. Il déplore l'éloignement obstiné de Marie-Louise pour tout ce qui est affaire: «Penser à ses intérêts, estime-t-elle, c'est manquer de noblesse; ne pas accueillir les aventuriers qui s'efforcent de s'attacher à elle: c'est manque de générosité.» Malgré le rôle ingrat qu'il croyait de son devoir d'assumer, mon grand-père ne réussit guère, paraît-il, à prémunir sa souveraine contre une façon de penser qu'elle considérait comme louable, et contre des tendances généreuses qui, par leur exagération même, n'étaient susceptibles de produire que des résultats déplorables. Une autre fois c'est à son aveuglement sur ce qui constitue son seul et véritable intérêt qu'il s'en prend, blâmant dans Marie-Louise une fatale disposition à écarter, de ses préoccupations, l'avenir comme une idée importune. Jugeant compromis l'avenir d'une princesse si peu sérieuse, mon grand-père en demeurait profondément affecté, regrettant le sacrifice inutile qu'il avait fait en s'attachant à ses pas. Mais bientôt après il se ressaisit et termine sa lettre par ces mots: «L'Impératrice est touchée de mon attachement. Elle me l'a dit les larmes aux yeux. Je ne la quitterai qu'à la dernière extrémité.»
Une autre des lettres de cette correspondance mérite d'être citée tout entière. Elle porte la date du 31 mai 1814:
De Schönbrunn: «Je n'augure rien de bon de ce qui va se passer ici pendant le mois de juin. Si ce n'était au reste le véritable attachement que je porte à l'Impératrice, cela me serait fort indifférent. Car, pour ce qu'on appelle intérêts, ils ne peuvent pas être plus nuls. Tu sais d'ailleurs que ce n'est pas dans cette vue que je l'ai suivie; je n'ai écouté que mon cœur, et n'ai jamais calculé ce qui fait le but de toutes les ambitions. Je ne m'en repentirai jamais, quoi qu'il puisse arriver, parce que ma conscience me suffit. On dit hautement ici que Sa Majesté est trop jeune pour la laisser se conduire elle-même. Il est probable qu'on m'attribue une partie de l'honneur de la conseiller; mais ce qui lui nuit le plus c'est la légèreté qu'elle a eue de confier ses affaires pécuniaires et les choses d'honneur à Bausset qui, malheureusement, jouit d'une assez mauvaise réputation, qui est bien connue ici, et qui rejaillit sur nous. Ajoute à cela la prochaine arrivée de M. de Cussy que bien tu connais, et tu peux juger si ce n'est pas beaucoup plus qu'il n'en faut pour nous perdre. En vérité tout cela me touche aux larmes, et je suis malheureux d'aimer si tendrement une princesse, digne à tant d'égards du plus profond dévouement.»
Quand Mme Durand, le respectable auteur des Mémoires dont nous avons plus d'une fois eu occasion d'invoquer le témoignage, parle des perfides conseillers de l'impératrice Marie-Louise et de son mauvais entourage, on peut à présent constater qu'elle donne une note juste, et qu'elle a fait preuve non seulement de perspicacité, mais surtout de véracité.
Le 30 mai 1814, jour de la signature à Paris du traité de paix entre la France et les Puissances alliées, le Journal de mon grand-père relate que l'impératrice Marie-Louise, après avoir été rendre visite à sa grand-mère la reine de Naples à l'occasion de la Saint-Ferdinand, patron du roi son mari, se rendit ensuite chez l'impératrice d'Autriche.
Marie-Louise était accompagnée paraît-il de la duchesse de Montebello, de MM. de Bausset et de Saint-Aignan. Mais il arriva que la femme de l'empereur François étant à table, sa belle-fille seule put être introduite auprès de Sa Majesté, et que Mme de Montebello et ces deux messieurs, abandonnés dans une office, furent laissés irrévérencieusement au milieu des domestiques qui servaient le dîner!
Le lendemain, 31 mai, l'impératrice Marie-Louise vit partir avec douleur sa très chère dame d'honneur et amie, la duchesse de Montebello, rentrant en France avec son inséparable docteur Corvisart et M. de Saint-Aignan. Cette séparation fut extrêmement pénible, pour l'impératrice surtout. Le 1er juin, à 10 heures du soir, le brave et loyal général Caffarelli prenait à son tour congé de Marie-Louise, et partait le lendemain à 7 heures du matin. Il avait donné à l'Impératrice, en arrivant à Schönbrunn, les meilleurs conseils sur la ligne de conduite que ses véritables amis auraient voulu lui voir adopter. Elle ne les suivit malheureusement pas, mais elle demeura sincèrement affligée du départ de ce brave officier. On apprit à Vienne, ce même jour, que l'empereur d'Autriche avait dû quitter Paris pour revenir dans sa capitale; les souverains de Russie et de Prusse partaient en même temps pour Londres. Le 6 et le 7 juin, le Journal de mon grand-père signale que Marie-Louise écrit et envoie des lettres en se servant, pour leur transmission, du courrier de la reine de Naples sa grand'mère. Elle avait eu à dîner le 6 juin le prince de Ligne et le prince Clary.
A cette époque on remettait encore à Marie-Louise, sans les ouvrir, les lettres de l'empereur Napoléon, car l'infatigable Journal rapporte qu'elle reçut le 14 juin une lettre de son époux, datée du 9 mai: «Cette lettre était dans son paquet mêlée avec d'autres lettres et des journaux.» Cette lettre, comme toutes celles que Napoléon écrivait à Marie-Louise, devait probablement rappeler à celle-ci la convenance de venir retrouver son mari à l'île d'Elbe ou tout au moins d'aller faire une saison d'eaux en Toscane pour se rapprocher de lui, au lieu de se rendre à Aix comme sa fantaisie le lui conseillait et comme Corvisart l'avait obstinément prescrit. De son côté la cour d'Autriche voyait déjà, d'un œil méfiant, la fugue projetée de Marie-Louise vers les montagnes de la Savoie, et faisait toutes sortes d'objections pour la dissuader de l'entreprendre. Le cabinet de Vienne redoutait que, placée si loin de sa surveillance, Marie-Louise ne lui échappât et ne revînt plus à Schönbrunn. C'est alors que Metternich songea sérieusement à choisir un mentor pour diriger les volontés de la fille de son maître, et lui imposer sa tutelle. L'empereur d'Autriche, de complicité avec son premier ministre, avait d'abord jeté les yeux sur le prince Nicolas Esterhazy, seigneur de la Cour infiniment respectable, mais Metternich le jugea trop âgé pour acquérir, sur l'esprit de Marie-Louise, le genre d'influence qui lui paraissait désirable... et ce fut ainsi que son choix finit par se fixer sur le général Neipperg. Il avait sondé ce dernier, et lui avait reconnu toutes les qualités nécessaires pour jouer, à l'entière satisfaction du gouvernement autrichien, un rôle utile auprès de la femme de l'empereur détrôné. Le principal ministre de l'empereur François était secondé, dans ce plan de corruption déloyal, par l'impératrice d'Autriche dont les vues s'accordaient avec les siennes, et qui affichait la prétention de diriger l'esprit et les actions de sa belle-fille. La belle-mère de Marie-Louise avait toujours été et restait effectivement l'adversaire irréductible de l'Empereur Napoléon.
Plus compatissante et plus équitable pour le mari de sa petite-fille se montrait la vieille reine Marie-Caroline de Naples[ [23], sœur comme on le sait de la femme de Louis XVI. A travers mille dangers cette reine, réussissant à tromper la surveillance des Anglais, avait trouvé le moyen de s'échapper de Sicile et d'arriver à Vienne en passant par Constantinople. Elle était venue en Autriche pour intéresser au sort de son mari, le roi Ferdinand, son gendre l'empereur François II. Elle voulait obtenir, à tout prix, à l'aide des armées de ce prince, l'expulsion du roi Murat et la restitution intégrale du royaume de Naples à ses légitimes possesseurs. Cette énergique princesse était résolue—dit mon grand-père—à voir chaque souverain en particulier et à ne pas lâcher prise qu'elle n'eût atteint le but qu'elle poursuivait: la chute du roi Joachim. Son caractère entreprenant et sa ténacité donnaient quelque inquiétude au gouvernement autrichien, dont elle accusait de son côté l'égoïsme.
