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HISTOIRE
DE FLANDRE.
Bruxelles.—Imprimerie Alfred VROMANT.
HISTOIRE
DE
FLANDRE
PAR
M. KERVYN DE LETTENHOVE
TOME PREMIER
1700 AV. J.-C.—1301 AP. J.-C.
BRUGES
BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR
1874
Il est devenu aujourd'hui à peu près inutile d'insister sur l'importance des études historiques. Aux enseignements d'une longue expérience qu'y cherchent les esprits sérieux s'unit, pour les imaginations plus ardentes et plus vives, le charme d'un tableau dont les épisodes variés n'empruntent leurs couleurs et leur mouvement qu'à la vérité. Grandeur ou décadence, prospérité ou misère, victoires ou désastres, tout y offre des leçons et des exemples, et tandis que les peuples parvenus au faîte de leurs destinées aiment à jeter un regard en arrière sur le marais d'Evandre pour y découvrir leur modeste berceau,
Rara domorum
Tecta... quæ nunc romana potentia cœlo
Aequavit.
d'autres qui ont vu s'effacer leur influence et leur force se sentent encore plus irrésistiblement entraînés à recueillir leurs souvenirs et à entourer d'un culte pieux les ruines de leur puissance éteinte.
La Flandre a cette mission à remplir. Elle le doit aux générations qui l'élevèrent si haut qu'elle fut, pendant tout le moyen-âge, la métropole de l'industrie et le centre de la civilisation. Les palmes des conquêtes lointaines immortalisèrent ses princes et ses chevaliers plantant leurs bannières à Jérusalem ou à Constantinople, et ses communes présentèrent un spectacle non moins admirable en alliant au milieu des guerres les plus sanglantes l'héroïsme et l'abnégation du dévouement qui protége la patrie et le génie des arts utiles qui la rendent florissante.
Il faut surtout rechercher dans les annales de la Flandre les causes qui la maintinrent pendant longtemps à son apogée et celles qui la précipitèrent tout à coup vers sa chute. On ne saurait trop le remarquer: malgré les invasions du dehors et les luttes intérieures si fréquentes sous des princes hostiles à la Flandre par leur naissance, leur ambition et leurs intérêts, elle fut libre et forte tant que ses institutions et ses mœurs, se soutenant mutuellement et entourées du même respect, restèrent également libres et fortes. Le jour où la corruption passa dans les mœurs, l'anarchie pénétra dans les institutions, et dès lors, condamnée à perdre sa glorieuse individualité, il ne lui était réservé d'autre consolation que de se confondre, sous une main qui ne lui était pas étrangère, dans le grand empire de Charles-Quint.
Cette appréciation des faits généraux de notre histoire est plus exacte que celle des écrivains qui, sans tenir compte de l'esprit propre à chaque siècle, ont voulu juger nos communes tantôt d'après les systèmes de l'antiquité, tantôt d'après des théories toutes modernes.
Si les communes flamandes exercèrent une si notable influence sur toutes les communes de l'Europe, si la liberté dont on y jouissait était si équitable et si tutélaire que le commerce de toutes les nations y trouvait un asile, c'est par le caractère religieux, loyal et probe des populations qu'il faut expliquer la stabilité et la durée de l'organisation communale qui, après avoir dominé comme règle politique pendant quatre siècles, se conserva comme règle administrative pendant quatre autres siècles.
Asseoir le sentiment national sur ces bases traditionnelles, le développer en montrant sans cesse une loi providentielle et morale associée à la succession des événements, telle est la double tâche qu'il importe, en Flandre comme ailleurs, de poursuivre avec persévérance, en se plaçant au-dessus des passions du moment, pour lier l'avenir au passé.
HISTOIRE DE FLANDRE
LIVRE PREMIER
1700 AV. J.-C.—792 APR. J.-C.
Les Galls, les Kymris, les Romains.
Invasion des barbares.
Conquêtes des Franks.—Établissements des Saxons.
Naissance et progrès du christianisme.
Pendant longtemps, les premières migrations descendues des plateaux de l'Asie poursuivirent leur marche incertaine au sein des immenses solitudes qui s'étendaient entre le Tanaïs, l'Elbe et le Danube. Ce ne fut que vers le dix-septième siècle avant l'ère chrétienne que les Galls ou Celtes parurent au delà du Rhin, et donnèrent leur nom à la Gaule.
A l'invasion des Galls succéda, à un intervalle de mille années, celle des Kymris. On remarquait, parmi ces nations, les Bolgs ou Belges qui occupèrent la Belgique, c'est-à-dire la partie septentrionale de la Gaule. Quelques-uns de ces Belges, appelés Brythons, s'arrêtèrent au bord de l'Océan, dans un pays couvert de bois et de marais; mais ils n'y firent qu'un court séjour, et traversèrent la mer pour aborder dans l'île d'Albion, qui depuis fut la Bretagne ou Brythons-Land. Ceux d'entre eux qui refusèrent de les accompagner durent à la situation des lieux qu'ils continuèrent à habiter le nom de Morins. Ce rivage, que visitèrent peut-être les flottes phéniciennes, est la patrie des générations dont j'écris l'histoire.
Cependant les Galls, fuyant l'invasion des Kymris, se dirigeaient vers la forêt Hercynienne et les collines de l'Étrurie. Les Belges avaient étendu leur domination jusqu'au Rhône, et, dans leur ardeur belliqueuse, ils ne tardèrent point à prendre part aux lointaines expéditions des Galls.
Le plus redoutable des chefs qui accompagnent en Macédoine le brenn Kerthwrys se nomme Belgius. Alexandre, en voyant ces hommes qui ne craignaient rien, si ce n'est la chute du ciel, put pressentir quels périls allaient menacer la monarchie de ses pères: ses successeurs réussissent à peine à la défendre contre les Belges. Ptolémée périt en les combattant, avant que les guerriers de Sosthène parviennent à les arrêter, en invoquant le nom du héros macédonien. Enfin le brenn Kerthwrys disparaît à Delphes, au milieu d'une tempête, percé, comme le racontent les anciens, par les flèches que lancent sur sa tête Apollon, Diane et Minerve, divinités outragées de ces sacrés vallons. Dès ce jour les vainqueurs de la Grèce se dispersent, et désormais ils prêteront l'appui de leur nom et de leur courage à toutes les ambitions et à toutes les conquêtes. C'est ainsi qu'ils servent tour à tour Pyrrhus et Carthage, et méritent que Mithridate rende hommage à leurs exploits.
Lorsqu'un autre brenn entra à Rome et assiégea le Capitole, des Belges qui étaient venus s'établir successivement dans le nord de l'Italie partagèrent également sa gloire. Ces Belges continuèrent pendant plusieurs siècles à combattre les Romains; Claudius Marcellus s'illustra en les repoussant. «Claudius, dit Properce, arrêta les ennemis qui avaient traversé l'Eridan et porta à Rome le bouclier du Belge Virdumar, leur chef gigantesque, qui se vantait d'avoir le Rhin pour auteur de sa race.»
La conquête romaine avait pénétré dans le midi de la Gaule quand une seconde invasion de Kymris parut sur le Rhin. Ils reconnurent les populations, issues d'une commune origine, qui les avaient précédés, s'allièrent aux Belges du nord de la Gaule, et soutinrent ceux qui campaient sur la Garonne. Marius, en les exterminant à Aix et à Verceil, mérita, après Romulus et Camille, le glorieux surnom de troisième fondateur de Rome.
Un demi-siècle après ces victoires, une nouvelle invasion se présente; mais elle est moins redoutable: c'est celle des Suèves. A César est réservée la gloire de les vaincre. Ce consul ambitieux, aux yeux vifs, au front chauve, à la barbe négligée, en qui Sylla avait vu plusieurs Marius, et qui, sortant de la préture, avouait à ses amis qu'il était jaloux d'Alexandre, avait choisi entre les divers gouvernements des provinces celui de la Gaule, parce qu'il lui promettait le plus de victoires. Il extermina les Helvètes, et rejeta les Suèves au delà du Rhin; puis, se trouvant trop faible pour lutter seul contre toute la Gaule, il se déclara le défenseur du culte des druides, et s'allia aux Kymris du centre contre les Belges du nord. Parmi ceux-ci, les Nerviens étaient les plus intrépides. Ils occupaient les pays situés à l'est de l'Escaut, et ils avaient eu soin de reléguer dans des marais inaccessibles aux ennemis leurs femmes et tous ceux que leur âge rendait inutiles à la guerre. Leur résistance fut héroïque. Pendant quelques jours Rome trembla pour ses légions, et ne vit dans César qu'un perfide violateur de la paix, digne d'être livré aux ennemis. Mais, lorsqu'il revint victorieux, elle le reçut avec de longues acclamations, et le sénat décréta des fêtes publiques pour remercier les dieux de leur protection signalée. «Jamais dit Plutarque, on n'avait tant fait pour aucune victoire.»
Cependant une nouvelle ligue se forma contre les Romains. Elle comprenait les peuples armoriques, c'est-à-dire tous ceux qui habitaient le rivage de la mer, depuis la Loire jusqu'au Rhin. Les Morins y prirent part; on y remarquait aussi les Ménapiens, qui, après avoir été l'un des peuples les plus puissants de la Belgique, s'étaient, à mesure qu'ils s'affaiblissaient, rapprochés de plus en plus de la mer. Les Belges de la Bretagne avaient promis leur appui, et l'on espérait celui des nations germaniques, toujours empressés à franchir le Rhin. Tous s'étaient engagés à agir d'un commun accord, à partager la même fortune, et à défendre contre le joug romain la liberté qu'ils avaient reçue de leurs pères. Les Ménapiens et les Morins n'avaient jamais envoyé de députés à César: loin de se soumettre à l'approche des armées romaines, ils résolurent, par une tactique différente de celle qu'avaient adoptée les autres nations gauloises, d'éviter le combat et de chercher un refuge dans leurs marais et dans leurs vastes forêts. César, réduit à s'ouvrir un passage, la cognée et l'épée à la main, avait à peine dévasté quelques champs et brûlé quelques villages, lorsque les pluies de l'automne le contraignirent à donner le signal de la retraite.
L'année suivante, César arrêta sur le Rhin une autre invasion, celle des Usipiens et des Tenchtères. Quelques vaincus se réfugièrent à l'est du Rhin chez les Sicambres; César leur fit redemander les fugitifs, mais ils lui répondirent: «Le Rhin forme la limite de la puissance romaine; si vous voulez commander au delà du fleuve, reconnaissez aussi aux Germains le droit de le franchir.» Trois siècles s'écouleront avant que les fils de ces Sicambres aillent demander raison aux successeurs de César de la violation de leurs frontières, en envahissant celles de l'empire romain.
Pendant que César se préparait à passer en Bretagne, il conclut un traité d'alliance avec les Morins qui avaient résisté à ses armes. Ils s'excusèrent en alléguant leur ignorance des usages des conquérants d'avoir osé leur résister et remirent quelques otages. Deux lieutenants de César pénétrèrent dans le pays des Ménapiens, toujours protégés par leurs forêts. Un autre de ses lieutenants reçut, au retour de l'expédition de Bretagne, l'ordre de réprimer une attaque dirigée par les Morins contre quelques légionnaires isolés et parvint, grâce aux chaleurs de l'été qui avaient désséché les marais, à leur imposer la paix.
Les Ménapiens seuls continuaient à repousser le joug romain. Ils s'empressèrent d'entrer dans la confédération qui eut pour chef Ambiorix, roi des Éburons, nation intrépide et voisine des bords de la Meuse. Mais leur courage ne put les sauver. Assaillis de toutes parts avant qu'ils eussent pu se préparer à la défense, ils perdirent leurs troupeaux et virent brûler leurs habitations et leurs moissons. Leurs otages furent conduits au camp de César, et Ambiorix apprit bientôt qu'il ne pouvait plus espérer de trouver au milieu d'eux un appui dans la victoire ou un asile dans le revers.
L'insurrection vaincue chez les Belges se ranima chez les Arvernes. La voix du vercingétorix fut entendue jusqu'aux extrémités de la Gaule. Les Morins accoururent au siége d'Alésie; Comius, chef atrébate auquel César avait confié le soin d'observer les Ménapiens, avait abandonné le parti des Romains, et trahissait leur alliance et leurs bienfaits: tant était grande l'ardeur des Gaulois à recouvrer leur liberté et leur ancienne gloire!
César rêvait désormais d'autres conquêtes; il voulait opposer à la jalousie de Pompée et à la haine du sénat la puissance victorieuse de son glaive. Il ne songea plus qu'à s'attacher les peuples de la Gaule qui n'avaient pas oublié la route de Rome, et il les incorpora dans les légions qui combattirent à Pharsale.
Les Ménapiens et les Morins partagent, depuis cette époque, le sort des autres nations gauloises. Aux agitations de la liberté menacée succède la longue paix de la servitude, et bientôt, au milieu des splendeurs de la cour d'Auguste, Virgile, gravant sur le bouclier d'Enée les brillantes destinées de Rome, rappelle dans les mêmes vers la honte du Rhin et celle de l'Euphrate, la défaite des peuples nomades de la Libye et la soumission des Morins, les plus reculés des hommes.
... Incedunt victæ longo ordine gentes,
Quam variæ linguis, habitu tam vestis et armis.
Hic Nomadum genus et discinctos Mulciber Afros,
Hic Lelegas, Carasque, sagittiferosque Gelonos
Finxerat. Euphrates ibat jam mollior undis,
Extremique hominum Morini, Rhenusque bicornis.
Rome est arrivée au faîte de sa puissance, quand une ville obscure de la Judée devient le berceau de la rénovation du monde. Le Christ, que l'Orient attend, oppose à l'orgueilleuse corruption des sociétés antiques les ineffables mystères d'une chasteté et d'une humilité inconnues jusqu'alors; puis, confirmant ses divins préceptes par l'agonie du sacrifice expiatoire, il dit à ses disciples: «Allez enseigner toutes les nations.» Ceux-ci se hâtent d'obéir; conquérants pacifiques, ils se partagent le monde. Pierre et Paul, appelés aux bords du Tibre, vont dans la ville éternelle sceller de leur sang le fondement d'une puissance plus durable que celle des Césars.
Tibère succéda à Auguste, Caligula à Tibère. Caligula conduisit une expédition romaine dans les régions septentrionales de la Gaule. Arrivé sur le rivage de la mer avec ses balistes et ses machines de guerre, il ordonna aux légionnaires de ramasser dans leurs casques les coquillages épars sur le sable, afin, disait-il, que le Capitole reçût les dépouilles de l'Océan. Un monument plus utile de ce voyage fut la construction, au bord de la mer, d'une tour élevée, où l'on allumait des feux pendant la nuit pour diriger la marche incertaine des navires.
Après Caligula vint Claude, puis Néron qui chantait sur sa lyre le crime d'Oreste, moins affreux que le sien; puis Galba, Othon, Vitellius, princes faibles et vils qui fléchirent tour à tour sous le fardeau impérial. «Suscepere imperium populi romani transferendum, dit Tacite, et transtulerunt.» Une influence fatale semble dominer le trône des Césars: Domitien est le frère de Titus; Commode recueille l'héritage de Marc Aurèle.
Un incendie a consumé le Capitole qu'abandonnent les génies protecteurs de la cité de Romulus. Les soldats prétoriens nomment à l'encan des empereurs qu'ils massacrent le lendemain. Enfin, sous le règne des empereurs Valérien et Gallien, les menaçantes invasions des peuples germaniques répandent de toutes parts une terreur profonde. Les ruines des villes qu'ils dévastent attestent la faiblesse des Romains et l'audace des barbares, ruinæ signa miseriarum et nominum indicia servantes.
Valérien confia à Posthumus le soin de défendre les frontières de l'empire. Posthumus arrêta toutes les invasions, et maintint la paix dans les provinces confiées à son administration. La Gaule reconnaissante le proclama empereur à la mort de Valérien; mais il périt victime de l'ambitieuse jalousie d'un de ses lieutenants, nommé Lollianus, qui l'assassina.
Une femme, dont le nom semble d'un heureux présage, Victoria, qui prend le titre d'Augusta et de Mère des camps, venge Posthumus et donne la pourpre à Victorinus qui continue à défendre et à protéger la Gaule. Victorinus rendit à la plupart des cités leur ancienne organisation municipale, et mérita d'être comparé aux Trajan, aux Nerva et aux Antonin. Il fit écrire sur ses médailles: Fortuna redux, allusion heureuse à des espérances trop promptement démenties. Victorinus périt, comme Posthumus, dans une sédition militaire.
Un armurier (il s'appelait Marius) régna pendant trois jours; il avait dit: «Qu'on ne me reproche point ma profession, c'est avec le fer qu'on fonde les empires.» Un de ses soldats lui répliqua, en lui donnant la mort: «Ne te plains donc pas; ce glaive qui te frappe, c'est toi qui l'as forgé.»
Victoria, disposant toujours de l'autorité suprême, la transmit à Tetricus, qui se fit proclamer à Bordeaux. L'empire gaulois créé dans la Belgique s'étendait vers la Méditerranée; Aurélien s'alarma en Italie: «Je m'étonne, pères vénérables, écrivit-il aux sénateurs romains, que vous hésitiez si longtemps à consulter les livres des sibylles, comme si vous délibériez dans une église chrétienne, et non dans le temple de tous les dieux.»
L'épée d'Aurélien était plus puissante que les oracles sibyllins. Elle renversa dans les Gaules l'autorité de Victoria, et sur l'Euphrate celle de la reine Zénobie. L'Orient et l'Occident portaient les mêmes fers: Tetricus, revêtu d'une chlamyde de pourpre au-dessus des braies gauloises, parut au triomphe d'Aurélien, à côté de Zénobie, qui, ornée de pierres précieuses, traînait des chaînes d'or. Zénobie obtint une retraite à Tibur; Tetricus acheva ses jours sur le mont Cœlius.
A la chute de l'empire gaulois, on voit redoubler les efforts des nations barbares, impatientes de briser les dernières barrières qui protégent encore le vieux monde romain. Elles se pressent sur le Rhin, tandis que leurs flottes cherchent par l'Océan une autre route qui, à travers les tempêtes, les conduise à la victoire et au butin. Toutes accourent des limites de la Scandinavie, patrie féconde des envahisseurs. Elles se sont arrêtées quelque temps près de l'Elbe, et c'est là que nous apercevons l'Héligoland ou l'île sainte des Saxons et la Merwungania des Merwings, de même que plus tard nous y découvrirons le berceau des Danes et des Normands. De ces rivages s'élancent sans cesse ces colonies aventureuses guidées par leurs bersekirs, générations jeunes et cruelles qui ne connaissent que les joies du sang, et sourient en recevant la mort. On les désigne tantôt sous le nom de Saxons qu'elles doivent à leurs longs couteaux, tantôt sous celui de Franks, qui rappelle peut-être le ver sacrum des peuples du Nord, et qui serait dans cette hypothèse synonyme de celui des Flamings, que nous retrouverons plus tard. «Les Franks et les Saxons, écrivait l'empereur Julien, sont les plus belliqueux de tous les peuples, et une ligue étroite les unit les uns aux autres.»—«Les Franks et les Saxons, ajoute Orose, ravageaient les rivages de la Gaule.» Dès le quatrième siècle, ils avaient fondé des établissements sur les côtes de la Frise, où ils se mêlèrent aux Saliens de l'Yssel et aux Sicambres dont les aïeux avaient été relégués par Auguste aux bouches du Rhin.
Tous les historiens ont célébré l'intrépidité des Seekongars et l'audace qu'ils montraient en parcourant les mers: leurs poétiques mythologies racontaient que les dieux avaient créé l'homme d'un tronc d'arbre qui flottait sur les ondes; l'Océan était leur première patrie. «Autant de rameurs, autant de pirates, dit Sidoine Apollinaire, tous commandent et obéissent, enseignent et apprennent à la fois l'art de piller. Ces ennemis sont plus terribles que tous les autres. Lorsqu'on ne les attend point, ils attaquent; si vous êtes prêts à les combattre, ils vous échappent. Ils accablent ceux qu'ils surprennent, et se rient de ceux qui résistent. S'ils vous poursuivent, ils vous atteignent; s'ils fuient, ils se dérobent à vos coups. Les naufrages les instruisent; ils se réjouissent des dangers au milieu des flots et des écueils.»
Lorsque Aurélien et Tacite eurent régné, Probus ceignit la pourpre impériale. Il opposa une résistance énergique à toutes les invasions des barbares, les força à repasser le Rhin, leur prit soixante et dix villes et leur tua quatre cent mille hommes. Puis il dirigea ses armes contre la ligue des Franks et les vainquit au fond de leurs marais. Quelques-uns de ces Franks, conduits au Pont-Euxin par l'ordre de l'empereur, s'y emparèrent de quelques barques où ils trouvèrent un asile. Insultant tour à tour les rivages de l'Asie et ceux de l'Europe, pillant Syracuse, menaçant Carthage, ils revinrent dans la Batavie sans que la puissance romaine eût pu châtier leur audace.
Bientôt un nouveau mouvement éclata dans la Gaule. Il arriva que, dans une fête donnée à Lyon, le jeu fut dix fois de suite favorable à Proculus. Selon un ancien usage, ses amis s'amusèrent à le parer d'un manteau de pourpre. Cependant ils craignirent que cette innocente plaisanterie ne leur devînt fatale. Un complot se forma. Proculus voulut garder son manteau impérial: la Bretagne, l'Espagne et la Belgique le soutinrent. Vaincu par Probus, il se réfugia chez les Franks, qui le livrèrent. Probus avait pacifié tout l'empire et se vantait de n'avoir plus besoin de ses armées. Cette parole imprudente le fit assassiner par ses soldats.
Marcus Aurélius Carus, citoyen de la Gaule Narbonnaise, régna deux années. Dioclétien, à qui une druidesse de Tongres avait autrefois promis l'empire, lui succéda et vainquit Carinus, fils de Carus, qui avait recueilli au nord des Alpes l'autorité de son père. Dès ce moment, l'indépendance gauloise s'humilia et se transforma en une longue agitation, qu'entretinrent les Bagaudes, laboureurs chassés de leurs terres par les ravages des guerres ou l'avidité du fisc.
Cependant les Saxons, montés sur leurs légers cyules, continuaient à parcourir, à pleines voiles, les mers orageuses que leurs poètes nommaient la route des cygnes. Leurs succès encourageaient leur audace, et chaque jour leurs débarquements se multipliaient sur le rivage septentrional de la Gaule, désigné quelques années plus tard sous le nom de Littus Saxonicum. Le césar Maxence, qui résidait à Trèves, leur opposa Carausius, chef habile et plein de courage, qui était né lui-même dans le pays des Ménapiens.
A peine Carausius avait-il pris le commandement de la flotte de Boulogne qu'on le vit, soit qu'il écoutât son ambition, soit qu'il fût guidé par des sympathies puisées dans une commune origine, favoriser les Franks et les Saxons qu'il devait combattre; il apprit que Dioclétien et Maximien avaient résolu sa mort, et se proclama empereur. De nombreux navires se trouvaient sous ses ordres; une légion romaine, formée probablement d'auxiliaires germains, le soutenait: la Bretagne même invoquait sa protection. Enfin, à sa voix, les Franks, s'élançant de leurs marais, avaient occupé la cité de Boulogne.