«Cette reine qui dans les temps de prospérité de l'empereur Napoléon—ajoute mon grand-père—avait été son ennemie déclarée, et dont l'opinion ne pouvait être suspecte de partialité, professait une haute estime pour ses grandes qualités. Apprenant que je lui avais été attaché en qualité de secrétaire, elle me rechercha pour me parler de lui. Elle me disait qu'elle avait eu autrefois à s'en plaindre; qu'il l'avait persécutée et blessée dans son amour-propre (car j'avais alors quinze ans de moins, observait-elle); mais qu'aujourd'hui qu'il était malheureux, elle oubliait tout. Elle ne pouvait retenir son indignation devant les manœuvres employées pour arracher sa petite-fille à des liens qui faisaient sa gloire, et pour priver l'Empereur de la plus douce consolation qu'il pût recevoir, après les immenses sacrifices arrachés à son orgueil. Elle ajoutait que si l'on s'opposait à leur réunion, il fallait que Marie-Louise attachât les draps de son lit à sa fenêtre et s'échappât sous un déguisement: Voilà, répétait-elle, ce que je ferais à sa place; car quand on est mariée, c'est pour la vie! Un tel acte de hardiesse, qui souriait à l'esprit entreprenant de la vieille reine, n'était pas dans la mesure du caractère de Marie-Louise, ni dans ses idées de décorum.»
Continuons d'emprunter au livre de M. de Bausset quelques détails complémentaires relatifs à Marie-Caroline de Naples:
«Cette princesse, dit-il[ [24], était d'une taille au-dessous de la moyenne, avait une démarche sans dignité, mais sa physionomie était vive et spirituelle: ses traits étaient assez réguliers, ses yeux petits, son sourire gracieux; sa voix était dure et son teint sans couleur; la seule chose que l'on pouvait remarquer en elle était l'extrême blancheur et la beauté de ses bras. Elle avait alors 63 ans, et il était facile de juger que, dans sa jeunesse, elle avait dû être jolie, moins pourtant que ne l'était sa sœur, Marie-Antoinette de France.
»Les événements du mois d'avril en France venaient de ramener Marie-Louise dans le sein de sa famille paternelle; la grand'mère et la petite-fille s'y trouvaient dans une situation assez analogue. Cette conformité, dont les causes seules différaient, donna peut-être plus de charme à leur affection que les liens du sang qui les unissaient, et qui, d'ordinaire, sont comptés pour peu de chose dans des rangs aussi élevés. La reine Caroline venait redemander une couronne que des traités récents conservaient à Joachim. Marie-Louise avait été obligée de déposer la sienne. Plus vive, plus ardente, la reine de Sicile paraissait irritée des refus qui lui étaient faits. Je ne sais s'il faut l'attribuer à l'humeur qu'elle éprouvait contre la diplomatie circonspecte du Cabinet de Vienne, ou bien seulement à la politesse naturelle ou aux égards qu'elle croyait devoir à celle qui venait d'être la victime innocente d'une convulsion politique encore plus éclatante que celle dont elle se plaignait... Toujours est-il certain qu'elle eut assez de grandeur d'âme pour savoir apprécier et estimer la fidélité et le dévouement des personnes qui avaient suivi la destinée de sa petite-fille; elle ne parlait même de Napoléon qu'avec la noble franchise d'une ennemie à la vérité, mais d'une ennemie qui ne fermait point les yeux sur les grandes qualités de ce prince. Assurée par tout ce que lui disait l'Impératrice, que jamais Napoléon n'avait cessé d'avoir pour elle les meilleurs procédés, et qu'elle avait été comblée de soins et d'égards les plus touchants, la reine de Sicile l'engagea à se parer du portrait de Napoléon, qu'une réserve timide avait relégué au fond d'un écrin, et elle ne cessa de combler des plus grandes caresses le jeune Napoléon, le fils de son ennemi. Il y avait, dans cette conduite autant d'esprit que de délicatesse. Cette manière d'être et de l'exprimer ne se démentit pas un instant.»
Il faut convenir que la grand'mère de Marie-Louise lui donnait des conseils plus nobles et plus élevés que ceux que M. de Bausset, qui en fait l'éloge, est accusé d'avoir donnés à la femme de Napoléon!...
CHAPITRE VI
Marie-Louise, le duché de Parme et Metternich.—Lettre de l'île d'Elbe pour recommander les eaux de la Toscane.—Retour de l'empereur d'Autriche à Vienne.—Réception qui lui est faite.—Dîner chez Marie-Louise.—Comment se passe la journée du secrétaire des commandements de l'Impératrice.
Le 14 juin avait été une journée que Marie-Louise avait passée presque tout entière, ainsi que son entourage français, dans de longues causeries avec sa grand'mère la reine de Naples. Rappeler la femme de Napoléon au sentiment de ses devoirs n'était certes pas une besogne inutile. On a pu comprendre, par le compte rendu détaillé plus haut de quelques-unes des exhortations de l'aïeule, l'impression salutaire qu'elles auraient dû exercer sur le cœur de sa petite-fille. Mme de Brignole expédiant à l'île d'Elbe un courrier nommé Sandrini, Marie-Louise en profita ce jour-là pour donner une pensée à son époux et lui envoyer une lettre. Comme un enfant gâté, l'Impératrice ne songeait guère plus d'ailleurs qu'à accomplir le projet qu'elle avait formé d'aller prendre les eaux d'Aix en Savoie, et de se rapprocher ainsi de la duchesse de Montebello qu'elle n'avait pas encore eu le loisir d'oublier. Marie-Louise dut se donner beaucoup de mouvement et de peine pour obtenir de sa famille, et de Metternich, l'autorisation de s'absenter aussi loin et pour une période de temps relativement longue. On avait semé des doutes sur la possibilité de son voyage en Savoie et on lui proposait les eaux de Carlsbad ou d'autres analogues, situées en Allemagne, et qui pourraient mieux convenir à sa santé.
Bien que la possession du duché de Parme fût assurée à Marie-Louise dans l'esprit du Cabinet autrichien, Metternich profitait de la candeur de cette princesse, et, pour mieux la dominer, lui inspirait des craintes continuelles sur la possibilité de la réalisation d'un désir qui lui tenait tant à cœur. La souveraineté de ce petit duché d'Italie, que l'on faisait miroiter à ses yeux comme la récompense de son obéissance aux vues de l'Autriche, était devenue comme un nouveau supplice de Tantale pour la fille de François II.
Les prévenances dont Marie-Louise était l'objet de la part de sa belle-mère et des dames de la Cour masquaient le dessein de s'emparer de son esprit, de la confiner dans sa famille et de diriger toute sa conduite. Elle entrevoyait parfois confusément, dans certaines tracasseries dont elle était obsédée, l'intention secrète de la séparer définitivement de l'empereur Napoléon, auquel l'attachaient encore les liens du devoir et de l'affection. Elle se reprochait alors d'avoir trop cru aux impossibilités de le rejoindre, et d'avoir eu trop de confiance dans les promesses mensongères qui lui avaient été faites pour calmer ses scrupules. Enfin Napoléon, dans presque toutes ses lettres, l'entretenait de projets de réunion. Le général Bertrand écrivait en effet de Porto-Ferrajo à mon grand-père: «Si l'Impératrice a attendu à Vienne la réponse à sa lettre, l'Empereur désire qu'elle n'aille pas à Aix, et si elle y est déjà rendue, qu'elle n'y passe qu'une saison et qu'elle revienne le plus tôt possible en Toscane, où il y a des eaux qui ont les mêmes qualités que celles d'Aix. Elles sont plus près de nous, de Parme, et elles donneront à l'Impératrice le moyen d'avoir son fils auprès d'elle... Le voyage d'Aix plaît d'autant moins à l'Empereur qu'il n'y a plus probablement de troupes autrichiennes, et qu'alors l'Impératrice peut être exposée aux insultes de quelques aventuriers, et que d'ailleurs ce voisinage ne doit pas plaire aux souverains de ce pays. Il n'y a aucun de ces inconvénients en Toscane.» Mais Marie-Louise ne devait pas attendre l'autorisation de son époux pour faire ses préparatifs de voyage et pour se mettre en route.
«Le 15 juin 1814, dit mon grand-père, Sa Majesté partit à 8 heures du matin de Schöenbrunn avec Mme de Brignole et moi pour Siegartskirchen où elle devait attendre, à la maison de poste de cette localité, l'arrivée de l'empereur d'Autriche, qui retournait dans ses États, et au-devant duquel elle avait résolu de se rendre. L'impératrice d'Autriche et les enfants de ce prince l'y avaient précédée. L'empereur François arriva à Siegartskirchen à 1 heure et demie, et vînt trouver Marie-Louise dans la maison de poste, accompagné de l'impératrice d'Autriche. L'ancienne impératrice des Français reçut son père dans la même salle de la maison de poste où l'empereur Napoléon avait reçu, en 1805, la députation qui venait lui présenter les clefs de Vienne. Le souvenir de la scène dont j'avais été le témoin, neuf ans auparavant, se retraça vivement à mon esprit. Je revoyais en imagination le glorieux vainqueur devant lequel le comte Zinzendorf, suivi de vénérables magistrats, s'inclinait en lui présentant, sur un plat d'argent, les clefs de l'orgueilleuse capitale de l'Autriche. Je revoyais ces députés recommandant leur ville et ses habitants à la générosité du vainqueur. Cette hallucination m'avait saisi au point que je fermai involontairement les yeux pour me recueillir. Quand je les rouvris je vis une scène bien différente. Les rôles étaient changés. A la même place où j'avais vu le soldat victorieux, dans une attitude fière, mais tempérée par un sentiment de générosité naturelle et par la sympathie qu'inspire aux cœurs magnanimes l'humiliation d'un grand peuple, je voyais une princesse presque agenouillée, les yeux humides, devant un prince qui la relevait avec un mélange d'orgueil et de tendresse. Cette princesse était la femme de Napoléon. Le prince était le beau-père de son époux, de celui dont il avait naguère imploré la clémence au bivouac de Sar-Uchitz, et qu'il proscrivait aujourd'hui. Dieu! me disais-je, quel jeu de la fortune, quel contraste et quelle leçon![ [25]»
Après quelques instants de repos l'empereur François, quittant Siegartskirchen, monta dans la calèche de sa fille; l'impératrice d'Autriche dans sa berline avec le prince héréditaire Ferdinand, l'archiduc François et l'archiduchesse Léopoldine. Mme la comtesse Laczanski, Mme de Brignole et mon grand-père dans la troisième voiture. L'impératrice Marie-Louise, après avoir dîné à Burkendorf avec toute sa famille, précéda d'un quart d'heure le retour de son père à Schönbrunn accompagnée, dans sa calèche, de l'archiduc Ferdinand son frère et du grand duc de Würtzbourg[ [26] son oncle. Les habitants de Vienne et des environs se pressaient, en foule immense, pour voir passer le cortège, et remplissaient les avenues et même les appartements du palais.
Le 16 juin le souverain de l'Autriche, parti de Schönbrunn à 8 heures du matin, fit son entrée triomphale, à cheval, dans Vienne. La veille, à la descente de voiture de l'empereur François au château, Marie-Louise lui avait amené son fils pour le présenter à son grand-père.
Le 20 juin l'impératrice Marie-Louise avait invité à venir s'asseoir à sa table le comte et la comtesse d'Althann, grand maître et grande maîtresse de la maison de l'impératrice d'Autriche, ainsi que le grand maître des cuisines: landgrave de Fürstenberg. Le grand chambellan remettait ce même soir, à mon grand-père, une lettre du général Bertrand partie de l'île d'Elbe le 27 mai.
Le 21 juin, après un déjeuner chez Marie-Louise, avec son oncle le palatin de Hongrie, Mme de Brignole, Mme de Bausset et mon grand-père furent présentés à l'empereur d'Autriche. «Il nous accueillit avec bienveillance, assure mon grand-père, et prolongea assez longtemps un entretien dans lequel il ne fut question d'aucun objet politique[ [27]. Une circonstance de cette présentation était faite pour me frapper. La pièce où l'empereur François nous recevait était la même qui avait servi de cabinet à l'empereur Napoléon en 1805 et en 1809. Ce cabinet, rempli des souvenirs d'une grande souveraine (Marie-Thérèse) était orné de sa statue et des portraits de ses descendants.»
En prévision de son prochain départ pour Aix, Marie-Louise avait résolu de recommander aux soins du docteur Franck, célèbre médecin de Vienne, son fils qui devait rester en Autriche avec la comtesse de Montesquiou, sa fidèle et noble gouvernante, pendant l'absence de l'Impératrice sa mère. Mon grand-père dut se rendre chez le docteur Franck, pour s'entendre avec lui à ce sujet, et il fut convenu que le médecin viennois serait présenté à Sa Majesté le 27 juin. Le 24, après une visite au château d'Hetzendorf, chez sa grand'mère, Marie-Louise avait reçu à dîner l'archevêque de Vienne, qui avait béni son mariage par procuration en 1810, le prince Trauttmansdorf, grand maître de la Cour, le comte Trauttmansdorf son fils, grand écuyer, et le comte Chotek, ministre d'État et des Conférences. Le dimanche 26 juin grande réception à Schönbrunn chez l'impératrice Marie-Louise. Un grand nombre de notabilités de la Cour et beaucoup de membres de la famille impériale viennent prendre congé d'elle avant son départ pour les eaux. Le Journal de mon grand-père cite entre autres noms: le prince de Ligne, le grand chambellan comte Wrbna, le grand écuyer et ses quatre enfants, la maréchale de Bellegarde, la comtesse O'Donnell et ses sœurs, M. et Mme de Taffe, M. de Reigersberg, le comte Chotek, M. et Mme d'Althann, M. de Kaiserstein, le grand duc de Würtzbourg, les archiducs Reinier, Antoine, Rodolphe et Maximilien, l'archiduchesse Béatrix, l'archiduc François et la princesse de Sardaigne sa femme, etc.
Enfin le 29 juin, jour fixé pour son départ, Marie-Louise reçoit dans la journée sa grand'mère la reine Marie-Caroline, plusieurs de ses oncles, ses deux frères, leurs gouverneurs et le médecin de l'empereur François; à 6 heures du soir elle va prendre également congé de ses sœurs. Une indisposition assez sérieuse de Mme de Brignole fait un moment craindre à l'Impératrice d'être obligée de différer son départ. «Sa Majesté dîne à 7 heures et demie avec son fils et moi, ajoute mon grand-père, et voit pendant son dîner Mmes de Colloredo et Crenneville. A huit heures arrive sa belle-mère, l'impératrice d'Autriche, qui reste auprès de Sa Majesté jusqu'au moment où elle monte en voiture, c'est-à-dire jusque vers 10 heures et demie. L'impératrice d'Autriche m'exprime, d'une manière très gracieuse, son regret de ne pas m'avoir reçu chez elle, et le désir que je m'y présente à mon retour à Vienne. Marie-Louise promet à sa belle-mère d'y revenir après avoir pris deux saisons d'eaux.»
La femme de Napoléon quittait alors avec soulagement cette ville de Vienne où sa situation était fausse malgré les prévenances et les égards dont l'entourait sa famille. Le cœur inquiet, l'âme remplie d'amers souvenirs, elle avait soif de mouvement et de distractions, le besoin de s'étourdir et de chasser les pensées, souvent sombres, qui assiégeaient son esprit. Elle était revenue en Autriche comme elle en était partie quatre ans auparavant, déchue du haut rang que lui avait assigné pour un moment la politique changeante du Cabinet de Vienne, et leurrée de la jouissance d'une principauté que ce gouvernement devait lui faire acheter par les plus pénibles sacrifices. «Quand elle avait été destinée, dit mon grand-père, à devenir la compagne de l'empereur Napoléon, l'Empereur son père lui avait donné, en se séparant d'elle, les conseils d'un bon père de famille: Soyez bonne épouse, bonne mère, et rendez-vous agréable en tout à votre mari. La politique autrichienne avait sous-entendu: Tant qu'il sera puissant et heureux, et utile à notre maison!»
Tout avait bien changé depuis cette époque, et le proverbe est bien vrai quand il affirme que les absents ont toujours tort; le sort de Napoléon en fournira une nouvelle preuve. Cependant, au cours des cinq semaines que l'impératrice Marie-Louise venait de passer à Vienne, mon grand-père rapporte qu'elle y reçut plusieurs lettres de son époux, l'une par l'intermédiaire du général autrichien Köhler, à son retour de l'île d'Elbe où il avait accompagné l'Empereur en qualité de commissaire autrichien, les autres renfermées dans des lettres du général Bertrand[ [28]. L'Impératrice y répondit exactement paraît-il. Ces lettres du comte Bertrand contenaient quelques notions générales sur la situation de Napoléon à l'île d'Elbe, et sur les espérances qu'il paraissait conserver d'y revoir, dans un avenir rapproché, l'Impératrice et son fils. Combien cet espoir était vain!