La rébellion de Carausius porta l'effroi à Rome. Dans les ports de la Gaule méridionale et même dans ceux de l'Italie, on se hâta de construire des vaisseaux pour combattre la flotte ennemie, et un panégyriste romain remarque, comme une preuve signalée de la protection des dieux, que pendant toute une année, tandis qu'on tissait les voiles et qu'on préparait les bois nécessaires aux navires, le ciel demeura constamment serein afin que le zèle des ouvriers ne se ralentît point. Cinq années s'écoulèrent avant que la flotte romaine parût dans l'Océan. Constance avait quitté les bords du Rhin pour la seconder avec une puissante armée; Boulogne fut reconquise, et les Romains, favorisés par la sécheresse de l'été, poussèrent leur expédition jusqu'au centre des terres ménapiennes, «contrée tellement envahie par les eaux, dit Eumène dans le panégyrique de Constance, qu'elle semble flotter sur des abîmes et frémit sous les pas.»
Dans l'armée qui s'éloigna de l'Italie pour combattre Carausius se trouvait cette célèbre légion thébéenne, composée de chrétiens, qui, à Agaune et sous les murs de Cologne, s'offrit au martyre sans toucher à son épée. Dès le premier siècle de l'ère chrétienne, saint Materne, disciple de saint Pierre, avait porté dans la Belgique les féconds enseignements de la foi nouvelle. Ses progrès avaient été rapides, lorsque la persécution dioclétienne soumit à une terrible et dernière épreuve les néophytes de toutes les parties de l'empire. Le préfet Rictiover la dirigea dans les Gaules. A Trèves, le nombre des chrétiens immolés fut si considérable que leur sang rougit les eaux de la Moselle. La vierge Macra fut brûlée vive à Reims. Quintinus, Romain de race sénatoriale, périt dans la cité des Veromandui, qui, depuis, garda son nom. L'évêque Firminus, à Amiens, Gentianus, Victorius, Fuscianus, dans le pays de Térouane, Eubert, Piat et Chrysolius, chez les Ménapiens, méritèrent par les mêmes tortures la palme du martyre. La persécution se ralentit lorsque Constance vient gouverner les Gaules; il traite les Gaulois avec douceur, vit en paix avec les Franks et protége les disciples d'une religion à laquelle il est secrètement favorable. Enfin Constantin, fils de Constance, aperçoit dans les airs, aux limites de la Belgique, une croix lumineuse qu'il place sur son labarum. Il triomphe par ce signe, renverse les cruels tyrans de l'Italie et inaugure le christianisme au Capitole.
A la mort de Constantin, l'empire se divise. Un de ses fils, qui porte le même nom, fait la guerre à ses frères, enrôle des Franks dans son armée et meurt à Aquilée. Les Franks s'établissent de plus en plus sur les côtes septentrionales de la Gaule; leur puissance augmente chaque jour. Constant, autre fils de Constantin, la sanctionne par des traités et la confirme en périssant assassiné par l'ordre du Frank Magnentius, qui se proclame empereur à Autun. Ni la défaite de Magnentius, ni la mort de Sylvanus, autre Frank qui usurpe la pourpre, ne fortifient l'autorité romaine. Les Franks conservent, sous de nouveaux chefs, une position menaçante. On leur oppose enfin un écolier d'Athènes, à peine âgé de vingt-trois ans, à la taille difforme, à l'esprit orgueilleux et cynique, mais capable des plus grandes choses. C'est le césar Julien. Il arrive dans la Gaule avec trois cent soixante soldats, réunit les débris des armées romaines et repousse les barbares qui avaient envahi l'empire depuis Autun jusqu'au Rhin.
Les Franks Saliens avaient occupé la Toxandrie: Julien les surprit et leur imposa la paix. Le disciple de Platon, qui demandait à des enchantements les secrets de l'avenir, semble, en protégeant les Franks, avoir reçu la révélation de leur puissance future. Déjà, ils occupaient le premier rang parmi les nations germaniques, terribles pendant la guerre, redoutables pendant la paix, tour à tour auxiliaires et ennemis. Julien avait besoin des Franks. Il souffrit que dans une sédition militaire on le proclamât empereur et qu'on l'élevât sur un bouclier, suivant la coutume des barbares. Il n'avait pu résister, écrivait-il au sénat d'Athènes, aux volontés de son génie. Il régna, et lorsque plus tard il crut pouvoir rétablir l'antique puissance de Rome, en forçant les chrétiens à relever les autels du Capitole, il leur disait: «Ecoutez-moi; les Allemands et les Franks m'ont écouté.»
Après la mort de Julien, Valentinien recueillit l'empire d'Occident. Pendant les premières années de son règne, des troupes innombrables de Saxons traversèrent l'Océan et s'établirent sur le rivage de la Gaule. De là ils s'avancèrent jusqu'aux bords du Rhin et défirent le comte Nannianus. Mais, ayant appris que l'empereur avait réuni une armée considérable pour les combattre, ils demandèrent à pouvoir se retirer en abandonnant leur butin. Les Romains feignirent de le leur permettre, et profitèrent de leur confiance pour les attirer dans des embûches où ils périrent presque tous. «Valentinien, dit Orose, vainquit, aux limites du pays des Franks, les nations saxonnes, nations redoutables par leur courage et leur agilité, qui, placées aux bords de l'Océan et dans des marais inaccessibles, menaçaient les frontières de l'empire et se préparaient à de formidables invasions.»
Vers la fin du quatrième siècle, un autre Carausius s'élève au nord de l'empire: c'est Maxime, soldat dont la naissance est inconnue, mais qu'Orose appelle un homme intrépide et digne d'être auguste. Proclamé empereur en Bretagne, il aborde aux bouches du Rhin. Les Franks le soutiennent. Deux chefs de cette nation, Rikomir et Baudo, sont ses consuls. Mellobald, autre Frank, naguère créé comes domesticorum par Valentinien, le fait reconnaître à Paris. Maxime conserva l'empire pendant cinq années. Son ambition le perdit: il voulut envahir l'Italie et périt à la bataille d'Aquilée. La trahison du Frank Arbogast avait hâté sa chute. Arbogast, redoutable par son audace, son courage et sa puissance, tint l'empereur Valentinien II enfermé dans Vienne jusqu'à ce qu'il l'eût réduit à se tuer; puis il lui donna pour successeur le rhéteur Eugène, qu'il arracha aux jeux de l'école pour lui ordonner de relever l'autel antique de la Victoire Romaine, naguère vainement défendu par l'éloquence de Symmaque: autres jeux, tels qu'ils convenaient à un barbare devenu l'arbitre du monde, et plein de mépris pour la pourpre qu'il dédaignait.
Le chrétien Théodose, issu d'une famille espagnole, venge Valentinien II. «Où est le Dieu de Théodose?» s'écrie-t-il en menant ses troupes au combat contre celles d'Arbogast, dans une vallée des Alpes. A sa voix s'élève une effroyable tempête qui engloutit la fortune des Franks. N'oublions pas toutefois que, dans cette célèbre journée, les soldats de Théodose étaient des Goths, parmi lesquels il s'en trouvait un nommé Alarik. Les barbares, vainqueurs ou vaincus, avaient déjà tout envahi.
Pendant ces guerres sanglantes, le christianisme continuait à se propager vers le Nord. Victricius, soldat romain devenu évêque de Rouen, fut le plus illustre de ses apôtres. «Tyticus nous a appris, lui écrit saint Paulin de Nôle, quelle clarté brillante le Seigneur a répandue sur des régions jusqu'à ce jour livrées aux ténèbres. Le pays des Morins, placé aux limites du monde, que l'Océan frappe en grondant de ses flots barbares, voit aujourd'hui les peuples relégués sur ses côtes sablonneuses se réjouir de la lumière que tu leur as portée et soumettre au Christ leurs cœurs féroces. Là où il n'y avait que des forêts et des plages désertes, dévastées par les pirates qui y abordaient ou s'y étaient établis, les chœurs vénérables et angéliques des fidèles s'élèvent pacifiquement des églises et des monastères, dans les villes et dans les bourgs, au milieu des îles et des bois. Le Christ a fait de toi son vase d'élection dans les lointaines contrées du rivage nervien que la foi avait à peine effleuré de son souffle. Il t'a choisi pour que sa gloire retentît jusqu'aux bords des mers où se couche le soleil.»
Après la mort de Théodose, Stilicon gouverna la Gaule au nom d'Honorius. Stilicon, objet des poétiques adulations de Claudien, était un Vandale qui trahissait les Romains. Il voulait élever son fils à l'empire, et appela les barbares. «Il croyait, dit Orose, qu'il serait aussi facile de les arrêter que de les mettre en mouvement et sacrifiait le salut du monde pour donner la pourpre à un enfant.» Tous les peuples germaniques s'élancèrent au delà du Rhin. Les Quades, les Vandales, les Sarmates, les Alains, les Gépides, les Saxons, les Burgundes, les Allemans, ravagèrent tous les pays qui s'étendent entre les Alpes, les Pyrénées, le Rhin et l'Océan. Mayence, ville illustre autrefois, fut conquise et détruite. Les puissants habitants de Reims, ceux d'Amiens, d'Arras et de Tournay, les Morins, les plus éloignés des hommes, subirent le même sort. Dans l'Aquitaine, dans la Novempopulanie, dans la Lyonnaise et la Narbonnaise, rien n'échappa à la dévastation. Enfin Alarik assiégea la cité impériale du Tibre avec une armée de Goths, s'en empara et la pilla pendant six jours; tandis que saint Jérôme répétait aux descendants des Gracques et des Scipions, réfugiés à Bethléem, les vers où la muse désolée de Virgile raconta la ruine d'Ilion, les appliquant aux malheurs de Rome, fille de Pergame:
Quis cladem illius noctis, quis funera fando
Explicet, aut possit lacrymis æquare labores?
Urbs antiqua ruit, multos dominata per annos.
Cependant les habitants du rivage armorique et ceux d'autres provinces des Gaules avaient pris les armes pour se défendre, et leur premier soin avait été de remplacer les magistrats romains par une administration indépendante. «Les Franks, qui étaient voisins du pays des Armoriques, dit Procope, remarquèrent qu'ils s'étaient donné une nouvelle forme de gouvernement et voulurent leur imposer leur joug et leurs lois. Ils commencèrent par piller leurs biens, puis les attaquèrent ouvertement. Les Armoriques se conduisirent vaillamment dans cette guerre, et les Franks, ne pouvant les soumettre par la force, leur proposèrent leur alliance et s'unirent à eux par des mariages.» Quels étaient ces Armoriques? les Ménapiens, derniers représentants des nations gauloises vers le nord.
Ainsi les Saliens s'établirent en amis et en alliés sur les rives de l'Escaut. Il appartenait à ces contrées, illustre asile des fières et tumultueuses libertés du moyen âge, d'être le berceau de la grandeur des Franks.
La royauté des Franks, qui, soumis à l'autorité romaine, n'avaient eu longtemps que des chefs de guerre (unterkonings, duces, subreguli), s'était reconstituée. Vers l'an 426, Hlodi, fils de Teutmir et petit-fils de Rikomir, si puissant au temps de Maxime, fut élu roi des Franks.
Hlodi, après s'être emparé de Tournay et de Cambray, étendit ses expéditions jusqu'à la Somme. Le chef des Romains, le Scythe Aétius, qui avait recueilli le génie et l'ambition du Vandale Stilicon, marcha au devant des Franks, accompagné du jeune césar Majorien, et les rencontra près du bourg d'Helena. «Au sommet d'une colline, dit Sidoine Apollinaire dans le Panégyrique de Majorien, les Franks célébraient un bruyant hyménée. Au milieu de leurs danses barbares, une blonde fiancée acceptait un blond époux. On raconte que Majorien vainquit les Franks. Les casques retentissaient sous les coups, et la cuirasse repoussait, de ses écailles, les atteintes redoublées de la hache. Enfin les ennemis lâchèrent pied. On voyait briller sur leurs chars fugitifs les ornements épars de cet étrange hyménée, les vases et les mets du festin, les marmites couronnées de fleurs où trempait le poisson. Le vainqueur s'empara des chars et de la fiancée. Moins digne de mémoire fut la lutte où le fils de Sémélé entraîna les Lapythes et les monstres de Pholoé, lorsqu'au milieu des brûlantes orgies des bacchantes, ils invoquaient Mars et Vénus et, prenant leurs coupes pour traits, rougissaient de leur sang les sommets de l'Othrys. Qu'on ne célèbre plus les querelles des enfants des nuages... Majorien dompte aussi des monstres qui relèvent, au haut de leur front, leurs cheveux d'un roux ardent, afin que leur tête, privée de chevelure, paraisse plus hideuse. Leur œil bleu lance un humide et pâle regard. Leur figure est rasée de toutes parts, et le peigne, au lieu de barbe, ne rencontre que de longues moustaches. C'est pour eux un jeu que de lancer les framées rapides à travers les airs, de chercher l'endroit où ils vont frapper, d'agiter leurs boucliers, de se précipiter au-dessus des haches croisées, et de se hâter d'accourir vers l'ennemi.»
Aétius, vainqueur de Hlodi, voulant châtier les peuples armoriques qui avaient refusé d'obéir au lieutenant romain Littorius, les livra à Eochar, roi des Alains. Ils ne pouvaient plus rien espérer des Franks: aux vengeances d'Aétius, à la fureur avide des Alains, ils opposèrent le pieux zèle d'un prêtre chrétien. Dans les murs d'Auxerre vivait l'évêque Germanus, vénérable ami de la vierge Genowèfe, qui fut plus tard la protectrice des Parisii menacés. Germanus, cédant aux prières des députés de l'Armorique, se rend au-devant des Alains qui s'avançaient déjà, et saisit par la bride le coursier d'Eochar. Le chef barbare recule devant la parole de ce vieillard désarmé; et l'évêque d'Auxerre, voulant consolider son triomphe, va mourir à Ravenne en plaidant, auprès de Valentinien et de Placidie, la cause de l'Armorique, effrayée par la colère d'Aétius.
Après la défaite et la mort de Hlodi, la plus grande partie des Franks avaient reconnu l'autorité romaine, et, sous les auspices d'Aétius, ils avaient élevé à la royauté un de leurs chefs qui lui était dévoué, Merwig, fils de Merwig, de la tribu des Merwings, qui, originaire des bords de l'Elbe, s'était mêlée aux Marcomans et aux Sicambres avant d'occuper dans la Batavie l'une des rives du Wahal qui conserva son nom.
Cependant le plus jeune des fils de Hlodi, adolescent à la blonde chevelure, se rendit à Rome pour réclamer l'héritage de son père. Quelques présents et le vain titre d'ami du peuple romain furent tout ce qu'il obtint. L'autre, Hlodibald, alla trouver Attila, chef terrible de la grande et féroce nation des Huns, et réclama l'appui de ses armées.
Attila réunit cinq cent mille barbares. L'Occident entier frémit d'épouvante. Aravatius, évêque de Tongres, était à Rome. Saint Pierre lui apparut et lui dit: «Il a été arrêté dans les desseins de Dieu que les Huns ravageront la Gaule. Hâte-toi d'aller mettre l'ordre dans ta maison; prends un blanc linceul et prépare ton tombeau.» A Troyes, une autre vision annonce l'arrivée des barbares à l'évêque Lupus.
Armé du glaive de Mars et de l'anneau d'Honoria, le roi des Huns, tel qu'une sombre tempête portée par l'aquilon, s'avance dans la Belgique; les Gépides, les Hérules, les Bructères, les Thorings et quelques autres peuples franks ripewares, le suivent. Aétius, qui trouve dans cette invasion le moyen d'affaiblir les barbares déjà établis dans la Gaule, oppose à la nation des Huns les Westgoths de la Septimanie, les Franks Saliens de Merwig et quelques Allemans, débris d'anciennes cohortes auxiliaires. Les innombrables armées d'Aétius et d'Attila se rencontrèrent dans les plaines Catalauniques, arène immense, longue de cent lieues et large de soixante et dix. Trois cent mille cadavres jonchèrent le champ de bataille, et l'on vit un faible ruisseau qui traversait le théâtre de cette lutte gigantesque devenir un torrent de sang. Impuissant à s'ouvrir un passage à travers les soldats d'Aétius, Attila se retira dans son camp où il resta toute la journée du lendemain, faisant sonner ses trompettes et prêt à se précipiter, si sa retraite était forcée, dans un bûcher formé des selles de ses chevaux. Le rugissement du lion dans son antre effraya le vainqueur.
Attila s'éloigna sans être poursuivi; mais l'année suivante, comme il avait envahi l'Italie, il périt d'une mort soudaine, digne des récits qui entourèrent sa vie de terreur. Sa monarchie s'éteignit avec lui. Valentinien, ne redoutant plus qu'Aétius, fit assassiner le vainqueur des Huns. A la mort d'Aétius, dit la chronique de Marcellin, finit l'empire d'Occident.
Hildrik, fils de Hlodibald, avait profité de l'abaissement de l'autorité romaine pour rétablir la domination de son aïeul. Repoussé par le magister militum Egidius, qui prend le titre de princeps Romanorum, il se réfugie chez les Thorings, reparaît, étend ses conquêtes jusqu'à la Loire, et revient mourir à Tournay.
L'an 476, un chef des Hérules, trouvant le titre d'empereur trop vil, l'abolit, et relègue Augustule, dernier successeur d'Auguste, dans une villa habitée autrefois par Marius et Lucullus, et située sur le promontoire Misène qui avait reçu son nom d'Enée, illustre aïeul des Césars.
L'an 481, Hlodwig, fils de Hildrik, est élevé à la royauté des Franks. Il inaugure son règne en dispersant l'armée du rex Romanorum Syagrius, fils d'Egidius; puis, impatient de profiter des discordes des Burgundes, il épouse Hlotilde, nièce de l'usurpateur Gundbald. Hlotilde était chrétienne; et bientôt le farouche Hlodwig, cédant à ses prières, demanda à Remigius, évêque de Reims, de répandre les ondes sacrées du baptême sur sa longue chevelure. A son exemple, trois mille Franks consentent à renoncer solennellement au culte des idoles. Les chrétiens saluent dès ce moment avec enthousiasme la monarchie de Hlodwig qui, telle que la basilique dont sa frankiske a marqué la place dans la cité des Parisii, porte une croix à son sommet, mais ne repose à sa base que sur le fer d'un barbare. Le christianisme, que n'a pu ébranler la redoutable invasion des peuples septentrionaux, est appelé à recueillir désormais le fruit de leurs triomphes.
Vers cette époque, l'évêque Vedastus releva l'église d'Arras dont les ruines, cachées sous les ronces, servaient de retraite aux bêtes sauvages.
Dans une cabane située près de Reims vivait un solitaire nommé Antimund. Remigius lui ordonna, au nom des devoirs de la charité, de se dévouer à la rude et active carrière de l'apostolat. «Ceux que tu dois convertir au culte du Christ, ajoutait l'évêque de Reims, sont les Morins qui, bien que les plus reculés des hommes, ne seront bientôt plus éloignés de Dieu. C'est une nation dure et obstinée; mais souviens-toi que ceux qui résistent au glaive se soumettent à la parole du Seigneur.» Plusieurs années s'écoulèrent toutefois avant qu'Antimund parvînt à établir au milieu de ces peuples barbares le siége de son épiscopat.
Depuis les persécutions de Maximien, les chrétiens de Tournay avaient cherché un refuge hors de leur cité. Eleuthère était leur évêque au temps de la conversion de Hlodwig, et son hagiographe raconte que onze mille Franks reçurent de lui le baptême.
Les Franks ne renoncèrent toutefois que lentement à leurs superstitions et à leurs usages. Chrétiens humbles et dociles au pied des autels, ils retrouvaient dans leurs banquets les mœurs féroces de leurs pères. Nous savons d'ailleurs qu'une grande partie des Franks qui suivaient Hlodwig refusèrent d'abandonner leurs idoles, et allèrent rejoindre sur les bords de l'Escaut et de la Lys Raganher et Riker, autres rois franks issus, comme Hlodwig, de la race de Hlodi.
La victoire de Voglé, où les Westgoths et les Arvernes succombèrent, avait affermi la domination des Franks. Hlodwig reçut de l'empereur d'Orient Anastase les insignes du consulat, la chlamyde et la robe de pourpre; ensuite il alla à cheval, distribuant au peuple des pièces d'or et d'argent, se faire couronner dans la basilique de Tours.
Hlodwig, auguste, consul et chrétien, oublia les liens étroits qui l'unissaient autrefois aux Franks idolâtres du Nord, et ne se souvint plus que de la nécessité de préserver de nouvelles invasions la monarchie qu'il avait fondée. Il commença par la ruse l'œuvre que la violence devait achever. Il fit d'abord assassiner Sigbert, roi des Franks de Cologne, par son fils Hloderik lui-même; puis il adressa ce discours aux Franks de Sigbert: «Apprenez ce qui est arrivé: tandis que je naviguais sur l'Escaut, Hloderik, fils de mon parent Sigbert, attentait aux jours de son père, prétendant que c'était moi qui voulais sa mort. Hloderik a péri également, frappé par je ne sais quelle main; mais je suis complètement étranger à ces événements, car je ne puis répandre le sang de mes parents, ce qui serait un crime. Cependant, puisqu'il en est ainsi, je vous donnerai un conseil: si vous le trouvez bon, tournez-vous vers moi, afin que vous soyez sous ma protection.» Ainsi dit Hlodwig, et la royauté de Sigbert fut à lui.
Khararik, autre prince frank, fut livré avec son fils à Hlodwig, qui les dégrada en faisant raser leur chevelure pour les reléguer ensuite dans un cloître. Khararik pleurait de honte. Son fils lui dit: «C'est sur une tige verte que le feuillage a été coupé; mais il ne tardera pas à reparaître et à croître de nouveau. Puisse celui qui l'a fait tomber périr aussi promptement!» Ces paroles arrivèrent aux oreilles de Hlodwig. Il ne respecta plus la tige vigoureuse, impatiente de porter au loin ses altiers rameaux.
Le roi Raganher régnait à Cambray, et son domaine s'étendait vers le Littus Saxonicum. Hlodwig corrompit ses leudes en leur donnant des pièces de monnaie, des bracelets et des baudriers en airain recouvert d'or. Raganher, trahi par son armée, voulait fuir; mais il fut arrêté par les siens et conduit avec son frère Riker devant Hlodwig. «Pourquoi, dit Hlodwig à Raganher, as-tu déshonoré notre race en te laissant enchaîner? Il eût mieux valu mourir.» Et il abaissa sa hache sur sa tête. Puis s'adressant à Riker, il ajouta: «Si tu avais porté secours à ton frère, il n'aurait pas été enchaîné.» Et il frappa Riker d'un coup de hache. Les leudes de Raganher se plaignaient d'avoir été payés en fausse monnaie: «Ceux qui trahissent leurs maîtres n'en méritent point d'autre,» leur répondit le vainqueur, plein de mépris pour ceux dont il n'avait plus besoin. «Malheur à moi! s'écria Hlodwig lorsque l'œuvre de destruction fut achevée; tel qu'un voyageur dans des régions étrangères, je n'ai plus de parents qui puissent m'aider si les jours d'adversité arrivaient.» Il parlait ainsi, dit Grégoire de Tours, non qu'il regrettât ses crimes, mais par ruse, afin de découvrir s'il ne lui restait pas quelque parent qu'il eût oublié de faire périr. La mort exauça la plainte hypocrite du roi frank, et le réunit dans la tombe aux princes de sa race qu'avait immolés sa main.
Les amis de Raganher avaient cherché un refuge dans les colonies saxonnes établies au bord de la mer, et réclamèrent leur appui. Peu d'années après, sur une flotte qui cinglait du rivage des Danes vers les limites de l'empire des fils de Hlodwig, se trouvait un guerrier frank qui se disait issu de la race de Hlodi. C'était un fils de Raganher. Il tenta de reconquérir par les armes l'autorité de son père, fut défait et ne reparut plus.
Les Saxons repoussés par les successeurs de Hlodwig se consolèrent par d'autres conquêtes. Vers le milieu du cinquième siècle, deux de leurs chefs, Hengst et Horsa, avaient abordé en Bretagne. Lorsque l'expédition du fils de Raganher échoua, leurs colonies, mêlées à celles des Angles, autre peuple dane, dominaient déjà sur les rivages de l'Angleterre.