Avant de continuer la relation du voyage de l'impératrice Marie-Louise, nous ne jugeons pas inutile d'ouvrir ici une parenthèse, pour insérer une lettre de mon grand-père à sa femme, lettre destinée à donner à celle-ci une idée du genre de vie mené par lui à Schönbrunn:
»Si tu veux savoir comment ma journée est arrangée, le voici: Je me lève à 6 ou 7 heures du matin, mais pas plus tard. Je lis un peu ou reçois quelqu'un. Je m'habille et descends à 9 heures chez l'Impératrice, où je passe une heure.
»A 11 heures et demie nous déjeunons, assez habituellement seuls, c'est-à-dire l'Impératrice, Mme Brignole, Bausset et moi. Après déjeuner, Sa Majesté reçoit quelquefois ses oncles ou des étrangers. Elle s'occupe chez elle ou passe quelques heures avec sa famille ou prend une leçon d'italien jusqu'à 5 heures qu'elle va se promener, si le temps le permet, ou à cheval, ou à pied ou en voiture; je l'accompagne ordinairement. A 7 heures, nous dînons. Presque toujours l'Impératrice invite deux ou trois personnes de Vienne. Après dîner nous jouons à la poule, et à 10 heures, Sa Majesté rentre chez elle. Après avoir causé, on continue à jouer une demi-heure ou une heure; puis nous allons nous coucher. Voilà une vie bien régulière et j'ajouterai bien monotone pour ce qui me regarde.»
Un peu plus tard, au cours des différentes promenades ou excursions de Marie-Louise en Suisse pendant le mois de juillet 1814, mon grand-père—dans sa correspondance avec ma grand'mère,—fera savoir à celle-ci «qu'il ne peut quitter sa Majesté d'un pas, et qu'il est obligé de l'accompagner et de lui donner le bras partout, Marie-Louise ayant la bonté de vouloir toujours le garder à ses côtés.»
CHAPITRE VII
Départ de Marie-Louise pour Aix.—Détails sur ce voyage, arrivée à Aix.—Mme de Montebello, Corvisart et Isabey arrivés de leur côté pour y retrouver l'Impératrice.—Première apparition de Neipperg.—Réflexions.—Portrait du général Neipperg.—Quel était son véritable père.
Passant par Lambach, Traunstein, Paiss, Marie-Louise fit son entrée à Munich, le 2 juillet à 9 heures du soir. L'ex-vice-roi d'Italie, prince Eugène de Beauharnais et la princesse de Bavière, sa femme, attendaient à la maison de poste l'arrivée de l'ancienne souveraine de France, qu'ils emmenèrent souper avec eux. «Nous les suivîmes, dit mon grand-père, Mme de Brignole et moi, dans tout le désordre d'un costume de voyage, et soupâmes, dans le palais du prince Eugène, avec la princesse royale de Würtemberg, sœur et belle-sœur de nos hôtes. Cette princesse, après sa séparation de l'époux que la politique de Napoléon lui avait donné, était venue chercher des consolations auprès de sa sœur. La Providence lui ménageait une éclatante réparation en la plaçant, un an après, sur le trône impérial d'Autriche[ [29].»
L'Impératrice était si pressée d'arriver au terme de son voyage qu'elle se résigna à passer toute une nuit dans sa voiture. Elle traversa successivement Landsberg, Mindelheim, Landkirch, Morsburg, où Marie-Louise et son entourage retrouvèrent M. de Bausset, parti en éclaireur, retenu dans sa chambre par la goutte à l'auberge de l'Ours. Le 5 juillet, Sa Majesté quitte Morsburg, à 6 heures et demie du matin, pour traverser le lac de Constance, et trouve, dans la ville du même nom, ses équipages qui l'y attendaient. Elle rencontre à Baden son beau-frère, le roi Louis Bonaparte, arrivé depuis quatre jours pour y prendre les bains. Après avoir passé la nuit à l'auberge du Sauvage à Aarau, Marie-Louise arrive à Berne à 7 heures du soir et descend à l'auberge du Faucon, le 6 juillet, au milieu de tourbillons de poussière et par une chaleur excessive. Le 7 juillet, l'Impératrice séjourne à Berne où elle fait des emplettes, visite les curiosités de la ville ainsi que la célèbre fosse où sont renfermés les ours, armes parlantes du canton. Mon grand-père mentionne, dans son Journal, le cadeau que lui fait sa souveraine d'un superbe dessin original de Lorry, représentant une vue de Berne, et destiné à lui en rappeler le souvenir. Partie de Berne le 8 à 10 heures du matin, Marie-Louise et son cortège traversent Payerne pour arriver, le lendemain 9, à Lausanne. Au retour d'une excursion dans les environs et d'une promenade à Ouchy sur le beau lac de Genève[ [30], excursion au cours de laquelle la voiture de mon grand-père verse (ce qui lui occasionne une foulure du poignet), Sa Majesté trouve en rentrant chez elle à 8 heures et demie le roi Joseph Bonaparte, son beau-frère, qui attendait son retour à Lausanne. Ce prince s'était retiré depuis le renversement de l'Empire dans une maison de campagne située à Allaman, habitation qui n'était distante de Lausanne que de quatre lieues. Le Gouvernement autrichien n'avait certainement ni favorisé ni prévu cette rencontre, dont il n'aurait vraisemblablement pas manqué de prendre ombrage. Mais le garde du corps que le prince Metternich avait annoncé et imposé à la fille de son maître, pour être son organe et son plénipotentiaire auprès d'elle, n'était heureusement pas encore arrivé, ce que le frère de Napoléon n'eut pas lieu, probablement, de regretter beaucoup.
Marie-Louise passe la journée du 10 juillet chez le roi Joseph dans la charmante propriété d'Allaman, et s'embarque à deux heures avec lui sur le lac, accompagnée de M. de Sellon, propriétaire du château, de la comtesse Brignole et de mon grand-père. Elle débarque à la bergerie du roi et se promène, dans les bosquets de Prangins, par une chaleur affreuse. On repart, après un léger repas, dans les chars à bancs du roi Joseph pour arriver à l'auberge anglaise, fameuse en ce temps là, des Sécherons près Genève. Le roi Joseph, après y avoir passé la nuit, se remit en route, à la pointe du jour, pour retourner chez lui.
Le 11 juillet, partie des Sécherons, à 7 heures du matin, accompagnée de son fidèle entourage, Marie-Louise traversa Bonneville pour arriver à Chamouny à 11 heures et demie du soir par un orage affreux et une pluie battante. Ces excursions alpestres l'enchantaient et l'intéressaient vivement, et, après avoir visité le glacier des Bossons, le Montanvert et la Mer de Glace, l'impériale voyageuse pria instamment mon grand-père de faire, sur leur commune expédition, une relation poétique qu'elle lui promit d'entreprendre elle-même de son côté[ [31]. Il fallut bien lui obéir, mais pour être poète il ne suffit pas d'avoir de la bonne volonté; il est surtout nécessaire d'avoir reçu du ciel un don spécial dont un très petit nombre de personnes sont seules favorisées. La suite de l'Impératrice, au cours de ces pérégrinations, se composait de Mme de Brignole, de mon grand-père, de Mlle Rabusson, du docteur Héreau, de M. Amelin, et du guide Jacques Crotet, de Genève. Le 16 juillet, à 7 heures du soir, Marie-Louise était de retour aux Sécherons.
Le 17 juillet Marie-Louise quitta les Sécherons à 11 heures du matin pour arriver à Aix-les-Bains, terme de son voyage, à 6 heures du soir. Elle y descendit dans la maison d'un M. Chevalley qui avait été retenue pour lui servir d'habitation. Ce fut à cette date fatale, et mémorable dans l'histoire de la deuxième femme de Napoléon, que le général Neipperg fit auprès d'elle sa première apparition... Le fondé de pouvoirs de l'empereur d'Autriche et de Metternich auprès de Marie-Louise s'était rendu au-devant d'elle, à deux postes d'Aix, et, à partir de ce moment, ne devait plus la quitter. Du 18 juillet 1814, au 4 septembre inclus de la même année, Marie-Louise séjourna à Aix. Elle y reçut la visite de la duchesse de Montebello, de Corvisart et d'Isabey venus pour passer quelques jours auprès de leur ex-souveraine. Arrivée à Aix le 4 août, Mme de Montebello en repartait le 17. Dès le 20 juillet mon grand-père, après avoir installé l'Impératrice à Aix, avait provisoirement pris congé d'elle, pour aller passer à Paris, près de sa femme et de ses jeunes enfants, le temps d'une double saison d'eaux.
Dans les mémoires qu'il a laissés sur la période du Premier Empire, mémoires auxquels nous avons dû déjà faire et ferons encore de si larges emprunts, mon grand-père rapporte qu'en voyant arriver à cheval, à sa rencontre, le général Neipperg à Carrouge près d'Aix, Marie-Louise éprouva, en recevant son salut, une impression désagréable qu'elle ne put entièrement parvenir à dissimuler. «Était-ce, ajoute-t-il, l'instinct d'un cœur honnête, mais peu sûr de lui-même, qui lui présentait cet homme sous les traits d'un mauvais génie, et qui l'avertissait secrètement du danger de se livrer à ses conseils?»
Le départ du fidèle secrétaire intime de l'Empereur laissait ainsi le champ libre à l'agent du Cabinet de Vienne auprès de l'Impératrice, au représentant des adversaires acharnés de Napoléon, dont Neipperg partageait la manière de voir et les sentiments plus qu'hostiles. Le Méphistophélès de la coalition ne se doutait peut-être pas alors du service que cet éloignement lui rendait. Jusqu'à ce moment, en effet, et malgré les manœuvres déloyales de toute nature, mises en œuvre à la Cour de Vienne pour perdre son époux dans l'esprit de l'Impératrice, Marie-Louise n'avait qu'à demi subi leur pernicieuse influence. Ces manœuvres avaient pu, dans une certaine mesure, oblitérer son jugement, paralyser ses bonnes intentions, mais comme femme, comme épouse, sa conduite était demeurée irréprochable. Cette jeune princesse faible, mais non perfide, avait besoin, plus que personne, d'être maintenue dans la ligne droite par de sages conseils et de salutaires représentations. Nous avons vu ce que valait son entourage intime, à l'exception de quelques nobles caractères tels que Mme Durand et la comtesse de Montesquiou, ce qui faisait dire à mon grand-père, quelques mois plus tard, qu'ils étaient les derniers des Romains. Or l'impératrice Marie-Louise allait rester, pendant deux mois, seule avec la comtesse Brignole et le général Neipperg! «C'était, dit avec raison M. Welschinger, deux créatures qui semblent avoir été inventées tout exprès pour la détourner de son époux; car, l'une stylée par M. de Talleyrand parlait adroitement contre l'Empereur, et l'autre savait qu'en disant du mal de Napoléon, il ne déplairait ni à Metternich, ni à François II[ [32].»
Le départ de mon grand-père pour la France, en juillet 1814, coïncide donc, d'une manière assez frappante, avec la chute morale, et bientôt matérielle, de la femme de l'empereur Napoléon. Notre intention n'est pas d'en conclure que sa présence permanente auprès de Marie-Louise aurait pu préserver celle-ci de cette déchéance, car tous les atouts étaient dans le jeu de l'Autriche, un bien petit nombre au contraire dans celui du serviteur loyal de l'empereur déchu. Il nous paraît néanmoins incontestable que cette circonstance ne fit que hâter et précipiter un dénoûment que celui-là même qui le provoquait n'aurait pu croire ni espérer si rapide!...
Bien que le portrait du général comte Neipperg ait été retracé dans divers ouvrages concernant le Premier Empire, le rôle considérable qu'il a joué dans l'histoire de Marie-Louise est tel que nous jugeons intéressant de mettre, sous les yeux du lecteur, ce qu'en a dit déjà mon grand-père dans ses Mémoires:
«Le comte de Neipperg n'était pas doué d'avantages extérieurs remarquables. Un bandeau noir cachait la cicatrice profonde d'une blessure qui l'avait privé d'un œil; mais cet inconvénient disparaissait quand on le considérait avec quelque attention. Cette blessure allait même assez bien avec l'ensemble de sa figure qui avait un caractère martial; il avait des cheveux d'un blond clair peu fournis et crépus. Son regard était vif et pénétrant. Ses traits n'étaient ni vulgaires, ni distingués; leur ensemble annonçait un homme délié et subtil. Son teint, dont le ton général était coloré, manquait de fraîcheur; l'altération causée par les fatigues de la guerre et de nombreuses blessures s'y faisait sentir. Il était d'une taille moyenne mais bien prise, et l'élégance de sa tournure était relevée par la coupe dégagée de l'uniforme hongrois. Le général Neipperg avait alors quarante-deux ans[ [33] environ. L'abord du comte Neipperg était celui d'un homme circonspect. Son air habituel était bienveillant, mêlé d'empressement et de gravité. Ses manières étaient polies, insinuantes et flatteuses. Il possédait des talents agréables; il était bon musicien[ [34]. Actif, adroit, peu scrupuleux, il savait cacher sa finesse sous les dehors de la simplicité; il s'exprimait avec grâce et écrivait de même. Il joignait à beaucoup de tact l'esprit d'observation; il avait le talent d'écouter et prêtait une attention réfléchie aux paroles de son interlocuteur. Tantôt sa physionomie prenait une expression caressante, tantôt son regard cherchait à surprendre la pensée. Autant il était habile à pénétrer les desseins des autres, autant il était prudent dans la conduite des siens. Joignant les apparences de la modestie à un grand fond de vanité et d'ambition, il ne parlait jamais de lui. Il était brave à la guerre; ses nombreuses blessures prouvaient qu'il ne s'y était pas épargné[ [35].»
Il faut bien reconnaître qu'avec cet ensemble de qualités remarquables le général Neipperg n'était pas le premier venu, mais qu'au contraire le ministre Metternich avait, une fois de plus, admirablement choisi l'instrument de ses ténébreux desseins.
Pour compléter cette esquisse du futur mari de l'impératrice Marie-Louise, mon grand-père a cru devoir encore relater une particularité curieuse de cette singulière destinée. Il raconte que le comte Neipperg—soi-disant père du général—étant chargé d'une mission diplomatique en France, avant la Révolution, sa femme devint la maîtresse du comte d'H... père de Mme C... La comtesse Neipperg mit au monde, quelque temps après, celui qui devait devenir le général Neipperg. Après la mort du comte d'H... la femme de celui-ci trouva, dans ses papiers, une lettre de la comtesse Neipperg au comte d'H... qui lui donna la preuve que le jeune Neipperg était bien le fils du comte d'H... et de cette dame. Le pseudo-père du général s'occupait en effet, paraît-il, fort peu de sa femme et la laissait volontiers maîtresse de ses actions, pourvu qu'on lui permît de se livrer, en toute liberté, aux plaisirs de la table et du jeu. Le général Neipperg se trouvait donc être le frère de la comtesse C... et il ne l'ignorait point. Il se trouvait en 1814 à Milan chez une dame dont il était le cavalier servant, quand il reçut de Metternich l'avis qu'on venait de le nommer grand maître de la maison de la future duchesse de Parme. Neipperg prit aussitôt congé de sa maîtresse, qui tentait en vain de le retenir; son ambition lui rendait facile l'exécution de l'ordre qu'on lui avait fait parvenir. Sa maîtresse italienne lui demandant ce qu'il ferait auprès de Marie-Louise et quels seraient les avantages qu'il devait retirer de cette situation, Neipperg ne prit aucun détour pour lui répondre: «J'espère bien, avant six mois, être au mieux avec elle, et bientôt son mari!» Neipperg vint rendre visite à la comtesse C... pendant son séjour en France en 1814, et devint utile au général C..., son mari, pour la sauvegarde de ses dotations en Italie.
Immédiatement après l'arrivée de mon grand-père à Paris une correspondance active et suivie s'établit entre sa souveraine et lui. Pour remplir la lacune laissée, par deux mois d'absence, dans la relation des faits et gestes de Marie-Louise, sur le genre d'existence de laquelle le journal qui nous a si fidèlement renseigné jusqu'ici reste forcément muet, nous allons reproduire un certain nombre de lettres autographes de cette princesse, encore en partie inédites. Elles étaient adressées à mon grand-père.
CHAPITRE VIII
Correspondance de Marie-Louise avec le baron de Méneval.—Plusieurs lettres autographes de l'Impératrice donnent un récit de ses occupations pendant une partie de l'été de 1814.