Après la mort de Hlodwig ses Etats avaient été partagés entre ses fils. L'un d'eux, Hlother, règne à Soissons et sur les pays situés au nord et à l'ouest; mais il recueille plus tard tout l'empire frank des Gaules. Soutenu par les populations idolâtres et féroces qui avaient obéi à Raganher, il fait périr son fils Chram et livre aux flammes la célèbre basilique de Tours. Puis, se croyant poursuivi par la colère du Dieu des chrétiens, il expire à Compiègne en disant: «Quelle est donc la puissance de ce roi du ciel qui tient dans sa main la vie des plus grands princes?»
Sous le règne de Hlother, l'évêque de Tournay Eleuthère mourut frappé par ceux que la sainte éloquence de sa parole n'avait pu désarmer. Son ami Médard, évêque de Noyon, lui donna la sépulture et fut son successeur. Médard joignit à l'évêché de Noyon celui de Tournay; mais il n'oublia point quels soins et quel zèle réclamaient les pays jadis confiés à l'apostolat d'Eleuthère.
«Personne n'ignore, écrit l'auteur anonyme de sa vie, combien d'injures et d'insultes il souffrit dans ces contrées, combien de fois il fut poursuivi par les menaces des habitants de Tournay et exposé au supplice par l'intrépidité de ses prédications. Cette nation était féroce et barbare, c'était un peuple rude et implacable qui, encore soumis aux rites des idoles, défendait avec obstination le culte de ses dieux. Le pieux pontife Médard réunit à son Eglise les féroces nations de la Flandre, et, pendant bien des années, bien qu'elles fussent éloignées de lui, il ne cessa de les instruire dans le culte de Dieu.» Nous rencontrons, pour la première fois, le nom de la Flandre dans ce récit des travaux apostoliques de l'évêque de Noyon; nous le retrouverons au septième siècle dans les écrits de l'évêque de Rouen, saint Audoène.
Après Hlother, l'empire frank se divisa de nouveau entre ses fils. Hilprik régna à Soissons qui devint le centre du royaume d'Occident, nommé Wester-ryk ou Neustrie, par opposition à l'Ooster-ryk ou Austrasie. La lutte entre la Neustrie et l'Austrasie n'est autre que celle des Saliens et des Ripewares, des peuples qui, sous Hlodwig, ont pris possession de la Gaule, et de ceux qui, soutenus et attaqués tour à tour par les nations transrhénanes, veulent renouveler les faits de la conquête. Sigbert, roi de Metz, combat Hilprik, roi de Soissons. Cette rivalité se dessine de plus en plus lorsque la reine d'Austrie, l'astucieuse Brunhilde, de la maison des princes west-goths d'Espagne, se trouve placée en face de Fredegund, qui ne s'est élevée en Neustrie au rang de reine que par le meurtre de Galswinthe, sœur de Brunhilde et épouse du roi Hilprik. Fredegund, entourée de devineresses, nous apparaît dans l'histoire du sixième siècle comme une de ces belles et cruelles prêtresses des mythologies druidiques, dont la faucille d'or était sans cesse rougie du sang des victimes.
A l'heure des revers, Tournay est le refuge du roi Hilprik et de Fredegund. C'est de là qu'elle envoie au camp de Sigbert deux jeunes gens nés dans les colonies saxonnes du pays de Térouane: on sait qu'excités par des potions enivrantes, ils enfoncèrent dans les flancs du roi de Metz le scharmsax, arme particulière à leur race.
Lorsque Merwig, fils d'Hilprik, suivant l'exemple donné par Chram, fils de Hlother, s'insurge contre son père, c'est également dans le pays de Térouane qu'elle prépare les embûches au milieu desquelles le jeune prince trouvera la mort.
De graves dissensions avaient éclaté dans la cité de Tournay. Deux familles, excitées par des querelles domestiques, la troublaient par leurs haines. Dans un premier combat, la lutte avait été si obstinée qu'à l'exception d'un seul homme, tous ceux qui y prirent part y avaient succombé. Fredegund voulut mettre un terme à ces discordes. Après avoir essayé vainement de les calmer par ses exhortations, elle invita à un banquet Karivald, Leudovald et Walden, que sa parole n'avait pu toucher, et les fit asseoir sur le même siége. Le banquet dura longtemps; la nuit vint. Selon l'usage des Franks, on enleva la table. Karivald, Leudovald et Walden n'avaient point quitté leur siége, tandis que leurs serviteurs appesantis par le vin sommeillaient dans les coins de la salle. Ils s'entretenaient à haute voix lorsque des hommes envoyés par Fredegund s'approchèrent par derrière, levèrent les trois haches qu'ils avaient apportées, et renversèrent les trois convives d'un même coup. Au bruit de ce cruel châtiment une sédition éclata; mais Fredegund, retenue quelques jours captive à Tournay, fut bientôt délivrée.
Les dernières années de la reine de Neustrie furent signalées par d'importants succès; car, avant d'achever sa longue et sanglante carrière, elle rétablit dans la ville des Parisii et dans d'autres cités la domination barbare des Franks septentrionaux.
Brunhilde survivait à Fredegund. Tour à tour chrétienne zélée ou persécutrice impie, elle favorisa le passage de l'abbé italien Augustinus qui allait prêcher la foi aux Anglo-Saxons, et chassa le moine irlandais Columban de la retraite qu'il avait fondée à Luxeuil, au milieu des solitudes des Vosges. Tandis qu'Augustinus abordait au promontoire de Thanet, Columban se retirait dans les États du roi Hlother, qui régnait, dit l'hagiographe, sur les Franks fixés aux extrémités de la Gaule, sur les bords de la mer.
Le génie ardent de saint Columban est l'héritage qu'il laisse à ses disciples. Des cloîtres auxquels il a donné sa règle sortent des moines éclairés par une science profonde, animés d'un zèle intrépide. Tels furent Attala, abbé de Bobbio; Eustatius, abbé de Luxeuil, qui, comme son maître, vit Hlother aux limites de la Gaule, près de l'Océan; Waldebert, Chagnoald, Raganher, Odomar, qui devinrent plus tard évêques de Meaux, de Lyon, de Noyon, de Térouane; Gallus, Magnus, Theodorus, Wandregisil, Waldolen, Walerik, Bertewin, Mummolen, Eberthram, qui fondèrent d'illustres monastères.
Les temps étaient favorables à la propagation du christianisme.
Parmi les familles les plus puissantes de la Gaule septentrionale, il en était une dont les vastes domaines s'étendaient depuis le Fleanderland et le pays de Térouane jusqu'aux bords de la Meuse, aux limites de l'Austrasie et du pays des Frisons; le nom de Karlman ou Karl y était héréditaire. Le berceau de cette famille semble avoir été placé au milieu des colonies des Flamings: le nom qu'elle portait, étranger à la langue franke, lui assigne également une origine saxonne. A quelle époque avait-elle abordé sur nos rivages? Le fils de Raganher l'y avait-il laissée dans sa fuite, afin qu'un jour elle vengeât la mort du roi de Cambray sur les derniers successeurs de Hlodwig? Y était-elle venue à une époque plus reculée? Carausius (Karlos) ne serait-il point l'aïeul des Karlings?
Les Karlman, ambitieux et pleins de génie, s'étaient mêlés aux agitations de l'Austrasie, arène toujours ouverte aux invasions et aux révolutions inopinées. Grégoire de Tours les montre associés à des complots contre Brunhilde; le poëte Venantius Fortunatus trouvait dans la traduction romaine de leur nom une vague révélation de leur grandeur.
Peppin, fils de Karlman, avait épousé Iduberge, issue d'une famille aquitaine et sœur de Modoald, évêque de Trèves. Il était uni par une étroite amitié à l'évêque de Metz, Arnulf, dont le fils Anségisil eut plus tard pour femme Begge, fille de Peppin. L'an 622, Peppin et Arnulf reçurent de Hlother la tutelle de son fils Dagbert qu'il avait élevé à la royauté d'Austrasie. C'est ainsi que la Gaule méridionale trouva dans le nord de puissants protecteurs pour ses missionnaires.
L'Aquitain Amandus, disciple de saint Austrégisil, qui était le successeur d'un Apollinaire sur le siége épiscopal de Bourges, s'était rendu à Rome pour prier au tombeau des apôtres, lorsqu'il y crut entendre la voix de saint Pierre qui lui ordonnait de retourner dans la Gaule pour y prêcher la foi. Il obéit et se dirigea vers les provinces septentrionales. Il visita d'abord celle de Sens; mais bientôt il apprit «qu'il y avait au delà de l'Escaut un pays connu sous le nom de Gand. Les habitants de ces lieux, accablés sous le joug odieux du démon, oubliaient Dieu pour adorer des arbres et construire des temples et des idoles. La férocité de cette nation ou la situation de la contrée où elle vivait avait détourné tous les prêtres d'y aller prêcher, et personne n'osait y annoncer la parole de Dieu.»
Amandus s'adressa à Riker, évêque de Noyon, dont le diocèse comprenait le territoire de Gand, pour que le roi Dagbert, qui venait de recueillir l'héritage de la Neustrie et avait conservé Peppin pour major domus, accordât à ses efforts la protection de son autorité.
«Qui pourrait raconter, continue l'hagiographe, les injures qu'il souffrit pour le nom du Christ, et combien de fois il fut frappé par les habitants de Gand, repoussé avec outrage par les femmes et les cultivateurs des champs, et même précipité dans l'Escaut? Ses compagnons l'abandonnèrent et le laissèrent seul; mais, persévérant dans sa prédication, il cherchait de ses propres mains les aliments nécessaires à sa vie, et rachetait un grand nombre de captifs auxquels il donnait le baptême.»
Amandus, un moment banni par Dagbert, ne tarda point à reprendre les travaux de son apostolat. Il retourna aux bords de l'Escaut où il termina le monastère de Gand, et en fonda un autre, également en l'honneur de saint Pierre, sur le mont Blandinium. «Près de Gand s'élève une admirable montagne dont le nom est Blandinium; elle s'étend en longueur du nord au midi, en largeur de l'est à l'ouest: à l'orient le fleuve qu'on nomme l'Escaut, et celui qu'on nomme la Lys à l'occident, laissent leurs ondes fameuses s'égarer en méandres sinueux. C'est la montagne de Dieu, la montagne fertile que Dieu a choisie pour sa demeure et où il habitera éternellement.»
Amandus appela dans ces monastères quelques clercs à la tête desquels il plaça, en 636, l'abbé Florbert.
Parmi les Karlings, il en était un qui avait conservé toute la féroce énergie de sa race, de telle sorte que ceux qui écrivirent sa vie lui ont donné le surnom d'Allowin et l'épithète de Prædo impiissimus. Il se nommait Adhilek et était fils d'Eiloph. Il ne put résister à l'éloquente parole d'Amandus, et, s'étant rendu à Gand auprès de lui, il le supplia de le recevoir au nombre de ses disciples, afin qu'à jamais lié par la règle du cloître, il pût désormais repousser avec plus de force les tentations de sa vie passée. Amandus le conduisit dans l'église de Gand, et là, après avoir fait tomber sa barbe et sa chevelure au pied de l'autel de Saint-Pierre, il l'admit dans la milice chrétienne. Le farouche Allowin, devenu le doux Bavon, s'empressa de renoncer à l'agitation du monde pour se cacher dans le creux d'un hêtre dans les bois de Beyla. Tant qu'il y habita, les larges rameaux de l'arbre séculaire restèrent constamment couverts de feuillage et de fleurs. Bientôt, troublé par la foule qu'attirait la renommée de ses vertus, Bavon chercha un autre asile au nord de Gand, dans une épaisse forêt située au milieu des marais de Medmedung. Il s'y construisit une cellule, et passa ainsi huit années vivant des fruits des bois et se désaltérant aux ondes limpides d'un ruisseau. Mais comme le peuple avait retrouvé la route de sa pieuse retraite, il rentra au monastère de Gand, s'y creusa une grotte tellement étroite, qu'il ne pouvait ni s'y coucher, ni s'y asseoir, et y expia, dans les rigueurs de la pénitence la plus austère, les crimes et les passions de ses premières années. Enfin, lorsqu'il sentit que le terme de sa vie approchait, il fit appeler le prêtre Domlinus dont l'église s'élevait dans la forêt de Thor. La route était longue et traversait de vastes solitudes. Un ange eut soin, selon le récit des légendaires, de conduire auprès de Bavon le vénérable anachorète qui lui ferma les yeux.
Tel fut l'éclat des vertus d'Adhilek que le monastère de Gand conserva le nom de Saint-Bavon.
Amandus mourut en 679 dans le monastère d'Elnone. Le souvenir de ses vertus ne devait point s'éteindre. Il laissait après lui de durables et nombreux monuments de son intrépide apostolat. A sa voix, les filles des Karlings avaient prodigué leurs trésors pour construire des monastères où elles cherchaient un refuge dans la paix du Seigneur. Iduberge, veuve de Peppin, reçut le voile de la main d'Amandus. Sa fille Gertrude fonda l'abbaye de Nivelles; Begge, sœur de Gertrude, se retira, après la mort d'Anségisil, au monastère d'Andenne; Amelberge, petite-fille de Karlman, fut mère de Reinhilde, d'Ermelinde, de Gudule, de Pharaïlde, toutes vénérées comme saintes. Bertile, autre nièce de Peppin, eut pour filles Waldetrude et Aldegunde, dont la piété ne fut pas moins célèbre. Lorsque Aldegunde entra au cloître, une colombe déposa sur son chaste front le voile sans tache des vierges consacrées au Christ. Adeltrude vit en songe les étoiles descendre du firmament pour l'inviter aux noces mystiques que le ciel lui préparait. Il faut nommer aussi Madelberte, Riktrude, Hlotsende, Gerberte, Adalsende, Eusébie, dans cette pieuse génération des Karlings, que quelques années à peine séparent de Peppin le Bref et de Karl le Grand.
Tandis que la mission de l'Aquitain Amandus s'exerçait sur les rives de l'Escaut et au nord de l'Austrasie, les disciples de saint Columban catéchisaient les féroces populations du pays de Térouane, qui, depuis la mort d'Antimund, étaient redevenues complètement idolâtres. Odomar renversa à Térouane et à Boulogne le temple des idoles, et reçut d'un noble nommé Adroald, qu'il avait admis parmi ses néophytes, le don du domaine de Sithiu, situé sur l'Aa, qui comprenait des moulins, des fermes, des forêts et des prés. Mummolen, Bertewin, Eberthram, ignorant dans quel endroit ils construiraient un monastère, se placèrent dans une nacelle et parcoururent, en chantant des psaumes, le golfe de Sithiu. Ils répétaient le verset: Hæc requies mea in sæculum sæculi, hic habitabo quoniam elegi eam, lorsque la barque s'arrêta tout à coup, et abordant aussitôt sur la rive, ils y fondèrent l'abbaye de Sithiu qui porta depuis le nom de Saint-Bertewin.
L'influence de la règle mystique de saint Columban s'était étendue jusqu'aux ministres de Dagbert. Son trésorier Eligius, animé d'un zèle extrême, avait établi des monastères à Limoges, à Bourges et à Paris, lorsqu'il fut appelé par l'élection du peuple à l'évêché de Noyon. Il semblait qu'un homme d'une si haute vertu fût nécessaire pour gouverner un diocèse auquel appartenaient des peuples livrés aux erreurs et aux superstitions du paganisme.
Eligius se hâta de visiter les contrées confiées à son apostolat. «Cependant les Flamings, les Anversois, les Frisons, les Suèves et tous les peuples barbares qui habitent les bords de la mer, relégués dans des contrées où personne n'avait jamais tracé le sillon de la prédication, le reçurent d'abord avec haine et mépris; mais bientôt la plus grande partie de ces nations cruelles, quittant ses idoles, se convertit au vrai Dieu et se soumit au Christ: Eligius bravait les fureurs des barbares, n'ayant d'autre bouclier que la puissance de la foi... Ses travaux furent grands dans le Fleanderland; il lutta avec un courage persévérant à Anvers; il convertit aussi un grand nombre de Suèves; enfin, il renversa plusieurs temples profanes, et partout où il rencontra le culte des idoles, il le détruisit complètement.»
Eligius cherchait sans cesse à élever par sa douce éloquence l'esprit de ces hommes violents et grossiers à l'amour de la vie céleste. Il les exhortait à se réunir dans les églises, à fonder des monastères et à servir Dieu par une vie sainte. Combien se hâtèrent de faire pénitence, de distribuer leurs richesses aux pauvres, de donner la liberté à leurs esclaves! Combien, arrachés aux erreurs des gentils par le zèle d'Eligius, suivirent son exemple et embrassèrent la vie monastique! Quelle foule nombreuse s'empressait aux solennités de Pâques, lorsque sa main répandait les ondes sacrées du baptême! A la multitude des enfants se mêlaient les vieillards aux membres tremblants, au front chargé de rides, qui venaient recevoir la robe blanche des néophytes et qui, prêts à quitter la vie bornée de l'humanité, demandaient à Dieu une vie qui ne devait point finir.
Voici quels étaient les discours qu'Eligius adressait au peuple pour le détourner de ses superstitions: «Je vous exhorte à renoncer aux coutumes sacriléges des païens, à ne plus honorer les devins, ni les sorciers, ni les enchanteurs. N'observez plus les augures, ni les diverses manières d'éternuer. Si vous voyagez, n'ayez plus égard au chant des oiseaux. Qu'aucun chrétien ne considère quel jour de la semaine il sort de sa maison, ni quel jour il y rentre, car Dieu a créé tous les jours. Que personne ne se guide sur la lune pour entreprendre un travail. Qu'aux kalendes de janvier personne ne s'habille en vieille femme ou en jeune cerf, choses criminelles et ridicules, n'apprête des repas pendant la nuit, ne cherche des étrennes ou de longs banquets. Qu'aucun chrétien ne croie aux runes, ni ne se guide par leurs caractères magiques. Qu'à la fête de saint Jean ou aux autres solennités des saints, personne n'honore le solstice, ni ne se livre à des danses, à des courses, à des jeux coupables ou à des chœurs diaboliques. Que personne n'invoque la puissance du démon, ni Neptune, ni Pluton, ni Diane, ni Minerve, ni les génies. Que personne, hors des fêtes sacrées, n'honore le jour de Jupiter en cessant tous les travaux, ni au mois de mai, ni en aucun autre temps; que personne ne célèbre la fête des Chenilles, ni celle des Souris, ni aucune autre fête, si ce n'est celle du Seigneur. Qu'aucun chrétien n'allume des lampes, ni ne prononce des vœux dans les temples, aux bords des fontaines, au pied de certains arbres, dans les forêts ou dans les carrefours; que personne ne suspende des amulettes au cou de l'homme ou des animaux; que personne ne fasse des lustrations, ni ne compose des charmes avec des herbes, ni ne fasse passer ses troupeaux par un arbre creux ou à travers une excavation dans le sol pour les consacrer aux démons. Que les femmes ne se parent point de colliers d'ambre, et qu'en tissant ou en teignant la toile elles n'invoquent ni Minerve, ni aucune divinité funeste. Ne croyez ni au destin, ni à la fortune, ni à aucune influence qui aurait présidé à votre naissance. Ne placez point de simulacres de pieds à l'embranchement des chemins. Ne poussez point de cris lorsque la lune s'obscurcit; ne craignez point de commencer quelque ouvrage au temps de la nouvelle lune. N'appelez point le soleil et la lune vos dieux, et ne jurez point par eux. N'adorez ni le ciel, ni la terre, ni les étoiles, ni aucune chose créée. Si le ciel est élevé, si la terre est vaste, si les étoiles sont brillantes, combien plus grand et plus éclatant est celui qui les a fait sortir du néant!»
Faustinus, évêque de Noyon, avait condamné les superstitions qui régnaient au nord de la Gaule. Un siècle après la prédication d'Eligius, un concile, réuni au palais de Leptines près de Cambray, s'occupa de nouveau des mêmes superstitions. En 743, les actes du concile de Leptines rappellent à peine les simulacres de pieds consacrés aux dieux lares et se taisent sur les orgies de Janus; mais ils mentionnent le culte des forêts et des fontaines, les repas qui avaient lieu sur la tombe des morts, l'antique usage d'entourer d'un sillon les habitations récemment construites, les courses auxquelles on prenait part les vêtements déchirés et pieds nus. Ils donnent le nom de Neod-Fyr, aux feux de la Saint-Jean qu'on allumait par le frottement de deux pièces de bois, et qui étaient destinés à faire périr les chenilles. Ils nous font connaître que les peuples qui étaient restés étrangers au christianisme n'avaient pas cessé de croire que les femmes exerçaient un pouvoir surnaturel sur les régions de la lune, et communiquaient un enthousiasme merveilleux au cœur des hommes.
Afin qu'au septième siècle rien ne manque aux splendeurs du christianisme qui, pour emprunter le langage de saint Audoène, s'élève comme un rayon lumineux au milieu des ténèbres de la barbarie, d'autres missionnaires traversent la mer pour aborder sur nos rivages. Les Scots Guthago et Gildo prêchent dans le pays où depuis fut bâtie Oostkerke. Willebrod aborde dans l'île de Walachria où l'on adorait Woden. Winnok et ses frères fondent un monastère sur le Scove-berg. Enfin en 651, avec Folian, Kilian et Elie, paraît Liebwin, le plus illustre des disciples de saint Augustinus.
Si le vol d'un aigle révéla dans une vision à la mère d'Eligius la sainteté de son fils, des signes non moins remarquables annoncèrent la grandeur de Liebwin. On racontait qu'au moment où saint Augustinus le baptisa, on vit une main éclatante sortir d'une colonne de lumière pour le bénir. Un ange le conduisit, dit-on, par la main sans qu'il eût besoin de navire, sans que le flot blanchît d'écume le bord de sa tunique; car, à mesure qu'il marchait, les abîmes de l'Océan se changeaient en de vastes prairies semées de lis et de roses.
Liebwin arriva à Witsand, traversa le pays de Térouane, visita le monastère de Saint-Bavon, puis il alla prêcher dans le Brakband. Tel était le nom que portait la contrée, couverte de bois, qui s'étendait entre l'Escaut et la Meuse. Une femme pauvre mais pieuse, nommée Kraphaïlde, lui donna l'hospitalité au village d'Houthem. Ce pays, peu éloigné de Gand, était, dit l'auteur de la vie de Liebwin, vaste, plein de délices et fécondé par les bienfaits de Dieu. Le lait et le miel, les moissons et les fruits y abondaient. Ses habitants étaient d'une taille élevée, et se distinguaient par leur courage dans les combats; mais ils s'abandonnaient au vol et au parjure, et on les voyait, avides d'homicides, s'égorger les uns les autres.
Au milieu des dangers qui l'entouraient, Liebwin se souvint de sa jeunesse que la science avait instruite, que la poésie avait bercée de ses rêves les plus doux. Les vers que de sa retraite d'Houthem il adresse à l'abbé de Saint-Bavon, Florbert, semblent un dernier et suave adieu aux riantes illusions de la vie, tracé par le confesseur intrépide qui attend la mort.
«Peuple impie du Brakband, pourquoi me poursuis-tu dans tes barbares fureurs? Je te porte la paix, pourquoi me rends-tu la guerre?.. La cruauté qui t'anime me présage un heureux triomphe et me promet la palme du martyre... Houthem, pays coupable, pourquoi, malgré ta riche agriculture, ne donnes-tu au Seigneur d'autres moissons que l'ortie et l'ivraie?... Le modeste ruisseau qui abreuve mes lèvres fatiguées s'échappe d'une faible source. Semblable à son onde humble et lente est ma muse aujourd'hui. Jadis on louait en moi un poète; on disait que, nourri aux fontaines de Castalie, je savais faire résonner le vers dictéen sur ma lyre; mais mon âme est devenue triste: le doux rhythme de la poésie ne lui sourit plus... Dieu est ma seule espérance.»