«Au commencement de son séjour à Aix-en-Savoie, Marie-Louise n'avait que des pensées tristes. Une véritable lutte se produisait dans son âme entre ses deux patries, l'Autriche et la France, et, comme elle comprenait à quel degré sa situation était fausse, elle souffrait en silence, et ses perplexités n'étaient pas exemptes de remords. Son amour pour le comte de Neipperg n'avait pas encore commencé. Elle ne lui accordait que des audiences officielles, et certainement elle ne se doutait pas qu'il prendrait auprès d'elle la place de l'empereur Napoléon. M. de Méneval l'avait quittée le 19 juillet pour aller passer quelques semaines près de sa femme; mais elle entretenait avec lui une correspondance très suivie, et ses lettres attestent à la fois et les agitations de son âme, et la confiance qu'elle témoignait encore à l'un des plus fidèles serviteurs de son époux[ [36].»
On ne saurait mieux résumer ni dépeindre l'état d'âme de la femme de Napoléon à ce tournant de sa destinée, qui pouvait encore, à cet instant psychologique, prendre une direction diamétralement opposée à celle dans laquelle Marie-Louise a été définitivement entraînée.
Le 21 juillet l'impératrice Marie-Louise écrivait d'Aix à mon grand-père la lettre suivante:
«Il y a bien peu de temps que vous êtes parti et cependant je m'empresse de vous écrire pour que vous ne puissiez pas vous plaindre de mon inexactitude. J'espère que vous penserez quelquefois à moi et que vous ne vous laisserez pas aller à des pensées noires; en ce cas je vous rappelle la promesse de me l'écrire tout de suite pour que je puisse vous en dissuader (sic).
»Dans peu de jours vous serez content, vous serez avec votre famille, avec vos petits-enfants que vous trouverez bien grandis, au lieu que vous me manquez beaucoup, tant pour vos bons conseils que pour le plaisir que j'avais à causer avec vous.
»Ma santée (sic) va assez bien; j'ai pris le premier bain aujourd'hui, je ne sais si j'aurai le courage de continuer, car ils sentent bien mauvais.
»Je ne vous écris pas une longue lettre parce qu'il est bien tard; je vous prie de croire à tous mes sentiments d'estime et d'amitié.
»Votre très affectionnée,
»LOUISE.»
Autre lettre:
«Aix, 28 juillet 1814.
»Je ne vous ai pas écrit la semaine passée parce que je n'ai pas eu un moment de temps à moi, j'espère que vous n'aurez pas été inquiet de mon silence, parce que j'avais chargé la duchesse de Montebello de vous donner de mes nouvelles.
»Je vous envoie beaucoup de lettres que j'ai reçues par des paquets de Vienne. Il y en a une que j'ai ouverte parce qu'il y avait des projets de règlements pour mon écurie. Je vous envoie la lettre de M. Ballouhey qui y était jointe. J'en ai reçu, aussi, à votre adresse, de M. Marescalchi que j'ai gardées.
»Je vous prie de répéter encore à M. Ballouhey[ [37] comme il me serait nécessaire pour mes affaires; je voudrais qu'il puisse venir avant que je parte pour l'Italie, mes affaires seront, sans cela, dans un désordre terrible.
»J'espère que votre santée (sic) est bonne; la mienne se trouve fort bien de l'usage des bains; j'en ai déjà pris cinq, et je promène (me) toujours beaucoup dans d'aussi beaux chemins que ceux que j'ai parcourus avec vous. Le reste du temps se passe à écrire la relation du journal de mon voyage à Chamouny; Isabey en a déjà fait les vignettes; elles sont charmantes. Je n'ai pas autant avancé le texte. Vous savez tous les matériaux que vous deviez m'apporter pour rédiger la copie, je n'en ai pas besoin. Si vous voulez les garder je vous conseille de les faire mettre dans une caisse pour les envoyer à Parme; sans cela je vous conseille de vous en défaire le plus tôt possible. J'aime mieux que cela ne se fasse pas à présent, car je suis d'une telle paresse que je suis à peine dans le moment où nous passons le torrent de la Gria...
»J'espère que Mme de Menneval ne m'aura pas oubliée; je la plains bien de cette chaleur... Comme elle doit en souffrir à cause de sa grossesse; elle est si forte ici que nous pouvons à peine sortir des maisons.
»Je n'ai pas encore reçu de vos nouvelles, cela m'inquiète; je crois cependant que vous m'écrivez, au moins on devrait avoir la galanterie de me faire passer les lettres après les avoir lues. Je vous prie de croire à toute mon amitié.
»Votre très affectionnée,
»LOUISE.»
«P. S.—J'ai reçu hier votre lettre du 23 et j'ai vu avec bien du plaisir que votre santé est bonne; j'attends votre autre lettre pour vous répondre plus en détail[ [38].»
La candeur des lettres qu'on vient de lire montre bien, croyons-nous, que Marie-Louise n'était agitée dans ce moment d'aucune pensée coupable; et il existe de sérieuses raisons de présumer que cet état d'innocence absolue persistera, en elle, jusqu'à l'époque de son excursion dans les glaciers de l'Oberland suisse, en compagnie du général Neipperg, dans le courant de septembre 1814. Le rêve dominant, la pensée pour ainsi dire unique de l'Impératrice, pendant son séjour à Aix, c'était Parme et la crainte des obstacles qui semblaient se dresser entre elle et l'objet de ses désirs les plus ardents. Les alternatives d'espoir ou d'appréhension qui agitaient l'esprit de Marie-Louise, à cet égard, se manifestent dans presque toutes les lettres de sa correspondance avec mon grand-père:
«Aix-en-Savoie, ce 4 août 1814.
»J'ai reçu hier avec bien du plaisir votre lettre du 27, je vous prie de continuer à me donner souvent de vos nouvelles et de tout ce qui vous intéresse; je vous prierai aussi de me donner des nouvelles de la petite famille de la duchesse, car elle n'est pas forte pour les détails. J'attends toujours une réponse de mon père pour savoir le moment de mon départ pour Parme—je vous le ferai savoir sur-le-champ. Quoique je sois bien contente que vous puissiez bientôt revenir près de moi, je sens trop combien vous devez désirer de rester près de Mme de M... encore un peu de temps, et certainement c'est faire abnégation de mon égoïsme que de vous le permettre.
»Ma santé est bonne, mais je suis cruellement fatiguée par ces grandes chaleurs. Je viens de faire une promenade plus fatiguante (sic) que celle du Montanvert—j'en suis revenue ce matin à 2 heures; je voulais vous faire la description ce soir, mais j'ai tellement sommeil qu'il faut que je la remette au prochain jour de poste. Je vous prie de croire à tous les sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels je suis
»Votre très affectionnée,
»LOUISE.»
L'Impératrice écrivait la lettre précédente le matin du jour où Mme de Montebello, son ancienne dame d'honneur, venait la rejoindre à Aix pour y demeurer auprès d'elle pendant une période d'une quinzaine de jours environ. Il aurait été fort intéressant de savoir quelle impression se firent réciproquement la maréchale et le comte Neipperg; malheureusement ce point reste obscur... et Marie-Louise n'en parle pas. Elle se contente d'adresser à mon grand-père le billet suivant:
«Aix-en-Savoie, 6 août 1814.
»Je viens de recevoir ce matin toutes les lettres dont vous avez chargé la duchesse de Montebello; je n'exagère pas en vous disant qu'elles me font bien du plaisir. Je suis fâchée de voir que vous vous inquiétez de ne pas avoir de mes nouvelles; c'est cependant la quatrième fois que je vous écris depuis mon départ. C'est aussi par la duchesse que je vous répondrai au long. Je regrette bien qu'elle ne puisse pas rester plus longtemps avec moi, que dix ou douze jours, c'est bien peu de temps surtout quand on ne sait pas quand on se reverra. Ma santé est très bonne en comparaison de ce qu'elle était quand je quittai Vienne; cela tient aux bains et à la tranquillité d'esprit dont je jouis ici. Vous savez que les tracasseries me tuent.
»Mes compliments à Mme de M... Je ne vous écris pas plus parce que je n'ai pas le temps.
»Je vous prie de croire à toute mon estime et amitié.
»Votre très affectionnée,
»LOUISE.»
Quelle influence exercèrent, cette fois, sur l'Impératrice, la présence et les conversations de son ancienne dame d'honneur, pendant les quelques jours de sa visite à Aix? Réduit sur ce point à de simples conjectures il serait téméraire de les exposer ou plutôt de les supposer... Ce qui paraît toutefois vraisemblable, c'est que la maréchale ne dut pas donner à sa souveraine le conseil d'aller s'enfermer à l'île d'Elbe!
Nous nous verrons dans l'obligation d'écourter autant que possible les lettres de Marie-Louise qu'il nous reste à faire connaître au lecteur, car leur publication, presque intégrale, a déjà été faite dans les Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier[ [39].
»Je vous remercie bien de toutes les démarches que vous avez bien voulu faire pour mes caisses. Ce que vous m'écrivez à l'égard des remarques que M. de Bombelles[ [40] vous a faites à ce sujet ne me semble rien de bon. Je suis encore, à l'égard de mon sort futur, dans une cruelle incertitude. J'ai envoyé par M. de Karaczaï une lettre à mon père, par laquelle je lui demandais la permission d'aller m'établir à Parme le 10 septembre au plus tard. Me sera-t-elle accordée? Je crains que non...
»Si la réponse est négative je ne me déciderai jamais à retourner à Vienne avant le départ des Souverains, et je tâcherai de ravoir mon fils pour ce moment; je m'établirai à Genève ou à Parme en attendant le Congrès, car il est impossible que je reste plus longtemps que la saison des bains ici. Je ne puis vous dire comme j'attends impatiemment une réponse; je vous prierai de m'aider de vos conseils dans ma détermination. Ne craignez pas de me dire la vérité, si ma détermination vous paraît inconséquente; je réclame ces conseils de vous comme d'un ami, et j'espère que vous me direz franchement votre avis.
Je reçois en ce moment une lettre de l'Empereur, de l'île d'Elbe du 4 juillet. Il me prie de ne pas aller à Aix, et de me rendre en Toscane pour prendre les eaux; j'en écrirai à mon père. Vous savez comme je désire faire la volonté de l'Empereur; mais, dans ce cas, dois-je la faire si elle ne s'accorde pas avec les intentions de mon père? Je vous envoie une lettre de Porto-Ferraio. J'ai eu bien des tentations de l'ouvrir: elle m'aurait donné quelques détails; s'il y en a je vous prierai de me les faire savoir. Je vous remercie bien de ceux que vous m'avez donnés; j'en avais besoin, il y avait longtemps que j'en étais privée. En général je suis dans une position bien critique et bien malheureuse. Il me faut bien de la prudence dans ma conduite. Il y a des moments où cela me tourne tellement la tête que je crois que le meilleur parti que j'aurais à prendre serait de mourir.
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»... Ma santé est assez bonne. Je suis à mon dixième bain: ils me feraient du bien si j'avais l'esprit assez tranquille; mais je ne puis être contente avant d'être sortie de ce funeste état d'incertitude. Je me réjouis de l'idée que vous viendrez bientôt me raisonner et calmer ma pauvre tête, j'en ai bien besoin. M. de Bausset est parti depuis quelques jours et, avec lui, tous les papiers que je voulais voir, de sorte que je n'ai pas pu examiner tous les comptes du mois, comme je me l'étais proposé. J'attends avec impatience les courriers qu'il m'a envoyés de Parme.
»Nous avons toujours une chaleur épouvantable ici; cela ne s'accorde guère avec les longues promenades que j'entreprends; la nuit nous y surprend bien souvent et je meurs de peur en retournant chez moi à cheval.»
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»Votre très affectionnée,
»LOUISE.»
«P. S.—Mon fils se porte à merveille et devient tous les jours plus aimable, à ce qu'on me mande. Il me tarde bien de revoir ce pauvre enfant.»
Une circonstance, dont Marie-Louise ne dit rien dans sa correspondance, motivait sans doute le ton particulièrement triste et désolé de la dernière lettre que nous venons de transcrire. Le colonel Hurault de Sorbée, devenu plus tard général, et mari d'une des dames d'annonce de l'Impératrice[ [41] venait d'arriver de l'île d'Elbe à Aix, chargé de lettres de l'Empereur pour Marie-Louise, et de la mission de ramener avec lui l'Impératrice auprès de Napoléon. Cet officier fut obligé de repartir sans avoir pu parvenir à remplir cette mission. Marie-Louise faible et toujours hésitante, privée à ce moment de toute personne capable de lui donner un conseil fort—suivant une expression de M. de Talleyrand,—enfin surveillée et intimidée par Neipperg, laissa échapper cette dernière chance d'accomplir le plus impérieux de ses devoirs, celui de retourner près de son époux et de lui tenir compagnie dans l'exil. Sa conscience, tourmentée par le remords, l'avertissait intérieurement de ce qu'une semblable conduite avait de lâche et de coupable. Les nobles conseils de la reine de Naples, sa grand'mère, auraient bien dû, à un pareil moment, se retracer dans le souvenir de la femme de Napoléon!
Reprenons la reproduction de la correspondance de Marie-Louise au point où nous l'avons laissée:
«Aix, le 15 août 1814.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»Je n'ai pas encore de réponse de mon père à la lettre dont je vous parlais dans ma dernière. Ce temps d'incertitude me paraît bien cruel et bien long. Je l'attends avec bien de l'impatience, et je vous en instruirai sur-le-champ. De noirs pressentiments me disent que cela ne sera rien de bon; mais je suis aujourd'hui dans une de mes journées tristes; peut-être que je me trompe! Comment puis-je être gaie le 15, quand je suis obligée de passer cette fête, si solennelle pour moi, loin des deux personnes qui me sont le plus chères! Je vous demande bien pardon de vous parler ainsi de mes réflexions tristes, mais l'amitié et l'intérêt que vous m'avez toujours témoignés m'enhardissent, à condition que vous me direz quand je vous ennuierai...
»Je vous prie de croire, etc.
»LOUISE.»
«P. S.—Je viens de recevoir une lettre de Parme qui m'annonce que M. Marescalchi a un successeur dans M. Magawly, qui vient de renverser tout le Gouvernement provisoire. M. de Marescalchi n'est plus que ministre d'Autriche près de ma cour; mon père a aussi nommé M. de San-Vitale mon grand chambellan, et tout cela sans me consulter. Cela me peine et me fâche. M. Magawly a dit, à Parme, que mon père avait fait venir M. de San-Vitale à Vienne, pour y remplir ses fonctions près de moi et que je serais priée de venir, à Vienne, pendant tout le temps du Congrès. Quelle triste perspective! J'ai envie de lui demander de me permettre de passer l'hiver à Florence, en lui promettant de n'écrire à l'Empereur que par la voie du Grand-Duc; mais il paraît presque sûr qu'on me le refusera. Ce que je suis décidée, c'est de ne pas aller à Vienne pendant le temps de la présence des souverains. Conseillez-moi, je vous en prie; je vous assure que je suis bien à plaindre.»
CHAPITRE IX
Lettre de Metternich à l'impératrice Marie-Louise.—Réflexions.—Lettre de la comtesse Brignole à mon grand-père.—Nouvelles lettres de l'Impératrice au même, dont plusieurs inédites.—Lettre de M. de la Tour du Pin, ministre de France à Vienne, au ministre des Affaires étrangères à Paris.
Le 15 août de l'année 1814 est le dernier anniversaire du jour de fête que l'empereur Napoléon avait choisi, qui avait été célébré si longtemps par de magnifiques réjouissances, et dont Marie-Louise se souviendra—du moins ostensiblement—avant d'ensevelir dans l'oubli cette date fatidique...
Entre les deux lettres datées du même 15 août et que l'Impératrice écrivit à mon grand-père, elle recevait elle-même du prince Metternich la réponse qu'elle attendait avec tant d'impatience, réponse ambiguë, pleine de réticences et d'une franchise plus que problématique, malgré les protestations et les professions de foi d'entière loyauté de son auteur.
Voici cette lettre qui a déjà été publiée, mais qu'il ne nous paraît pas inutile de placer sous les yeux du lecteur:
«Madame!
»Fort des sentiments, de la confiance dont Votre Majesté impériale a daigné me donner des preuves flatteuses dans plusieurs occasions décisives, je m'adresse à Elle directement dans une circonstance infiniment importante pour ses intérêts et ceux du prince son fils.
»Votre Majesté a l'intention de se rendre au commencement de septembre à Parme. L'Empereur, son auguste père, se propose de lui écrire pour la dissuader de ce voyage dans le moment actuel. Je prends la liberté respectueuse de lui en démontrer l'impossibilité.