La palme du martyre ne manqua point aux généreux efforts de Liebwin. Un jour le Christ lui apparut et lui dit: «Réjouis-toi, et que ton courage ne s'ébranle point: je te recevrai aujourd'hui dans mon royaume et tu y habiteras éternellement.» Liebwin réunit aussitôt ses disciples, leur annonça qu'il allait les quitter, les bénit, les embrassa en versant des larmes; puis, voulant répandre la parole de Dieu jusqu'à la dernière heure de sa vie, il se dirigea vers le bourg d'Essche, où il périt en la prêchant.
Tandis que l'influence religieuse des Karlings protégeait le développement du christianisme, que devenait leur pouvoir dans l'ordre politique? Peppin, qui était major domus sous Dagobert, conserva sous Sigbert ces fonctions importantes, peu inférieures à la royauté même. Simples officiers de la maison des rois au sixième siècle, les maires du palais, à mesure que les princes franks s'humilient, essayent de s'élever au rang de ces anciens chefs de la nation, non moins puissants par l'autorité de leur courage que les rois par les priviléges de leur naissance. On les désigne sous le nom de subreguli, unter-konings, comme autrefois Sunnon, Markomir ou Viomade. Dans le langage des historiens, diriger le palais signifie gouverner la nation. C'est le maire du palais qui proclame les résolutions adoptées au Champ de mars, et personne ne s'étonnera bientôt de voir s'asseoir sur le trône celui qui, à la guerre et dans les assemblées du peuple, est déjà le véritable chef de la nation.
A l'époque de la mort de Peppin, la mairie de Neustrie était occupée par Erkembald, dont le père avait épousé la Karlinge Gerberte, fille de sainte Gertrude. Ses vastes domaines se trouvaient dans le Fleanderland, sur les bords de la Lys, dans le Pevelois, l'Artois et l'Oosterband. Au maire Erkembald, héritier d'une race sainte et chrétien zélé, succède Eberwin, représentant énergique de ces peuples exilés aux extrémités de la Neustrie, que le christianisme n'a pu adoucir. Il renverse les monastères, opprime les amis des Karlings, relève la Neustrie des temps anciens, et fait trembler l'Austrasie. Implacable dans ses vengeances, redoutable par son courage, terrible par la profondeur de ses desseins, il domine toute son époque par ses haines et son sombre génie. Eberwin se souvient de Fredegund.
Un complot s'était formé en Bourgogne et en Austrasie contre Eberwin, qui succomba dans la lutte et fut enfermé au monastère de Luxeuil. Liderik, fils d'Erkembald, prit alors possession de la mairie du palais du roi Hildrik II; mais sa puissance fut de peu de durée. Eberwin s'enfuit de Luxeuil dès qu'il a vu reparaître sa longue chevelure. Il réunit ses amis de Neustrie, surprend le pont Saint-Maxence, traverse l'Oise, et réduit Liderik à se retirer précipitamment au nord de la Somme, vers ses domaines d'Artois ou de Flandre; puis, lui proposant une entrevue dans le Ponthieu pour y délibérer de la paix, il l'y fait assassiner.
Liderik exerça-t-il sur les vastes contrées, couvertes de bois et de marais, qui s'étendaient jusqu'aux rivages de la mer, l'autorité de forestier? Si cette tradition ne s'appuie sur aucun témoignage ancien, rien ne la rend invraisemblable; car, à la même époque, Maurontus, neveu d'Erkembald, était forestier de Crécy.
Eberwin, victorieux en Neustrie, attaqua les chefs de la race à laquelle appartenait Liderik, les puissants Karlings du Brakband. Il défit, en Champagne, l'armée du jeune Peppin d'Héristal; puis ayant attiré Martin, neveu d'Anségisil, dans des embûches semblables à celles où avait péri le fils d'Erkembald, il l'y immola par une seconde trahison. Rien ne manquait à son triomphe, lorsqu'un Frank dévoué à Peppin lui donna la mort.
Pendant trente années, l'histoire reste obscure: chaos ténébreux d'où doit sortir un nouveau monde.
La grande lutte de la Neustrie et de l'Austrasie se réduit à des querelles domestiques dans la maison des maires du palais. Warad, successeur d'Eberwin en Neustrie, s'était allié à Peppin. Gislemar et Berther, le premier, fils de Warad, l'autre, son gendre, prirent les armes tour à tour pour usurper la mairie de Neustrie. Peppin vainquit Berther à la bataille de Textry, où combattit, dit-on, près de lui Burkhard, fils de Liderik.
Peppin appartient au siècle d'Eberwin. Quoique petit-fils de saint Peppin de Landen, il rappelle par sa féroce énergie les barbares aïeux de Karlman. Il est l'auteur du martyre de l'évêque de Liége Landbert, et conclut un traité avec Radbod, ce roi des Frisons qui préférait d'aller rejoindre dans l'enfer d'autres rois, ses ancêtres, que de partager le ciel des chrétiens avec quelques pauvres obscurs. Une fille de Radbod épouse Grimoald, fils de Peppin, que son père a élevé à la mairie de Neustrie. Cette alliance encourage la nation des Frisons, indomptable et pleine d'audace comme toutes les autres races saxonnes. Dès que Radbod apprend que Peppin, malade à Jupille, touche à sa dernière heure, il se hâte de rompre tous les liens qui le condamnaient à un honteux repos, et les sacrifiant à sa vengeance, il fait assassiner son gendre Grimoald, en même temps qu'il réveille, aux limites du pays des Franks, l'ancienne faction d'Eberwin, qui crée Ragenfred maire de Neustrie, et étend ses conquêtes jusqu'à la Meuse.
Cependant un fils de Peppin, qui porte le nom patronymique de Karl (c'est Karl le Martel), se proclame maire en Austrasie. Radbod et Ragenfred se préparent à le combattre. Radbod paraît le premier et attaque les amis du fils de Peppin, qu'il réduit à fuir; mais à peine les Frisons sont-ils rentrés dans leurs foyers, que Karl surprend à Amblève les Neustriens de Ragenfred et disperse leur armée. Karl s'illustre par une seconde victoire à la sanglante journée de Vincy et s'avance jusqu'à Paris; puis, retournant vers le Rhin, il s'empare à Cologne des trésors de Peppin d'Héristal, et court au delà du Weser semer la terreur parmi les peuplades germaniques dont ses ennemis espéraient le secours. Enfin, à la bataille de Soissons, il triomphe de nouveau de la faction de Ragenfred, qu'Eudes, duc d'Aquitaine appuie en vain et qui ne se relèvera plus. Karl consolide ces succès par une admirable activité. Vainqueur des Suèves et des Boiowares, il envahit l'Aquitaine et arrête, devant Poitiers, la cavalerie des Sarrasins, qui, maîtres de l'Espagne, menaçaient la Gaule. Les Frisons attaquaient la Neustrie septentrionale. Déjà, selon le récit de nos chroniqueurs, ils avaient occupé tous les pays situés entre la Lys et la mer. Karl les repousse, équipe une flotte pour conquérir leurs îles, et réunit au royaume des Franks la West-Frise qui touchait à la Flandre.
Karl mourant divisa, après avoir pris l'avis des chefs franks, son principat entre ses fils. L'aîné, Karlman, reçut l'Austrasie, l'Allemagne et la Thoringie; le second, Peppin, la Neustrie, la Bourgogne et la Provence; mais Karl, en réglant ce partage des provinces de l'empire frank, ne put donner à ses successeurs une part égale de génie. Peppin domina Karlman, l'entraîna avec lui partout où il fallait combattre, et se montra le véritable chef des deux principats, soit qu'il repoussât les Boiowares sur le Lech, soit qu'il accablât les Gallo-Romains sur la Loire. Enfin, lorsque sur toutes les frontières la paix eut été rétablie, les Franks apprirent que Karlman abandonnait à son frère son autorité et son fils enfant, pour aller habiter un cloître en Italie; et Peppin, ajoutent les Annales d'Éginhard, ajourna toutes les expéditions de cette année, pour veiller à l'accomplissement des vœux de Karlman et préparer son départ.
Cependant plusieurs chefs Franks accompagnèrent Karlman. Un plus grand nombre de Franks le suivirent à Rome et allèrent l'honorer comme leur ancien seigneur. Peppin s'alarma et obtint que son frère se retirât d'abord sur le Soracte et ensuite au mont Cassin; mais les amis de Karlman espéraient qu'un jour viendrait où, de nouveau paré de sa longue chevelure, il reparaîtrait au milieu d'eux.
Peppin, appelé par l'élection de l'assemblée de Soissons à succéder à Hildrik III qu'il avait relégué dans le monastère de Sithiu, reçut en 754 l'onction royale du pape Étienne et renonça à l'alliance des peuples aussi cruels qu'impies de la Lombardie. Aistulf portait la couronne des monarques Lombards. Il tira Karlman du cloître et l'envoya en France pour qu'il rappelât à Peppin qu'un roi lombard l'avait jadis adopté, selon l'usage des barbares, en coupant la première mèche de sa chevelure. Aistulf, voyant cette tentative sans résultat, forma de plus profonds desseins. S'associant à tous ceux qu'écrasait le joug de Peppin, aux Aquitains comme aux Boiowares, il appela en Italie les ambassadeurs de l'empereur d'Orient, afin qu'ils prononçassent la réhabilitation de Karlman. Cependant Peppin triompha. Le roi des Franks fit enfermer son frère dans un monastère de Vienne, et se hâta de passer les Alpes pour vaincre les armées d'Aistulf. A son retour, Karlman ne vivait plus. «Ses fils furent tondus,» dit brièvement le seul chroniqueur qui ait jugé utile de rappeler les sort de ces princes, petits-fils de Karl le Martel et cousins de Karl le Grand.
Peppin, premier roi des Franks de la dynastie des Karlings, renouvelle le partage du dernier des maires du palais. L'aîné de ses fils, Karl, reçoit toutes les provinces situées entre les Vosges, les Pyrénées et la mer; l'autre Karlman, n'obtient que le domaine de l'infortuné frère de Peppin, dont il porte le nom et dont il partagera la destinée.
Karlman expire à vingt ans. Déjà des discordes de funeste présage ont éclaté entre son frère et lui. Il ne doit qu'à sa fin prématurée l'honneur de mourir roi. Sa veuve et ses enfants se réfugient en Italie; mais Karl les y suit, les assiége dans Vérone et les contraint à se livrer entre ses mains. L'histoire ne parlera plus des fils de Karlman.
Bernhard, frère de Peppin, vivait retiré au monastère de Saint-Gall. Il avait trois fils et deux filles. Ses fils plaignirent le sort des prisonniers de Vérone et furent réduits à réclamer l'asile du cloître comme leur père, comme leurs sœurs, qui furent reléguées l'une au monastère de Soissons, l'autre à Sainte-Radegunde de Poitiers.
Ainsi a disparu successivement toute la postérité de Karl le Martel. Karl résume en lui seul toutes les gloires du passé, toutes les espérances de l'avenir. En vingt ans, il dirige vingt-deux expéditions contre les Saxons, les Lombards, les Boiowares, les Huns et les Slaves, les Aquitains et les Arabes de l'Espagne. L'Herman-Saül, mystérieux palladium des tribus germaniques, a été renversé. La Bavière et la Lombardie ont cessé d'être indépendantes. L'Espagne obéit à Karl; les Anglo-Saxons le respectent; tout s'incline et se tait devant lui: les traditions du droit antique de la dynastie des Merwings comme les jalousies et les haines soulevées par une élévation récente, les dissensions intérieures comme les menaces des nations étrangères; et déjà le pape Léon l'attend à Rome pour le proclamer empereur d'Occident.
LIVRE DEUXIÈME
792-863.
Le Fleanderland.—Les Flamings.
Le duc Angilbert et le forestier Liderik.
Invasions des Normands.
Quoique le nom de la Flandre remonte au delà du cinquième siècle, on ne le retrouve point dans les écrits des derniers historiens romains et c'est après le règne de Hlodwig qu'il paraît pour la première fois. A cette époque reculée, il ne s'applique qu'aux rivages de la mer situés entre les frontières des Gaules et la Frise, où des colonies saxonnes étaient venues successivement s'établir. Le nom du Fleander-land, celui de Flamings que portent ses habitants, appartiennent à la même langue et aux mêmes traditions; ils désignent la terre des bannis, le sol où la conquête a donné aux pirates un port pour leurs navires, une tente pour leurs compagnons et leurs captives.
Salvien, peignant le caractère des nations septentrionales avait dit: «Les Saxons sont cruels,» et l'histoire a confirmé ce témoignage. Mille récits flétrissent leur barbarie; mais la rudesse de leurs mœurs excluait les passions honteuses et la corruption: comme toutes les générations filles du Nord, ils avaient horreur de la servitude et aimaient la liberté plus que la vie; car si les hommes ne disposent point de leur vie, leur liberté du moins est entre leurs mains. Ils étaient chastes, fiers, intrépides, mais avides et portés aux larcins. Lorsqu'ils se réjouissaient au milieu des flots de sang, ils croyaient s'égaler aux héros et se préparer un délicieux breuvage dans les salles du Walhalla; si, dans leurs luttes intestines, ils se combattaient les uns les autres, homme contre homme, famille contre famille, c'est que la vengeance était à leurs yeux le culte de la piété filiale; s'ils recherchaient et respectaient le triomphe de la force, c'est qu'ils considéraient le courage, la plus haute vertu qu'ils connussent, comme un don des dieux et le signe de leur protection.
Les Flamings eurent-ils des chefs, des rois de mer? Retrouve-t-on parmi eux les trois classes constitutives des sociétés septentrionales, le iarl, le karl et le trœlle, c'est-à-dire les Ethelings, les Frilings et les Lazte? Une profonde incertitude règne à cet égard; toutefois, il est probable qu'à une époque où les flottes saxonnes menaçaient la Bretagne, la Gaule et l'Ibérie, les seekongars les plus redoutables poursuivirent sur d'autres rivages leurs aventureuses expéditions, entraînant avec eux les iarls non moins ambitieux. Si le Fleanderland ne posséda ni iarls ni seekongars, l'existence des karls saxons y a laissé des traces importantes. Le karl, tour à tour guerrier pendant la guerre et laboureur pendant la paix, associait à la fois le travail et la gloire à la liberté. Dans ces siècles où le monde romain ne connaissait que le citoyen oisif et l'esclave attaché à la glèbe, il appartenait aux peuples du Nord, appelés par une mission providentielle à renouveler la face de la société, de réhabiliter les arts utiles, et de placer à côté de l'épée qui frappe et détruit, le soc de la charrue qui ne déchire la terre que pour la féconder.
C'est avec le même sentiment d'admiration qu'en pénétrant au milieu de ces tribus, nous y découvrons une noble et touchante fraternité qui s'est fortifiée au milieu des périls et des tempêtes. Sur les côtes sablonneuses du Fleanderland comme au bord des torrents de la Scandinavie, on vit sans doute les Flamings se réunir fréquemment pour déposer dans le trésor commun le denier destiné à soulager les misères et les infortunes de chacun de leurs frères: de là le nom de gilde que portaient ces associations. Leurs banquets étaient tumultueux comme ceux des Germains de Tacite: armés du scharm-sax et de la massue de Thor, ils faisaient circuler à la ronde de larges coupes auxquelles ils donnaient le nom de minne, parfois appliqué à leurs assemblées mêmes. On vidait la première en l'honneur d'Odin pour obtenir la victoire; puis, après les coupes de Niord et de Freya, venait celle qui était consacrée à rappeler le souvenir des héros et des braves morts en combattant. Dans ces réunions solennelles, on délibérait sur les questions les plus importantes et l'on choisissait les chefs de la gilde investis de l'autorité supérieure. Tous les convives s'engageaient par les mêmes serments les uns vis-à-vis des autres, en se promettant un mutuel appui.
Karl le Grand, héritier du principat de Karl le Martel et de la royauté de Peppin le Bref, avait fondé un empire; son autorité avait atteint les dernières limites de la puissance, et lorsqu'au milieu des assemblées du Champ de mai il dictait les capitulaires destinés à former la loi suprême de tous les pays soumis à sa domination, il ne pouvait permettre que d'autres assemblées, le plus souvent séditieuses, cherchassent à entraver ce vaste mouvement de centralisation et d'unité.
En 779, Karl fit publier une loi conçue en ces termes: «Que personne n'ait l'audace de prêter ces serments par lesquels on a coutume de s'associer dans les gildes. Quelles que soient les conventions qui aient été faites, que personne ne se lie par des serments au sujet de la contribution pécuniaire pour les cas de naufrage et d'incendie.»
Cette défense devait surtout rencontrer une résistance opiniâtre parmi les tribus de Fleanderland, où la gilde semble avoir tenu lieu de tout autre lien social. Les Flamings du huitième siècle étaient restés tels que ceux que saint Amandus et saint Eligius avaient visités tour à tour: «Vers les limites de la Gaule, au bord de la mer de Bretagne, écrit l'auteur de la Vie de saint Folkwin, habite un peuple peu nombreux mais redoutable. Ses mœurs sont féroces, et il préfère les armes à la raison. Rien n'est plus difficile que de soumettre sa barbarie indomptable et sa tendance continue vers le mal.» L'évêque Halitgar, qui vivait dans les premières années du neuvième siècle, s'exprime à peu près dans les mêmes termes.
Il est intéressant d'examiner comment, en présence d'une résistance aussi vive, s'exerçait l'autorité de Karl le Grand et quel était à cette époque le gouvernement de la Flandre.
L'un des hommes les plus illustres du huitième siècle, Angilbert, avait reçu de Karl, dont il avait épousé la fille, le duché de la France maritime. Les chroniques flamandes rapportent de plus que Karl le Grand créa en 792 un forestier de Flandre, afin que ses ordres fussent sévèrement exécutés. Elles le nomment Liderik, mais elles ne s'accordent point sur son histoire. Quelques historiens racontent qu'une princesse luisitanienne lui avait donné le jour à Lisbonne et que, fuyant la cruauté des Sarrasins, il s'était réfugié dans le camp de Karl le Martel. Une autre opinion, plus sage, plus conforme à la vérité historique, lui attribue le domaine d'Harlebeke et place parmi ses aïeux Liderik, fils d'Erkembald. Depuis longtemps l'autorité de forestier était héréditaire parmi les ancêtres de Liderik. La famille d'Erkembald, devenue la plus puissante de la Neustrie par l'émigration des chefs de la maison des Karlings dont elle était issue, avait continué à y représenter leur influence. Conquise au christianisme par l'Aquitaine sainte Riktrude, comme celle de saint Peppin de Landen l'avait été par l'Aquitaine Iduberge, elle favorise également le progrès des idées religieuses. C'est à sa générosité et à sa protection qu'on doit les monastères de Marchiennes et de Saint-Riquier, les travaux apostoliques de saint Fursæus, de saint Madelgisil, de saint Vulgan, de saint Adalgise.
Entre la forêt de Crécy, jadis gouvernée par Maurontus, qui s'étend de la Lys jusqu'à la Somme, et la vaste forêt des bords de l'Escaut confiée quelques années plus tard au forestier Theodrik, le Skeldeholt, que borne le Wasda, c'est-à-dire le pays des vertes prairies, se place la forêt de la Lys, le Lisgaauw, dont le centre paraît avoir été le château d'Harlebeke.
Que l'institution des forêts soit une tradition germanique ou bien une imitation romaine, c'est ce qu'il est impossible de déterminer. Les empereurs romains possédaient des forêts impériales dirigées par des fonctionnaires spéciaux, les procuratores saltuum rei dominicæ. Les empereurs franks emploient la même désignation: silvæ dominicæ, forestes dominicæ. La possession des forests était le privilége des rois et il n'était point permis d'en établir sans leur consentement. «Nous voulons, porte un capitulaire de l'an 800, que nos forêts soient bien surveillées. Nos forestiers garderont avec soin les bêtes sauvages qui s'y trouvent, et ils entretiendront des faucons et des éperviers pour notre usage.» On lit également dans les capitulaires que les forestiers sont chargés de recueillir le cens qui se paye à l'empereur; ils nous apprennent aussi que les forestiers poursuivaient les serfs rebelles ou fugitifs, et, à ce titre, il ne serait point étonnant que leur juridiction se fût étendue sur les tribus tumultueuses des Flamings.
Les historiens de la Flandre qui n'ont tenu aucun compte de l'établissement des colonies saxonnes sur nos rivages, ont toutefois conservé un vague écho des querelles des forestiers de Karl le Grand et des peuples redoutables qu'ils étaient chargés de contenir: «J'ai lu quelque part, dit Meyer, que Liderik repoussa de la Flandre une certaine race d'hommes.»—«Liderik, ajoute Despars, ne cessa de réprimer les brigands, assassins et autres malfaiteurs, qui tenaient presque tout le pays en leur pouvoir. Leurs cruelles dévastations se ralentirent à l'arrivée de Liderik; mais, quels que fussent ses efforts, il ne put atteindre leurs chefs, car, dès qu'ils avaient terminé leurs excursions et exécuté leurs sanglantes entreprises, ils se réfugiaient dans de vastes forêts.»
Les colonies saxonnes, placées près de l'Océan aux limites de l'empire frank, vis-à-vis de l'Angleterre conquise par les seekongars, semblaient appeler d'autres invasions. Les Danes ne cessaient de parcourir les mers sur leurs légers esquifs, dévastant tour à tour tous les rivages où les jetaient les tempêtes. Eginhard raconte que, la première année du neuvième siècle, Karl quitta son palais d'Aix pour aller visiter les pays menacés par leurs débarquements, qu'il voulait désormais prévenir. Cependant dix ans plus tard, le Dane Godfried, suivi de deux cents navires, abordait de nouveau en Frise, y levait des tributs et se vantait d'entrer triomphant à Aix. Afin que ces tentatives ne se renouvelassent plus, Karl ordonna que dans tous les ports et à l'embouchure de tous les fleuves des flottes fussent sans cesse prêtes à combattre les Danes, déjà plus connus sous le nom d'hommes du Nord ou Normands, et il se rendit lui-même l'année suivante à Boulogne, puis à Gand sur les bords de l'Escaut, pour inspecter les vaisseaux destinés à repousser les pirates.
Deux petits-fils de Karl le Martel, nés dans le domaine d'Huysse près d'Audenarde, Adhalard et Wala, ont quitté le cloître et dominent les derniers jours de la vie de Karl le Grand; ils favorisent les prétentions de Bernhard, petit-fils de l'empereur, dont le père se nommait Karlman, et obtiennent qu'il soit envoyé en Italie avec le titre de roi. On craignait même qu'ils ne tentassent quelque rébellion en son nom, lorsque Lodwig le Pieux succéda à son père le 28 janvier 814.
Lodwig était le troisième fils de Karl le Grand. Ses frères, Karl et Peppin, étaient morts avant lui. S'ils avaient vécu, il aurait sans doute été relégué dans quelque monastère, et il semble qu'ayant accepté d'avance avec une complète résignation le sort qui l'attendait, il ne soit plus parvenu, lors de son élévation imprévue à l'empire, à se dérober à l'influence des premières impressions de sa vie. «Il était, dit Thégan, d'une stature médiocre, mais fort érudit dans les langues grecque et latine. Il connaissait fort bien le sens moral, spirituel et mystique des Écritures; mais il méprisait les poésies des païens qu'il avait apprises pendant sa jeunesse, et ne voulait ni les lire, ni les entendre, ni permettre qu'on les enseignât. Tous les jours, il allait prier dans l'église et il y restait longtemps agenouillé, le front humblement incliné jusqu'à terre. Sa générosité était si grande qu'il donna à ses fidèles tous les domaines royaux de son père, de son aïeul et de son trisaïeul, pour qu'ils les convertissent en possessions perpétuelles. Il n'éleva jamais la voix pour rire. Il agissait avec prudence; mais, sans cesse occupé de ses lectures et du chant des psaumes, il se laissait trop diriger par ses conseillers.»
Le faible Lodwig se tourne du côté de la Germanie, parce que sa position est la plus menaçante. La première assemblée du peuple qu'il convoque se tient au delà du Rhin. Il protége les Saxons et les Danes de Frise. «Quelques-uns pensaient, raconte un historien, qu'il agissait imprudemment, et disaient que ces nations, accoutumées à leurs mœurs féroces, devaient être retenues sous le joug; mais l'empereur croyait qu'il se les attacherait plus étroitement en les comblant de ses bienfaits.»
En 817, dans une assemblée générale tenue à Aix, Lodwig institue son fils Lother son successeur à l'empire, malgré les vaines protestations de Lodwig et de Peppin, frères de Lother. L'ami d'Adhalard et de Wala, le roi Bernhard, se révolta le premier, soutenu par les Lombards; mais lorsqu'il vit que l'empereur réunissait une armée immense pour passer les Alpes, il vint lui-même, comme le frère de Peppin le Bref au huitième siècle, offrir la paix à Lodwig et se remettre entre ses mains. Lodwig, sans respect pour les lois de l'hospitalité jadis si sacrées pour les peuples barbares, permit qu'on crevât les yeux à Bernhard, qui mourut le troisième jour après ce douloureux supplice. Drogon, Hug, Theodrik, frères de Lodwig, qui paraissent ne pas avoir été étrangers à la rébellion du roi d'Italie, furent rasés. L'un de ces fils de Karl le Grand devint abbé du monastère de Sithiu, où leur aïeul avait relégué le dernier héritier de Hlodwig.
Lorsque Lodwig épouse Judith, fille du comte Welf, qui lui donne bientôt un fils nommé Karl, on voit éclater de nouvelles dissensions. La Carniole s'agite; les Sarrasins prennent les armes. Lodwig le Pieux croit apercevoir dans ces calamités la main de Dieu qui venge la mort cruelle de Bernhard. Il met un terme à l'exil d'Adhalard et de Wala; il demande à se réconcilier avec ses frères; puis, à l'assemblée d'Attigny, il se soumet volontairement à une pénitence publique. Lother se rend en Italie où Wala l'accompagne. Peppin va régner en Aquitaine. Lodwig, plus jeune que ses frères, obtient plus tard le royaume des Boiowares.
Pendant ces années tristes et agitées, les Normands avaient reparu. Dès le commencement de son règne, Lodwig le Pieux avait fait garder les rivages de l'Océan. En 820, treize vaisseaux danes abordèrent en Flandre. Après y avoir brûlé quelques chaumières et enlevé quelques troupeaux, les Normands allèrent menacer les bords de la Seine et piller l'Aquitaine. Les markgrafs ne s'occupaient plus que des soins de la guerre. Moins opprimées sous le joug et sentant peut-être davantage la nécessité de leur propre défense, les populations d'origine saxonne profitaient de l'affaiblissement de l'autorité supérieure pour se réunir en gildes, malgré les défenses de Karl le Grand. Un capitulaire de l'empereur Lodwig rappelle cette situation; il est conçu en ces termes: «Nous voulons que les comtes choisis pour défendre le rivage de la mer, qui résident dans leurs districts, ne puissent pas s'abstenir, à cause de leur charge, de rendre la justice, mais qu'ils le fassent avec le concours des échevins. Nous voulons que nos missi ordonnent à ceux qui possèdent des serfs dans la Flandre et dans le Mempiscus, de réprimer leurs associations, et qu'ils sachent qu'ils devront payer une amende de soixante sous, si leurs serfs osent former de semblables associations.»
Les monastères de l'Escaut et de la Lys avaient recouvré, au temps de la pénitence de Lodwig, leur influence et leur pouvoir. Au moment où ils donnaient saint Ansker à l'Europe chrétienne, Eginhard devenait leur hôte et leur protecteur. Ansker appartenait à la race saxonne du Fleanderland. Wala, qui, par sa mère, n'y était peut-être pas étranger, l'aimait, et vanta sa science et son zèle à l'empereur. Un roi des Danes venait de recevoir le baptême à Mayence. Ansker réclama la périlleuse mission de l'accompagner et de poursuivre, au delà des mers du Nord, l'œuvre de l'apostolat chrétien. Il prêcha avec succès en Suède, et fonda à Hambourg la métropole de l'Église septentrionale. S'il était permis d'ajouter foi à des documents anciens quoique d'une authenticité douteuse, Ansker aurait connu des pays que les glaces et les tempêtes couvraient d'un voile mystérieux: l'Islande, les îles Feroé, le Groenland et peut-être l'Amérique. Lodwig avait donné à Ansker le monastère de Thorholt, situé dans le pays où il était né. C'est là qu'il envoyait les enfants slaves ou danes qu'il parvenait à racheter de l'esclavage, afin que de cette pieuse école sortissent d'autres missionnaires. Quelquefois Ansker, retournant dans sa patrie, allait les visiter; et un jour, comme il remarquait aux portes de l'église de Thorholt un enfant dont les traits respiraient une noble gravité, il l'appela à lui. Cet enfant, qui se nommait Rembert, s'associa plus tard à tous les dangers que brava Ansker et fut son successeur à l'archevêché de Hambourg.
Après Wala, personne n'occupait auprès de Lodwig le Pieux une position plus élevée qu'Eginhard. L'illustre historien de la vie de Karl le Grand reçut en 826 les abbayes de Gand et de Blandinium, et obtint que l'empereur confirmât leurs immunités et étendît leurs priviléges. Eginhard fit reconstruire le monastère de Gand qui avait été détruit par un incendie, et s'y retira en 830 afin, comme il le dit dans une de ses lettres, d'implorer le secours du ciel lorsqu'il n'y avait plus rien à espérer de la terre.
De nouvelles discordes agitaient l'empire des Franks. Lother et Peppin avaient pris les armes contre leur père. L'influence des nations germaniques sauva l'empereur. Wala fut réduit à rentrer au cloître. Bientôt une nouvelle rébellion éclata. Lodwig le Pieux, trahi par ses leudes au Champ du Mensonge, fut déposé à Soissons, mais il recouvra bientôt son autorité. Au moment où il quittait ses vêtements de deuil pour reprendre les insignes impériaux, une violente tempête dont les ravages avaient été affreux sembla tout à coup se calmer. Les Franks, toujours superstitieux et un instant rassurés par ce phénomène d'heureux présage, s'abandonnèrent à de nouvelles terreurs lorsqu'en 837 ils virent s'élever dans les airs une comète aux lugubres clartés. «Ce signe, s'écria tristement Lodwig, annonce un changement de règne et ma mort!» Et il prépara tout pour sa fin. Il divisa l'empire entre Lother, à qui il avait pardonné, et Karl, fils de Judith. Lother reçut les contrées germaniques. Le royaume de Karl devait s'étendre du Rhin à la Seine. Parmi les pays qui en faisaient partie se trouvaient l'Ardenne, la Hesbaye, le Brakband, la Flandre, le Mempiscus, le Hainaut, l'Oosterband, ou frontière orientale de la Neustrie, Térouane, Boulogne, Quentovic, Cambray et le Vermandois.
Lodwig, fils de l'empereur Lodwig le Pieux, n'avait point cessé de combattre son père. Non moins terribles que ces discordes civiles, les invasions des Normands semaient la terreur sur toutes les frontières maritimes. On racontait qu'un saint prêtre avait eu une vision dans laquelle une voix lui disait: «Pendant trois jours et trois nuits un épais nuage couvrira la terre, et aussitôt après les païens viendront avec un nombre immense de navires et détruiront, par la flamme et le fer, les chrétiens et les contrées qu'ils habitent.» Au neuvième siècle, en annonçant des malheurs, il était facile d'être prophète. Les Normands ne tardent point en effet à dévaster la Frise, où l'Océan, s'associant à leurs fureurs, engloutit plus de deux mille habitations. En 837, une de leurs flottes brûle le château d'Anvers et ils envahissent l'île de Walcheren, où deux grafs périssent sous leurs coups. Après avoir pillé les bords de l'Escaut, ils se dirigent vers la Seine et menacent Rouen. «Malheur à moi, répétait l'empereur Lodwig, malheur à moi dont la vie s'achève au milieu de ces calamités!» Plein de ces tristes images et poursuivi par les souvenirs de l'ingratitude de ses fils, il expira en traversant le Rhin. L'île solitaire et à demi cachée par les larges eaux du fleuve qui reçut le dernier soupir de Lodwig le Pieux était située au pied de la colline où s'élevait le splendide et majestueux palais qui avait vu naître Karl le Grand. Que de grandeurs et d'infortunes resserrées dans cette vallée! Quel abîme entre ce berceau et cette tombe!
Les discordes qui avaient ensanglanté le règne de Lodwig n'étaient point des querelles personnelles. Derrière ses fils marchaient la Bavière, la Provence, l'Aquitaine. Sigebert de Gemblours remarque que Lodwig, en favorisant l'influence germanique, lui assura une prééminence qu'elle conserva longtemps. Sous le règne de Karl, fils de Lodwig, la célèbre bataille de Fontenay ne fut que la manifestation sanglante de ces luttes anciennes. «Dans ce combat, dit l'annaliste de Metz, les forces des Franks furent tellement affaiblies, leur courage si vanté fut tellement abattu, que loin d'étendre désormais leurs frontières ils ne purent même plus les défendre.»
On voit les rois franks, ne trouvant plus de peuple de leur race assez redoutable pour les protéger, recourir tour à tour aux divers éléments qui les environnent. Lodwig était soutenu par la Germanie. Karl, qui fut surnommé le Chauve parce que la nature lui avait refusé le signe extérieur de la royauté, s'appuya sur l'Eglise de Neustrie avant de se confier aux comtes des bords de la Loire.
A la fin du neuvième siècle, l'Eglise de Neustrie conserve ses puissants évêques et ses riches abbés. De son sein est sorti Hincmar, qui occupe le siége archiépiscopal de Reims, l'homme le plus illustre de ce siècle par l'austère autorité de son génie. Né près de Boulogne aux limites du Fleanderland, il est moins sévère pour la gilde que Karl le Grand et Lodwig le Pieux. S'il défend les banquets où l'ivresse et le désordre éveillent les haines et provoquent les luttes sanglantes, il autorise les eulogies où l'on prend un peu de pain et de vin en signe de fraternité; il consent même à approuver les associations qu'on nomme gildes (geldoniæ), pourvu que rien n'y blesse ni l'ordre, ni la raison. Karl le Chauve oublia trop tôt les conseils d'Hincmar. On le vit piller les trésors des églises et s'emparer des grandes abbayes de Saint-Denis, de Saint-Quentin, de Saint-Vaast. Il priva même le pieux archevêque de Hambourg Ansker du monastère de Thorholt, qui fut donné au graf Reginher. L'école que le saint apôtre du Nord y avait établie fut détruite, et, dans les contrées lointaines où il remplissait sa périlleuse mission, il fut réduit à une pauvreté si grande que tous ceux qui l'accompagnaient l'abandonnèrent. Enfin le fils de Lodwig et de Judith mit le comble à ces persécutions, en frappant celui qui, tant de fois, l'avait soutenu par sa sagesse. Le siége archiépiscopal de Reims perdit la primatie des Gaules, et Hincmar fut relégué au monastère de Saint-Bertin, où il devint l'historien d'une époque qu'il honorait par des vertus si rares dans ce temps.
Les monastères de la Neustrie septentrionale qui, au commencement du huitième siècle, avait reçu les Ursmar, les Foilan, les Etton, les Madelgher, conservaient seuls encore quelque éclat sous le règne de Karl le Chauve. Auprès des noms à jamais fameux d'Hincmar, d'Ansker, d'Eginhard, viennent se placer ceux des moines Milon, Hucbald et Grimbald.
Milon appartenait à l'abbaye d'Elnone, fondée par saint Amandus. Il avait suivi à l'école de Saint-Vaast d'Arras les leçons d'Haimin, qui était disciple d'Alcwin. Karl le Chauve, au temps de la puissance d'Hincmar, lui avait confié l'éducation de deux de ses fils, Peppin et Drogon, ce qui engagea un grand nombre de nobles franks à envoyer aussi leurs enfants près de lui. Peppin et Drogon moururent jeunes et furent ensevelis dans l'abbaye d'Elnone. Milon fit pour eux une touchante épitaphe: «O roi Karl! ô notre père! si vous daignez visiter notre tombe, ne gémissez point sur notre mort. Portés de la terre dans des régions heureuses, nous jouissons avec les saints d'un repos éternel. O notre père! souvenez-vous de nous et soyez heureux!» Milon n'était pas seulement poète, il se distingua aussi par sa science. On écrivit sur son tombeau: «Sous cette pierre repose Milon, poète et philosophe, qui composa en vers harmonieux un livre sur la sobriété, et écrivit avec art la vie de saint Amandus.»
Hucbald, neveu de Milon, autre moine d'Elnone, releva les lettres dans l'Eglise de Reims et créa à Paris, avec Remigius d'Auxerre, cette célèbre école publique qui devint plus tard l'université de Paris.
Grimbald était encore fort jeune lorsqu'il entra au monastère de Saint-Bertin. Le roi de Wessex, Alfred, qui l'avait vu en se rendant à Rome, voulut ranimer dans ses Etats la science qui y était éteinte. Il envoya une solennelle ambassade à Grimbald pour l'engager à venir habiter l'Angleterre, alla lui-même au-devant de lui pour le recevoir, et le pria de lui enseigner la langue latine, honneur qu'il partagea avec Asser, Plegmund et Jean l'Erigène. Vers l'époque où Hucbald établissait l'école de Paris, Grimbald fondait en Angleterre une autre école qui fut depuis l'université d'Oxford.
Vers ce temps, l'abbaye de Saint-Riquier possédait une belle bibliothèque. On y remarquait la Rhétorique de Cicéron, les Eglogues de Virgile, les œuvres de Pline le Jeune, et les poëmes d'Homère, auxquels étaient joints ceux de Darès le Phrygien et de Dictys de Crète. Celle du comte Eberhard, fondateur du monastère de Cysoing, comprenait plus de cinquante ouvrages, parmi lesquels se trouvaient le recueil des lois des Franks, la Cité de Dieu de saint Augustin, les sept livres d'Orose, la vie de saint Martin et les œuvres d'Alcwin.
La science, tradition expirante de la glorieuse domination de Karl le Grand, lui avait survécu de quelques années. C'était le dernier rayon d'une lumière qui avait déjà disparu. Bientôt il s'évanouit et tout devint ténèbres.
«Hlother, dit Nithard, craignait que son peuple ne l'abandonnât, et cherchait des secours partout et de quelque manière qu'il en pût trouver. Il appela les Normands à son aide, et, soumettant à leur autorité une partie des nations chrétiennes, il leur permit de piller toutes les autres.»
Les dévastations des Normands effacèrent le souvenir de ce que leurs invasions précédentes avaient offert de plus affreux. De nombreuses troupes de loups les suivaient, attirées par l'appât du carnage: une prophétesse de Germanie annonçait la fin du monde. En 845, les Normands ravagèrent les bords de la Seine et livrèrent aux flammes le monastère de Sithiu. Dès qu'ils se furent éloignés, les moines de Gand, pleins de terreur, se hâtèrent de fuir à Laon, après avoir déposé leurs châsses et leurs reliques dans le sanctuaire de Saint-Omer, qui était entouré d'une forte muraille et défendu par des tours. Elles y restèrent quarante années.
Cinq années après, les Normands paraissent de nouveau sur les côtes de la France. Ils pillent le Mempiscus et le pays de Térouane. D'autres Normands, abordant en Frise, s'avancent vers l'Escaut, incendient les monastères de Blandinium, de Tronchiennes et de Saint-Bavon, et poursuivent leur marche vers Beauvais. L'année suivante, une de leurs flottes, composée de deux cent cinquante-deux navires, dévaste le rivage de la Frise. Un chef normand, Godfried, fils de ce roi des Danes qu'Ansker avait jadis accompagné dans le Nord, s'établit aux bords de l'Escaut. Karl réunit une armée pour le combattre; mais, arrivé près de l'Escaut, il négocie et confirme aux chefs normands Godfried et Rorik leurs conquêtes, à condition qu'ils le reconnaîtront pour roi par la vaine cérémonie de l'hommage.
Karl le Chauve multiplie les capitulaires. Son empire est divisé en douze districts que parcourent de nombreux missi. Le troisième, dont les missi sont l'évêque Immon, l'abbé Adhalard, Waltcaud et Odelrik, comprend Noyon, le Vermandois, l'Artois, Courtray, la Flandre et le comté d'Engelram. Toutes ces tentatives restent stériles. Les Normands continuent leurs invasions. En 853, ils brûlent Saint-Martin de Tours et remontent la Loire jusqu'à Orléans. En 857, ils se montrent sur la Seine et s'emparent de Paris, qu'ils livrent aux flammes. En 859, ils saccagent les rives de l'Escaut et de la Somme, pillent Amiens et arrivent à Noyon, où l'un des missi, l'évêque Immon, est pris et mis à mort. En 861, ils parcourent le pays de Térouane et dévastent pour la seconde fois le monastère de Sithiu. Humfried, évêque de Térouane, voulait renoncer au périlleux honneur de l'épiscopat. Le pape Nicolas lui écrivit: «S'il n'est point permis au pilote d'abandonner son navire pendant le calme, combien ne serait-il point plus coupable de le faire pendant la tempête!»
Cependant les Normands étendaient leurs conquêtes et marchaient de victoire en victoire. Karl le Chauve, ne pouvant assurer le repos de son royaume par le fer, l'acheta avec de l'or. Les Normands promirent de ne plus piller, et leur duc Weeland reçut cinq ou six mille livres d'argent, beaucoup de blé et de nombreux troupeaux.
Parmi les chefs normands qui s'illustrèrent par leurs aventureuses expéditions, il n'y en eut point de plus intrépide que Regnar Lodbrog. Son fameux chant de mort, au milieu des serpents auxquels le livra le Northumbre Ella, retrace ses excursions en Flandre:
«J'étais encore jeune lorsque avec mes guerriers je me dirigeai à l'est du Sund. Les oiseaux de proie reçurent une abondante nourriture. La mer s'enfla du sang des morts. Nous avons frappé avec le glaive!
«J'avais 20 ans quand nous nous élançâmes au loin dans les combats. Le fer gémissait sur les cuirasses; la hache brisait les boucliers. Nous avons frappé avec le glaive!
«Devant l'île de Bornholm, nous couvrîmes le rivage de cadavres. Les nuages de la grêle déchiraient les armures; l'arc lançait le fer. Nous avons frappé avec le glaive!
«Dans le royaume des Flamings, nous ne triomphâmes qu'après avoir vu tomber le roi Freyr. L'aiguillon sanglant de la blessure perça l'armure brillante de Hœgne. Les vierges pleurèrent sur le combat du matin et les loups furent amplement rassasiés. Nous avons frappé avec le glaive!»
Où est la tombe du roi Freyr? que devinrent les armes brillantes de Hœgne, sa longue épée, sa hache de pierre et son anneau d'or? Rien ne rappelle leurs noms sur les rivages de la Flandre: les pirates du Nord avaient laissé aux ruines des cités qu'ils ravageaient le soin de raconter leur passage et leurs vengeances.
LIVRE TROISIÈME.
863-989.
Baldwin Bras de Fer, premier comte de Flandre.
Baldwin le Chauve. Arnulf le Grand.
Baldwin le Jeune. Arnulf le Jeune.
Guerres civiles et étrangères. Désastres et discordes.
Les mêmes symptômes d'abaissement et de décadence étaient communs à l'empire frank et aux princes qui le gouvernaient: les divisions privées ne contribuaient que trop à favoriser les progrès de l'anarchie publique.
Karl le Chauve avait trois fils. L'un d'eux, qui s'appelait Karl comme lui, périt dans une querelle avec un noble frank. Le second éveilla par son ambition les soupçons de son père, qui le fit enfermer dans un monastère et priver de la vue. Mais ce cruel châtiment n'empêcha point le troisième, nommé Lodwig, de conspirer. Le joug de l'autorité paternelle ne paraissait pas moins accablant à Judith, fille de Karl le Chauve, qui avait épousé successivement Ethelwulf, roi des Anglo-Saxons de Wessex, puis son fils Ethelbald. Aussi instruite que belle, elle avait présidé à l'éducation d'un fils d'Ethelwulf, qui fut depuis Alfred le Grand, et, lorsqu'elle avait quitté l'Angleterre, elle s'était retirée à Senlis, où, sous la protection des évêques, elle vivait avec toute la dignité qu'exigeait son titre de reine.
La même année que Karl le Chauve se rendit tributaire de Weeland, deux autres Normands, Guntfried et Gozfried, l'engagèrent à recevoir parmi ses feudataires un des chefs les plus redoutables des bords de la Loire. Il se nommait Rotbert et était d'origine saxonne; quelques historiens racontent que les passions d'une vie aventureuse l'avaient éloigné de la Germanie; mais il paraît plus vraisemblable qu'il appartenait à l'une des colonies qui, vers le quatrième siècle, s'étaient fixés sur le Littus Saxonicum. Cependant l'influence de Rotbert, à qui le roi accordait sans cesse de nouveaux domaines, ne tarda point à exciter la jalousie et la haine de ses anciens amis. Guntfried et Gozfried trouvaient déjà en lui un rival plus puissant qu'eux-mêmes. Ils résolurent de le renverser, et soutenus par Lodwig, fils de Karl le Chauve, ils appelèrent à leur aide un chef du Fleanderland, nommé Baldwin, fils d'Odoaker.
Karl le Chauve se trouvait à Soissons, lorsqu'il apprit que Baldwin avait enlevé Judith de Senlis et que son fils Lodwig avait rejoint Guntfried et Gozfried, chez les Normands. Le roi de France réunit aussitôt les grands du royaume, et lorsqu'ils eurent prononcé leur jugement selon la loi civile et politique, il invita les évêques à frapper d'anathème le ravisseur et sa complice.
Le complot de Lodwig avait échoué; les Normands, surpris près de Meaux, déposèrent les armes. Mais Baldwin et Judith avaient cherché un refuge dans les Etats de Lother, fils et successeur de l'empereur Lother. La situation était grave. Lother, en protégeant Baldwin, semblait vouloir intervenir dans les discordes qui agitaient la France: Guntfried et Gozfried auraient pu aisément réveiller l'ardeur belliqueuse des Normands. Hincmar était rentré à Reims: il comprit le péril qui menaçait la monarchie et interposa sa médiation; son premier soin fut de charger l'évêque Hunger d'engager le duc de Frise, Rorik, déjà prêt à prendre les armes, à ne pas s'allier à Baldwin et à faire pénitence de ses mauvais desseins; bientôt après Lodwig le Germanique invita Karl le Chauve à une entrevue qui eut lieu à Toul. Lother y fit déclarer qu'il était prêt à respecter les sentences ecclésiastiques, et l'excommunication prononcée à cause de l'appui qu'il avait donné à Baldwin fut aussitôt levée.
Baldwin et la veuve d'Ethebald s'étaient rendus à Rome et y avaient réclamé la protection du pape Nicolas Ier. Elle ne leur manqua point. «Votre vassal Baldwin, écrivait-il au roi de France, a cherché un refuge au seuil sacré des bienheureux princes des apôtres, Pierre et Paul, et s'est approché avec d'ardentes prières de notre siége pontifical. Du sommet de notre puissance apostolique, nous vous demandons que pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ et des apôtres Pierre et Paul, dont Baldwin a préféré l'appui à celui des rois de la terre, vous vouliez bien lui accorder votre indulgence et un oubli complet de son offense, afin que, soutenu par votre bonté, il vive en paix comme vos autres fidèles; et lorsque nous prions Votre Sublimité de lui pardonner, ce n'est pas seulement en vertu du pieux amour que nous devons porter à tous ceux qui implorent la miséricorde et le secours du siége apostolique, mais c'est aussi parce que nous craignons que votre colère ne réduise Baldwin à s'allier aux Normands impies et aux ennemis de la sainte Eglise, et à préparer ainsi de nouveaux malheurs au peuple de Dieu.» Le pape écrivit de nouveau au roi de France l'année suivante: «L'apôtre a dit: Considérez les temps, car les mauvais jours arrivent. Les périls qu'il annonce vous menacent déjà. Veillez à ne pas faire naître de plus terribles désastres, et ayez assez de modération pour surmonter la douleur de votre cœur et ne pas vous montrer éternellement inexorable et inflexible vis-à-vis de Baldwin.»
Le ressentiment de Karl le Chauve ne devait céder qu'aux nécessités politiques, qu'aggravait la faiblesse de la royauté. En 862, Lodwig, en se réconciliant avec son père, se fit donner le comté de Meaux et la riche abbaye de Soissons. Karl le Chauve ne tarda point aussi à pardonner à sa fille: il la reçut, le 25 octobre 863, au palais de Verberie et permit que son mariage avec Baldwin fût solennellement célébré à Auxerre. «Le roi ne voulut point y assister, écrivit l'archevêque Hincmar au pape Nicolas; mais il y a envoyé les ministres et les officiers de l'Etat, et, selon votre demande, il a accordé les plus grands honneurs à Baldwin.»
Tandis que Rotbert, créé successivement comte d'Anjou et abbé de Saint-Martin de Tours, consolidait sa puissance sur les deux rives de la Loire, Baldwin recevait une autorité supérieure sur les marches du nord, voisines de la Lys et de l'Escaut, qui formèrent depuis le comté de Flandre. Baldwin habita sur la Reye dans un lieu qui devait au pont qui y existait son origine et son nom de Brugge ou Bruggensele. Baldwin y plaça un burg ou château entouré de fortes murailles de pierres, puis il y fit construire la maison des Echevins, un édifice destiné à recevoir les otages, captifs temporaires, les seuls que connussent les lois frankes, et une chapelle où il fit porter les reliques de saint Donat, qui lui avaient été envoyées par Ebbon, archevêque de Reims. Aux portes du burg se trouvaient, d'un côté, la montagne du Mâl (Mâl-berg) où se tenait l'assemblée des hommes libres, et, de l'autre, des hôtelleries pour les nombreux marchands qui ne pouvaient être reçus dans le château du comte.
Baldwin, que son courage avait fait surnommer Bras de Fer, repoussa les Normands qui avaient tenté un débarquement sur nos rivages. La puissance du markgraf de Flandre était grande. Il soutint Karl le Chauve contre la rébellion de son fils Karlman, et lorsque le roi de France, impatient d'aller en Italie disputer l'autorité impériale au fils de Lodwig le Germanique, quitta ses Etats, qu'il ne devait plus revoir, Baldwin fut chargé avec Reinelm, évêque de Tournai, Adalelm, comte d'Arras et dix autres illustres feudataires, de la tutelle de l'héritier du royaume, Lodwig le Bègue, qui ne régna que deux ans.
Karl le Chauve, avant de traverser les Alpes, avait fait publier un capitulaire par lequel il assurait aux fils des comtes la confirmation héréditaire de leurs honneurs. Baldwin partagea ses comtés entre ses deux fils. Rodulf fut comte de Cambray. Baldwin le Chauve succéda au markgraviat de son père. Il épousa Alfryte, fille du roi des Anglo-Saxons, Alfred le Grand, et s'était donné le surnom qu'il portait, en mémoire de son aïeul. Mais en voulant rappeler la naissance illustre de Karl le Chauve, il ne parvint qu'à retracer sa honte et sa faiblesse vis-à-vis des pirates du Nord. Baldwin, fils d'Audoaker, était à peine descendu dans la tombe lorsqu'une formidable expédition de Normands, repoussée par Alfred en Angleterre, aborda en Flandre. Au mois de juillet 879, ils pillèrent Térouane, puis ils entrèrent dans la terre des Ménapiens, qui fut abandonnée aux mêmes désastres sans que personne osât leur résister. Enfin, ils passèrent l'Escaut et envahirent le Brakband. Les annales de Saint-Vaast racontent qu'au mois de novembre les Normands, avides de sang humain, de dévastations et d'incendies, s'arrêtèrent au monastère de Gand pour y passer l'hiver. Dès que le printemps fut arrivé, ils allèrent brûler Tournay et détruisirent toutes les abbayes voisines de l'Escaut, immolant ou emmenant captives à leur suite les populations de toutes les contrées qu'ils traversaient.
Cependant les fils de Lodwig le Bègue, Lodwig et Karlman, avaient réuni une armée contre les Normands de Gand. L'abbé Gozlin la commandait, mais il commit la faute de la diviser, afin d'attaquer les Normands sur les deux rives de l'Escaut, et fut vaincu. En 880, les Normands élevèrent des retranchements à Courtray, et y établirent leur résidence d'hiver. De là ils poursuivirent les Ménapiens et les Suèves, et en firent un horrible carnage. La flamme et le fer ravagèrent leurs campagnes et leurs foyers.
Le 26 décembre 881, une troupe de Normands brûla le monastère de Sithiu et ne respecta que l'église de Saint-Omer, qu'on avait fortifiée avec soin. Le même jour, une seconde troupe de Normands s'empara du monastère de Saint-Vaast d'Arras. Le 28 décembre, d'autres Normands pillaient Cambray et le monastère de Saint-Géry. Courtray reçut leur butin, et dès les premiers jours de février ils s'avancèrent vers Térouane et dévastèrent tour à tour Saint-Riquier, Amiens et Corbie. Au mois de juillet, on apprit avec effroi qu'ils avaient traversé la Somme et menaçaient Beauvais. La désolation était universelle; personne n'osait se présenter pour défendre les châteaux qu'on avait construits contre les ennemis et qui leur servaient d'abri et de refuge. Lodwig tenta un dernier effort: aidé des grafs de Neustrie, il attaqua les Normands à Saulcourt en Vimeu.
«Dieu protégeait Lodwig; il l'entoura de comtes, héros illustres: il lui donna le trône de France. Lodwig leva son étendard pour combattre les Normands. Il saisit son bouclier et sa lance et pressa les pas de son coursier. Il s'avançait plein de courage. Tous chantaient en chœur: Kyrie Eleison! Ils achevèrent le cantique, et le combat commença. Chacun était impatient de se venger, personne plus que Lodwig. Lodwig était né vaillant et audacieux. Il frappa les uns de sa hache, il perça les autres de son épée. Amer fut le breuvage qu'il versa à ses ennemis et ils se retirèrent de la vie.»
Les Normands étaient rentrés dans leur camp de Gand; mais dès l'année suivante, ils s'avancèrent de nouveau jusqu'à la Somme. En 883, avant d'occuper Amiens, ils se dirigèrent vers les bords de la mer et chassèrent de leurs foyers les habitants du Fleanderland. Que faisait le comte Baldwin pendant que les Normands exterminaient ses peuples? Après avoir combattu avec quelque succès une de leurs troupes dans la forêt de Mormal, il s'était réfugié dans le château de Bruges et il y avait fait élever de nouveaux retranchements avec des pierres tirées des ruines d'Aldenbourg. Il semblait que son énergie et son audace ne dussent se ranimer qu'au milieu des discordes civiles.
En 884, trois ans après la victoire de Saulcourt, Karlman, frère de Lodwig, qui ne vivait plus, obtint la paix des Normands, en leur payant douze mille livres pesant d'argent. Cette somme énorme, qui était le prix du rachat de la France, leur fut remise vers l'automne dans leur camp d'Amiens; aussitôt après, ils se retirèrent vers le port de Boulogne où ils s'embarquèrent; mais, sans s'éloigner du rivage, ils tournèrent la proue vers le nord, et, se dirigeant vers la Lotharingie, ils se fixèrent à Louvain.
Dans les premiers jours de décembre 884, Karlman mourut. De la postérité de Lodwig le Bègue, il ne restait qu'un enfant qui s'appelait Karl comme son aïeul. Les vassaux du royaume de France méprisèrent sa jeunesse qui le rendait incapable de les défendre, et offrirent le sceptre à l'empereur Karl le Gros, fils de Lodwig le Germanique. Se souvenant que des partages multipliés avaient affaibli la monarchie karlingienne, ils espéraient lui rendre sa force en la reconstituant dans son unité. La race royale dégénérait rapidement; Karl le Gros (tel est le surnom que porte au neuvième siècle l'héritier de Karl le Martel et de Karl le Grand) accourt avec une nombreuse armée devant Paris, que menaçait une nouvelle invasion normande; mais, saisi de terreur au moment de combattre, il achète la paix des Normands, et, pour sauver Paris, il leur permet de piller la Bourgogne. Cependant tous les peuples s'indignent d'une si coupable pusillanimité, et, de leur assentiment unanime, Karl le Gros est déposé à la diète de Tribur. Un petit-fils de Lodwig le Germanique, Arnulf, règne aux bords du Rhin, tandis qu'Ode, fils de Rotbert, se fait sacrer roi à Compiègne. L'Allemagne et la France se séparent.
Baldwin soutenait Arnulf; mais Ode affermit sa puissance en la méritant. Le 24 juin 888, il vainquit une nombreuse armée de Normands dans la forêt de l'Argonne. «Cette victoire, dit l'annaliste de Saint-Vaast, le couvrit de gloire. Baldwin, abandonnant ses alliés, se rendit près du roi Ode et promit de lui être fidèle. Ode le reçut avec bonté et confirma les honneurs qu'il possédait.» Ode et Arnulf ne tardèrent point à conclure la paix à Worms, et le roi de Germanie, arrière-petit-fils de Karl le Grand, fit don d'une couronne d'or au roi de France. L'héritier des rois franks reconnaissait les droits du prince qui s'appuyait sur l'élection des populations d'origine gauloise ou romaine.
Ode combattit de nouveau une troupe de Normands qui s'était établie à Amiens; Arnulf obtint une victoire complète sur ceux qui occupaient Louvain. Dans la Neustrie, l'honneur de la résistance appartint aux populations d'origine saxonne. Entre la Seine et la Loire, depuis Evreux jusqu'à Bayeux, vers les bords de l'Orne, où le nom du pays de Séez (Saxia) rappelle leurs colonies, elles avaient formé une étroite association contre les Normands. Les gildes, condamnées sous Karl le Chauve, proscrites de nouveau sous Karlman et sans cesse en butte à la haine des grands feudataires du royaume de France, conservaient toute leur puissance dans le Nord de la Neustrie. Le second dimanche après les fêtes de Pâques 891, on aperçut du haut de la tour de Saint-Omer une troupe de Normands de Noyon, qui descendaient de la colline d'Helfaut, où les martyrs Victoricus et Euscianus avaient jadis fondé la plus antique église de la Morinie. Les karls de ces contrées, dont les progrès du christianisme avaient à peine adouci les mœurs cruelles, avaient cherché un refuge dans le bourg de Saint-Omer. Dès qu'ils apprirent l'approche des Normands, ils se réunirent dans l'abbaye: «Selon la coutume des habitants de ce pays, dit le livre des miracles de saint Bertewin, ils avaient leurs armes toujours prêtes et se donnèrent la main les uns aux autres en signe de liberté.»
Les Normands s'étaient dispersés dans les prairies de l'Aa pour enlever les troupeaux qui y paissaient. Les défenseurs de Sithiu firent aussitôt une sortie et immolèrent trois cent dix de leurs terribles ennemis sous les chênes de Windighem. Lorsque ceux des Normands qui s'étaient éloignés revinrent vers leur camp et aperçurent les cadavres sanglants de leurs frères, leur fureur fut extrême. Ils quittèrent leurs chevaux, se dirigèrent précipitamment vers le bourg de Saint-Omer, remplirent les fossés de paille qu'ils allumèrent, et lancèrent au-dessus des murailles des morceaux de fer fondu et des projectiles brûlants. Mais soudain une brise se leva qui éloigna la flamme de l'enceinte du monastère; les défenseurs de Sithiu y virent le gage de la protection céleste: ils plaçaient leur confiance dans l'appui des saints, illustres et vénérés fondateurs de leur église. Un jeune moine prit un arc et le tendit au hasard; la flèche frappa le chef des Normands. Sa mort répandit le découragement parmi les siens. Au son lugubre de leurs trompes retentissantes, ils se dirigèrent vers Cassel; de là ils poursuivirent leur marche vers le Brakband. Ils revenaient à Noyon lorsque le roi Ode les attaqua et les vainquit. Enfin, en 893, les Normands de la Somme, harcelés de toutes parts et pressés par une famine générale, quittèrent le nord de la France. On les vit se retirer sur leurs flottes et s'éloigner du rivage de la Flandre.
«Pourquoi nous arrêter plus longtemps, s'écrie Adroald de Fleury, à raconter les malheurs de la Neustrie? Depuis le rivage de l'Océan jusqu'à l'Auvergne, il n'est point de pays qui ait conservé sa liberté. Il n'est pas une ville, pas un village que n'aient accablé les furieuses dévastations des païens. Ces malheurs se sont prolongés pendant trente années, et ne faut-il point les attribuer à la colère de Dieu, selon la menace exprimée par le prophète Jérémie:—Parce que vous n'avez point écouté ma parole, j'appellerai tous les peuples de l'Aquilon. Je leur soumettrai cette terre avec tous ses habitants et toutes les nations qui l'entourent.»
Tel est le spectacle que présentait la Flandre à la fin du neuvième siècle. Plus que toutes les autres provinces de la France, elle avait profondément souffert des invasions des pirates septentrionaux. Les Normands n'avaient pas cessé de la dévaster. Ses rivages étaient le port vers lequel cinglaient leurs flottes; ses cités, le camp où leurs armées déposaient leur butin et préparaient leurs conquêtes. On n'y trouvait plus que des campagnes stériles où se réunissaient les Flamings fugitifs et quelques familles ménapiennes ou suèves, derniers restes de ces races exterminées par le fer et la flamme des ennemis.
Un comte nommé Rodulf, petit-fils d'Audoaker comme Baldwin le Chauve, avait pris possession des abbayes de Saint-Vaast et de Saint-Bertin. Il mourut le 5 janvier 892. Les châtelains ou chefs chargés de la garde du château d'Arras envoyèrent aussitôt le graf Ecfried vers le roi Ode pour lui en donner avis; mais trois jours s'étaient à peine écoulés depuis la mort de l'abbé Rodulf, lorsque les habitants d'Arras se laissèrent corrompre par l'argent qu'Eberhard, émissaire du comte de Flandre, avait répandu parmi eux et se livrèrent à lui. Baldwin se hâta d'annoncer au roi qu'avec son assentiment il voulait conserver les abbayes de son cousin Rodulf. «Je lui abandonnerai plutôt, répondit le roi Ode, l'autorité que je tiens de Dieu.» Baldwin ne cédait point. Un incendie avait consumé l'église et le château d'Arras: il ne fit reconstruire que le château, mais il ordonna qu'on le fortifiât avec soin pour qu'il pût résister aux attaques de ses ennemis.
L'archevêque de Reims Foulques avait convoqué un synode où siégèrent les évêques de Laon, de Noyon, de Soissons et de Térouane. Il y exposa les plaintes formées contre Baldwin, qui faisait battre les prêtres de verges, les chassait de leurs paroisses et s'attribuait les biens et les dignités de l'Eglise. Dodilon, évêque de Cambray, reçut la mission d'aller remettre au comte de Flandre ou à son archidiacre des lettres où on l'exhortait à ne point persévérer dans ses entreprises criminelles, en le menaçant d'une sentence d'excommunication. L'évêque de Cambray avait toutefois été autorisé, s'il craignait trop la colère de Baldwin, à se contenter de faire lire ces lettres à Arras. Le roi de France, prêt à le soutenir, avait réuni une armée pour reconquérir l'abbaye de Saint-Vaast; mais Baldwin accourut de la Flandre, et Ode fut réduit à se retirer.
De nouvelles dissensions favorisaient la résistance de Baldwin. Aux bords de l'Oise vivait un comte nommé Herbert, arrière-petit-fils de Karl le Grand; il possédait de nombreux châteaux, et son autorité était grande. Les hommes de race franke aimaient peu le roi Ode, qui leur était étranger par son origine. Arrêtés d'une part vers le sud par les populations nationales qui se réveillaient, pressés de l'autre vers le nord par l'ambition envahissante des peuples allemands, ils se groupaient autour de ce Karling moins illustre, mais plus puissant que les descendants de Karl le Chauve. Herbert opposa à la monarchie toute récente et encore mal affermie des fils de Rotbert le Fort, la légitimité héréditaire de la succession royale chez les Karlings. De concert avec l'archevêque de Reims, il proclama roi et fit sacrer le jeune Karl le Simple, fils de Lodwig le Bègue. Le comte de Flandre seconda cette révolution; cependant, lorsque le roi de Germanie Zwentibold, fils d'Arnulf, parut prétendre à la couronne de France, Baldwin et son frère Rodulf, comte de Cambray, quittèrent le parti de Karl le Simple pour se tourner du côté de l'Allemagne; mais bientôt abandonnés eux-mêmes par le roi de Germanie, qui avait renoncé à ses desseins, ils se trouvèrent sans appui et sans alliés. Le roi Ode, profitant d'un traité qu'il avait conclu avec le roi Karl, se hâta de mettre le siége devant l'abbaye de Saint-Vaast. Les leudes de Baldwin, peu préparés à se défendre, en ouvrirent les portes et remirent des otages; Ode, qui cherchait à s'allier à Baldwin, se contenta d'aller prier dans l'église de Saint-Vaast, puis il rendit aux châtelains du comte de Flandre les clefs du monastère, et lui en confirma la possession ainsi que celle de tous ses autres honneurs. Herbert l'apprit: sa jalousie s'accrut, et bientôt il y eut guerre ouverte entre ses leudes et ceux des comtes de Flandre et de Cambray. Rodulf enleva au comte de Vermandois les châteaux de Péronne et de Saint-Quentin, les perdit, puis essaya de les reconquérir. Enfin il périt dans un combat où Herbert, aidé d'une troupe de mercenaires normands, le frappa, dit-on, de sa propre main. La mort du comte de Cambray devait être cruellement vengée.
Ode, aux derniers jours de son règne, se reprocha son usurpation. «Le seigneur de mes ennemis, répétait-il, est fils de celui que j'honorai moi-même autrefois comme mon seigneur.» A sa mort, Karl le Simple retrouva toute la puissance de son père Lodwig le Bègue. L'archevêque de Reims, ami d'Herbert, dominait auprès de lui, et Baldwin mécontent se dispensa d'aller lui rendre hommage, en lui envoyant seulement des députés qui protestèrent de sa fidélité. Un frère du roi Ode, Rotbert, qui considérait déjà le trône de France comme son héritage, soutenait le comte de Flandre dans sa haine, et ne cessait de lui représenter qu'il serait facile de renverser la royauté de Karl le Simple, en faisant périr un seul homme, l'archevêque Foulques, qui avait protégé Karl depuis son enfance et avait plus que tout autre des grands feudataires contribué à son élévation. Ces complots ne restèrent point ignorés. Leur dénoûment n'en fut que plus soudain et plus terrible.
Le roi Karl le Simple s'était hâté d'enlever à Baldwin le château et l'abbaye d'Arras, qu'il donna à l'archevêque de Reims. Baldwin eut une entrevue avec le roi Karl, près de Cambray, et le pria humblement de lui faire rendre les honneurs dont on l'avait privé; mais Herbert s'opposa à toutes ses demandes, et Foulques fit connaître par un refus altier qu'il ne renoncerait point aux bénéfices qu'il tenait de la générosité du roi. Néanmoins Baldwin, plein de dissimulation, se réconcilia avec Herbert et chargea ses députés, Eberhard, Winnemar de Lillers et Rotger de Mortagne, d'aller assurer Foulques de son amitié en lui offrant des présents considérables. Foulques les accueillit avec mépris. Peu de jours après, le 17 juin 900, l'archevêque de Reims quittait le synode des évêques de la Neustrie, qu'on appelait déjà depuis longtemps la France, mais qui dans les documents ecclésiastiques conservait le nom romain de Belgique. Il traversait la forêt de Compiègne, suivi d'un petit nombre de serviteurs, lorsque tout à coup il se vit entouré des leudes de Baldwin, et l'un d'eux, Winnemar, le frappa de sept coups de lance. En vain quelques-uns des serviteurs de l'archevêque essayèrent-ils de le défendre: leur dévouement ne put le sauver.
Dix-sept jours après le meurtre de Foulques, Hervée fut élu archevêque de Reims. Il s'empressa de faire prononcer contre les députés du comte de Flandre une sentence solennelle d'anathème: «L'an 900 de l'Incarnation de Notre-Seigneur, la veille des nones de juillet, c'est-à-dire le jour où Hervée fut ordonné évêque, l'excommunication suivante fut lue dans l'église de Reims, en présence des évêques de Rouen, de Soissons, de Noyon, de Cambray, de Térouane, d'Amiens, de Beauvais, de Châlons, de Laon, de Senlis et de Meaux: Qu'il soit connu des fidèles de la sainte Eglise de Dieu que l'Eglise qui nous est confiée a été plongée dans une profonde douleur par un crime sans exemple depuis les persécutions des apôtres, le meurtre de notre père et pasteur Foulques, cruellement immolé par les leudes du comte Baldwin, Winnemar, Eberhard, Ratfried et leurs complices. Cependant puisqu'ils n'ont pas craint de commettre dans notre siècle un forfait tel que l'Eglise n'en vit jamais accomplir, si ce n'est peut-être par le bras des païens, au nom de Dieu et par la vertu du Saint-Esprit, grâce à l'autorité divinement accordée aux évêques par le bienheureux Pierre, prince des apôtres, nous les retranchons du sein de leur mère la sainte Eglise, nous les frappons de l'anathème d'une perpétuelle malédiction. Qu'ils soient maudits dans les cités et hors des cités: maudit soit leur grenier et maudits soient leurs ossements; maudites soient les générations qui sortiront d'eux et les moissons que leurs champs porteront, ainsi que leurs bœufs et leurs brebis! Qu'ils soient maudits en franchissant le seuil de leurs foyers pour les quitter ou y rentrer; qu'ils soient maudits dans leurs demeures! Qu'ils errent sans abri dans les campagnes; que leurs entrailles se déchirent comme celles du perfide Arius! Puissent les accabler toutes les malédictions dont le Seigneur, par la voix de Moïse, menaça son peuple infidèle à la foi divine! Qu'ils attendent dans l'anathème le jour du Seigneur où ils seront condamnés; et de même que ces flambeaux lancés par nos mains s'éteignent aujourd'hui, qu'ils s'éteignent à jamais dans les ténèbres!» A ces mots, tous les évêques jetèrent sur le pavé de la basilique leurs cierges allumés. Une terreur profonde pénétra l'esprit du peuple. Dans toutes les églises, on chantait en l'honneur de Foulques des hymnes où l'on dépeignait Winnemar habitant la terre, mais déjà effacé par Dieu du nombre des vivants. Selon d'anciens récits, Winnemar ne tarda point à succomber à une maladie affreuse, qui, telle qu'un feu dévorant, consumait tous ses membres. «Il fut, dit Rikher, arraché de cette vie, chargé d'opprobe et de crimes.»
Herbert survivait à Foulques. Baldwin lui proposa une étroite alliance, que devait confirmer le mariage de son fils Arnulf avec Adelhéide, fille d'Herbert, qui était encore au berceau. Pendant qu'on célébrait la fête des fiançailles, un meurtrier envoyé par le comte de Flandre assassina le comte de Vermandois.
Karl le Simple était trop faible pour punir les crimes de Baldwin. Il s'adressa aux Normands de la Seine, et offrit à leur chef Roll, s'il consentait à quitter Rouen, tout le territoire que le comte de Flandre occupait. Déjà Baldwin avait fait augmenter les fortifications de Saint-Omer et élever des remparts autour d'Ypres et de Bergues pour résister à l'invasion dont il se croyait menacé; mais Roll rejeta les propositions du roi, et, en 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte lui assura la possession définitive de cette partie de la Neustrie, qui, depuis cette époque, porta le nom de Normandie.
Baldwin le Chauve mourut le 2 janvier 918. Avec ce même orgueil qui l'avait engagé à porter le surnom de son aïeul l'empereur Karl le Chauve, il avait donné à l'aîné de ses fils le nom d'Arnulf, en souvenir de saint Arnulf qui avait uni au sang germanique des Karlings celui de la race romaine issue de Troie. Un autre fils de Baldwin, Adolf, reçut les comtés de Boulogne et de Saint-Pol et l'abbaye de Saint-Bertin.
Arnulf recueillit toutes les traditions de Baldwin le Chauve, son ambition et sa perfidie, ses tendances et ses haines. De même que son père, il étendit la puissance de la Flandre. Lorsque Rotbert parvint à gagner à son parti le nouveau comte de Vermandois, Herbert II, qui épousa sa sœur, Arnulf réunit son armée à celle des Allemands et des Lotharingiens qui soutenaient Karl le Simple. Une sanglante bataille se livra près de Soissons. Comme à Fontenay, l'invasion germanique fut repoussée, mais Rotbert y périt.
Herbert seul voit son pouvoir s'accroître. Le roi Rodulf le redoute, et tel est le respect que lui portent les hommes de race franke, qu'il oblige leur roi, Karl le Simple, à se livrer entre ses mains. Enfin une invasion de Normands force le comte Arnulf à rechercher son alliance. Lorsqu'en 925 Roll rompt la paix pour soutenir les Normands établis aux rives de la Loire, Herbert est le véritable chef de la guerre. A sa voix, Arnulf, Hilgaud de Montreuil et d'autres comtes des pays voisins de la mer, attaquent les limites septentrionales de la Normandie et s'emparent du château d'Eu. Vers la fin de cette année, Hug, fils du roi Rotbert, conclut une trêve avec les Normands; mais les domaines d'Arnulf de Flandre, d'Adolf de Boulogne, de Rodulf de Gouy et d'Hilgaud de Montreuil y restèrent étrangers, et, dès les premiers jours de l'année suivante, Roll conduisit une armée victorieuse jusqu'aux portes d'Arras.
Vers cette époque, un chef normand, nommé Sigfried, aborda près du promontoire de Witsand, enleva une sœur du comte Arnulf, nommée Elstrude, et se fixa à Guines. Il y fit construire un rempart élevé défendu par un double fossé, et, sans reconnaître l'autorité du comte de Flandre, il assujettit à la sienne toute la contrée qui l'entourait.
La triste vie de Karl le Simple s'éteint, en 929, à Péronne. A sa mort, la puissance d'Herbert s'ébranle; mais le comte de Flandre le soutient et il reconnaît ce secours en donnant pour époux à sa sœur Adelhéide le fils du comte Baldwin, qui avait fait assassiner son père.
Arnulf, fortifié par son alliance avec le comte de Vermandois, devient chaque jour plus redoutable. Il figure comme médiateur dans les négociations du roi Lodwig, fils de Karl le Simple, avec Herbert et la Lotharingie, et fait excommunier par les évêques de France le successeur du duc Roll, Wilhelm de Normandie, qui avait incendié quelques villages situés aux limites de ses Etats. Le roi vient lui-même aider Arnulf dans ses luttes contre Sigfried; mais les Normands conservent Guines, et peu de temps après Sigfried s'étant rendu dans le bourg de Saint-Omer avec une prince dane nommé Knuut, Arnulf reçoit son hommage et lui confirme ses possessions.
Arnulf avait déjà enlevé Mortagne à Rotger, fils de Rotger. Il voulut également s'emparer du château de Montreuil, qui appartenait à Herluin, fils du comte Hilgaud. Pour atteindre ce but, Arnulf ordonna à quelques-uns de ses espions d'aller trouver le châtelain de Montreuil, Rotbert, qu'il espérait corrompre. «Rotbert, lui dirent-ils en lui présentant deux anneaux, l'un d'or, l'autre de fer, vois-tu cet anneau de fer? il te figure les chaînes d'une prison; l'autre te représente de précieuses récompenses. Montreuil ne tardera point à être livré aux Normands. La mort ou l'exil te menacent; mais si tu embrasses le parti du comte Arnulf, tu obtiendras des dons considérables et de vastes domaines. Choisis.» Le traître accepta l'anneau d'or, et lorsque la nuit fut venue, il prit une torche allumée et la plaça près d'une porte qu'il avait laissée ouverte. A ce signal, Arnulf se précipite avec les siens dans les murs de Montreuil. A peine Herluin a-t-il le temps de fuir. Sa femme et ses fils tombent au pouvoir du comte de Flandre, qui les remet à son allié, le roi anglo-saxon Athelstan, dont la flotte le soutient contre les Normands.
Herluin se hâta d'aller raconter au duc de France, Hug, par quelle ruse perfide d'Arnulf il avait perdu son domaine; comme Hug montrait peu de zèle à prendre part à sa querelle, il se dirigea vers Rouen et se jeta aux pieds du duc de Normandie. «Pourquoi, lui dit Wilhelm, ton seigneur Hug de France ne te console-t-il point en réparant le malheur qui t'a frappé? Retourne près de lui, et cherche à apprendre si par d'instantes prières tu ne peux t'assurer son appui et s'il verrait avec colère que tu reçusses d'autres secours.» Herluin se rendit auprès du duc de France, mais il ne put rien obtenir. «Arnulf et moi, lui répondit Hug, nous sommes unis par le serment d'une étroite alliance, et nous ne voulons point à cause de toi rompre les liens de notre concorde et de notre amitié.—Ne soyez donc point irrité, répliqua Herluin, si je réclame un autre protecteur.» Hug, le voyant suppliant, crut qu'il était abandonné de tous et le congédia en lui disant avec mépris: «Quel que soit celui qui te doive défendre, il n'aura rien à redouter de moi.»
Dès que Wilhelm connut la réponse du duc de France, il réunit une nombreuse armée et se dirigea vers Montreuil. «Voulez-vous, s'écria-t-il en s'adressant aux Normands de Coutances, voulez-vous vous élever au-dessus de tous et dans ma faveur et par votre gloire? Allez arracher les palissades des remparts du château de Montreuil et amenez-moi prisonniers ceux qui l'occupent.» Les Normands obéissent. Les plus nobles et les plus riches des Flamands qui se trouvaient à Montreuil sont gardés comme des otages qui répondront des fils d'Herluin, captifs en Angleterre; les autres périssent. Puis le duc Wilhelm ordonne qu'on lui prépare un banquet sur les ruines du château pris d'assaut, et exige que le comte de Montreuil, confondu parmi ses serviteurs, le serve humblement dans cette cérémonie. Enfin, lorsque l'orgueil du fils de Roll fut satisfait, il appela Herluin et lui dit: «Je te rends le château que le duc des Flamands t'avait injustement enlevé.—Seigneur, interrompit tristement le fils d'Hilgaud, comment pourrais-je l'accepter, puisqu'il m'est impossible de le garder et de le défendre contre le duc Arnulf?» Dudon de Saint-Quentin, toujours favorable aux Normands, place dans la bouche de leur chef cette altière réponse: «Je te protégerai de mon appui, je te soutiendrai et te défendrai. Je ferai reconstruire pour toi un château inexpugnable par la force de ses tours et la solidité de son rempart, et je le remplirai de froment et de vin. Si Arnulf commence la guerre, je m'empresserai de te secourir avec mes nombreuses armées. S'il demande une trêve, nous la lui accorderons. Si, préférant l'équité et la justice, il consent à venir à notre plaid, nous nous y rendrons pour le juger de l'avis de nos leudes. Si, d'un cœur obstiné, il ravage tes domaines, nous livrerons ses Etats aux flammes.»
«Personne, ajoute le doyen de Saint-Quentin, n'osait chercher querelle au duc Wilhelm. Les princes de la nation franke et les comtes de Bourgogne étaient ses serviteurs. Les Danes et les Flamands, les Anglais et les Irlandais lui obéissaient.» Une si vaste puissance paraissait un joug trop accablant à Hug et Arnulf. Ils se réunirent pour examiner ce qu'il convenait de faire. Ils disaient que s'ils faisaient périr Wilhelm par le glaive, leur autorité serait plus grande en toutes choses, et que par la mort d'un seul homme ils pourraient obtenir plus aisément du roi tout ce qu'ils voudraient; que si, au contraire, ils respectaient sa vie, de nouvelle discordes, des luttes nombreuses, de sanglants combats résulteraient de leur faiblesse. Ils apercevaient de toutes parts de graves difficultés, puisque sa mort devait les rendre coupables d'un crime, et que sa vie les menaçait d'une prochaine oppression. Rotbert et Baldwin le Chauve avaient autrefois arrêté d'un commun accord l'assassinat de l'archevêque Foulques: leurs fils résolurent celui du duc Wilhelm.
Ils décidèrent qu'on enverrait des députés au duc de Normandie, pour l'engager à accepter aux bords de la Somme une entrevue où l'on multiplierait les protestations de confiance et d'amitié, et que dès qu'il s'éloignerait, on le rappellerait à grands cris comme si quelque affaire sérieuse avait été oubliée. Les leudes d'Arnulf devaient se munir de bons chevaux, afin de se dérober à la poursuite des Normands, et le comte de Flandre espérait qu'absent de la scène du crime, il paraîtrait y être resté étranger. Ce fut un fils du comte Rodulf de Cambray, Baldwin, surnommé Baldzo, qu'Arnulf choisit pour exécuter ses desseins contre le duc Wilhelm.
Le comte de Flandre avait chargé ses députés d'exposer au prince normand que devenu infirme, boiteux et accablé par la goutte, il désirait voir la fin des agitations de la guerre et achever ses jours dans le repos. Après un mois qui s'écoula en pourparlers, Wilhelm accepta une entrevue. Il fut convenu qu'elle aurait lieu sur la Somme, dans l'île de Pecquigny, et elle fut fixée au 20 décembre 943.
Arnulf y vint soutenu par deux de ses leudes. Il se plaignit longuement au fils de Roll du roi Lodwig, du duc Hug et d'Herbert, et le pria de le protéger contre leurs jalousies. «Je veux, ajoutait-il, être ton tributaire, et après ma mort, tu possèderas tous mes Etats.» Le jour se passa ainsi en vaines protestations, et, lorsque le soir arriva, le duc de Normandie donna au comte de Flandre le baiser de paix et de réconciliation, avant de monter dans sa barque qui ne portait qu'un pilote et deux jeunes hommes sans armes, mais qui était escortée d'un grand nombre d'autres barques normandes. A peine s'était-il retiré, que Baldzo et ses amis Eric, Rotbert et Ridulf lui crièrent du rivage de l'île: «Seigneur! seigneur! ramenez un instant, nous vous en prions, votre nacelle: notre seigneur nous a quitté gêné par la goutte, mais il vous mande une chose importante qu'il a négligé de vous dire.» Wilhelm, trompé par leur ruse, ordonne au pilote de le ramener près des Flamands. Aussitôt Balzo tire un poignard caché sous son manteau de peaux et en frappe le duc de Normandie.
Les Normands qui avaient accompagné Wilhelm sur leurs barques virent de loin tomber leur prince: ils se hâtèrent de ramer ver l'île de Pecquigny, mais lorsqu'ils y arrivèrent, Wilhelm ne vivait plus. Ses deux serviteurs avaient partagé son sort. Le pilote couvert de blessures respirait encore. Bientôt l'armée normande, qui occupait la rive méridionale du fleuve, apprit ce qui avait eu lieu. Elle voulut poursuivre le comte de Flandre, mais elle ne trouve point de gués pour traverser la Somme, et déjà les Flamands, pressant leurs chevaux, s'étaient éloignés.
Telle était la haine qu'on portait aux Normands que le meurtre du duc Wilhelm parut en Flandre aussi glorieux qu'une victoire. Il semblait légitime d'opposer la ruse à la ruse, la trahison à la perfidie, et on louait Baldzo comme le libérateur de la patrie.
Le roi Lodwig s'empressa de profiter du crime d'Arnulf. Rikhard, fils de Wilhelm, était encore enfant. Le roi Lodwig se présenta à Rouen comme le vengeur du martyr de Pecquigny. «Je veux, disait le roi de France aux habitants de cette cité, détruire les remparts des Flamands et enlever leurs biens à main armée. Quel que soit le lieu où se trouve Arnulf, j'y conduirai mes fidèles, et si jamais je puis l'atteindre je le punirai comme il le mérite.» Il obtint par ces astucieux discours qu'on lui confiât le jeune héritier du duché de Normandie. Cependant dès qu'il eut quitté les bords de la Seine, il reçut des députés du comte de Flandre qui s'exprimèrent en ces termes «On accuse notre seigneur d'avoir pris part à l'injuste mort du duc Wilhelm, mais il est prêt à soutenir le contraire par l'épreuve du feu. De plus, notre seigneur vous adresse ce conseil important: Gardez à jamais Rikhard, fils de Wilhelm, afin d'assurer dans vos mains le repos du royaume.»
Le roi de France agréa les protestations d'Arnulf et approuva son conseil; mais il le suivit avec peu d'habileté. Le jeune Rikhard s'échappa de sa prison. Lodwig trembla: il redoutait et la colère des Normands et l'ambition du duc Hug, prêt à profiter de toutes les dissensions. Dominé par ses craintes et ne sachant à quelle résolution il devait s'arrêter, il appela près de lui, à Rhétel, le comte de Flandre. «Je redoute, il est vrai, répondit Arnulf, que le duc Hug ne s'allie aux Normands. Hâtez-vous donc, seigneur, de le combler de présents et de bienfaits. Accordez-lui la haute Normandie, depuis la Seine jusqu'à la mer, afin de pouvoir conserver paisiblement les pays situés sur la rive septentrionale du fleuve. Diviser la Normandie, c'est l'affaiblir et la rendre impuissante à nous combattre.» Le roi Lodwig, docile à ces conseils, cherche à s'attacher le duc Hug par les plus brillantes promesses; il parvient même à réconcilier Arnulf et Herluin, et bientôt, accompagné d'une nombreuse armée, il envahit la Normandie. Au combat d'Arques, le comte de Flandre défait les Normands de Rikhard. Lodwig entre bientôt à Rouen; mais, égaré par l'orgueil de son triomphe, il méprise l'alliance du duc Hug et lui refuse les dépouilles qui lui avaient été promises. Aussitôt une émeute, à laquelle Hug, sans doute, n'était point étranger, éclate parmi les Normands. Herluin, qui, après avoir été la première cause de la mort du duc Wilhelm, était devenu l'allié d'Arnulf et le rival du duc de France, y périt. Lodwig lui-même, retenu quelques jours prisonnier, ne recouvre sa liberté qu'après avoir solennellement reconnu tous les droits héréditaires du jeune duc de Normandie, qui épouse la fille du duc Hug le Grand.
Les conseils du comte de Flandre ne manquèrent point au roi Lodwig dans ses revers: «Avez-vous oublié, lui dit-il de nouveau, l'usurpation du comte Robert? Son fils Hug, animé par une semblable ambition, cherche à vous enlever le sceptre de ce royaume, et s'allie au duc des Normands pour nous perdre complètement l'un et l'autre, vous, seigneur, qui êtes roi, et moi qui suis votre fidèle.—Apprends-moi donc, répliqua le roi Lodwig, à quels moyens je dois recourir pour résister à l'orgueil du duc Hug et défendre ma personne et mon royaume.» Arnulf continua en ces termes «Il faut céder la Lotharingie à votre beau-frère, le roi Othon de Germanie, s'il consent à s'avancer jusqu'à Paris pour ravager le domaine du duc Hug, et à faire ensuite la conquête de Rouen; car la terre des Normands vous est plus précieuse que la Lotharingie.—Il convient, repartit le roi, qu'un comte aussi illustre, qu'un prince aussi habile et aussi prévoyant que toi, exécute fidèlement le sage conseil qu'il a donné à son seigneur. Or, puisque tu es le plus célèbre, le plus redoutable, le plus digne de foi de tous mes vassaux, je te prie d'aller engager le roi Othon à tenter cette expédition que ta prudence me fait désirer, afin que, guidé par ta puissante intervention, il assemble toutes les vaillantes armées de son royaume, ravage la terre du duc Hug jusque sous les murs de Paris, et fasse éprouver aux Normands ce que peut le courage de ses leudes.»
A une autre époque, la Lotharingie avait été promise au roi d'Allemagne, Henrik l'Oiseleur, pour prix de sa coopération à la guerre que termina la bataille de Soissons. Le comte de Flandre l'offrit de nouveau à son fils. Le roi Othon, persuadé par ses astucieux discours, réunit ses armées, chassa Hug de son duché et se dirigea avec le roi Lodwig vers Rouen. Arnulf ne cessait de flatter l'esprit d'Othon de l'espoir d'un triomphe facile. «Où sont les clefs de Rouen?» demanda le roi de Germanie arrivé sur l'Epte. Enfin, lorsque après un sanglant combat où périrent un grand nombre des siens, le roi Othon apprit que la Seine empêchait de bloquer Rouen, il regretta son expédition et convoqua les chefs de son armée: «Voyez, leur dit-il, ce qu'il convient que nous fassions. Trompés par les prières du roi Lodwig et les ruses du comte Arnulf, nous sommes venus en ces lieux chercher la honte et les revers. Je veux, si tel est votre avis, saisir Arnulf, ce perfide séducteur, et le remettre chargé de chaînes au duc Rikhard, afin qu'il venge son père.»
Dès qu'Arnulf connut le projet du roi de Germanie, il ordonna à ses leudes de replier leurs tentes, les fit charger sur ses chariots, et s'éloigna pendant la nuit pour chercher un asile en Flandre. Le départ des Flamands répandit une extrême confusion dans le camp des Allemands: ils se retirèrent précipitamment et les Normands les poursuivirent jusqu'auprès d'Amiens. Othon, de plus en plus irrité, ne rentra dans ses Etats qu'après avoir semé la terreur dans ceux d'Arnulf. On attribue à Othon la fondation d'un château situé près de la Lys, aux limites de la France et de la Lotharingie, vis-à-vis du château que les comtes de Flandre avaient élevé sur la Lieve. Il était destiné à protéger la ville de Gand et l'abbaye de Saint-Bavon, qui se trouvaient sur les terres de l'empire. Othon y établit pour châtelain Wigman, issu de la famille des grafs frisons auxquels une charte de Lodwig le Germanique avait accordé le gouvernement de la forêt de Waes.
Il ne paraît point que le comte de Flandre se soit opposé à la construction du château de Wigman. Une infirmité cruelle l'accablait, et il avait fait appeler près de lui l'abbé de Brogne pour le supplier de guérir ses douleurs; mais le pieux cénobite se contenta de lui répondre: «Elève tes pensées vers le Seigneur, et puisque tu as réuni des richesses si considérables, prends-en quelque chose pour soulager les pauvres: c'est ainsi que tu pourras effacer l'énormité de tes crimes.»
Depuis le siége de Rouen, et malgré la déplorable issue de l'expédition dirigée contre les Normands, Arnulf restait le soutien de la royauté de Lodwig. Hug le poursuivait avec toute la haine qu'il portait au roi de France et se disposait même à envahir la Flandre, mais il se retira bientôt après avoir inutilement tenté de mettre le siége devant quelques forteresses. Arnulf profita de son absence pour conquérir Montreuil et le château d'Amiens. En 949, il s'avança avec le roi Lodwig jusqu'aux portes de Senlis.
Au milieu des ces guerres parut une invasion de Madgiars hongrois, peuples d'origine asiatique accourus des bords du Tanaïs, qui n'obéissaient qu'au fouet de leurs maîtres. Ils avaient obtenu la permission de traverser la Lotharingie en s'engageant à ne point la piller, et le 24 avril 953 ils campèrent aux bords de l'Escaut dans les prairies qui entourent la cité de Cambray. Dès leur première attaque, ils perdirent un de leurs principaux chefs. La soif de la vengeance rendit leurs assauts plus terribles. L'évêque priait prosterné devant les reliques des saints, puis parfois il montait sur les remparts et disait aux combattants: «C'est la cause de Dieu que vous soutenez contre ces barbares, c'est la cause de Dieu qui triomphera.» Les Hongrois s'éloignaient, quand un clerc, placé au clocher du monastère de Saint-Géry, qui était situé hors de l'enceinte de la ville, lança une flèche au milieu d'eux; son imprudente audace réveilla la colère des barbares; ils revinrent, s'emparèrent de l'église de Saint-Géry, et la livrèrent aux flammes après avoir immolé tous ses défenseurs. Ces hordes féroces, privées de ces recrues continuelles qui avaient fait la force des Normands, ne tardèrent point à disparaître complètement.
Arnulf le Grand gouvernait la monarchie flamande depuis près de quarante années; son influence s'affaiblissait à mesure que sa carrière penchait vers son déclin. Lorsque le roi Lodwig eut achevé, le 8 septembre 954, au milieu des revers, sa triste et courte vie, son fils Lother, instruit par son exemple, se hâta d'aller se placer sous la protection du duc Hug, et la Flandre se trouva de nouveau isolée. Cependant Arnulf avait abandonné toute l'autorité à son fils Baldwin. La puissance militaire de la Flandre sembla se relever un moment. En 957, Baldwin combat Rotger, fils d'Herluin, qui lui disputait le château d'Amiens. En 961, lorsque le duc Rikhard s'avance de Rouen vers Soissons, il conduit une armée au secours du roi Lother et défait les Normands; mais, au retour de cette expédition, il meurt au monastère de Saint-Bertin, laissant après lui un fils encore au berceau, qui portait le nom de son aïeul.
Ainsi, le comte Arnulf se vit réduit à reprendre les soins du gouvernement. Accablé par la décrépitude des ans, il cherchait le repos et ne le trouvait point: c'était en vain qu'il restituait aux monastères les biens que jadis il leur avait enlevés, qu'il fondait à Bruges le chapitre de Saint-Donat et envoyait aux basiliques de Reims de précieux reliquaires et des livres enrichis d'or et d'argent; c'était en vain qu'il croyait apaiser la justice du ciel en écrivant dans ses actes publics: «Moi, Arnulf, je me reconnais coupable et pécheur:» le remords ramenait sans cesse autour de lui le trouble et l'inquiétude. Dans sa maison, au sein de sa propre famille, un de ses neveux conspirait. Arnulf, toujours impitoyable, lui fit trancher la tête. Celui qui périt avait un frère qui voulut venger sa mort. Le comte de Flandre allait peut-être répandre de nouveau le sang des siens et ordonner un second supplice, lorsque le roi Lother intervint, fit accepter une réconciliation et força le comte Arnulf à remettre sa terre entre ses mains, en lui permettant de la posséder tant que sa vie se prolongerait. Elle ne dura que deux années, et se termina le 27 mars 964; mais Arnulf le Grand se survécut à lui-même en donnant pour tuteur à son petit-fils le confident et l'instrument de ses vengeances, le comte de Cambray, Baldwin Baldzo.
Dès que le roi Lother apprit la mort du comte Arnulf, il réunit une armée de Franks et de Bourguignons, s'empara d'Arras et s'avança jusqu'à la Lys. Par son ordre, le comte Wilhelm de Ponthieu occupa le pays de Térouane. Mais bientôt Baldwin Baldzo repoussa le roi de France, et le força à restituer Arras et à recevoir l'hommage du nouveau comte de Flandre. Wilhelm de Ponthieu ne conserva ses possessions qu'en devenant le vassal d'Arnulf le Jeune.
Lorsque Arnulf le Jeune prit dans ses mains les rênes du gouvernement de la Flandre, l'empereur Othon, sur les plaintes des habitants du Hainaut, venait de déposer leur comte Reginher, et avait placé leur pays sous la protection du compte Arnulf de Flandre et de Godfried d'Ardenne, qui obtint plus tard la main de Mathilde de Saxe, veuve de Baldwin, fils d'Arnulf le Grand. Cependant les fils de Reginher rentrèrent en Hainaut: l'un avait épousé la fille du duc Karl de Lotharingie, frère du roi Lother; l'autre, Hedwige, fille de Hug Capet, fils et successeur de Hug le Grand. Soutenus par la France, ils recouvrèrent leur patrimoine après un sanglant combat, où l'on vit, si l'on peut ajouter foi au récit du continuateur de Frodoard, Arnulf de Flandre se déshonorer par une fuite honteuse, tandis que le comte d'Ardenne, percé d'un coup de lance, restait étendu à terre, et privé de tout secours, jusqu'au coucher du soleil.
Le roi Lother mourut en 986. Son successeur Lodwig ne régna qu'un an et ne laissa point de postérité. Le duc Karl de Lotharingie, frère du roi Lother, devenait l'héritier de la couronne; mais, au lieu d'accepter la tutelle des ducs de France, il s'allia aux comtes de Vermandois et épousa la fille d'Herbert de Troyes, tandis que Hug Capet se faisait proclamer roi à Noyon. Le comte Arnulf de Flandre soutint le frère de Lother dans ses guerres, et bientôt après le roi Karl vainquit l'armée du roi Hug. Il avait conquis le château de Montaigu, occupait Reims et menaçait Soissons, lorsque la perfidie de l'évêque de Laon le livra à ses ennemis. Pendant longtemps, chez les hommes de race franke, on méprisa la royauté du duc de France, en maudissant le nom des traîtres qui avaient assuré son triomphe. «De quel droit, écrivait l'illustre Gerbert, l'héritier légitime du royaume a-t-il été déshérité et dépouillé?» Malgré ces plaintes et ces regrets qui ne s'effacèrent que lentement, la dynastie karlingienne périssait: elle disparaît à Orléans dans les ténèbres d'une prison, puis s'éteint, humble et ignorée, aux bords de la Meuse, non loin du manoir paternel d'Héristal, où Peppin et Alpaïde virent naître Karl le Martel, illustre aïeul de l'infortuné Karl de Lotharingie.
Arnulf le Jeune mourut vers le temps où le roi Karl fut conduit captif à Orléans.
Depuis la Meuse jusqu'aux Pyrénées tout est tumulte et confusion. L'Aquitaine, l'Anjou, la Normandie, la Champagne, la Bourgogne, le Vermandois s'agitent et s'abandonnent à des luttes intestines: la royauté, entre les mains de Hug Capet, n'est plus qu'un domaine menacé par l'ambition germanique.
En Flandre, la même désorganisation existe. Les successeurs de Sigfried et de Wilhelm de Ponthieu se partagent les comtés de Guines, de Saint-Pol, de Boulogne. A peine le comte Arnulf a-t-il fermé les yeux que le comte Eilbode se rend indépendant à Courtray.
Ainsi s'achève la période la plus triste et la plus stérile de notre histoire. Le siècle d'Arnulf le Grand ne présente aux regards qu'une sanglante arène, où les combats et les crimes se succèdent sans relâche. La civilisation languit et refuse sa douce lumière au monde féodal qui la méprise. Dans la patrie des Hincmar, des Milon, des Hucbald, on ne trouve plus à cette époque un seul homme qui brille par sa science ou son génie. Les priviléges des cités épiscopales et des monastères ne sont plus respectés. De toutes parts, les comtes et les hommes de guerre accourent pour s'arroger les abbayes, et lorsqu'ils les abandonnent à quelque moine pauvre et obscur, il se réservent, sous le nom d'avoués, la surveillance et l'administration des biens ecclésiastiques qu'ils pillent impunément: ils dépouillent les clercs de leurs anciennes libertés pour les soumettre à leurs usages barbares. A Gand, le monastère de Saint-Pierre donne un fief de sept mesures de terre à Hug de Schoye pour qu'il défende l'abbé en duel. Otbert, abbé de Saint-Bertin, auquel un noble avait déféré le combat judiciaire, ne connaissait personne qui voulût descendre en champ clos pour soutenir sa querelle, lorsque l'apparition merveilleuse de deux colombes lui fait trouver un champion.
Si dans l'ordre politique tout est ruine et décadence, les mêmes symptômes de dissolution se reproduisent dans la vie intérieure de la société et jusqu'au sein de la famille. L'an 1000 approchait. L'accord unanime des superstitions populaires avait fixé à cette année la fin du monde; mais les uns la comptaient depuis la Nativité du Sauveur, d'autres, en plus grand nombre, du jour de la Passion. A mesure que cette époque devenait moins éloignée, les terreurs augmentaient: l'imagination du peuple se montrait de plus en plus vivement frappée, et dans les malheurs qui l'accablèrent il crut apercevoir les signes précurseurs de l'accomplissement des prophéties.
En 1007, une peste épouvantable désola la Flandre. Elle se déclara de nouveau vers l'an 1012. Quelques boutons se formaient sur le palais; si l'on ne prenait soin de les percer aussitôt, le mal était sans remède. Ses ravages étaient prompts et affreux. Plus de la moitié des populations succomba, et parmi ceux qui survécurent il n'y en avait point, dit un hagiographe, qui, en rendant les derniers honneurs à leurs parents et à leurs amis, ne s'attendissent à les suivre bientôt dans le tombeau.
Aux ravages de la peste succédèrent ceux des inondations. «Une chose digne de pitié et d'admiration, raconte l'annaliste de Quedlinburg, arriva le 29 septembre 1014 dans le pays de Walcheren et en Flandre. Pendant trois nuits, d'effroyables nuages, s'arrêtant dans une merveilleuse immobilité, menacèrent tous ceux dont ils frappèrent les regards; enfin le troisième jour, le tonnerre, éclatant avec un bruit épouvantable, souleva les ondes furieuses de la mer jusqu'au milieu des nuées. L'antique chaos semblait renaître. Les habitants fuyaient en faisant entendre de longs gémissements; mais l'invasion subite des flots fit périr beaucoup de milliers d'hommes, qui ne purent se dérober à la colère du Seigneur.»
«On croyait, ajoute Rodulf Glaber, que la révolution des siècles écoulés depuis le commencement des choses allait conduire l'ordre des temps et de la nature au chaos éternel et à l'anéantissement du genre humain. Cependant, au milieu de la stupeur profonde qui régnait de toutes parts, il y avait peu d'hommes qui élevassent et leurs cœurs et leurs mains vers le Seigneur. Une cruelle famine se répandit sur toute la terre et menaça les hommes d'une destruction presque complète. Les éléments semblaient se combattre les uns les autres et punir nos crimes. Les tempêtes arrêtaient les semailles; les inondations ruinaient les moissons. Pendant trois années, le sillon resta stérile.»
Si la plupart des hommes étrangers aux sublimes sentiments de la résignation, qui n'appartiennent qu'à la vertu, se livraient tour à tour aux conseils de leur désespoir, ou aux caprices de leur imagination en délire, il y en eut d'autres qui se montrèrent plus pieux et plus sages. Plusieurs seigneurs, dans l'attente de la fin du monde, affranchirent les colons de leurs domaines; dans toute la France les guerres particulières furent suspendues par la trêve de Dieu, et quelques pèlerins se dirigèrent vers Jérusalem.
La société croyait mourir: elle allait commencer à vivre.
LIVRE QUATRIÈME.
989-1119.
Baldwin le Barbu.—Baldwin ou Baudouin le Pieux.
Baudouin le Bon.—Arnould le Simple.
Robert le Frison.—Robert de Jérusalem.—Baudouin à la Hache.
Reconstitution de la société.
Développements de la civilisation.—Les croisades.
Le fils d'Arnulf le Jeune était appelé à une tâche glorieuse. Si Baldwin Bras de Fer avait élevé la puissance de la Flandre, Baldwin le Barbu, en la maintenant, lui assigna son caractère et ses véritables destinées.
«Il était illustre et courageux, célèbre par sa renommée, distingué par sa piété; ses richesses étaient immenses. Il marcha à la tête de ses armées et sema la terreur parmi ses ennemis. Aux triomphes du glaive, il ajouta ceux de l'intelligence. Il honora la justice, corrigea les lois iniques, défendit la patrie et protégea l'Eglise. Sévère pour les déprédateurs et les hommes orgueilleux, il était vis-à-vis des personnes humbles et douces également humble et doux.»
Le onzième siècle voit s'ouvrir une ère nouvelle; les hommes, éprouvés par de longs malheurs, sentent le besoin de se rapprocher; quelques-uns même racontent que la voix du ciel s'est fait entendre pour ordonner que la paix soit rétablie sur la terre. «Ne songez plus, répètent les évêques, à venger votre sang, ni celui de vos proches; mais pardonnez à vos ennemis.»
Sous cette heureuse influence, le commerce s'étendait rapidement par les relations qui existaient entre la Flandre et l'Angleterre. Un grand nombre de navires abordaient à Montreuil et à Boulogne; mais c'était dans la cité de Bruges qu'affluaient le plus grand nombre de marchands, et, dès le onzième siècle, les richesses qu'ils y apportaient de toutes parts l'avaient rendue célèbre.
A Gand, les populations qui habitaient l'enceinte des monastères fondés par saint Amandus descendaient de la colline où elles avaient trouvé un asile, pour s'établir au milieu des prairies resserrées par l'Escaut, la Lys et le fossé qu'Othon avait fait creuser pour qu'il servît de limite entre la France et l'empire. Elles y formèrent une minne, et le port qu'elles créèrent devint le centre d'une cité florissante. Le voisinage de deux fleuves favorisait l'extension de leur commerce.
Si les habitants de Gand et de Bruges s'associaient au mouvement de civilisation et de progrès qui se manifestait de toutes parts, leur exemple fut toutefois stérile pour la plupart des Flamings, qui préféraient une vie tumultueuse et agitée à la paix des villes. Leurs gildes restaient campées aux bords des flots, derrière les monticules de sable qui conservaient le nom gaulois de dunes, entre le monastère de Muenickereede, cette autre Jona, fondée par des Scots, et les étangs de Wasconingawala, dans le comté de Guines. Elles s'étendaient jusqu'à la forêt de Thor, au delà des plaines de Varsnara, et occupaient Alverinckehem, Letfingen, Aldenbourg, Liswege, Uytkerke, que les vagues de l'Océan ne baignaient déjà plus, Oostbourg dont le port allait bientôt disparaître comme celui d'Uytkerke.
Souvent, à l'occasion d'une solennité religieuse, quelques prêtres intrépides chargeaient sur leurs épaules les châsses des saints les plus vénérés et les portaient au milieu des Flamings, en appelant par leurs prières la miséricorde du ciel sur ces populations inaccessibles à la pitié. Un hagiographe rapporte, comme un fait remarquable, que la puissante intercession de saint Ursmar n'adoucit pas seulement les habitants du Mempiscus et du pays de Waes, mais les Flamings eux-mêmes. «Nous arrivâmes, dit-il, à un village situé près de Stratesele, où quelques karls étaient si hostiles les uns aux autres, que personne n'avait pu rétablir la paix parmi eux. Des discordes profondes les divisaient depuis si longtemps, qu'il n'y en avait point qui n'eussent à pleurer un père, un frère ou un fils.» Telle était la férocité de ces karls, que les prêtres chargés des reliques de saint Ursmar furent réduits à se dérober à leur colère par une fuite rapide. A Blaringhem, ils placèrent leurs châsses au milieu de deux factions prêtes à se combattre et parvinrent à les arrêter. A Bergues-Saint-Winoc, ils apaisèrent de semblables dissensions. A Oostbourg, les haines étaient si vives que les karls ne sortaient de leurs demeures qu'accompagnés de troupes nombreuses d'hommes armés. Ils cherchaient ardemment à se poursuivre les uns les autres, et en satisfaisant leurs vengeances, ils en préparaient sans cesse de nouvelles et se livraient des combats que d'autres combats devaient suivre.
A l'ouest, vers le Wasconingawala, les karls du comté de Guines conservaient également toute la belliqueuse énergie de leurs mœurs. Un Flaming de Furnes, Herred, surnommé Kraugrok, parce qu'il avait coutume de relever le sayon qu'il portait lorsqu'il dirigeait sa charrue, avait épousé Athèle de Selvesse, nièce de l'évêque de Térouane. Le château de Selvesse était situé dans une position inaccessible, au milieu d'un marais qu'entouraient des forêts épaisses. Plus loin, parmi les fleurs diaprées d'une vaste prairie, un brasseur de bière avait construit quelques maisons, où les agriculteurs de la contrée se réunissaient dans leurs jeux et dans leurs banquets. On racontait qu'autrefois quelques Italiens, envoyés par le pape en ambassade vers un roi anglo-saxon, s'y étaient arrêtés, et avaient, en souvenir de leur patrie, donné le nom d'Ardres à ces chaumières ignorées, les saluant de ces vers immortels:
Locus Ardea quondam
Dictus avis: et nunc magnum manet Ardea nomen;
Sed fortuna fuit.
Ce nom leur resta par un jeu bizarre de la fortune, qui relevait la cité de Turnus, minée sous le beau ciel des Rutules, chez les Morins, que Virgile appelait les plus reculés des hommes. Ardres prospéra; la fertilité de ses campagnes y appelait sans cesse de nouveaux habitants. Herred voulut aussi aller, avec Athèle de Selvesse, y fixer son séjour; mais ses parents et ses amis, hostiles à tout ce qui rappelait l'union et la paix, l'exhortèrent à ne point quitter le sombre donjon de sa forteresse.
Cependant le comte Rodulf de Guines essaya de réduire par la force ces populations d'origine saxonne. Non-seulement il soumit les karls à un impôt qui était d'un denier chaque année et de quatre deniers le jour de leur mariage ou de leur mort, mais il ordonna aussi qu'ils renonçassent à leurs couteaux pour ne garder que leurs massues. Après le scharm-sax, l'arme nationale des races saxonnes, la massue à laquelle elles donnaient le nom de colf était celle qu'elles chérissaient le plus. Consacrée au dieu Thor, protecteur de leurs colonies, que l'Edda nous montre portant une massue dans ses combats contre les géants, elle était pour elles le symbole de la conquête qui élevait leur gloire et de l'association qui faisait leur force. Lambert d'Ardres attribue à la défense du comte Rodulf l'origine du nom des colve-kerli, ou karls armés de massues, que conservèrent les cultivateurs du pays de Guines.
En abordant le récit d'une période historique signalée par les désastres des Saxons d'Angleterre, il ne paraîtra peut-être point inutile que nous nous occupions un instant des autres colonies saxonnes, sœurs et compagnes des populations flamandes, dont elles avaient partagé les migrations et l'établissement sur le Littus Saxonicum. Au nord de la Flandre, elles s'étaient fixées en grand nombre dans les marais de la Frise, sur les rives de la Meuse et du Rhin. A l'exemple des bourgeois de Bruges, celles qui occupaient la ville de Thiel entretenaient un commerce important avec l'Angleterre et jouissaient de la liberté la plus étendue. Leurs gildes se réunissaient, à diverses époques de l'année, en de solennels banquets qu'égayait leur grossière ivresse, et elles conservaient l'usage de la contribution pécuniaire à laquelle elles devaient leur nom. Cependant des pirates de races diverses ne cessaient d'aborder sur le rivage de la mer, abandonné sans défense à leurs fureurs. Arnulf de Gand, fils de Wigman, avait trouvé la mort en les combattant, et sur l'instante prière de sa veuve Lietgarde de Luxembourg, dont la sœur Kunegund avait épousé l'empereur Henrik II, une flotte allemande avait été armée pour châtier leur audace. Theodrik, fils d'Arnulf de Gand, qui avait succédé aux possessions de son père en Frise, voulut soumettre à un impôt onéreux les marchands de Thiel et les karls dont il usurpait les terres. Ceux-ci, blessés dans leurs droits d'hommes libres, adressèrent leurs plaintes à l'empereur qui les écouta; mais Arnulf refusait de se conformer à sa décision, et on le vit, oubliant quelles mains avaient frappé son père pour n'écouter que son ambition, s'allier aux pirates de la forêt de Merweede et triompher avec eux à la sanglante journée de Vlaerdingen. Theodrik, fils d'Arnulf de Gand, fut l'aïeul des comtes de Hollande.
Au sud de la Flandre, vers les bords de la Seine, les vicomtes et les seigneurs normands persécutaient les hommes de race saxonne. De même que Theodrik en Frise, ils les chassaient de leurs champs et entravaient leur commerce sur les rivières. Leurs gildes, jadis opprimées par Karl le Chauve, se réunirent: «Quoi! s'écrièrent les karls de Normandie, dont les plaintes répétèrent sans doute celles de leurs frères de la Meuse, on nous charge d'impôts et de corvées! Il n'y a nulle garantie pour nous contre les seigneurs et leurs sergents; ils ne respectent aucun pacte. Et ne sommes-nous pas libres comme eux? Lions-nous par des serments; jurons de nous soutenir les uns les autres, et s'ils nous attaquent, nous avons nos glaives et nos massues.»—Ils voulaient, d'après Guillaume de Jumièges, rétablir l'autorité de leurs lois, et nommèrent des députés qui devaient former une assemblée supérieure, le wittenagemot de leur association; mais les Normands étouffèrent par la force ce mouvement qui s'étendait dans les bois et dans les plaines, et les karls se virent réduits à leurs charrues.
Le mouvement de rénovation qui caractérise le onzième siècle se fait surtout sentir au milieu des populations chrétiennes, que l'approche de l'an 1000 a remplies de terreur; dès qu'elles se croient épargnées par la clémence du ciel, elles se hâtent de relever leurs églises, et les cloîtres, longtemps profanés, redeviennent l'asile de la méditation et de la piété. Lausus, qui avait accompagné saint Poppo dans son voyage en Syrie, bâtit à son retour l'église de Saint-Jean de Gand, depuis dédiée à saint Bavon. Déjà saint Gérard, abbé de Brogne, avait réformé l'abbaye de Saint-Bertin et celle de Blandinium, où il remplaça des moines qui n'écoutaient que la violence et la haine par d'autres religieux, qui ranimèrent les études littéraires en copiant des manuscrits qu'ils envoyaient au célèbre Gerbert, archevêque de Reims: noble exemple que l'archevêque Dunstan de Canterbury, alors exilé en Flandre, imita plus tard dans les monastères anglo-saxons.
Tandis que la Flandre se relevait de ses ruines, les comtes de Toulouse, de Blois et de Chartres voyaient leur influence s'accroître; les Capétiens acceptaient la tutelle des ducs de Normandie, qui soutenaient leur royauté pourvu qu'elle restât humble et faible. Lorsqu'en 966 Hug Capet engage le roi Lother à envahir la Flandre, le duc de Normandie intervient pour qu'il ne poursuive point sa conquête. En 987, le duc de Normandie interpose de nouveau sa médiation pour l'empêcher de combattre Arnulf le Jeune, qui, comme descendant de Karl le Grand, refusait de reconnaître les droits de son heureuse et récente usurpation.
Rotbert, successeur de Hug Capet, fut un prince pacifique et timide. Il attendit et chercha à mériter par une patiente résignation qu'une époque vînt où sa dynastie serait assez forte pour se suffire à elle-même et secouer le joug. C'est ainsi qu'épousant tour à tour Berthe, veuve d'Eudes de Blois, issue des comtes de Vermandois, et Constance, fille des comtes de Toulouse et nièce des comtes d'Anjou, il s'abaissa devant ses ennemis, rechercha leur alliance et partagea avec eux l'autorité du gouvernement.
En France
...Dose pers... estoient
Qui la terre en douse partoient.
Chacun des douse un fié tenoit
Et roi appeler se faisoit.
Parmi les pairs, il faut citer les ducs de Normandie et de Bourgogne, les comtes de Toulouse et de Champagne. Le comte Baldwin le Barbu fut, au sein de l'aréopage féodal, le représentant de la Flandre, devenue, entre tous les comtés du royaume, la première pairie de France.
Le roi Rotbert ne songeait qu'à maintenir la paix: la guerre vint de l'Allemagne. Après la mort d'Othon, fils de Karl, dernier roi de la race karlingienne, l'empereur Henrik II avait donné le duché de Lotharingie à Godfried d'Ardenne. Les comtes de Namur et de Louvain, qui avaient épousé les sœurs d'Othon, protestèrent. Le plus puissant des comtes qui appuyèrent leurs prétentions fut Baldwin le Barbu. Il saisit le prétexte de ces dissensions pour passer l'Escaut et s'empara de Valenciennes. L'empereur vint l'y assiéger; mais l'approche des armées du roi de France et du duc de Normandie, qui se disposaient à secourir les Flamands, le réduisit à se retirer. Impatient de venger sa honte, Henrik II reparut l'année suivante, et, du haut du château jadis confié par le roi Othon à Wigman, il dirigea les attaques de ses hommes de guerre contre le port de Gand défendu par Baldwin. Cependant il échoua de nouveau dans ses efforts, et ses succès se bornèrent à ravager quelques plaines et à incendier quelques villages. Enfin la paix fut conclue à Aix. L'empereur, menacé par d'autres vassaux, abandonna au comte de Flandre, à titre de fief, la cité de Valenciennes, et peu après, dans une assemblée tenue à Nimègue, il y ajouta l'île de Walcheren et d'autres domaines qui avaient fait partie de la donation de Lodwig le Germanique au comte Théodrik.
La puissance du comte de Flandre s'accroissait chaque jour. Son fils, qui se nommait aussi Baldwin, fut fiancé à Athèle, fille du roi Rotbert et de Constance de Toulouse, qui lui porta pour dot la ville de Corbie: il n'avait pas vingt ans lorsque le mariage fut célébré. L'éclat de ce royal hyménée échauffa son présomptueux orgueil. Soutenu par quelques hommes obscurs, il demanda que son père renouvelât en sa faveur l'abdication d'Arnulf le Grand; mais sa rébellion fut presqu'aussitôt comprimée, grâce à l'intervention du duc Rikhard de Normandie. Afin que le souvenir même de ces déplorables divisions fût complètement effacé, une assemblée solennelle fut tenue à Audenarde. Là, en présence de l'évêque de Noyon et de tous les nobles de Flandre, on apporta processionnellement les reliques des saints les plus vénérés. La châsse de saint Gérulf s'avançait la première, parce que saint Gérulf, né au village de Meerendré dans le Mempiscus, appartenait par sa naissance à la Flandre; puis venaient celles de saint Wandrégisil, de saint Amandus, de saint Bertewin, de saint Vedastus et d'autres saints, illustres patrons des villes ou des monastères. La paix y fut proclamée, et tous les nobles jurèrent de la respecter.