»La présence de Votre Majesté à Parme, avant la fin du congrès la mettrait dans un état de compromission perpétuelle. Il serait, d'après mon intime conviction, même possible qu'elle préjugeât l'état de possession même du Duché. La branche de la Maison de Bourbon, anciennement en possession de Parme, se remue beaucoup; elle trouve un grand appui en France, en Espagne. Le moindre trouble en Italie pourrait même au delà de ce qu'il est possible de prévoir la favoriser, et la présence de Votre Majesté dans le moment actuel, et dans la proximité de provinces provisoirement administrées, peut contribuer à compliquer les questions d'une manière extrême. Ainsi la cause royaliste et le jacobinisme peuvent tirer un parti direct d'une démarche qui ne présente aucune utilité. L'Empereur a donné l'ordre de soulager le Parmesan le plus possible, en diminuant le nombre de troupes qui pèsent sur lui; il en faut pour le maintien de l'ordre public, jusqu'à l'époque de l'organisation définitive, et ce n'est qu'alors que Votre Majesté peut aller prendre possession de ses domaines.
»Que Votre Majesté se repose sur ma façon de juger dans cette question. Pénétré du plus vif intérêt pour Elle, je manquerais à un devoir, que je regarde comme sacré, si je ne lui représentais avec toute la franchise, qui est dans mon caractère, l'importance qu'Elle daigne revenir ici, qu'Elle y prenne connaissance de la véritable position des choses chez Elle, et, qu'à la fin du Congrès qui ne se prolongera pas au delà du mois de novembre, Elle se rende chez Elle avec une pleine et entière sécurité.
»Daignez, Madame, agréer l'hommage de mon profond respect.
«Metternich.»
Quand le premier Ministre de l'Empire d'Autriche fait allusion, dans cette épître, à la franchise bien connue de son caractère, on est tenté de sourire; mais, quand il affirme à la crédule Marie-Louise qu'au mois de novembre suivant, le Congrès s'étant dispersé, Elle n'aura plus qu'à terminer ses préparatifs pour se rendre à Parme et s'y installer, cette affirmation prend à nos yeux la couleur d'une imposture préméditée. Le récit des innombrables intrigues dont le Congrès de Vienne devait être tissé l'a, depuis lors, démontré de la façon la plus évidente, et M. de Metternich moins que personne, pouvait s'y tromper. La vérité c'est que les dispositions de Marie-Louise étaient encore hésitantes et douteuses, et qu'il ne fallait pas lui donner la clé des champs, avant d'avoir définitivement pris, comme on le dit vulgairement, barre sur elle. L'Impératrice demeura tout d'abord consternée, mais la langue dorée de Neipperg contribua bientôt, de tout son pouvoir, à calmer ses alarmes. C'est ainsi qu'en lui faisant entrevoir, comme la récompense de sa docilité et de son obéissance aux vues du Cabinet de Vienne, la terre promise de la Souveraineté de Parme, le général diplomate sut l'amener insensiblement à tomber dans le piège déshonorant qui lui avait été tendu.
Sur ces entrefaites la comtesse Brignole adressait, vers la même époque, à mon grand-père absent, une lettre que nous nous décidons à transcrire ci-après, pour démontrer que, lorsque Marie-Louise écrivait à ce dernier, dans les termes d'une confiance et d'un abandon si absolus, l'Impératrice était sincère et ne jouait pas la comédie.
Lettre de la comtesse Brignole:
«Aix le 18 août 1814 (au soir).
»M. le Baron Corvisart nous quitte et ne me laisse que quelque minutes pour m'entretenir avec vous, mon aimable ami. Voici une lettre que je vous prie de remettre à Mme de Montebello qui vous donnera de mes nouvelles. Rien n'est changé depuis son départ. L'Impératrice paraît vous désirer beaucoup, et, franchement parlant, je pense que, si vos intérêts n'en souffrent pas trop, vous ferez bien d'arriver, car vous pouvez lui être utile. Vous savez que tout se fait à Parme, sans elle, mais en son nom. On lui a même nommé un grand chambellan, qui doit se rendre à Vienne pour prendre son service auprès de sa nouvelle Souveraine. Tout bien réfléchi, je suis persuadée qu'elle aura Parme, mais je ne saurais prévoir quand elle y sera installée. Nous serons encore à Schönbrunn le 15 octobre; d'ici là nous ferons des courses dans la belle Suisse. J'avais proposé à Sa Majesté de me laisser attendre son retour—en Italie—mais elle paraît désirer que je reste auprès d'Elle, et je n'ai plus de volonté, vous le savez.
»Je n'ai rien à ajouter à ce que M. Corvisart et la Duchesse vous diront; d'ailleurs le premier me presse et je dois finir. Vous trouverez des papiers et une lettre qu'on m'a adressés pour vous. Ce pauvre lapin[ [42] a été bien malheureux, mais je persiste à ne pas le croire coupable. La nouvelle organisation exclut, par un article particulier, tous les étrangers des emplois du Gouvernement de Parme. La douceur extrême de l'Impératrice pourrait porter cette mesure dans l'intérieur de sa maison. Dieu fasse au reste qu'une nouvelle guerre ne change la face de tout; on prétend que le Congrès ne sera pas long.
»Mille amitiés à Mme de Menval (sic). Si vous avez des occasions sûres écrivez-moi et faites-en prévenir ma bonne Douglas; la meilleure de toutes serait vous-même, mais je crains que cela ne vous paraisse de l'égoïsme et vous n'auriez pas tort. La personne à laquelle vous avez écrit, en partant, se porte bien et se conduit sagement; j'ajoute qu'elle fait beaucoup de cas de vous.
»Adieu bon ami, l'impromptu du docteur ne me laisse que le temps de vous assurer de mon sincère et tendre attachement.
»A. de B.
»Donnez-moi de vos nouvelles bien détaillées et de vos enfants. Ne négligez pas vos intérêts à Paris, mais tâchez de nous revenir bien vite!»
Est-ce à l'Impératrice que madame de Brignole, en terminant sa lettre, entend délivrer ce certificat de bonne vie et mœurs? Venant de sa part il ne nous semblerait pas décisif, car la comtesse excellait, en cas de besoin, dans l'art de fermer les yeux et de ne rien entendre. C'était d'ailleurs une femme douée d'une intelligence supérieure, une des rares personnes de son sexe que l'empereur Napoléon ait consenti à employer dans les négociations—dans celles entre autres avec le Saint-Siège. Mme de Brignole joignait aux dons de l'esprit un tempérament naturellement porté vers l'intrigue, tendance qui ne lui aurait pas permis de demeurer inébranlablement fidèle aux causes que la fortune abandonnait sans retour. Cette habitude d'intrigue—parfois même innocente, dit mon grand-père—était devenue un besoin pour cette femme remarquable, accoutumée à la considération qu'eurent toujours pour elle les hommes distingués dans tous les partis; mais elle ne trouvait guère d'aliments auprès d'une princesse qui ne prenait rien sérieusement à cœur.
Aussitôt après avoir reçu du ministre Metternich la lettre décourageante qui lui fermait, pour un espace de temps encore plus prolongé qu'elle ne se l'imaginait, l'accès de son duché de Parme, l'impératrice Marie-Louise écrivait le soir du 15 août, à son fidèle correspondant, la lettre suivante:
«Aix, ce 15 août 1814 (soir).
»Je viens de recevoir votre lettre du 9 août; je suis vraiment désolée de la longueur du temps; on reçoit de bien anciennes nouvelles. Je vous envoie une copie d'une lettre du prince de Metternich qui vous apprendra la nouvelle que M. Karaczaï m'a rapportée. Je suis bien malheureuse de l'idée d'être obligée de retourner à Vienne, d'autant plus qu'on ne me donne nulle bonne raison. Je compte donc ne pas aller à Vienne avant la fin de septembre ou le commencement d'octobre. Je partirai d'ici le 3 ou le 4 septembre, et j'irai à Genève et de là à Berne où je resterai quinze jours, et une huitaine dans la première ville; après quoi j'irai à Vienne.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»Si vous venez partager mon exil, je sens tout ce que cela aura de pénible pour vous; mais en même temps je suis trop égoïste pour ne pas le désirer. J'ai besoin de vos conseils, de votre conversation; vous savez toute la confiance que j'ai en vous, et une des idées les plus douces auxquelles je puisse m'arrêter, dans ce moment, est de vous garder près de moi.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»LOUISE.»
Une lettre du 20 août 1814, entièrement de la main de l'impératrice Marie-Louise, comme toutes celles qui précèdent et celles qui suivront, a été déjà publiée; elle mérite cependant, croyons-nous, d'être ici reproduite in extenso: