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HISTOIRE
DE FLANDRE.
Bruxelles.—Imprimerie Alfred VROMANT.
HISTOIRE
DE
FLANDRE
PAR
M. KERVYN DE LETTENHOVE
TOME QUATRIÈME
1453-1500.
BRUGES
BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR
1874
HISTOIRE DE FLANDRE
LIVRE DIX-HUITIÈME
1453-1467.
Nouveaux projets de croisade.
Le Dauphin en Flandre.
Discordes du duc Philippe et du comte de Charolais.
La maison de Bourgogne était parvenue par de longs efforts à maintenir sa puissance; mais près de trois quarts de siècle s'étaient écoulés sans qu'elle eût pu, réalisant ses projets ambitieux, asseoir d'une manière stable son influence en France et revendiquer dans la patrie des Robert et des Baudouin, vaincue et humiliée, la dictature de l'Europe armée contre les infidèles. La bataille de Gavre permettra aux ducs de Bourgogne de s'avancer désormais d'un pas moins incertain vers le but qu'ils se proposent; en renversant les obstacles qui les arrêtèrent pendant longtemps, elle nous ramène à Jean sans Peur et à Philippe le Hardi, à l'expédition de Nicopoli de 1396, au banquet de Lille de 1383.
C'est de nouveau à Lille qu'auront lieu les fêtes où le duc de Bourgogne assemblera solennellement, comme son aïeul, les chevaliers qui ont combattu sous sa bannière, en célébrant dans les mêmes réjouissances les trophées du passé et ceux de l'avenir, les revers des communes flamandes à Roosebeke et à Gavre et la croisade que le duc Philippe espère conduire lui-même aux rives de la Propontide pour effacer les tristes souvenirs de celle de Jean sans Peur.
Le 17 février 1453 (v. st.), tous les barons de la cour de Bourgogne se trouvaient réunis au palais de Lille, lorsqu'au milieu des splendides intermèdes préparés par les ministres les plus habiles des plaisirs du duc, ils virent entrer une femme vêtue de deuil, assise sur un éléphant qu'accompagnait un More de Grenade. Elle représentait la sainte Eglise comme elle le déclara elle-même dans quelques vers où elle peignit ses malheurs et ses périls en réclamant un généreux appui.
Deux illustres dames parurent alors, précédées de Toison d'or, qui portait un beau faisan, afin qu'un noble oiseau présidât, selon l'usage, aux vœux qu'on allait faire. Le duc voua le premier aux dames et au faisan qu'il irait en Orient combattre les infidèles. Tous les chevaliers qui l'entouraient s'engagèrent par les mêmes serments.
Parmi ceux qui assistaient à ce banquet, le plus somptueux et le plus fameux du quinzième siècle, se trouvait un homme sage qui déplorait l'exagération de ce luxe et les folles dépenses qu'occasionnaient ces fêtes. «Apprends, mon ami, lui répondit un des conseillers de Philippe, que ces banquets et ces tournois, qui sont devenus de plus en plus brillants, n'ont d'autre cause que la ferme volonté et le désir secret du duc de parvenir ainsi plus aisément à exécuter ses anciens projets. Le vœu qu'il a prononcé vient de les révéler.»
Le duc de Bourgogne avait, à diverses reprises, envoyé des chevaliers lutter contre les flottes ottomanes dans les mers de l'Archipel et des négociateurs préparer sur ces rivages éloignés l'apparition d'une expédition plus considérable, destinée à arrêter les progrès menaçants de Mahomet II. Depuis la pacification de la Flandre, rien ne s'opposait plus à ce qu'il poursuivît les préparatifs de la croisade si pompeusement annoncée, au banquet du Faisan, à tous les peuples chrétiens. Le 24 mars 1453 (v. st.), il quitta Lille pour aller visiter ses Etats de Bourgogne; de là il se rendit dans les cantons suisses, où il reçut aussi grand accueil que s'il eût été l'Empereur lui-même; puis il entra en Souabe par Constance et eut successivement des entrevues avec le comte de Wurtemberg, les ducs de Bavière et d'Autriche: enfin il arriva à Ratisbonne où allait s'assembler la diète de l'Empire. L'empereur Frédéric III, qui s'était fait excuser de ce qu'il ne pouvait pas aller lui-même l'y saluer, chargea de ce soin ses ambassadeurs, et quand Philippe rentra dans ses Etats, il avait conclu avec la plupart des princes allemands des alliances avantageuses et conformes à ses vues.
Cette vaste confédération que préparait le duc de Bourgogne, religieuse dans le but publiquement avoué, mais essentiellement politique dans son principe et dans ses causes, n'embrassait pas seulement les nombreuses principautés des rives du Rhin; elle devait, plus près de ses Etats, renouer en un faisceau que rien ne pourrait rompre toutes les intrigues qui depuis longtemps divisaient la France et l'Angleterre. Le Dauphin élevait la voix vers le pape du fond de l'apanage où depuis neuf ans il vivait isolé, pour obtenir la permission de prendre part à la croisade comme gonfalonier de l'Eglise. Le duc d'Alençon s'était rendu à Lille au moment même où s'y tenait le banquet du Faisan et y avait eu une courte conférence avec Philippe, tandis que des émissaires anglais arrivaient à Bruges pour prendre part aux mêmes négociations. Lorsque le duc de Bourgogne revint d'Allemagne, il conclut un autre traité avec le duc de Bourbon: le mariage de l'une des filles de ce prince et du comte de Charolais, déjà veuf de Catherine de France, devait en être le gage, et aussitôt après un messager porta à Lille l'ordre de le célébrer immédiatement, soit que l'on prévît l'opposition de la duchesse Isabelle qui eût préféré une princesse anglaise, soit que l'on craignît que Charles VII ne voulût maintenir le lien étroit qui unissait à sa maison l'héritier de tant de puissantes seigneuries, en lui faisant épouser une autre de ses filles.
Le duc de Bourgogne avait convoqué à Bruges les députés des Etats, et l'un de ses conseillers les harangua en son nom. «Il siet bien de vous réduire à mémoire, leur dit-il, que aultrefois sous l'empire d'Alexius, ung sien prédécesseur d'immortel mémoire, le comte Bauduin de Flandres, par sa vertu et haut emprinse, conquist en cas semblable ceste noble cité de Constantinople sur les mescréans: si en doit mon très redoubté seigneur avoir le cuer plus meu et affecté envers elle pour cause d'icelui son prédécesseur, si glorieux prince, en qui l'injure faite aujourd'hui redondde.» Ces discours étaient accueillis avec peu d'enthousiasme: la croisade qu'ils annonçaient ne devait retrouver ni l'austère piété de Baudouin de Constantinople, ni la sublime éloquence de Foulques de Neuilly.
De Bruges le duc de Bourgogne se rendit en Hollande. Il y reçut de Jean Rolin, cardinal de Saint-Etienne in monte Cœlio et légat de Calixte III, l'étendard de la guerre sainte, orné d'une croix rouge, en mémoire de la passion de Notre-Seigneur. Le pape avait confirmé les pouvoirs spéciaux des évêques de Toul et d'Arras, investis du droit d'appeler les prêtres eux-mêmes à s'armer du glaive, non plus, comme aux anciens jours, pour défendre le temple, mais pour le reconquérir; il avait même permis au duc de Bourgogne, qu'il nommait le bouclier de la foi, de disposer, pour les employer aux frais de la croisade, des revenus de tous les bénéfices vacants dans le monde chrétien. Philippe se plaisait à étaler aux regards surpris ses immenses richesses, sa belle vaisselle, qui valait trente mille marcs d'argent, et son fameux trésor qui contenait deux cent mille lions d'or; mais il avait trop compté sur l'appui de ses alliés. Leurs complots, non moins menaçants pour la paix des royaumes chrétiens que les progrès des infidèles, ne pouvaient rester complètement ignorés, quelque pieux qu'en fût le prétexte, et, au mois de mai 1456, l'on apprit tout à coup que le duc d'Alençon avait été arrêté à Paris par l'ordre de Charles VII. On lui fit subir divers interrogatoires, et il avoua non-seulement ses relations avec le duc de Bourgogne, mais aussi une alliance secrète avec les Anglais qui devaient débarquer à Calais, en Guyenne et en Normandie. Le Dauphin, compromis par ces révélations, eut à peine le temps de gagner les frontières de la Bourgogne, après avoir écrit à son père «qu'il s'en alloit devers son bel oncle pour sçavoir son intention sur son allée sur le Turc à la défense de la foi catholique.»
Le Dauphin était arrivé à l'âge de trente-trois ans: toute sa vie avait été pleine de dissimulation et d'intrigues. A seize ans, il avait pris part à l'échauffourée de la Praguerie. A vingt ans, il avait assisté à la prise de Dieppe, et, pour récompenser ses compagnons, il les avait ramenés dans l'Ile-de-France, leur permettant d'y rançonner les vignerons et les laboureurs. Aussi terrible dans ses haines qu'habile à les cacher, impie dès sa jeunesse, mais devenu bientôt superstitieux par je ne sais quel fol espoir de tromper la Providence divine comme il trompait les hommes, il avait pu librement développer ses défauts et ses vices dans la solitude de son apanage du Dauphiné. «Il s'y contenoit, dit Chastelain, faisoit bonne chère, amoit par amours, maintenoit gens d'armes, travailloit fort son peuple et le duc de Savoie, son beau-père, ploioit tout à sa guise, mesmes par armes et par haute main, et s'estoit mis en guerre à l'encontre de tous les plus grans nobles de son pays, et les en avoit expulsez par le conseil d'aucuns étrangers cypriens et de femmes qui le gouvernoient.» La colère de son père était le seul frein qu'il connût: l'habitude de se livrer à toutes ses volontés et d'employer tous les moyens pour les exécuter, la lui faisait si vivement redouter, qu'il en avait, ajoute le même historien, «une peur sauvage.»
Le Dauphin n'avait amené dans sa fuite qu'un petit nombre de ses serviteurs, parmi lesquels on remarquait un valet de chambre flamand nommé Jean Wast, qui lui servait de secrétaire. Le sire de Blamont, si fameux par ses cruautés dans la guerre de Flandre, conduisit le prince fugitif à Bruxelles, où il attendit quelques jours l'arrivée du duc de Bourgogne, retenu en Hollande par les troubles d'Utrecht; mais quand il le vit, il lui exprima vivement toute sa joie «et l'accola si estroit, qu'à peine se pooit lessier couler à terre.»
Cependant Charles VII s'irritait vivement de cet asile accordé à un fils rebelle, et se montrait peu disposé à écouter les explications offertes par les sires de Croy et de Lalaing; il réunissait même aux frontières du nord ses troupes d'archers et d'hommes d'armes qu'il avait le premier organisées d'une manière stable et régulière, en leur donnant une solde qui remplaçât le droit odieux du pillage, vaillantes milices qui furent le modèle de toutes les armées modernes. Le duc n'en persistait pas moins à alléguer le respect même qu'il portait à la maison de France pour justifier sa conduite, et le Dauphin déclarait que si l'hospitalité lui était refusée dans les Etats du duc de Bourgogne, il irait réclamer celle des Anglais, «ennemis du royaume de France, et que là il seroit soustenu et bienvenu.»
Philippe devait trouver la punition de son zèle à animer les querelles du roi et de son fils, en voyant se développer les mêmes discordes domestiques dans sa propre maison. Le comte de Charolais se plaignait de la faveur illimitée dont jouissaient les sires de Croy; il avait eu des démêlés avec eux au sujet de la succession de la dame de Béthune: mais la haine qu'il leur portait n'éclata publiquement qu'au mois de janvier 1456 (v. st.), peu de temps après le retour du duc Philippe de Hollande.
Pendant l'absence du sire d'Auxy, premier chambellan du comte de Charolais, les sires d'Aymeries et de Quiévraing se disputaient l'honneur de le remplacer. Le dernier, fils de Jean de Croy, bailli de Hainaut, s'appuyait sur l'influence que possédait sa maison, et un jour, après la célébration de la messe, le duc appela lui-même le comte de Charolais dans son oratoire, pour lui ordonner de choisir le sire de Quiévraing, mais le jeune prince refusa de lui obéir. «Je sais bien, lui disait-il, que vous vous laissez gouverner par les Croy, mais vous ne pouvez pas exiger qu'ils me gouvernent aussi.» A ces mots, le vieux duc changea de visage; il saisit une épée et en eût frappé son fils, si celui-ci n'eût trouvé un asile dans les bras de sa mère, qui se hâta de le conduire dans l'appartement du Dauphin. Rien ne devait irriter davantage le duc de Bourgogne; il ne pouvait souffrir qu'un prince étranger fût le témoin de ces dissensions intérieures, et encore moins qu'on cherchât en lui un médiateur. Aussi, lorsque le Dauphin se présenta pour intercéder en faveur du comte de Charolais, Philippe oublia-t-il le respect qu'il lui avait montré jusqu'à ce moment, pour repousser ses instances. «Assez, monseigneur, lui répliquait-il, tenez-vous en vostre paix, je ferai bien aveuc mon fils et aveuc la mère aussi, laquelle n'a de riens amendé sa querelle.» En disant ces dures paroles ajoute Chastelain, «se monstra tant fier et tant animé, que nul œil ne le regardast qui n'en eust paor, mesmes le Daulphin.» Cependant le prince français s'était jeté à genoux, nommant le duc «son père et son tout en ce monde,» et le conjurant de pardonner à son fils. Philippe céda, mais en versant des larmes. «Gardez-le bien, s'écria-t-il, mès jour que vous vivrez après, ne moy aussi, vous ne me verrez de vos yeulz, or en soit vostre volenté faite, mès la mienne demorra telle.» Et il sortit en courant et se cachant la figure dans son manteau, de peur que l'on ne remarquât son émotion. On le vit descendre dans le parc qui touchait au palais de Bruxelles et entrer dans un pavillon où il appela son valet de chambre, pour lui ordonner d'aller prévenir les sires de Croy qu'ils se rendissent immédiatement à Halle; puis il se fit amener un petit cheval, et s'éloigna en traversant les rues de Bruxelles sans que personne le reconnût.
Il était déjà tard. Un froid brouillard mêlé de pluie avait succédé aux gelées. Les chemins étaient mauvais, tantôt coupés par le cours rapide des ruisseaux qu'avaient enflés les inondations, tantôt couverts de mares profondes; mais le duc n'en poursuivait pas moins sa route vers Halle, quoique la brume s'épaissît de moment en moment. La nuit arriva: elle était si obscure que le duc n'apercevait rien à une distance de six pas. Il s'était engagé dans une vaste forêt; son cheval trébuchait sans cesse et s'enfonçait tour à tour dans la boue ou dans les glaces qui, en certains endroits, avaient résisté aux faibles rayons d'un soleil d'hiver. Le duc n'avait pris aucune nourriture de toute la journée, et comme il n'avait pas changé de costume depuis qu'il avait quitté son oratoire, le froid et l'humidité pénétraient tous ses membres: les ronces qui arrêtaient son passage ensanglantaient ses mains, et c'était en vain qu'il cherchait à trouver sur le sol quelques traces qui lui eussent annoncé l'approche d'une habitation. Il essaya de crier, et sa voix se perdit également dans la solitude. Enfin, après de longues heures de souffrance et d'anxiété, il découvrit vers minuit une chaumière où il s'adressa en flamand à un pauvre paysan qui, prenant pitié de lui, alluma du feu pour le réchauffer et lui apporta du pain, quelques oignons et un peu de fromage. Ce laboureur ignorait quel était son hôte, car il l'interrogea longuement sur son état et sur les motifs de son voyage, comparant même parfois ses richesses à celles du duc de Bourgogne, parce qu'il avait reçu du voyageur égaré un florin du Rhin. Philippe le chargea de le conduire à Alsemberghe, chez un de ses anciens veneurs, où il passa la fin de la nuit et une partie de la journée du lendemain. Il se rendit ensuite au château de Genappe, et ce fut là qu'un jeune chevalier nommé Philippe Pot, envoyé par le Dauphin à la recherche du duc, le retrouva; mais Philippe se contenta de lui répondre «que de ly ne feussent en soing, car s'en alloit en Bourgogne, dequel lieu ne bougeroit d'un demi-an, et que si hardi que homme des sien ne le suivist s'il n'estoit mandé, sur encourir son indignation mortelle.» Cependant Philippe Pot parvint à, calmer peu à peu l'irritation du duc de Bourgogne, en lui promettant que le Dauphin s'engagerait à ne plus lui adresser aucune prière à l'avenir. Les sires de Croy joignirent leurs instances aux siennes, et Philippe consentit à rentrer à Bruxelles. Il conservait toutefois l'amer souvenir de ce qui s'était passé, et son mécontentement éclatait en plaintes violentes contre la duchesse de Bourgogne. Ce fut inutilement qu'elle le supplia de lui pardonner son amour maternel et ses inquiétudes pour un fils qui était son unique soutien sur une terre étrangère: elle se vit réduite à quitter une cour somptueuse et brillante pour aller vivre au milieu des bois, dans un couvent de sœurs grises, à Nieppe, à l'ombre de ce château où Robert de Cassel avait trouvé, au quatorzième siècle, un asile contre le ressentiment de Louis de Nevers. Le comte de Charolais s'était déjà retiré à Termonde. Le duc exigea qu'il se soumît à toutes ses volontés, et ne lui pardonna qu'à cette condition qu'il congédierait deux officiers de sa maison soupçonnés de l'avoir encouragé dans sa résistance: c'étaient un jeune clerc qui s'appelait Guiot d'Ouzy et un ménestrel bourguignon nommé Guillaume Biche. Guiot d'Ouzy se réfugia à Paris, où la haine du duc Philippe fut jugée un titre suffisant pour le faire admettre dans la maison de Charles VII; mais il est probable que, pour se réconcilier avec le duc de Bourgogne, il lui servit d'espion. Guillaume Biche s'était rendu également en France, et y remplissait le même rôle en faveur du comte de Charolais, qui s'empressait d'instruire le Dauphin de tout ce qu'il avait appris. Des malheurs communs dont la source était la même n'étaient-ils pas un titre à une confiance réciproque et à une mutuelle amitié?
L'influence du Dauphin, conspirateur menaçant pour la France en même temps que médiateur pacifique dans les Etats du duc de Bourgogne, augmentait de jour en jour. Au mois de février 1456 (v. st.), il tint sur les fonts de baptême la fille du comte de Charolais à qui, en mémoire de sa mère, la reine Marie d'Anjou, il donna le nom de Marie. Philippe n'avait point voulu paraître à cette cérémonie, parce qu'il trouvait dans le sexe de cet enfant je ne sais quel pressentiment de la fin prochaine de sa dynastie. Nous raconterons plus tard comment le Dauphin, devenu le roi de France Louis XI, protégea la jeune princesse, qu'il avait juré au pied des autels de chérir et de défendre.
Philippe avait accordé au Dauphin une pension de trente-six mille livres avec le château de Genappe pour résidence. Il allait souvent l'y voir et deviser joyeusement avec lui et les seigneurs de la cour les plus célèbres par la vivacité de leur esprit et la fécondité de leur imagination. Ce fut à Genappe que le Dauphin et le duc se plurent à lutter avec les sires de la Roche, de Créquy, de Villiers, de Fiennes, de Lannoy, de Mériadec, le prévôt de Watten et l'amman de Bruxelles, à qui imiterait le mieux dans leur grâce, et surtout dans leur licence, les tableaux du Décaméron de Boccace. Nous ne rappellerons toutefois les Cent nouvelles nouvelles que pour y rechercher la part qu'y occupent des données plus ou moins sérieuses sur l'époque et sur le pays où elles furent écrites. A ce titre, il faut citer les trois damoiselles de Malines, le beau page de Brabant, le docte clerc de Lille, l'aubergeon de la dame du Hainaut. La Flandre y est aussi représentée, notamment par «le conte du chevalier, jeune bruyant jousteur, danceur et bien chantant,» qui échoua dans ses amours à Maubeuge; celui du gentilhomme qui revêtit sa robe sans manches pour aller recevoir le dernier adieu de sa mère est déjà un récit plus grave; enfin il en est un qui, tout opposé aux autres, est presque une leçon de morale et de vertu. Parmi les chevaliers flamands qui tombèrent au pouvoir des infidèles à la journée de Nicopoli, et qui ne périrent point sous le glaive des bourreaux de Bajazet, la plupart payèrent rançon; mais il y en eut toutefois plusieurs qui n'échappèrent aux douleurs du martyre que pour être condamnés à l'esclavage. L'un de ceux-ci fut Nicolas Uutenhove. Accablé des travaux les plus rudes, il regrettait amèrement sa patrie et sa femme, «qui de tout son cueur l'aymoit et prioit Dieu journellement que brief le peust revoir se encores il estoit vif, et que s'il estoit mort, il voulsist par sa grâce ses péchez pardonner et le mettre au nombre des glorieux martyrs qui, pour l'exaltation de la sainte foy catholique, s'estoient volontairement offerts à mort corporelle.» Neuf ans s'étaient écoulés sans qu'elle eût appris quelque chose du sort de Nicolas Uutenhove, et sa famille ne cessait de lui représenter qu'il était temps de mettre un terme à son veuvage. Elle n'y consentit qu'à regret et bien que combattue par de secrets remords; en effet, elle avait à peine accepté un nouvel époux depuis six mois, lorsque le bruit du retour de Nicolas Uutenhove, qui avait été racheté «par le moyen d'aulcuns chrestiens gentilshommes,» se répandit «au pays d'Artois et de Picardie, où ses vertus n'estoient pas moins congneues que en Flandres, d'où il estoit natif.» On en fut bientôt instruit à Gand, et dès ce moment sa femme refusa toute nourriture; ses larmes ne cessaient de couler, et elle expira le troisième jour, en protestant que si elle avait été trop faible à repousser des obsessions funestes, son cœur, du moins, n'avait jamais été coupable. L'auteur de ce récit, qui fait oublier tous les autres, tant il est simple et touchant, était le Dauphin Louis de France: c'est le seul titre de sa reconnaissance pour un pays qui lui accorda une généreuse hospitalité pendant le long séjour qu'il y fit avec le duc de Bourgogne.
Ce fut vers les premiers jours de l'année 1457 que Philippe, pour faire honneur au Dauphin, résolut de lui montrer ces fameuses cités dont la puissance était si grande, disait le pape Pie II, qu'il semblait qu'en elles seules résidât toute celle des ducs de Bourgogne. Il se rendit avec lui de Bruxelles à Audenarde, d'Audenarde à Courtray. Arrivés à une lieue de Bruges, le 4 avril vers le soir, ils y trouvèrent les nobles et les magistrats qui les attendaient entourés de huit cents marchands étrangers, richement vêtus de soie, de damas et de velours. Les échevins complimentèrent d'abord le Dauphin, qui leur répondit doucement: «Messeigneurs, je vous mercie de l'honneur que vous me faites, et me sera bien vostre ville pour recommandée en temps à venir.» Aux acclamations qui saluaient le duc se mêlaient celles des marchands des nations; les uns criaient: «Vive Alphonse, roi d'Aragon!» les autres répétaient: «Vive Henri, roi de Castille!» et en même temps ils agitaient les torches qu'ils avaient prises avec eux pour les allumer dès que la nuit serait venue. Leurs bruyantes clameurs, leur nombre, ce mouvement même que la chute du jour ne permettait de distinguer qu'imparfaitement, surprirent le Dauphin, peu habitué aux grandes démonstrations des cités flamandes. Il crut reconnaître dans ces paisibles marchands des gens de guerre; leurs torches lui paraissaient des lances, «et durement, ajoute Chastelain, le Dauphin en devint perplex et plein d'effroy, et cuidoit certainement estre trahy, si s'en perçut le duc et devint tout honteux mesmes, mès leur fit dire que, de par le diable, ils s'en allassent tout coiement ou il les puniroit de corps.»
Le duc et le Dauphin assistèrent à Bruges aux joutes qui y avaient lieu chaque année depuis le commencement du quatorzième siècle. Le premier dimanche du carême, les bourgeois de Bruges se rendaient à Lille pour prendre part aux fêtes de l'Epinette. Le second dimanche après Pâques, ceux de Lille les suivaient à Bruges pour assister aux joutes de la confrérie de l'Ours-Blanc. C'était sur la place du Marché que les combattants, après s'être solennellement réunis à l'abbaye d'Eeckhout, venaient rivaliser de force ou d'adresse. Trois prix étaient donnés: une lance, un cor de chasse, un ours ciselé en argent. Celui qui obtenait le premier devenait le chef de la confrérie, sous le nom de forestier. La foule se pressait à ces joutes, et d'illustres chevaliers ne dédaignaient pas d'y descendre dans l'arène. Mais ce qui excita bien plus vivement l'admiration des deux princes, ce fut l'imposante solennité de la procession du Saint-Sang à laquelle accouraient de fort loin de nombreux pèlerins. Les Brugeois étalaient à l'envi, dans les rues ornées de draperies rouges et blanches, et de lanternes de mille couleurs, tout ce qu'ils possédaient de plus précieux. Le Dauphin, en voyant une si grande multitude de peuple se presser autour de lui, avait avoué qu'il ne croyait pas qu'il y en eût autant dans toute la Flandre, et ses serviteurs ne se montraient pas moins émerveillés du brillant spectacle qui frappait leurs regards: ce qui donne lieu aux chroniqueurs de cette époque de remarquer combien il était imprudent d'exciter ainsi la convoitise d'un prince naturellement avide et ambitieux.
Le Dauphin passa plusieurs semaines à Bruges; il cherchait à s'y faire aimer des habitants et étudiait avec soin leurs mœurs et leurs institutions, les ressources de leur commerce et les richesses de leur ville. Un jour, étant monté dans un petit batelet près de Bruges, il tomba à l'eau et faillit se noyer; un autre jour, il profita d'une partie de chasse pour aller visiter le port de l'Ecluse, encore si florissant alors, que parfois l'on y voyait aborder dans une seule journée cent cinquante navires.
Le Dauphin attendait à Bruges des nouvelles importantes de France. Un complot avait été formé pour enlever le roi Charles VII du château de Saint-Priest, en Dauphiné, au moment même où il donnait audience aux ambassadeurs bourguignons, chargés de lui renouveler de mensongères protestations de respect et de soumission; mais ce complot fut découvert, et le duc de Bourgogne, prévoyant de plus en plus une rupture complète, quitta la Flandre pour aller exhorter les habitants de la Somme à lui rester fidèles, s'ils étaient attaqués par les Français.
L'été s'écoula sans que rien justifiât ces craintes, et, dans les derniers jours de l'automne, le duc retourna à Bruges; il y reçut, pendant l'hiver, une députation des bourgeois de Gand, qui venaient l'inviter à se rendre dans leur ville. Philippe feignit d'abord de se montrer peu disposé à oublier les longues et sanglantes discordes qui avaient précédé la paix de Grave: il leur avait même fait dire qu'ils eussent à s'adresser au maréchal de Bourgogne, ce fameux sire de Blamont, «l'homme du monde que Gantois aultrefois plus avoient hay;» mais les députés de Gand annonçaient l'intention de réclamer la médiation du Dauphin, comme les Brugeois avaient, à une autre époque, invoqué celle du duc d'Orléans. Philippe en fut instruit; il n'eût pas vu plus volontiers un prince étranger intervenir dans les soins de son gouvernement que dans les discordes intérieures de sa maison, et il se décida à recevoir lui-même les députés de Gand, en les faisant avertir «que point ne se traveillassent de faire nulluy prier pour eulx, et par faire aultrement, ils se reculleroient plus que ne s'avanceroient.»
Les députés de Gand s'efforcèrent de calmer le duc par leurs discours. Ils lui représentèrent doucement que s'ils avaient «esté en émoi,» ils n'avaient du moins jamais, comme les Brugeois en 1325 en et 1437, persécuté en «corps» le légitime seigneur du comté de Flandre. L'évêque de Toul prit la parole pour leur répondre: il insista sur l'audace et la durée de leur rébellion, et sur ce qu'il pouvait y avoir de périlleux pour le duc de Bourgogne à aller se placer au milieu de ceux qui, naguère encore, levaient leurs bannières contre la sienne. «Les choses passées, disait-il, sont encore fresches, et n'y a que quatre ans que les playes en saignoient encore. Nous espérons bien que vous aultres et les gens de bien de la ville n'y entendez rien que léaulté; mais quelle seurté peut-on avoir en une infinité d'aultres rudes et meschans gens, malvais garssons, qui n'ont point d'honneur en eulx, ne d'avoir, mès ont peut-estre esté contre monseigneur en bataille, là, où, eulx fuians et desconfis, leurs pères, leurs frères, leurs prochains amis et parens ont esté mors et tués, et ont perdu maisons brullées, dont maintenant, par aventure, quant verroient cely par qui ce leur avoit esté fait et le sauroient estre en leurs lacs et leur fort, pensans à la vengeance de leur annuy, pourroient faire ung assemblement par nuit et à l'heure quand lui et nous tous ses seigneurs dormerions, porroient venir férir desus et contendre à tuer tout, le maistre avec sa famille?... Or, est tout cler que Gand a beaucoup de malvais garssons et de rudes et felles cœurs de gens... Il y a nul de nous qui ne vousist bien que la chose se peust faire à l'honneur de monseigneur et principalement à sa seurté, et savons bien qu'il feroit bien quant il monstreroit visage de miséricorde et de clémence à son peuple, et par espécial en une si noble et puissante ville comme est Gand, une des plus belles et des puissantes du monde.»
Deux des députés de Gand, Matthieu de Gruutere et Jean Stoppelaere, cherchèrent à justifier les Gantois, en démontrant qu'il n'existait aucun sujet de crainte et d'inquiétude dans l'avenir. Quelle que fût l'étendue de la ville de Gand, quelle que fût sa population, les doyens, les jurés, les connétables, les centeniers et les dizeniers en connaissaient tous les habitants, et exerçaient sur eux une si grande influence que leurs serments garantissaient la fidélité, la soumission et la paix de toute la cité. Pour assurer le succès de cette démarche, ils offraient au duc vingt mille lions d'or; Philippe avait constamment besoin de ressources considérables pour l'exécution de ses vastes desseins. Il eût d'ailleurs jugé imprudent de faire revivre le mécontentement des Gantois, au moment où une invasion hostile, de Charles VII n'avait pas cessé d'être probable; il céda aux humbles prières de leurs députés, et promit de se rendre au milieu d'eux le 6 avril 1458.
Quelques serviteurs du duc de Bourgogne l'avaient précédé à Gand pour y étudier les dispositions des bourgeois, en même temps qu'ils veilleraient aux préparatifs des fêtes qui devaient avoir lieu. Ils reconnurent que tout était calme et paisible, et ne remarquèrent dans les rues que de somptueuses tapisseries aux couleurs du duc, qui étaient noir, gris et vermeil, ou de riches ornements d'or et d'argent, dont quelques maisons étaient entièrement couvertes. Leurs rapports avaient fait cesser toute inquiétude, lorsque le 27 mars ils retournèrent précipitamment à Bruges; le même jour, un tremblement de terre s'était fait sentir à Gand, et les moines de Saint-Pierre, réunis dans leur église, prétendaient avoir entendu saint Bertulf s'agiter violemment dans son tombeau, signe certain de grands événements. Ce récit parvint jusqu'au Dauphin «et lui bouta telle paour en la teste qu'il alla supplier le duc de renoncer à son projet; mais Philippe consentit seulement à l'ajourner. Le maréchal de Bourgogne, envoyé à Gand, revint bientôt annonçant que rien ne légitimait la terreur des moines de Saint-Pierre, et l'entrée du duc fut définitivement fixée au 23 avril. «Mès oncques le Daulphin ne se voult changier de son opinion, dit Chastelain, tant l'avoit peur ahers et ne l'eust sçu asseurer langue d'homme.»
Le 22 avril, le duc de Bourgogne avait passé la nuit à Eecloo; le lendemain, il se rendit à Gand. Douze cents hommes d'armes et deux cents archers le précédaient salade en tête, et il s'avançait lui-même entouré d'une multitude de barons et de chevaliers appelés de la Hollande, du Hainaut et de la Picardie; mais l'on ne remarquait ni clercs ni prêtres à sa suite. Pour le rassurer davantage, les portes de la ville avaient été ôtées de leurs gonds et les barrières avaient été enlevées. Le bailli Arnould de Gouy et quatre échevins de chaque banc, accompagnés de quatre cents bourgeois à cheval, vêtus de noir, l'attendaient à Mariakerke. Plus loin se tenaient les doyens des métiers et d'autres bourgeois qui s'inclinèrent humblement à son arrivée; plus loin encore, les abbés de Saint-Pierre, de Saint-Bavon, de Baudeloo, de Grammont, de Ninove, de Tronchiennes, le prévôt et les chanoines de Sainte-Pharaïde, les membres du clergé et les béguines qui chantaient en chœur le Te Deum.
Dans toutes les rues, de vastes échafauds fermaient les issues étroites et sombres des quartiers habités par les ouvriers d'où eût pu s'élancer inopinément quelque troupe de conspirateurs: on avait cherché par les emblèmes dont ils étaient chargés à faire oublier les motifs qui les avaient fait élever. Les Gantois avaient, comme les Brugeois, choisi l'image d'Abraham sacrifiant son fils pour exprimer leur obéissance: Omnia quæ locutus est Dominus, faciemus. Une jeune fille, placée dans un élégant préau, appliquait au duc ces paroles de Salomon: Inveni quem diligit anima mea. Tantôt on égalait sa gloire à celle de César, tantôt l'on comparait sa clémence à celle de Pompée. Ici on avait reproduit le discours des Israélites à Gédéon: Dominare nostri tu et filius tuus et filius filii tui; ailleurs, on avait écrit: Utere servitio nostro sicut placuerit tibi. On vit même un homme, vêtu d'une peau de lion, dégradant le fier symbole de la nationalité flamande, conduire le duc jusqu'à son hôtel en tenant la bride de son cheval. Comme les temps étaient changés! Qu'était devenu cet intraitable orgueil que l'on reprochait naguère à la cité de Gand qui, même après le désastre de Gavre, était restée, au témoignage de Chastelain, la plus puissante et la plus riche de l'Europe? «Y avoient les trois quarts, dit Jacques Duclerq, de ceux qui le voyoient, qui plouroient; et pareillement ceux de la compagnie du duc, pour l'humilité qu'ils voyoient que ceux de la ville faisoient.»
La foule se pressait dans les rues et sur les places publiques pour assister à ce spectacle; les uns s'arrêtaient autour des ménestrels qui chantaient:
Vive Bourgogne! est nostre cri;
les autres s'assemblaient au marché de la Poissonnerie, où l'on voyait, dans un grand bassin, nager des tritons et des sirènes. Vers le soir, ces divertissements continuèrent à la clarté des flambeaux; le lendemain, il y en eut, «jusques en l'hostel de la ville,» d'autres, non moins splendides, destinés à faire connaître au duc la sincérité du repentir des Gantois. Ces fêtes se fussent prolongées longtemps si le duc, remarquant que les assemblées du peuple devenaient de jour en jour plus nombreuses, n'eût jugé prudent d'y mettre un terme.
Au milieu de ces pompes, l'arrivée d'un huissier du parlement de Paris vint arracher le duc de Bourgogne à l'enivrement de la puissance et de la gloire.
En 1445, lors de la fameuse joute du sire de Lalaing et de Jean de Bonifazio, un huissier du parlement avait paru dans le palais du duc, au milieu d'un banquet solennel où siégeaient le duc d'Orléans et tous les chevaliers de la Toison d'or, pour l'ajourner en personne à répondre à la citation «d'un Dimence de Court, homme de non grand estime.» Il était revenu peu après briser à coup de marteau les portes de la tour de Lille pour délivrer un prisonnier en la présence du duc, «qui oncques toutevoies ne se deslia en parler, jà soit-ce que emprès lui en avoit aucuns qui volontiers l'eussent lancé en la rivière.»
Dix ans après, le parlement envoya de nouveau un huissier ordonner au sire d'Antoing de rendre la liberté à la fille d'un bourgeois de Lille que le duc lui avait ordonné de garder prisonnière jusqu'à ce qu'elle consentît à épouser un archer de sa garde nommé Colinet de la Thieuloie. Le duc se trouvait en ce moment en Hollande; le message dont avait été chargé l'huissier du parlement l'irrita à tel point que, sans se préoccuper des exercices religieux du carême et de l'assemblée solennelle qu'il tenait aux grandes fêtes de l'année, il s'embarqua secrètement à Rotterdam, malgré une tempête qui faillit plusieurs fois engloutir sa barque; enfin, il aborda à l'Ecluse et monta immédiatement à cheval pour se rendre dans le Hainaut, où il annonça au sire d'Antoing que, quelque chose qui arrivât, il était assez fort pour le protéger. Philippe s'indignait de ce que «lui qui estoit prince de justice estoit ainssi mené par ceulx du parlement de Paris, qui de ses subgez lui voloient oster la cognoissance et l'auctorité, et venir par haute main exploiter en ses pays dont il estoit souverain.» Cependant il feignit de se rendre aux prières et aux larmes de la mère de la jeune fille, qui était venue le jour du vendredi saint se jeter à ses pieds; mais les conseillers du parlement, dont les ordres avaient été méconnus par le sire d'Antoing et par le duc lui-même, adressèrent les plaintes les plus vives au roi.
L'huissier du parlement, qui arriva à Grand en 1458, n'était pas uniquement chargé d'inviter le duc de Bourgogne à siéger parmi les juges du duc d'Alençon; il semblait que sa principale mission fût de répéter au plus illustre et au plus indépendant des grands vassaux: «Vecy le flayel de vostre extollacion fière que vous avez prise, qui vous vient corrigier droit cy et pincier, et vous monstrer qui vous estes.» Charles VII se souvenait que le duc de Bourgogne avait repoussé sa médiation lors de la grande guerre de Gand: en même temps qu'il lui rappelait ses devoirs et ses serments, il se plaisait à répéter à ses sujets ce que Charles V disait aux barons bretons: «Lequel vous vaut mieulx ou que vous souffriez le tort de vostre pays, ou que vous souffriez le secours de droit du nostre?»
Le duc fut d'autant plus surpris de ce message, qu'en vertu du traité d'Arras aucune citation personnelle ne pouvait lui être adressée: peu lui importait, d'ailleurs, d'exercer les droits de pair du royaume, s'ils devaient lui imposer l'obligation de s'associer aux rigueurs de la justice royale contre un prince depuis longtemps son ami et son allié secret. Il répondit à l'huissier du parlement qu'il regrettait de ne pas avoir été prévenu plus tôt, afin de pouvoir se rendre à l'assemblée de Montargis avec tout l'éclat qu'exigeait son rang de doyen des pairs. «Je ne vis oncques le roy, disait-il, si voudroye aller devers lui bien accompagné et le mieux que je pourroye.» Puis, s'échauffant par degrés, il ajouta: «Quant est du roy, je ne me plaings point de luy, mès de vous aultres ceulx du parlement, je me plaings à Dieu et au monde des forfais, injures et rudesses que vous m'avez fait et faites tous les jours, tant en mon honneur comme en mes seigneuries, voluntairement et par haine, dont mon intention n'est point de le souffrir plus, mès m'en vengeray une fois si je puis, et prie à Dieu qu'il me donne tant vivre que j'en puisse prendre vengeance à l'appétit de mon cuer. Je ne le dis pas droit cy que je ne vueille bien qu'il leur soit rapporté, car vous-mesmes vous en estes et à ceste cause le vous dis.»
Le héraut d'armes, Toison d'or, fut chargé par Philippe d'aller exposer au roi de France qu'il désirait quelques délais, afin de se présenter à Montargis «bien accompagnié pour lui faire honneur et service,» et le duc lui avait dit, de sa propre bouche, que si l'on demandait quelle compagnie il comptait y amener avec lui, il répondît en son nom «qu'il y mèneroit quarante mille combattants pour servir le roy se besoing en avoit, et jamès n'y entreroit à moins.»
Le duc, «qui s'estoit renforchié au double par la retraite du Dauphin,» avait déjà mandé les hommes d'armes des fiefs et des arrière-fiefs, ainsi que les arbalétriers des bonnes villes; il avait fixé sa résidence à Lille, où il réunissait toute son artillerie, lorsque Charles VII le dispensa de se rendre lui-même à Montargis. La situation n'en restait pas moins grave; on n'ignorait pas que le procès instruit contre le duc d'Alençon embrassait tous les complots qui avaient succédé à celui de la Praguerie, «et tendoit le roy, dit Chastelain, à donner fréeur au duc de Bourgogne, lequel il maintenoit à son rebelle, et se ledit de Bourgogne eust esté attaint coupable aveuque le duc d'Alenchon, il eust mis sus le lit de justice pour en faire condempnation comme de l'aultre.» L'on avait trouvé, disait-on, dans l'hôtel même du duc de Bourgogne, des vers où l'on plaçait dans la bouche du roi de France ces menaces adressées à Philippe:
Lyon, les bras n'a pas si au desseure,
Que par toy puisse un nouvel monde faire;
Branle où tu veux, mais pense à ton affaire:
Cent ans as creu, tout se paye en une heure.
Il est plus certain que Charles VII avait résolu de convoquer, pour résister aux préparatifs du duc de Bourgogne, le ban et l'arrière-ban du royaume, jusque dans les villes de la Somme cédées par le traité d'Arras. La guerre semblait imminente. Le comte de Charolais se montrait surtout plein d'enthousiasme et de zèle pour l'entreprendre. «Je iray, disait-il dans le conseil, à tout ce qu'il plaira à moy donner de gens jusques devant Paris, et de là jamès ne retourneray que je n'aye traversé premier le royaume de l'un bout jusqu'à l'autre.» Le duc de Bourgogne sourit en écoutant son fils: ce feu d'ardeur juvénile avait ému son cœur paternel en lui rappelant qu'il avait été lui-même dans sa jeunesse hardi et entreprenant. En ce moment, il oubliait toutefois ses tardifs regrets de ne pas avoir combattu avec les Français à Azincourt, pour applaudir aux sentiments hostiles que leur portait l'héritier de ses Etats. Déjà le comte d'Etampes, l'évêque de Toul et le maréchal de Bourgogne s'étaient rendus à Calais pour traiter avec le comte de Warwick du renouvellement des trêves et «d'aulcuns aultres secrez entendemens sur aultres grandes matières.»
Cependant le roi de France, apprenant les négociations entamées à Calais, envoya de nombreux espions en Flandre et en Angleterre, et bien que l'un d'eux, arrêté près de Gravelines, eût été conduit au château de Lille par l'ordre du comte d'Etampes, leurs rapports furent assez complets pour qu'il crût ne pas devoir témérairement commencer la guerre. Le procès du duc d'Alençon fut ajourné de quelques mois; lorsqu'on le reprit, on eut soin d'en écarter tous les témoignages qui accusaient le Dauphin et le duc de Bourgogne. Il avait été établi, il est vrai, que le duc d'Alençon avait lui-même fait un voyage à Lille, et l'on affirmait qu'il avait chargé l'un de ses valets d'aller chercher à Bruges une herbe fort rare destinée à empoisonner le roi de France. On avait également saisi des lettres de créance accordées par le Dauphin pour traiter avec les Anglais, mais l'on feignit de révoquer en doute l'exactitude de ces dépositions et l'authenticité de ces titres, et le duc d'Alençon fut seul frappé d'une sentence capitale bientôt commuée en une détention perpétuelle au château d'Aigues-Mortes.
Les dangers que Charles VII pouvait prévoir dans la formation d'une ligue secrète contre lui se dissipaient peu à peu. Sa fermeté effrayait ceux que sa clémence n'avait pu toucher.
Le Dauphin lui-même semblait hésiter dans l'opposition violente qu'il faisait depuis longtemps à son père; car il avait profité de la grossesse de la Dauphine pour lui écrire et pour protester de sa soumission à ses volontés. Le motif de ce changement de conduite était le bruit généralement répandu que l'on avait proposé dans le conseil du roi de déclarer son frère Charles, duc de Berry, légitime héritier de la couronne.
D'autres motifs éloignaient le duc de Bourgogne des complots auxquels il avait pris si longtemps une part active. Au moment où le roi de France décidait que si ses ordonnances et celles du parlement continuaient à ne pas être observées en Flandre, il fallait y contraindre par la force le duc de Bourgogne, Philippe relevait à peine d'une longue maladie qui avait mis sa vie en péril. Le repos était devenu nécessaire à sa santé, et les médecins qui l'avaient suivi à Gand, où il se proposait de réclamer des Etats de Flandre d'importants subsides, afin de commencer la guerre, l'avaient engagé à ne songer qu'à y prolonger son séjour pour l'air «qui lui estoit propre, car norry y avoit esté.» De plus, à mesure qu'il sentait ses forces s'affaiblir, un secret remords le pressait de ne pas émousser contre les chrétiens des armes qu'il avait promis de diriger contre les nations païennes. On lui avait rapporté qu'au concile de Mantoue le pape, comparant aux invasions des Huns et des Goths la marche des Turcs vers la Hongrie, dernier rempart de la chrétienté, l'avait publiquement menacé de la vengeance céleste s'il tardait plus longtemps à exécuter son vœu. Sa maladie et les infirmités de sa vieillesse, qui s'accroissaient tous les jours, lui parurent un nouvel avertissement de Dieu irrité de le voir sacrifier si longtemps à d'autres intérêts l'accomplissement de ses desseins contre les infidèles.
L'expédition du duc de Bourgogne en Orient parut bientôt invariablement arrêtée. Au mois de mai 1460, maître Antoine Hanneron, qui fut depuis prévôt de Bruges, reçut de nouvelles instructions pour aller en Allemagne poursuivre les négociations entamées l'année précédente par Simon de Lalaing et réclamer, sinon le titre de roi de Lotharingie, au moins la dignité de vicaire impérial, inséparable, aux yeux de Philippe, de celle de chef de la guerre sainte.
Depuis longtemps, toutes les indications propres à assurer le succès de la croisade avaient été réunies avec soin. Les sires de Wavrin et de Lannoy, Bertrandon de la Broquière, Martin Vilain, Anselme Adorne, s'étaient hâtés de soumettre au duc les relations de leurs voyages en Orient, où ils décrivaient avec de longs détails chaque pays et chaque ville qu'il leur semblait avantageux de s'efforcer de conquérir. Pour les compléter, Jean Torzelo, chambellan de l'empereur de Constantinople, lui avait fait remettre un exposé de la situation des infidèles, où il évaluait leurs forces à cent mille cavaliers, en insistant fortement sur l'appui que les chrétiens trouveraient contre eux chez les princes de l'Albanie et de la Grèce. Un prêtre flamand, créé évêque du Mont-Liban par le pape Calixte, y eût joint le concours important des Maronites. L'empereur David de Trébisonde, à qui s'était adressé le duc de Bourgogne, lui avait répondu, tant pour lui qu'au nom du roi de Perse, du roi de Mingrélie, du duc de Géorgie et du seigneur d'Arménie, en lui promettant de l'aider à délivrer l'Asie et de le placer sur le trône de Jérusalem. Enfin, dans les premiers jours de l'année suivante (14 mai 1461), une ambassade, envoyée par ces princes de l'Orient, dont quelques-uns n'étaient pas même chrétiens, arriva à Saint-Omer, où le duc avait tenu un chapitre de la Toison d'or. Le discours qu'elle prononça commençait par ces mots: «Voici que les mages sont venus de l'Orient vers l'étoile qu'ils ont aperçue à l'Occident, c'est-à-dire vers vous, dont la puissance brille aujourd'hui d'un si grand éclat jusqu'aux rivages de l'Orient, qu'elle y éclaire les princes et les nations, et les guide vers vous qui êtes la vraie image de Dieu.» Le duc de Bourgogne reçut avec joie cette ambassade, et protesta de son désir de se montrer bientôt digne d'aller relever au delà du Bosphore cette vieille bannière des Robert et des Godefroi, que les Turcs redoutaient, disait-on, plus que cent mille combattants.
D'étroites et stériles querelles domestiques vinrent bientôt rappeler Philippe aux soins qu'exigeaient son gouvernement et la tranquillité même de son palais. C'étaient de nouveau les différends sans cesse renaissants du comte de Charolais et des sires de Croy. Le comte de Charolais voyait de plus en plus avec jalousie l'influence d'Antoine de Croy s'élever si haut qu'il avait partagé avec le duc de Bourgogne l'honneur de tenir sur les fonts du baptême le fils aîné du Dauphin. Depuis longtemps il s'était éloigné de la cour, où dominaient ses ennemis, et vivait retiré dans une triste solitude au Quesnoy. Un jour, il crut la devoir quitter pour aller à Bruxelles exposer à son père, en la présence même du sire de Croy, tous ses griefs contre lui; mais le duc ne voulut point l'écouter, et le comte de Charolais s'éloigna plus irrité que jamais. A quel projet s'arrêta sa colère? Quels furent les moyens qu'il se proposa pour enlever l'autorité au sire de Croy? Il est difficile de préciser quelque chose à cet égard. Nous savons, toutefois, que peu après le comte de Saint-Pol, cet illustre feudataire aux sentiments douteux et incertains, qui avait, en 1453, été en même temps l'un des chefs de l'armée bourguignonne et l'un des médiateurs choisis par Charles VII, se rendit à Bourges, chargé d'un message secret du comte de Charolais. Le jeune prince annonçait, dit-on, l'intention «de mettre le sire de Croy hors de l'hostel de son père,» et de chercher, s'il était réduit à fuir, un asile dans le royaume de France. Il demandait seulement qu'on lui accordât le commandement de l'expédition destinée à secourir la reine d'Angleterre Marguerite d'Anjou, qui soutenait avec courage les droits de la maison de Lancastre contre la rébellion du duc d'York. Le roi de France lui fit répondre qu'il l'accueillerait volontiers dans ses Etats, mais il déclarait aussi que «pour deux royaumes tels que le sien il ne consentiroit un vilain fait,» et refusait de l'encourager dans les moyens de violence qu'il voulait opposer aux volontés de son père.
Charles VII, vieux et malade, frémissait à la pensée de tout ce qui pouvait lui rappeler ses propres malheurs; ils touchaient à leur terme. Le bruit courait que le Dauphin, las de consulter des astronomes sur l'époque de sa mort, cherchait à la hâter, et qu'il avait déjà corrompu son médecin, maître Adam Fumée. Selon une version assez douteuse, Charles VII, voulant épargner ce crime à son fils, s'abstint de toute nourriture jusqu'à ce qu'il expirât, au milieu des gémissements de ses serviteurs et des larmes de son peuple, le 22 juillet 1461.
Les premiers actes du nouveau roi de France justifièrent cette accusation: il combla de présents ceux qui lui annoncèrent la mort de son père, défendit que l'on portât son deuil et fit élargir maître Adam Fumée qui avait déjà été chargé de chaînes. Philippe s'était hâté de le faire féliciter sur son avénement par le sire de Croy, en lui annonçant l'intention de l'accompagner jusqu'à Reims avec l'armée qu'il avait depuis longtemps réunie. L'occasion semblait favorable pour rétablir en France la tutelle du duc de Bourgogne, telle que Jean sans Peur l'avait exercée sous le règne de Charles VI. «Mon bel oncle, objectait vivement Louis XI au sire de Croy, a-t-il quelqu'un à redouter, puisqu'il est avec moi et moi avec lui? Comment! ne suis-je point roi? De qui doit-il avoir peur? Mon bel oncle ne peut-il pas se remettre entre mes mains avec la confiance que je lui ai montrée en m'abandonnant aux siennes?»
Néanmoins, quel que fût son mécontentement secret, il était réduit à dissimuler; il venait d'emprunter au duc de Bourgogne de fortes sommes d'argent dont il avait grand besoin, et dans son désir de faire croire à la sincérité de sa reconnaissance pour des services qu'il allait bientôt oublier, il affectait de nommer sans cesse le duc Philippe son père et son sauveur. Dans toutes les villes où il s'arrêtait avec lui en s'acheminant vers la cité de Reims, il lui faisait offrir les clefs aussi bien qu'à lui-même et l'associait à tous les honneurs de la royauté. A la cérémonie du sacre, Philippe s'assit à côté du trône, au même rang que le roi de France, et ce ne fut qu'après l'avoir armé chevalier et avoir placé la couronne fleurdelisée sur son front qu'il lui rendit hommage, comme étant trois fois pair du royaume, dans la forme suivante: «Mon très-redoubté seigneur, je vous fais hommage présentement de la duché de Bourgogne, des comtés de Flandres et d'Artois, et de tous les pays que je tiens de la noble couronne de France, et vous tiens à seigneur, et vous en promets obeyssance et service; et non pas seulement de celles que je tiens de vous, mais de tous mes autres pays que je ne tiens point de vous, et d'autant de seigneurs et de nobles hommes, de gens de guerre, et d'autres qui y sont, que j'en pourray traire. Je vous promets faire service avec mon propre corps tant que je vivray, avec tout ce que je pourray finer d'or et d'argent.» Ce fut de nouveau au milieu de l'armée bourguignonne que Louis XI fit, peu de jours après, son entrée solennelle à Paris. Les archers du comte d'Etampes le précédaient, et tous les nobles dont il était entouré étaient des chevaliers étrangers. C'étaient, entre autres, les sires de Croy, de Commines, de Hornes, de Toulongeon, de Brimeu, de Lalaing, de la Gruuthuse, de la Hamaide, de Borssele, de Wavrin, de Harnes, de Moerkerke, de Miraumont. L'humble apparence du roi, qui chevauchait sur un petit cheval, la tête couverte d'un simple chaperon noir à la mode allemande, rehaussait davantage la pompe de Philippe, qui étalait dans cette cérémonie tous ses diamants et tous ses joyaux: les acclamations populaires semblaient ne s'adresser qu'à lui, et lorsque ce brillant cortége traversa le quartier des Halles, on entendit un boucher s'écrier: «O franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu dans la ville de Paris: il y a longtemps que vous n'y êtes venu, quoique vous y fussiez fort désiré.»
Louis XI eût vivement souhaité de pouvoir persuader au duc Philippe de rompre les trêves qu'il avait conclues avec les Anglais; c'eût été le moyen le plus sûr d'affaiblir son intervention prépondérante dans les affaires de France. Mais Philippe n'oublia pas combien l'alliance de la Flandre et de l'Angleterre était nécessaire à la prospérité de ses Etats; il était d'ailleurs contraire à toute guerre, dont le résultat infaillible eût été de retarder l'expédition qu'il projetait depuis si longtemps contre les infidèles. «Je vois bien comment vont les choses, disait-il, on cherche déjà à s'opposer à mon voyage!» Il repoussa les insinuations de Louis XI, et tenta de lui rappeler qu'en d'autres temps il avait obtenu du pape la dignité de gonfalonier de la croisade.
Un splendide banquet avait été préparé à l'hôtel d'Artois; le duc de Bourgogne y réunit autour de lui les ducs d'Orléans, de Bourbon et de Clèves, les comtes de Charolais, de Savoie, d'Angoulême, de Nevers, d'Etampes, de Montpensier, de Laval, de la Marche, de Vendôme, d'Harcourt, de Tancarville, de Saint-Pol, de Dunois, de Luxembourg.
On y attendait le roi; dès qu'il y aurait paru, l'éléphant conduit par le More de Grenade y eût porté la Religion en habits de deuil: elle eût adressé à tous les convives un appel qu'ils n'auraient pu repousser, afin qu'ils renouvelassent les vœux du Faisan. Le roi se serait trouvé solennellement engagé en présence de toute la noblesse par les mêmes serments et aurait bientôt été réduit à opter entre la honte d'un parjure et celle de devoir accepter jusqu'en Asie la supériorité du duc de Bourgogne, à peu près roi en France et unique chef de la croisade en Orient. Louis XI reçut l'avis de ce qui se préparait: il allégua un prétexte et ne se rendit point au banquet du duc de Bourgogne.
Cependant Philippe prolongeait son séjour dans la capitale du royaume; bien qu'il parlât souvent de son départ et qu'il y songeât quelquefois en remarquant combien s'était refroidie l'amitié de son hôte de Genappe, il ne pouvait s'y résoudre.
Louis XI ne vit qu'un moyen de l'engager à quitter Paris, ce fut de lui en donner l'exemple; mais «comme il estoit ingénieux et actif en plusieurs choses et que la vivité de son engien lui faisoit fantasier maintes besognes,» il voulut imposer en même temps silence aux bruits qui couraient sur ces divisions secrètes; il convoqua donc les échevins et les docteurs de l'université à l'hôtel d'Artois et s'y rendit lui-même. «Voici, leur dit-il, mon cher oncle; c'est la personne du monde à qui je dois le plus et de qui je tiens ma vie, ma couronne et tout ce que je possède. Mon cher oncle partira bientôt pour ses Etats; je pars moi-même pour la Touraine. Je vous prie de vouloir bien faire une procession générale pour que vous priiez tous pour lui et pour moi, ainsi que pour le salut de ce royaume qui repose en grande partie entre ses mains.»
Le lendemain, Louis XI s'éloigna de Paris. Le duc de Bourgogne se décida bientôt à l'imiter: les troubles de Thionville réclamaient sa présence dans le Luxembourg.
Le comte de Charolais était resté seul en France. Louis XI avait jugé utile de se l'attacher en flattant son orgueil, et en lui racontant qu'il avait appris pendant son séjour en Brabant que les sires de Croy avaient proposé au duc d'enfermer son fils dans une prison. Ce qu'il avait été lui-même pour le duc de Bourgogne, le comte de Charolais pouvait à son tour l'être pour lui. Rien n'était plus aisé que de réveiller ces discordes intérieures dont il avait vu l'origine et les progrès. Soit qu'elles appelassent sa médiation amiable, soit qu'elles réclamassent un jour son intervention armée, elles devaient dans l'un et l'autre cas favoriser l'accroissement de sa puissance. Guillaume Biche, que nous avons vu naguère exilé par le duc de Bourgogne pour avoir excité son fils contre lui, était l'agent de ces intrigues entre le roi de France et le comte de Charolais. De tous les sujets du duc il n'y en avait que trois que Louis XI eût depuis son avénement au trône élevés à des fonctions importantes dans le royaume: c'étaient Guillaume Biche, à qui il avait donné le gouvernement du Soissonnais, un valet de chambre du duc, qu'il nomma capitaine du château de Vincennes, et un riche marchand italien de Bruges qu'il créa général des finances. Le plus puissant était Guillaume Biche. Les huissiers et les sergents d'armes avaient reçu l'ordre de le laisser pénétrer dans la chambre du roi à toute heure de la nuit et du jour. Louis XI se promenait souvent avec lui en le tenant par le bras, et l'associait même à ses plus secrètes aventures.
Le comte de Charolais écoutait volontiers les propositions du roi de France. Au retour d'un pèlerinage qu'il avait fait à Saint-Claude, il s'arrêta à Tours: Louis XI continuait à distinguer le comte de Charolais parmi tous les princes du sang, et un jour qu'il s'était égaré à la chasse il se montra tellement inquiet de sa disparition qu'il jura de ne prendre aucune nourriture avant qu'il eût été retrouvé: le lendemain, il lui donna le gouvernement de la Normandie avec une pension de trente-six mille livres. C'était le chiffre de la pension qu'il recevait lui-même à Genappe du duc de Bourgogne.
Cependant le comte de Charolais semblait peu reconnaître cette extrême générosité d'un monarque naturellement égoïste et avare; il était né trop ambitieux pour songer à sacrifier ses intérêts à ceux d'un prince étranger, trop orgueilleux pour se laisser imposer le rôle humiliant que le Dauphin avait accepté à Genappe. Au milieu même de la cour du roi de France, il opposait ses propres intrigues à toutes celles qui l'entouraient. Tandis que Louis XI et le duc Philippe favorisaient le duc d'York, il s'alliait secrètement au duc de Somerset, l'un des chefs du parti du roi Henri VI. On craignait même qu'il ne profitât de l'arrivée du duc de Bretagne, qui avait été mandé à Tours, pour chercher à ressusciter la grande ligue féodale qui avait été autrefois formée contre Charles VII. Louis XI fit si bien pour la prévenir qu'il persuada au comte de Charolais de ne pas tarder plus longtemps à visiter les provinces septentrionales de la France, où il lui permettait de jouir des prérogatives de la royauté, notamment de celle de rendre la liberté aux prisonniers.
A peine le comte de Charolais était-il retourné au Quesnoy qu'il apprit que son père était gravement malade à Bruxelles; il s'y rendit aussitôt et ne quitta plus le chevet de son lit. On avait appelé près du vieux duc de Bourgogne les médecins les plus célèbres de cette époque, Barthélemy Cazal, de Venise, Luc Alexandre, de Milan, Pierre de Herlain, de Savoie, Dominique, de Genève, et un chirurgien du royaume d'Arménie qui portait le nom assez triste de Jean sans Pitié; mais ils conservaient peu d'espoir de le guérir, et des processions solennelles eurent lieu pour implorer du ciel le rétablissement de sa santé, non-seulement dans toutes les villes de ses Etats, mais aussi à Paris et à Londres. Enfin sa situation s'améliora, et dès qu'il se sentit un peu mieux, le comte de Charolais, qui l'avait entouré des soins les plus assidus, recouvra quelque influence près de lui; mais l'usage qu'il en fit prouva que son caractère ne s'était pas modifié, car il continuait à se montrer dur et inflexible dans ses volontés. Roland Pype, trésorier de Flandre, avait été autrefois le receveur général de ses finances; il avait même été privé de ses fonctions avec tant de rudesse que dans son désespoir il aurait attenté à ses jours si sa famille n'eût constamment veillé sur lui dans sa maison de Bruges. Ce n'était point assez: au plus fort de la maladie du duc, le comte de Charolais lui manda qu'il se présentât sans délai à Bruxelles pour rendre compte des deniers qu'il avait eus en dépôt. Roland Pype obéit: on ignore quel fut l'accueil que lui fit le comte de Charolais; mais peu de jours après, on le trouva noyé au fonds d'un puits où il s'était précipité. Il fallut cacher au duc, qui l'aimait beaucoup, ce triste événement.
La convalescence de Philippe était pénible et lente; ses médecins venaient de lui ordonner de couper sa chevelure, et il avait prescrit à tous les nobles de suivre son exemple. Depuis longtemps, le clergé s'élevait contre l'usage de porter les cheveux si longs «qu'ils empeschoient le visage et les yeux,» usage qu'il jugeait déshonorant parce qu'il semblait emprunté aux femmes. En 1105, le comte de Flandre, Robert de Jérusalem, célébrait les fêtes de Noël à Saint-Omer, lorsque l'évêque d'Amiens, saint Godefroi, annonça qu'il ne recevrait d'offrandes que de la part des nobles qui portaient les cheveux courts: tous ceux qui se trouvaient présents saisirent aussitôt, à défaut de ciseaux, leurs glaives et leurs poignards pour faire tomber leur longue chevelure. En 1462, l'empressement des nobles à s'en dépouiller était plus douteux, et messire Pierre de Hagenbach fut chargé d'employer la force afin de les y contraindre, moins pour favoriser la réforme des mœurs que pour cacher davantage les infirmités d'un prince bientôt septuagénaire.
Philippe se rendit lui-même dans les principales villes de Flandre pour remercier les bourgeois de leurs prières et de leurs processions, et pour leur montrer qu'il avait repris toutes ses forces. Sa magnificence était toujours la même, car il voulait que rien ne parût changé ni en lui ni autour de lui, et les chroniqueurs citent notamment l'entrée solennelle qu'il fit à Bruges «comme une chose de moult grand triomphe impossible à croire à ceux qui ne l'ont veue.» Ardent Désir et Bon Vouloir, messagers des Brugeois, s'étaient rendus au devant de lui: la nacelle qui le portait sur le canal de Damme était un jardin planté d'arbustes et de fleurs qu'escortaient une foule de bateaux richement ornés par les marchands étrangers, où l'on entendait tour à tour les douces et riantes harmonies des tambourins et les détonations, aussi bruyantes que le tonnerre, des veuglaires et des canons. A l'entrée de la ville s'élevait une tour d'où l'on vit tout à coup s'abaisser un pont-levis. C'était la résidence de dame Vénus. Près de là, on remarquait Pâris dont le regard téméraire jugeait la beauté de trois déesses: allégories qui rappelaient au duc de Bourgogne les faciles amours de ses jeunes années, sans lui en rendre la vigueur, l'énergie, les espérances et les illusions.
Au sein même de ces fêtes, les tristes préoccupations des intérêts politiques veillaient comme un remords dans l'esprit du vieux prince. Il commençait à peine à reprendre la direction des affaires quand on lui annonça que Louis XI venait de défendre qu'on allât acheter le sel en Bourgogne. «C'est ma récompense, répondit-il, d'avoir soutenu celui qui ne cherche qu'à me détruire.» Peu après, le roi de France lui envoya une ambassade pour lui faire connaître son intention d'appuyer par les armes les droits de la maison de Lancastre et le prier de permettre que le comte de Charolais prît le commandement de son armée. Le duc refusa encore cette fois de renoncer à ses trêves avec le duc d'York, et fit répondre qu'il maintiendrait ses relations avec l'Angleterre aussi bien que ses prédécesseurs, qui, moins puissants que lui, ne les avaient jamais abandonnées.
Louis XI, en offrant au comte de Charolais un commandement qu'il avait autrefois ambitionné, se proposait un double but: non-seulement il voulait troubler sa réconciliation avec son père, mais il espérait aussi qu'en l'appelant en France, il s'assurerait un précieux otage qui garantirait la fidélité future de la maison de Bourgogne. La récente maladie de Philippe lui avait fait comprendre combien il était important qu'au moment de sa mort son unique héritier se trouvât entre ses mains.
Cependant, lorsqu'il vit que cette démarche restait sans succès, il adopta une politique toute différente, et par une suite de ce système qui le portait sans cesse à corrompre les hommes dont il pouvait avoir besoin, il se lia tout à coup par un pacte secret aux sires de Croy que naguère il accusait si vivement. L'influence qu'ils conservaient sur la vieillesse du duc Philippe lui paraissait devoir mieux servir ses projets que l'amitié inégale du comte de Charolais, et il n'hésita pas à la sacrifier publiquement pour se faire de cette rupture même un grief contre lui: il supprima d'abord la pension qu'il lui avait accordée, puis il se prit à désirer de le voir mort, puisqu'il ne devait pas le voir captif.
A la cour du duc de Bourgogne vivait un ancien serf de Saint-Jean de Losne qui était parvenu au rang de premier valet de chambre. Son nom était Jean Coustain. Ambitieux, cupide, rude, impie, orgueilleux, il exerçait sur l'esprit de Philippe autant d'ascendant que ses plus célèbres conseillers: riche de dix mille florins de rente, anobli et créé chevalier, il avait acquis la seigneurie de Navilly; puis il avait acheté à Jean de Vos la vaste terre de Lovendeghem. Ses armes étaient d'argent à trois molettes d'or: écu de métaux tel qu'il convenait à un noble de fortune. Sa femme Isabeau Mache-Foing avait paru au banquet du Faisan avec les plus illustres dames de la cour; leur fils, déjà grand bailli de Thielt, avait osé élever ses prétentions jusqu'à mademoiselle de Boussut, qui avait refusé Charles de Poitiers, de la maison des comtes de Valentinois. Un autre de leurs fils avait obtenu la main d'Anne de Baenst, qui épousa quelques années plus tard, en secondes noces, le bâtard Philippe de Brabant. Toute la famille de Jean Coustain jouissait près du duc de la même faveur; son frère Humbert Coustain, sommelier du corps, avait été anobli comme lui; sa sœur Agnès était l'une des nombreuses maîtresses de Philippe. Les Mache-Foing n'étaient pas moins puissants. Si Jean Coustain avait combattu à Gavre aux côtés du duc de Bourgogne, Philippe Mache-Foing avait été l'un des prisonniers épargnés à la bataille de Nicopoli avec Jean sans Peur; d'abord simple valet de chambre, puis garde des joyaux avec son frère Monnot Mache-Foing qui s'était fait nommer maire de Dijon, il avait porté si haut son opulence et sa fortune qu'il avait fait bâtir à ses frais dans cette ville l'église de Saint-Jean.
Au commencement de l'année 1462, Jean Coustain se rendit en Bourgogne parce que ce pays avait des relations plus fréquentes avec les habitants de la Lombardie, fameux par leurs poisons et leurs maléfices. Son premier soin fut de s'y adresser à une courtisane savoyarde attachée à la secte des Vaudois, qu'entretenait un pauvre écuyer nommé Jean de Vy: il lui demanda quelle était la manière la plus prompte de parvenir à son but lorsqu'on voulait la mort d'un homme; il ajouta que le prénom de celui qu'il voulait perdre était Charles. Cette femme consentit à préparer un poison, et Jean de Vy le remit à Jean Coustain, ne doutant point que sa complicité ne devînt pour lui une source de richesses, comme Jean Coustain le lui avait fait espérer. Cependant plusieurs mois s'écoulèrent sans qu'il vît cette promesse se réaliser, et, de plus en plus impatient d'en recueillir le fruit, il résolut de se rendre lui-même à Bruxelles. Jean Coustain s'était déjà assuré les moyens de faire réussir ses projets; il ne restait qu'à accomplir le crime. Il se croyait assez puissant pour qu'il n'y eût pour lui aucun danger à repousser avec mépris l'écuyer bourguignon. Jean de Vy, pour se venger, alla tout révéler à Tristan de Toulongeon et à Pierre de Hagenbach, et leur montra même des lettres de Jean Coustain; le comte de Charolais, aussitôt instruit de ces révélations, courut au palais raconter ce qu'il avait appris. Ce complot sembla toutefois émouvoir peu le vieillard, qui permit à peine à son fils de faire surveiller Coustain pendant la nuit et de le faire arrêter le lendemain; mais il s'irrita de ce que les sires de Toulongeon et de Hagenbach ne l'avaient pas prévenu le premier et les disgracia. Le lendemain était un dimanche; le duc alla chasser les daims dans le parc de Bruxelles; Jean Coustain était avec lui, et il se contenta de lui dire qu'il se préparât à accompagner le sire d'Auxy. Jean Coustain se retira, dîna et se rendit aussitôt après à l'oratoire où le duc entendait la messe. Trouvant la porte fermée, il frappa si rudement qu'on la lui ouvrit. «Me voici, dit-il insolemment au duc, que voulez-vous que je fasse? Où irai-je?—Je vous ai dit, répliqua Philippe, que vous alliez avec le sire d'Auxy là où il vous mènera.—Vraiment, continua Coustain, est-ce tout? et qu'aurai-je de mon service? Par la mort! digne beau sire, j'ai bien employé mon temps. Il me vaudrait mieux avoir servi un porcher.» Et il se retira tandis que Philippe répétait à voix basse: «Jehan! Jehan! je t'ai nourri trop gras!»
Ce ne fut que lorsque le sire d'Auxy, arrivé aux portes de Bruxelles, donna l'ordre de lier Jean Coustain que celui-ci pâlit et commença à douter de sa puissance. On le conduisit au château de Rupelmonde, où l'on enferma également Jean de Vy, qui, bien que moins coupable que lui, devait partager son sort. Le comte de Charolais se rendit bientôt dans leur prison et s'empressa de donner l'ordre que Jean Coustain fût décapité, de crainte que le duc ne se laissât émouvoir de pitié pour un serviteur qu'il chérissait plus que les autres. Jean Coustain se trouvait déjà dépouillé de ses vêtements et prêt à être livré au bourreau, quand il demanda à pouvoir parler au comte de Charolais. Ses révélations furent longues, on ignore ce qu'elles continrent; seulement ceux qui y assistaient de loin remarquèrent que le comte de Charolais changeait de visage et faisait souvent le signe de la croix, comme frappé d'étonnement et de stupeur, «pourquoy on doubtoit qu'il n'eust dict chose qui feust pleine de mal de lui ou d'autrui.»
Jean Coustain était ce valet de chambre du duc que Louis XI avait, dès les premiers jours de son règne, créé capitaine du château de Vincennes. Ce fut à Paris que son complice, Gilles Courbet, chanoine d'Arras, trouva un refuge. Dès ce jour, le dissentiment du comte de Charolais et de Louis XI devint plus profond: Philippe se montrait seul disposé à oublier ce complot. Louis XI venait de lui céder ses prétentions sur le Luxembourg, et l'on vit bientôt la sœur et la femme de Coustain retrouver toute leur faveur près de lui: il lui était toujours difficile de supporter longtemps l'esprit altier et ambitieux de son fils; mais il n'en secouait le joug que pour retomber sous celui des sires de Croy. Ce fut l'un d'eux, le sire de Chimay, qu'il chargea d'aller se plaindre au roi de France d'une ordonnance récemment publiée, qui défendait toute relation avec le roi Edouard d'York.
Les questions soulevées par la lutte des deux factions qui divisaient l'Angleterre étaient celles où le duc Philippe s'éloignait le plus de la politique de Louis XI. Edouard IV était aimé des communes flamandes. Il avait lui-même annoncé son couronnement à leurs échevins par des lettres remplies de témoignages de déférence et d'amitié, et depuis lors il n'avait pas cessé de se montrer favorable à leurs intérêts. Les sympathies de la Flandre restaient toujours la règle du système commercial que devait se tracer le duc de Bourgogne. L'ambassade du sire de Chimay avait été sans résultats, mais la fortune, presque constamment favorable à Philippe, renversait au même moment les desseins qu'avait formés en Angleterre la politique rivale de Louis XI. Le parti d'York triomphait, et vers la fin du mois de juillet 1463, Marguerite d'Anjou, abordant à l'Ecluse avec son fils, le prince de Galles, vint chercher un refuge dans les Etats du prince qui avait été longtemps son plus terrible ennemi. N'ayant pour se couvrir que les vêtements que tant de fatigues avaient mis en lambeaux, obligée d'emprunter à son sénéchal Pierre de Brezé, presque aussi pauvre qu'elle, quelques deniers pour acheter du pain, elle était réduite, comme la veuve de Charles Ier au Louvre, à se cacher dans l'ombre et dans le silence pour éviter les outrages publics. Le peuple, toujours cruel pour le malheur, l'avait accueillie avec des imprécations et des menaces. Que de tristes rapprochements se présentèrent à l'esprit de Marguerite, si sa pensée remonta à l'époque où la dynastie dont elle défendait les droits avait eu la Flandre pour berceau! Près de ce même port où elle abordait plaintive et désolée pour invoquer la générosité d'un prince dont les Lancastre avaient reçu l'aïeul dans leur hôtel de Londres, alors qu'il partageait la captivité du roi Jean, Edouard III avait vaincu Béhuchet, Barbavara et leurs quarante mille soldats, et c'était aussi à l'Ecluse que, dans tout l'éclat de ses victoires, il avait présenté un autre prince de Galles aux députés des bonnes villes, accourus pour protester de leur zèle et de leur fidélité.
Marguerite, qui s'appuyait d'un sauf-conduit qu'elle avait autrefois demandé, envoya sans délai au duc Philippe un chevalier nommé messire Jean Carbonnel, pour le supplier de lui accorder une entrevue. Philippe était allé en pèlerinage à Boulogne. Il répondit avec douceur à l'envoyé de la reine d'Angleterre, et l'assura que si la maladie de sa sœur la duchesse de Bourbon ne l'avait pas retenu, il se serait empressé d'aller au devant de l'illustre princesse. Il chargea du soin de la complimenter Philippe de la Roche, chevalier de la Toison d'or, qui passa plus tard à la cour de Louis XI, et fut, en 1484, l'orateur le plus populaire des états de Tours. Le sire de la Roche trouva Pierre de Brezé à Bruges, et l'accompagna à l'Ecluse, où il engagea Marguerite à ne pas entreprendre un voyage pénible et plein de dangers à cause du voisinage des Anglais.
Cependant Marguerite insista, et obtint de Philippe qu'il la recevrait dans la ville de Saint-Pol. Elle se rendit donc à Bruges, où le comte de Charolais lui prêta cinq cents écus, revêtit le costume qu'aurait porté en voyage une simple femme de la suite de quelque noble dame, et s'achemina vers la cour du duc, avec son sénéchal, sur un de ces grands chariots que les habitants du pays couvrent d'une large toile blanche, aussi noble et aussi fière dans son malheur que lorsqu'elle s'asseyait sur un trône. Le prince de Galles était resté à Bruges, «partie, dit l'historiographe des ducs de Bourgogne, par nécessité de non le povoir furnir, partie pour non mettre le pays en adventure pour le poix de sa personne.»
Les Anglais essayèrent vainement d'enlever Marguerite à Béthune. Échappant à leurs embûches, elle arriva à Saint-Pol, où le duc Philippe l'invita à un pompeux banquet. «Et, disoit-on, lors que comme l'ymage du duc entre toutes autres gens se monstroit seigneurieuse pour homme, où qu'oncques se trouvast, pareillement l'ymage de la royne avec son maintenir se monstra pour femme un des beaulx personnages du monde représentant dame. Et en effect, moult estoit belle dame et entière pour lors et digne de hault regard, nonobstant que povre et austère fortune lui povoit estre cause assez de lui amoindrir ses manières ès quelles toutes voies oncques ne varia; ains venue aveucques trois femmes, aveucques un chariot passager, se comporta et monstra telle comme quand soloit tenir le sceptre à Londres en main redoutée.» Philippe se borna toutefois à accorder quelques secours en argent à la reine d'Angleterre, ainsi qu'aux ducs d'Exeter et de Somerset, qu'on avait vus, pendant plusieurs jours, errer mendiant et pieds nus à travers la Flandre.
Une escorte plus nombreuse accompagnait Marguerite lorsqu'elle revint à Bruges. Le comte de Charolais se plut à l'entourer d'honneurs pendant son séjour «dans cette fameuse ville de Bruges, dont toutes nations font mémoire.» Une joute qui devait avoir lieu au mois d'octobre, à l'abbaye de Saint-André, avait appelé de toutes parts un grand nombre de chevaliers, parmi lesquels on distinguait le bâtard de Bourgogne, Philippe de Crèvecœur, Pierre de Waes, Guillaume de Saulx, Morelet de Renty et le jeune marquis de Ferrare. Le duc de Gueldre s'était également rendu à Bruges pour y attendre sa fiancée, Catherine de Bourbon. De somptueux banquets se succédèrent sans interruption, et tel était le respect que le comte de Charolais montrait à la princesse exilée, qu'on le vit refuser de s'approcher de l'aiguière qui était présentée à la reine d'Angleterre, comme si son infortune n'eût rien enlevé à son sang de son éclat et de sa dignité.
Avant de quitter Bruges, Marguerite, touchée des soins du comte de Charolais, essaya inutilement de le réconcilier avec son père. Leurs divisions devenaient de plus en plus violentes. Le duc avait donné l'ordre d'arrêter un secrétaire du comte de Charolais, nommé Antoine Michel; mais son fils le fit délivrer, et se retira en Hollande en état de rupture ouverte. «Les termes que longtemps on m'a tenu en court et maintes choses que j'y voy non à souffrir,» disait-il au sénéchal de Brezé, dans un langage trop vif et trop énergique pour qu'il soit permis de l'affaiblir en le traduisant «m'ont fait quérir eslonge d'icelle; là où si d'avanture proufit vient, ou auculn grand bien, il chiet en la charge de deux ou trois et de moy n'est cognoissance. Les trois mettent main et ongle en tout; et sans que riens ne leur échappe, ne se peuvent de rien assouvir. Monseigneur est tout bon et trop bon pour eux; mès me doulte que sa bonté trop entière ne lui contourne en dommage à la fin, comme j'en vois les approches et les exemples plusieurs, là où on l'endort et enyvre en souppés en miel, dont le déboire sera amer, et en luy pignant la teste et dodiminant de douce main, on lui coupe les cheveux et désempare-on le chief, et tout ce faict-on finalement pour complaire à aultry et soy avancer, et pour me faire plus feble en hoirie quand ce viendroit à respondre contre aultruy orgueil.»
Les craintes du comte de Charolais n'étaient que trop fondées. La puissance des seigneurs de Croy augmentait de jour en jour. Dans tous les Etats du duc s'étendaient leurs seigneuries: ils possédaient dans les Pays-Bas Ath, Chièvres, le Rœulx, Beaumont, Chimay et Condé; en France, Landrecies et Avesnes. On disait que le duc allait leur donner le comté de Namur. Ils disposaient également des comtés de Luxembourg et de Boulogne. Le sire de Chimay était bailli du Hainaut; son frère était grand maître d'hôtel du roi de France et grand sénéchal de Normandie. Leur neveu, le sire de Lannoy, était gouverneur de Hollande et de Zélande. Aussi valait-il mieux, disait-on, servir les Croy que le duc lui-même. Toute cette puissance, ils l'employaient à favoriser Louis XI. C'était inutilement que le comte de Charolais engageait le roi de France à ne pas insister sur le rachat des villes de la Somme; il avait même chargé d'un message à ce sujet Guillaume Biche, l'ancien intermédiaire de ses intrigues avec Louis XI, n'osant se rendre lui-même auprès de lui, «attendu qu'on lui avoit dit que s'il venoit devers le roy, le roi le feroit prendre et le bailleroit à monsieur de Bourgogne.» Louis XI fit peu d'attention à cette démarche, car le sire de Croy venait d'arriver à Paris pour lui annoncer que, malgré la longue résistance du duc, il l'avait déterminé à restituer les cités importantes qui lui avaient été données en gage par le traité d'Arras pour une somme de quatre cent mille écus d'or. De peur que Philippe ne regrettât son imprudence, le roi de France se hâta de lui faire parvenir un payement de deux cent mille écus d'or, par des ambassadeurs chargés d'offrir en même temps au duc de Bourgogne «de l'ayder, secourir et favoriser de tout son pouvoir à l'encontre de monsieur de Charolois.» Vers la fin du mois de septembre 1463, il alla lui-même faire effectuer le second payement, entre les mains du duc Philippe, à son château d'Hesdin. Il y accusa de nouveau le comte de Charolais. Les Croy se plaisaient à appuyer toutes ses plaintes, et, malgré les pleurs de la duchesse, leurs paroles aveuglaient si complètement le vieux prince, qu'il sacrifiait ses propres intérêts à ceux de Louis XI, par haine contre son fils.
Louis XI mettait toute son habileté en œuvre pour flatter Philippe et lui faire oublier ses griefs. Plus le duc de Bourgogne était fier et somptueux, plus il se montrait humble et simplement vêtu, à tel point, dit Chastelain, «qu'il cachoit sa couronne de millions d'or vaillant, soubs un chappelet de six gros.»—«Si j'avais dix royaumes, disait-il au duc, et Dieu m'a donné plus que je ne vaux, je voudrais vous les remettre, comme au prince le plus illustre et le plus sage du monde.» Il fit si bien que le duc consentit sans difficulté à recevoir les monnaies d'or et d'argent apportées à Hesdin par le roi de France, dès que leur valeur eut été reconnue par deux changeurs de Bruges. Ce fut ainsi que Louis recouvra les villes des bords de la Somme, qui avaient été séparées du royaume pendant plus d'un quart de siècle. Le sire de Croy en reçut le gouvernement, qui valait vingt-quatre mille francs par an. Le sire de Lannoy fut, de plus, créé capitaine d'Amiens, d'Arras, de Hautbourdin et de Doulens.
Tant de bienfaits frappèrent enfin le duc de Bourgogne. On l'entendit s'écrier: «Croy, Croy, il est difficile de bien servir deux maîtres!»
Cependant Louis XI s'applaudissait de ses succès et se disait: «Il faut que j'aie le comté de Boulogne, l'Artois et toute la Picardie. Mon bel oncle a reçu beaucoup d'argent, mais ce qu'il m'a cédé vaut encore plus.» Il essaya d'abord d'obtenir le comté de Boulogne, et chargea le sire de la Tour, qui s'en prétendait le légitime héritier, de le réclamer en vertu des droits de sa naissance; mais ces démarches restèrent sans résultat.
Louis XI, échouant de ce côté, ne se décourageait point. Depuis longtemps, on répandait le bruit que le duc allait déshériter son fils; on disait aussi que son projet de croisade n'était pas abandonné. Un jour que le roi de France chassait avec Philippe dans la forêt de Crécy, il s'empressa de profiter de ces rumeurs pour y trouver l'occasion de poursuivre ses desseins. «Bel oncle, lui dit-il, vous avez entrepris une chose glorieuse et sainte: puisse Dieu vous la laisser accomplir! Je vois avec joie à cause de vous l'honneur qui en reviendra à votre maison, et si je l'avais entreprise moi-même, je placerais toute ma confiance en vous et vous constituerais le régent de mon royaume; je remettrais tout entre vos mains; j'espère que vous ferez de même, car vous ne pourriez mieux mettre votre confiance en personne. En ce qui touche notre beau-frère de Charolais, par la pasque Dieu, ne doutez pas que je ne le mène à raison; qu'il soit en Hollande ou en Frise, je saurai bien le réduire. Qu'en dites-vous, bel oncle?—Ha! monseigneur, répondit Philippe retrouvant l'ancienne habileté de ses luttes avec le roi de France, je vous remercie de vos belles paroles, mais il n'est point nécessaire que vous vous occupiez d'aussi méchantes affaires que celles que j'ai avec mon fils; ce serait trop vous abaisser. Avec l'aide de Dieu, j'en viendrai bien à bout sans donner des soucis à un aussi grand prince que vous.»
Le roi insistait. «Monseigneur, continua Philippe, mon fils est mon fils. Quelle que soit sa position actuelle, je sais bien que, lorsque le moment en viendra, il fera ce que je voudrai. Et quant à ce qui touche mes terres, je les confierai, à mon départ, à Dieu et à bonne garde. Autre chose ne ferai!» Louis XI ne put rien obtenir de plus satisfaisant, et prit peu après congé du duc.
Il était vrai que Philippe songeait de plus en plus à la croisade. Ni la jalousie de Louis XI, ni ses querelles avec son fils ne pouvaient l'en éloigner. Il se rendit d'Hesdin à Bruges pour en presser les préparatifs. Déjà on avait acheté des armes et réuni des approvisionnements. On avait fixé le nombre d'hommes que devait fournir chaque fief. On avait même, sans se préoccuper du tort grave qui en résultait pour les relations commerciales, retenu tous les navires qui se trouvaient dans le port de l'Ecluse, comme si l'expédition eût été prête à mettre à la voile. Les nobles qui devaient en faire partie avaient reçu l'ordre de se réunir à Bruges le 15 décembre. L'évêque de Tournai et Simon de Lalaing, qui étaient revenus depuis peu de l'Italie, leur annoncèrent dans un long discours que le pape avait fort loué les projets du duc et que rien ne s'opposait plus à leur accomplissement: le sire d'Halewyn, au nom des nobles de Flandre, et le sire de Viefville, pour ceux de Picardie, y répondirent en protestant de leur zèle, et le duc ajouta lui-même que sa flotte se réunirait au port d'Aigues-Mortes, consacré par le pieux souvenir du roi Louis IX.
Cependant, au moment de s'éloigner de ses Etats, Philippe comprit que l'exil de son fils pouvait être contraire à la stabilité de sa puissance. Il ordonna au bâtard de Bourgogne d'aller le trouver en Hollande, où il se consolait de sa mauvaise fortune en nouant de secrètes intrigues avec le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et le comte de Saint-Pol; la duchesse se rendit elle-même à Berg-op-Zoom, pour le supplier de ne pas réduire son père à une résolution extrême qui pourrait lui enlever son héritage.
La gravité de la situation préoccupait tous les esprits: les bonnes villes de Hollande, prenant l'initiative d'une médiation qui pouvait avoir ses périls, s'adressèrent les premières aux états de Flandre pour leur exposer combien il était important d'assurer la paix de l'avenir avant d'aborder les chances incertaines de la croisade: elles demandaient qu'une entrevue eût lieu à Bruges entre le duc et son fils, et les engageaient à envoyer leurs députés se jeter aux genoux du vieux prince pour qu'il pardonnât au comte de Charolais. Les états de Flandre s'adressèrent à leur tour aux bonnes villes de Brabant de Hainaut, et elles promirent de s'associer à leur démarche.
Le comte de Charolais n'avait pas quitté Berg-op-Zoom, et continuait à réclamer des garanties dans une réconciliation que le duc Philippe ne voulait admettre qu'accompagnée d'une soumission complète et de l'aveu de son repentir et de ses torts. Lorsqu'il apprit que son père avait convoqué les états de tous ses pays «de par deçà» pour qu'ils se trouvassent le 9 janvier à Bruges, il résolut aussitôt de s'assurer leur appui, et leur écrivit pour les inviter à se rendre le 3 janvier à Anvers, afin qu'il eût le loisir de prendre leurs conseils; mais Philippe ne vit dans cette lettre qu'un nouvel outrage à l'autorité paternelle, et défendit qu'on y obéît, attendu qu'il appartenait au prince seul de réunir les états, et qu'il était bien résolu à ne point permettre qu'ils intervinssent dans les soins de son gouvernement ou dans ses démêlés avec son fils. Il était trop tard; les députés des états étaient déjà arrivés à Anvers. Le comte de Charolais leur exposa tous les méfaits des sires de Croy, qui l'avaient fait priver de sa pension et reléguer dans l'exil. Il ajouta que le duc Philippe songeait à la fois à remettre le gouvernement de tous ses Etats au sire de Chimay, notoirement vendu à Louis XI, et à confier la garde de la Hollande et de la Zélande au roi Edouard d'Angleterre. Il les suppliait d'intercéder en sa faveur auprès du duc pour qu'il le reçût dans ses bonnes grâces et ne confiât point, à son départ, des provinces si florissantes à des mains étrangères.
Sur ces entrefaites, on apprit tout à coup que Louis XI était arrivé à Tournay: après avoir passé tout l'hiver à Abbeville pour suivre les événements, il avait jugé utile de s'avancer jusqu'aux frontières de Flandre, afin de soutenir l'influence des sires de Croy. Le duc, loin de secouer leur tutelle, vanta leurs services à l'assemblée des états qui se réunit à Bruges, et, tout en démentant les bruits d'après lesquels on le montrait prêt à abandonner le soin de ses nombreuses seigneuries aux rois de France et d'Angleterre, il annonça qu'il les laisserait en bonnes mains pendant son voyage. Il se montra, du reste, fort mécontent de ce que les états s'étaient rendus à Anvers et les congédia.
Les députés des états voyaient leurs craintes s'accroître: ils se réunirent spontanément à l'hôtel de ville, le 11 janvier 1463 (v. st.), et y résolurent d'aller s'excuser près du duc de leur déférence aux désirs du comte de Charolais, et de recourir en même temps aux plus humbles prières pour qu'il modérât sa colère contre son fils. L'évêque de Tournay leur fit obtenir le lendemain une audience, et l'abbé de Cîteaux porta la parole en leur nom devant le duc de Bourgogne. Il loua la noblesse de sa personne et la splendeur de sa maison; elle était telle, disait-il, que les discordes qui affligeaient les pays étrangers respectaient l'asile de la paix et du bonheur, de la sagesse et de la gloire, et que toutes les nations souhaitaient de se trouver sous sa protection. Il exprimait l'espoir que puisque partout on le citait comme le modèle des bons princes, ses sujets seraient les premiers à éprouver sa bonté et sa clémence; et après avoir excusé les états de leur voyage à Anvers, en alléguant leur ignorance de la défense du duc, il le supplia d'oublier les torts du comte de Charolais, afin qu'on retrouvât un jour sous son fils le sage gouvernement dont ils avaient joui sous son propre règne.
Philippe consentit à pardonner aux états; mais il se plaignait vivement du comte de Charolais et jurait sur sa foi qu'il n'y avait jamais rien eu de vrai dans les projets qu'on lui attribuait. «Ce sera, disait-il, la dernière volonté que j'aurai jamais.» Il n'en exigeait pas moins que son fils se soumît à ses ordres et lui donnât une première preuve de son respect et de son obéissance en éloignant de lui tous les conseillers qui l'entouraient.
Cependant le comte de Charolais était arrivé à Gand; les députés des états s'y rendirent avec l'évêque de Tournay, l'abbé de Cîteaux et les sires de Goux et de Lalaing. L'abbé de Cîteaux exposa, dans un docte discours, les volontés du duc; aussitôt après, l'évêque de Tournay s'agenouilla devant le jeune prince en ajoutant quelques belles remontrances. Mais le comte de Charolais, qui ne l'aimait pas, se hâtait peu de le relever et lui témoignait publiquement son ressentiment. «Monseigneur, dit le prélat, ce n'est point comme serviteur de votre père, mais comme évêque, que je viens calmer de longues discordes et rétablir la paix et l'union.»
Le comte de Charolais demanda aux députés des états s'il était vrai que l'abbé de Cîteaux eût parlé en leur nom. Leur réponse ayant été affirmative, il les remercia de leurs bonnes intentions et leur raconta toutes les insultes des sires de Croy. «Ils avaient cherché, prétendait-il, à le faire périr en recourant à l'appui infâme des sorciers; ils s'étaient vantés qu'ils avaient neuf cents chevaliers ou écuyers prêts à les servir jusqu'à la mort, que tout l'Artois leur obéissait, et que c'était en vain que le comte de Charolais chercherait à leur opposer ses Flamands et ses Brabançons.» Enfin, après avoir décrit aux députés des états les dangers qui le menaceraient s'il se livrait entre les mains de ses ennemis, il termina en leur demandant conseil.
Les députés des états se retirèrent: après une demi-heure de délibération, ils allèrent tous se jeter aux genoux du comte de Charolais, et le pressèrent de se réconcilier avec son père afin d'écarter les malheurs dont ses États héréditaires étaient menacés. L'on pouvait espérer que Dieu, exerçant les prières de leurs nombreuses populations, continuerait à le protéger, et que son père éprouverait tant de joie de le revoir qu'il serait le premier à le défendre.
Le comte de Charolais se soumit à la décision des députés des états, les priant seulement de vouloir bien l'accompagner. A une petite distance de Bruges, il rencontra Adolphe de Clèves, le bâtard de Bourgogne et les échevins, qui s'étaient rendus au devant de lui, et se dirigea avec eux vers l'hôtel du duc, où il s'agenouilla trois fois devant son père; puis il chercha à se disculper des torts qu'on lui imputait. «De toutes vos excuses, interrompit le duc, je sais bien ce qui est; mais puisque vous êtes ici venu à merci, soyez-moi bon fils, je vous serai bon père.» En disant ces mots, il le prit par la main; peu de jours après, le duc de Bourgogne partit pour Lille, où les états avaient reçu l'ordre de se réunir le 8 mars 1463 (v. st.).
Louis XI, déjà prévenu par Antoine de Croy de ce qui s'était passé à Bruges, avait aussi quitté Tournay pour se rendre à Lille; autant désirait-il voir le duc se croiser lorsqu'il songeait à remettre sa puissance aux mains des sires de Croy, autant eût-il redouté de le voir exécuter son projet depuis que rien ne s'opposait plus au vœu populaire qui soutenait le comte de Charolais. Par une tactique toute nouvelle, il réussit à persuader au duc qu'il ferait bien d'ajourner son voyage à l'année suivante, promettant de lui envoyer à cette époque dix mille combattants qu'il entretiendrait à ses dépens pendant quatre mois. Le roi Edouard d'Angleterre annonçait aussi qu'il joindrait aux pèlerins qu'amènerait l'archevêque de Canterbury un secours en archers. Toutes ces espérances flattaient l'ambition de Philippe, à qui elles montraient les rois empressés à l'accepter pour chef de la grande ligue des peuples chrétiens qui étaient appelés à délivrer l'Orient.
Le duc fit part de sa résolution aux états. Il ajouta que s'il n'était pas mort ou malade, il aurait franchi les frontières des infidèles avant les fêtes de la Saint-Jean 1465. Du reste, pour ne point manquer aux engagements qu'il avait pris vis-à-vis du pape, il se proposait de charger le bâtard de Bourgogne de conduire, sans retard, deux mille combattants dans les mers de la Propontide.
L'un des hommes les plus illustres de ce siècle par sa science et son génie, Æneas Sylvius Piccolomini, avait ceint la tiare romaine sous le nom de Pie II. A la vue des profondes divisions qui déchiraient l'Europe et des rapides progrès du mahométisme qui s'avançait jusqu'au Danube et semblait du rivage de la Grèce menacer déjà l'Italie, il avait senti renaître en lui la sublime énergie d'Urbain II. Sa voix puissante, qui convoquait aux périls de la guerre sainte les nobles et les bourgeois, les riches et les pauvres, retentissait dans toute l'Europe. Il ne cessait de condamner les lenteurs du duc de Bourgogne, qui cherchait à s'excuser sur ce qu'il ne pouvait point, seul entre tous les princes, entreprendre la croisade, et il déclarait qu'en même temps pontife et roi, il serait le premier à l'y suivre. «Le pontife romain, aidé des Vénitiens et des Hongrois, accompagné du duc de Bourgogne, aidé par le roi de France, peut, disait-il, détruire la nation des Turcs. Les croisés n'accourront-ils point lorsqu'on apprendra qu'il part lui-même avec le sacré collége des cardinaux? et l'argent pourrait-il lui manquer, quand on saura qu'il est résolu à offrir non-seulement ses trésors, mais son propre sang pour le nom de Jésus-Christ?» Pour ranimer le zèle de Philippe, il ajoutait que l'empereur avait résolu de lui accorder le titre de roi avec le vicariat impérial sur la France et sur tous les pays situés au delà du Rhin. D'autres lettres pontificales s'adressaient aux nombreuses populations des Etats du duc de Bourgogne. Tous les dimanches, dans tous les villages de la Flandre, les prêtres lisaient du haut de la chaire la bulle de la croisade. A Gand, un moine de l'ordre des Jacobins, nommé Nicolas Bruggheman, prêcha la guerre sainte dans une procession générale de l'église de Saint-Jacques; une multitude immense se pressait autour de lui, sur ce marché du Vendredi, où tant de fois des voix éloquentes avaient ému et transporté des imaginations ardentes et passionnées. L'enthousiasme de la foi se réveillait de toutes parts. Comme au onzième siècle, le peuple se réunissait par troupes de dix, vingt ou quarante personnes, qui se dirigeaient vers les Alpes, sans chefs, sans armes, sans argent; plus de vingt mille hommes quittèrent ainsi les Etats du duc, et bientôt trois cent mille pèlerins saluèrent les murailles de Rome. A mesure qu'ils arrivaient, le pape les envoyait au port d'Ancône.
Ce fut le 21 mai, deuxième jour de la Pentecôte, que le bâtard de Bourgogne, après avoir pris la croix la veille, s'embarqua à l'Ecluse. Le sire de Boussut, messire Simon de Lalaing et ses deux fils, et plusieurs autres chevaliers, faisaient partie de cette expédition. Trois cent trente croisés y représentaient la commune de Gand. Le duc de Bourgogne s'était rendu à l'Ecluse pour voir ses vaisseaux mettre à la voile vers ces mers éloignées, où, malgré sa vieillesse, il espérait encore pouvoir bientôt les rejoindre. Ayant appris que le roi de Hongrie, effrayé des désordres qui avaient signalé en 1396 la marche des croisés, était peu disposé à les laisser passer par ses Etats, il avait renoncé au projet de suivre la route signalée par les revers de Jean sans Peur, et ses ambassadeurs venaient de conclure avec Bernard Justiniani une convention par laquelle les Vénitiens s'engageaient à transporter ses hommes d'armes en Orient, de même que jadis ils avaient reçu sur leurs navires les chevaliers de Baudouin de Constantinople.
En ce moment, la réconciliation du duc de Bourgogne et du comte de Charolais permettait de détourner les regards des embarras de la situation intérieure pour les porter vers ces glorieux pèlerinages où l'on avait vu six cent mille croisés fouler les bords de l'Oronte ou la vallée de Rephaïm; mais ces rêves ne devaient pas être de plus de durée que la réconciliation qui en était la base. Les sires de Croy retrouvèrent assez d'influence pour que le duc de Bourgogne refusât de rétablir la pension du comte de Charolais, qui retourna en Hollande en même temps qu'ils ramenaient au château d'Hesdin le vieux prince, que Louis XI se hâta d'aller rejoindre. Le roi de France cherchait sans cesse à enlacer le duc dans ses astucieux projets. Ce n'était point assez qu'il eût recouvré les villes de la Somme, il voulait profiter de ce premier succès pour se faire restituer également les châtellenies de Lille, de Douay, et d'Orchies, moyennant le payement des sommes qui avaient été stipulées dans l'éventualité du rachat de ces châtellenies: le duc était toutefois trop sage pour retomber deux fois dans la même faute. Il répondit que lorsque Philippe le Hardi avait épousé Marguerite de Male, le roi de France avait disposé de Lille, de Douay et d'Orchies pour lui et ses hoirs mâles, de manière à ce qu'il n'y eût lieu à ce droit de retour que s'ils venaient à manquer. Toutes ces tentatives du roi étaient plus favorables au comte de Charolais que la soumission même du jeune prince, trop prompt, même lorsqu'il cédait, à se laisser emporter par son caractère ardent et impétueux. Philippe avait déclaré, l'année précédente, qu'il ne rendrait jamais au comte de Charolais sa pension que du plein gré du roi de France. Eclairé davantage sur les desseins de Louis XI, il n'hésita pas à lui annoncer que voyant les malheurs que ces divisions pouvaient entraîner, cédant d'ailleurs aux vœux de ses Etats et au mouvement de son cœur paternel, il était disposé à écouter les prières de son fils. Il ajoutait que, quoiqu'il pût bien le faire sans sa permission, il le priait de ne pas manquer à la promesse qu'il lui avait faite d'y consentir. Ces paroles plaisaient peu à Louis XI; il cherchait à les combattre en se plaignant longuement du comte de Charolais, notamment de son alliance secrète avec le duc de Bretagne. Malgré tous ses efforts, le duc persistait dans son opinion, et le roi prit congé de lui pour se rendre à Rouen; mais il ne fit dans cette ville qu'un court séjour et revint presque aussitôt en Artois. Les uns disaient que c'était afin de pouvoir entamer plus facilement, grâce à la médiation du duc, des négociations avec le roi Edouard d'York; d'autres prétendaient que le roi avait appris des astrologues qu'un grand danger menacerait le duc pendant le mois de septembre, et qu'il voulait se tenir prêt à se saisir aussitôt du château d'Hesdin et de toutes les richesses qui y étaient déposées.
Louis XI devait plus d'une fois se laisser tromper par le vain calcul des constellations. Les dangers qu'elles annonçaient ne se présentèrent point: la croisade seule languissait et s'éteignait sans combats et sans gloire. Le sire de Toulongeon et le protonotaire de Bourbon avaient été envoyés à Rome pour s'excuser des retards qu'elle subissait sans cesse. Le pape les chargea de supplier leur maître d'y mettre un terme, et écrivit lui-même au duc de Bourgogne: «Le bruit s'est répandu dans l'univers que l'illustre et puissant duc de Bourgogne a résolu, d'accord avec le pontife romain, de faire la guerre aux Turcs; la Grèce aspire à la liberté, et déjà la terreur s'est emparée des infidèles. Telle est la puissance de votre nom. Mais que deviennent votre honneur et le soin de votre renommée? La maison de France n'a-t-elle pas toujours placé sa gloire avant toute autre considération? Si vous ne venez point, nous n'en irons pas moins en Orient. Personne ne pourra dire: Le pape Pie a pris un engagement et ne l'a pas tenu; il a annoncé son départ et il n'est pas parti. Nous partirons, nous nous embarquerons, nous aborderons au milieu des ennemis, nous lutterons pour faire triompher le nom du Christ. Rien ne nous retiendra, ni notre vieillesse, ni la roideur de nos membres affaiblis par la goutte. Nous savons que nous devons mourir, et nous ne croyons pas pouvoir mieux finir notre vie qu'en combattant pour la cause du Sauveur.» Pie II n'avait que deux galères; mais sa résolution restait inébranlable, et il quitta Rome, placé dans une litière dont les cardinaux fermaient les rideaux, afin de lui épargner le spectacle de la foule nombreuse des pèlerins, qui, tristes et découragés, se préparaient à regagner leurs foyers. A peine était-il arrivé à Castello-Phiano qu'il apprit que le duc de Bourgogne réclamait de nouveaux délais: on lui annonça au même moment que les Turcs avaient envahi l'Etat de Raguse. Enfin il parvint à Ancône, se fit porter au bord de la mer, salua d'un œil mourant la flotte vénitienne, qu'on signalait au loin, et rendit le dernier soupir. La guerre sainte expirait avec Pie II sur la plage de l'Adriatique, entre le port de Bari, d'où était parti Robert de Jérusalem, et le port de Venise, où s'était embarqué Baudouin de Constantinople.
La flotte du bâtard de Bourgogne s'était dirigée vers le détroit de Gibraltar. Si elle ne s'avança pas jusqu'aux Açores, qui reçurent vers cette époque le nom d'Iles flamandes, à cause des colons envoyés dans ces îles par la duchesse de Bourgogne, qui les avait reçues de son neveu, le roi Alphonse de Portugal, elle ne s'arrêta du moins à Marseille qu'après avoir délivré, sur les côtes de l'Afrique, la ville de Ceuta, assiégée par les Mores. La peste avait enlevé le bailli de Dijon, les deux fils du sire de Lalaing et près de cinq cents hommes d'armes. Il ne restait presque plus rien des cent mille écus d'or qui avaient été puisés dans le trésor du duc, pour entretenir cette expédition pendant une année entière. La nouvelle de la mort du pape vint augmenter le découragement des croisés bourguignons; ils n'espéraient plus trouver des alliés qui les soutiendraient. Venise, naguère si zélée, ne cachait plus sa froideur; le duc de Milan n'agissait point, et le bâtard de Bourgogne, non moins étranger à la pieuse ardeur des premiers croisés qui plaçaient le martyre au-dessus de la victoire, obtint de pouvoir retourner en Flandre. Plus fidèles à leurs serments, Frédéric de Witthem et Pierre de Waes continuèrent leur voyage vers l'Orient, où ils acquirent, dit Olivier de la Marche, grand honneur; car «ce n'estoit pas peu de chose après l'armée rompue de soutenir la guerre contre les infidèles.» Les trois cent trente croisés de Gand les avaient accompagnés, et ils se signalèrent par le même courage: quand, revenus dans leurs foyers, il y déposèrent, dans l'église de Saint-Jean, leur bannière au lion d'argent, ils rapportaient avec eux, en témoignage de l'accomplissement de leur vœu, des lettres où le pape Paul II et le doge de Venise déclaraient qu'ils avaient pénétré à trois cents lieues dans le pays des Sarrasins, conquis des villes et des châteaux, livré de nombreux combats. Nommons parmi ces héros, derniers représentants de la Flandre aux croisades: Sohier Van den Bossche, Pierre Uutermeere, Laurent Uutenhove, Liévin de Coppenolle, Matthieu Meussone, Pierre Vande Kerckhove, Gilles de Vaernewyck. Quelques moines s'étaient associés à leur expédition. Un rosaire fixé par des coquilles et un bâton de palmier distinguaient, au milieu des hommes d'armes, ces disciples obscurs des Adhémar de Monteil et des Pierre l'Ermite.
Le bâtard de Bourgogne avait laissé son artillerie à Avignon; mais ce fut en vain qu'il chercha à répandre le bruit que le duc Philippe n'attendait que le printemps pour prendre lui-même les armes contre les infidèles: personne n'y ajouta foi, et la croisade, que le génie de Pie II ne soutenait plus, se trouva réduite aux exploits isolés de deux chevaliers et de quelques bourgeois de Gand. Il n'appartenait point au duc de Bourgogne de lever, pour la défense de la chretienté, cette bannière de Godefroi de Bouillon que n'avait jamais souillée le souffle impur des passions humaines. Il semblait d'ailleurs que lors même que les promesses de Philippe eussent été sincères, les intrigues du roi de France dussent sans cesse s'opposer à ce qu'il les accomplît.
Au moment où les sires de Croy obtenaient l'ordre de rappeler en Flandre l'expédition du bâtard de Bourgogne, Olivier de la Marche arrivait à Hesdin: il accourait de la Hollande pour révéler au duc les perfides desseins de Louis XI qui, ne croyant pas avoir assez fait en combattant dans les projets de croisade la transmission immédiate de l'autorité au comte de Charolais, avait osé chercher, dans une odieuse tentative, les moyens de la rendre à jamais impossible. Pendant que le comte de Charolais se tenait à Gorcum, on apprit qu'un étranger s'était montré dans une taverne; on remarqua qu'il interrogeait les habitants du pays sur les habitudes du jeune prince, sur le navire avec lequel il allait en mer et sur le nombre des serviteurs qu'il prenait avec lui lorsqu'il allait se promener, soit le matin, soit le soir. On l'avait même vu s'approcher du château et examiner la force des murailles. Le comte de Charolais n'hésita pas à le faire arrêter, et on le contraignit à avouer qu'il était le bâtard de Rubempré et qu'il était parti, sur un vaisseau monté par cinquante hommes, du port du Crotoy, dont son frère était gouverneur. Lorsqu'on lui demanda le but de son voyage, il varia dans ses réponses: tantôt il prétendait qu'il allait en Ecosse ou qu'il en revenait; d'autres fois, il disait qu'il allait voir l'une des filles d'Antoine de Croy, qui avait épousé le vicomte de Montfort, l'un des plus puissants seigneurs de Hollande. Enfin on obtint des révélations plus complètes, et bien que le comte de Charolais ne les eût point rendues publiques, on racontait tout haut que Louis XI s'était rendu à Abbeville pour présider aux préparatifs de cette expédition secrète, et qu'il avait chargé le bâtard de Rubempré de se saisir du comte de Charolais ou de le mettre à mort s'il ne réussissait à l'emmener. Peut-être convient-il de rappeler que ce gouverneur du port du Crotoy avait épousé Jacqueline de Croy, et que Louis XI, lors de son exil, l'avait délivré des prisons de Gand, où il avait été conduit à la requête des sergents de Charles VII, comme prévenu de meurtre. Il s'en était toujours montré reconnaissant, «et à vray dire, ajoute Chastelain, il sembloit droitement l'homme pour faire un coup périlleux.»
Lorsque la nouvelle de l'arrestation du bâtard de Rubempré parvint à Louis XI, il se montra fort mécontent. «Je ne sais quel est ce bâtard, répondit-il à ceux qui en parlaient en sa présence, ni ce qu'on en veut dire; il n'est pas à moi; je ne l'ai jamais vu, je ne lui ai jamais parlé; j'ignore ce qu'il a voulu faire, qui l'a dirigé et fait agir; on peut m'en accuser, mais j'y suis complètement étranger.» Il manda également près de lui les députés de Tournay et des villes de la Somme, et leur fit la même déclaration. Cependant il fit écrire par le sire de Montauban, amiral de France, au sire de Croy, pour qu'il cherchât à mettre un terme à tous les bruits que propageait l'indignation publique et obtînt la liberté du bâtard de Rubempré. «Mon ami, répondit le sire de Croy au messager du sire de Montauban, rapporte ces lettres à ton maître, et dis-lui qu'il est trop tard pour que je puisse m'en mêler. Qui l'a brassé le boive; bien lui fasse!»
Louis XI avait résolu de rétablir lui-même la situation politique qu'il avait compromise, et l'un de ses secrétaires, nommé maître Georges Havart, arriva à Hesdin au moment où l'on venait d'envoyer l'ordre de livrer à la justice les prisonniers de Gorcum, pour prévenir le duc que le roi se proposait de se rendre près de lui le surlendemain. Le duc apprit le même jour que le roi de France, renonçant à ses usages si modestes et si humbles, comptait amener toute sa grande garde avec lui, dans une ville où il n'y avait pas un seul homme d'armes bourguignon; il était à table, lorsqu'il reçut des lettres du comte de Charolais qui confirmaient ses soupçons et l'invitaient à ne pas rester à Hesdin. Les seigneurs de sa cour et tous les gens de son hôtel étaient livrés aux mêmes inquiétudes; les Croy seuls semblaient confiants et joyeux. Cependant, vers minuit, le duc fit appeler son valet de chambre et lui ordonna de tout faire préparer dès le point du jour pour son départ. Il n'avait prévenu de son dessein ni les seigneurs de Croy, ni le sire de Lannoy, ni l'évêque de Tournay; leur étonnement fut grand quand ils virent le duc quitter Hesdin, emportant avec lui ses trésors les plus précieux. «Ha! le mauvais partement, monseigneur, que vous avez fait aujourd'hui! disait le sire de Croy au duc; tous les princes de France vont se réunir au roi pour vous faire la guerre!» Le duc répondit qu'il n'en avait garde, et les sires de Croy n'osèrent pas insister, car ils sentaient bien que leur crédit diminuait. Le retour du comte de Charolais allait y porter les derniers coups. Le peuple manifestait plus vivement que jamais sa sympathie pour ses malheurs; les nobles s'empressaient autour de lui, prévoyant qu'il allait recouvrer l'autorité à laquelle sa naissance lui donnait des droits trop longtemps méconnus, et lorsqu'il rentra à Lille, il était accompagné de sept à huit cents chevaliers et écuyers, parmi lesquels on remarquait le duc de Bourbon, qui l'avait rejoint à Gand, le comte de Marle, le comte de Brienne, le fils du prince d'Orange, le seigneur de Fiennes, son frère Jean de Luxembourg, et la plupart des hauts barons de Flandre et de Hainaut.
Louis XI suivait attentivement les événements, et continuait à dissimuler. Changeant toutefois de système, il déclara aux députés des villes de la Somme que le bâtard de Rubempré avait agi par ses ordres, mais que le but de son voyage était de s'emparer, non du comte de Charolais, mais du vice-chancelier de Bretagne, qui devait revenir d'Angleterre par la Hollande. Il était absurde, disait-il, qu'on prétendît qu'avec si peu de gens il eût pu songer à enlever un prince toujours entouré d'un grand nombre de serviteurs. Le duc de Bourgogne l'avait, d'ailleurs, comblé de trop de bienfaits pour qu'il en eût conçu la pensée.
Une ambassade solennelle fut chargée d'aller reproduire, en présence de Philippe, ces douteuses et vagues explications. Elle se composait du comte d'Eu, du chancelier de France et de l'archevêque de Narbonne, et fut reçue par le duc, le 6 novembre 1464, en présence du comte de Charolais et des principaux seigneurs de la cour. Le chancelier répéta la fable sur le vice-chancelier de Bretagne; puis il ajouta: «Le roi sait assez que le comte de Charolais ne l'aime point, ce dont il ignore la cause..... Il ne lui a pas suffi d'arrêter injustement un serviteur du roi, mais il a fait répandre dans tout le pays le bruit que le bâtard de Rubempré avait été envoyé par le roi pour s'emparer de sa personne, même en employant vis à-vis de lui la force et la violence. Olivier de la Marche, qu'il avait chargé de vous instruire des mauvais desseins qu'il imputait au roi, a semé, partout où il est passé, les mêmes bruits. C'est pourquoi le roi, qui est innocent de ce complot et qui n'en a jamais eu la pensée, comme il l'affirme sur sa parole de roi, se peut bien plaindre amèrement du comte de Charolais, qui ne se contente pas d'arrêter son serviteur, mais qui attaque aussi sa réputation et son honneur. Bien plus, afin de diffamer la personne du roi par tout l'univers, le comte de Charolais l'a fait accuser dans les chaires de la ville de Bruges où se réunissent les marchands des dix-sept royaumes chrétiens... Le roi demande deux choses: que vous fassiez mettre le bâtard de Rubempré en liberté et que vous lui livriez le sire de la Marche, et avec lui les prêtres qui l'ont publiquement accusé à Bruges.» A ces mots, le comte de Charolais interrompit l'orateur. «Ce n'est pas la volonté du roi, s'écria-t-il, qui m'empêchera de faire alliance avec monseigneur de Bretagne, et je veux bien que le roi sache que si j'avais pour moi Dieu et mon père, je ne craindrais pas de le combattre.» Le roi, reprit le chancelier, ne nous a point chargés de nous adresser au comte de Charolais.» Le duc ayant ordonné à son fils de laisser continuer maître Philippe de Morvilliers, le comte de Charolais obéit; mais ses traits altérés révélaient à tous les yeux le ressentiment qui l'agitait.
Le duc répondit lui-même au discours du chancelier de France; il dit en riant que si son fils était trop prompt à s'effrayer, il ne pouvait tenir ce défaut que de sa mère, sans cesse jalouse de le voir aimer d'autres dames. Il ajouta que le bâtard de Rubempré avait été arrêté en Hollande, pays où il était seigneur de la terre et de la mer sans y connaître d'autre souverain que Dieu, et promit que, bien que ses crimes précédents fussent connus, ses juges l'épargneraient s'il était innocent de celui qu'on lui reprochait actuellement. Il justifia aussi la conduite d'Olivier de la Marche et allégua que, prince séculier, il restait étranger à tout ce qui se rapportait à l'Eglise. «Messieurs, ajouta Pierre de Goux, l'un des conseillers du duc, comme chacun doit l'entendre, monseigneur qui est ici ne tient pas tout du roi de France. Il est vrai qu'il tient de lui le duché de Bourgogne, les comtés de Flandre et d'Artois, mais il possède hors du royaume d'autres seigneuries, telles que les duchés de Brabant, de Luxembourg, de Limbourg, de Lothier, les comtés de Bourgogne, de Hainaut, de Hollande, de Namur, et plusieurs autres pays dont la plupart ne relèvent que de Dieu seul.»—Cependant, interrompit le chancelier, quoiqu'il soit le seigneur de tous ces pays, il n'est pas roi.» Philippe, entendant ces paroles, éleva la voix: «Je veux bien que chacun sache que si je l'avais voulu je l'eusse été.» Il faisait ainsi allusion à l'époque du traité d'Arras, où, s'égalant en puissance et en indépendance à Charles VII, il ne lui avait laissé que la supériorité de son titre royal. Deux jours après, le comte de Charolais lut publiquement sa justification, qu'il avait composée seul et sans l'aide de ses conseillers: elle était éloquente et fière, et le duc lui-même avoua qu'il ne croyait pas son fils si sage et si habile.
Dans ces circonstances, les amis des sires de Croy les engageaient à chercher à se réconcilier avec le jeune prince, dont le triomphe semblait assuré; mais les Croy s'y refusèrent, disant qu'ils n'abandonneraient pas le service du roi de France pour celui du comte de Charolais. Une longue habitude, joug pesant que secouent rarement les vieillards, semblait leur promettre qu'ils ne tarderaient pas à rétablir leur influence: en effet, dès que le comte de Charolais eut quitté Lille, ils retrouvèrent leur autorité: le duc Philippe voyait en eux d'anciens serviteurs qui avaient partagé tous ses efforts et toutes ses luttes, et lors même qu'il n'ignorait pas qu'ils le trahissaient, il le leur pardonnait en souvenir du zèle avec lequel ils l'avaient servi autrefois.
A peu près à la même époque, tandis que le bâtard de Rubempré voyait s'instruire son procès à Gorcum, on arrêtait, près de Montreuil, un marchand brugeois nommé Pierre Puissant, qui paraissait être l'instrument de quelque intrigue pour chasser les Anglais de Calais. Ses premiers aveux, en confirmant ces soupçons, accusaient le roi de France lui-même; mais Louis XI, craignant de voir naître, vis-à-vis des Anglais, des embarras semblables à ceux que l'affaire du bâtard de Rubempré lui créait près du duc de Bourgogne, se hâta de le faire chercher par le prévôt de ses maréchaux, «qui estoit le plus diligent et le plus vif esprit et le plus fin du royaulme, le chastie-fol du roy, ne craignant rien à servir son maître.» Tristan l'Ermite se rendit en deux jours et demi de Rouen à Montreuil, et conduisit Pierre Puissant devant le conseil du roi, où fut appelé Robert Nevil, serviteur du comte de Warwick. Comme il était aisé de le prévoir, Pierre Puissant démentit sa première confession, «deschargeant le roy Loys et chargeant d'autres bien grans.» Louis XI avait fait remettre le texte de sa déclaration à Robert Nevil; il eût même voulu lui confier le soin de ramener son prisonnier à Montreuil; mais Robert Nevil s'en excusa en remontrant «qu'il n'y avoit homme deçà la mer qui l'osast prendre,» et dès qu'il apprit que le roi de France se proposait de le faire conduire par Tristan l'Ermite à Calais, il se hâta d'adresser au lieutenant de cette ville une lettre où, après l'avoir exhorté à ne pas laisser le prévôt des maréchaux approcher des remparts à demi détruits par une inondation, il ajoutait: «Ne prenez point maistre Pierre Puissant, car il est bourgeois de Bruges, et le fauldroit rendre honteusement, car tous ceulx de l'estape seroient arrestés.»
Philippe reconnaissait que les immunités et les priviléges d'une cité commerciale ne lui permettaient point de soumettre à l'examen de son autorité les discours prononcés dans les chaires de Bruges. Robert Nevil écrivait au lieutenant du roi d'Angleterre à Calais, pour lui recommander de respecter la liberté d'un bourgeois de la même ville. Quelle était donc la puissance de cette vieille industrie flamande qui survivait aux guerres et aux révolutions, également respectée des princes et des rois?
Hors de ces cités fameuses, dont la vie calme et paisible n'a laissé que trop peu de traces dans l'histoire de ce temps, tout restait intrigues, luttes et discordes. Au-dessus du vieillard affaibli par l'âge et les infirmités, et ne se réveillant qu'à l'aspect des périls les plus menaçants, s'agitait la rivalité du roi de France et du comte de Charolais. Le premier cherchait à amener, par l'influence des Croy, le duc de Bourgogne à faire la guerre au duc de Bretagne, et en même temps il laissait espérer aux Anglais la cession de la Normandie et de la Guyenne, afin de pouvoir librement détruire, l'une après l'autre, les maisons de Bourbon, de Bretagne, d'Orléans, d'Anjou, et enfin la maison de Bourgogne elle-même. Le second s'alliait à tous ceux que menaçait la politique de Louis XI, et n'attendait, pour faire succéder en France la guerre publique aux complots secrets, que le signal d'une première victoire obtenue à la cour de son père sur les sires de Croy.
L'occasion favorable que le comte de Charolais attendait se présenta bientôt; le 2 mars 1464 (v. st.), le duc Philippe devint si gravement malade que l'on crut que sa fin était proche. Le comte de Charolais était alors à Bruxelles près de lui; il profita aussitôt de l'absence des sires de Croy pour s'emparer de la direction des affaires, et créa de nouveaux capitaines dans tous les châteaux soumis à leur autorité. Le 8 mars, le duc, se trouvant un peu mieux, confirma tout ce que son fils avait fait et lui abandonna le gouvernement de ses Etats. Cependant les intrigues du sire de Quiévraing, fils aîné du sire de Chimay, réussirent à renverser l'ouvrage du comte de Charolais, et dès le lendemain, le duc révoqua ce qu'il avait fait la veille. La colère du comte de Charolais ne connut plus de bornes; dans un manifeste adressé aux bonnes villes, il déclara les Croy ses ennemis et défendit de les aider. Il menaça de sa vengeance le sire de Quiévraing s'il ne s'éloignait point: celui-ci, qui avait été jadis la première cause des querelles du duc et de son fils, alla se jeter aux genoux de Philippe et lui raconta ses périls. L'indignation du vieux prince fut si vive qu'il se plaça, un épieu à la main, à la porte de son hôtel, en disant qu'il voulait voir si son fils oserait venir tuer ses serviteurs. A peine parvint-on à l'apaiser; le sire de Quiévraing jugea, néanmoins, prudent de s'éloigner: une autorité fondée sur le caprice d'un prince septuagénaire et malade, autorité que la mort pouvait briser chaque jour, ne lui paraissait plus assez sûre.
Dès ce moment, le comte de Charolais reprend tous les soins du gouvernement, et, la veille de Pâques 1465 (13 avril), le duc se réconcilie publiquement avec lui. Douze jours après, le duc de Bourgogne fait reconnaître, dans une assemblée générale des états de Flandre, de Brabant, d'Artois et de Hainaut, son fils pour son héritier, en lui donnant le commandement de l'armée destinée à envahir la France. Le comte de Charolais, n'ayant plus rien à redouter des sires de Croy, se trouve enfin face à face avec Louis XI, prêt à lui opposer toute la puissance des ducs de Bourgogne et toutes les discordes qui divisent la France. La ligue qu'il a depuis longtemps préparée s'organise rapidement: elle comprend le duc de Berry, frère du roi, les ducs de Bretagne, de Bourbon, d'Alençon, de Nemours, de Calabre, les comtes de Saint-Pol, de Dammartin, d'Armagnac, de Dunois; le comte de Warwick a été chargé de se rendre en Flandre pour y adhérer.
Le 15 mai 1465, le comte de Charolais réunissait au Quesnoy les plus nobles chevaliers de Flandre, de Hainaut, de Brabant, de Hollande; le 4 juin, il traversait la Somme. Nesle, Roye et Montdidier ouvrirent leurs portes: Saint-Denis n'opposa pas de résistance. Les communes, dont les priviléges étaient étouffés; la noblesse, dont les services étaient méconnus; le clergé, dont les favoris de Louis XI envahissaient les dignités, considéraient le comte de Charolais comme leur libérateur. Le 16 juillet, les Bourguignons attaquent l'armée du roi dans une plaine qu'on nomme le champ de Pleurs, près de la tour de Montlhéry: après avoir assisté à une mêlée confuse où les deux partis prennent la fuite, après avoir vu tomber autour de lui les sires d'Ongnies, de Hamme, de Lalaing, le comte de Charolais, blessé lui-même à la gorge et à la poitrine, campe au milieu des morts sur le champ de bataille. Enfin, dans les premiers jours d'octobre, se conclut à Conflans ce fameux traité qui, en anéantissant l'autorité royale au profit d'une féodalité nouvelle, devait toutefois être plus utile au roi qu'aux princes, pour lesquels il fut une source de divisions et de jalousies. Au-dessus du roi se plaçait un conseil de trente-six membres choisi par les représentants du clergé, de la noblesse et des communes, chargé de satisfaire aux plaintes des grands et du peuple. Le comte de Charolais recouvrait les villes de la Somme et recevait le comté de Guines. Le duc de Berry obtenait pour apanage la Normandie; le comte de Saint-Pol était créé connétable; le duc de Nemours, capitaine de l'Ile-de-France. Toutes les confiscations prononcées par le roi étaient annulées.
Le vieux duc sentit son cœur s'ouvrir aux émotions de la joie paternelle en revoyant son fils qui, avant de rentrer à Bruxelles, venait d'ajouter à ses palmes de Montlhéry celles d'une expédition contre les Liégeois; mais le comte de Charolais le quitta bientôt pour accomplir le vœu qu'il avait fait d'aller à pied, en pèlerinage, à Notre-Dame de Boulogne: il traversa Gand, Bruges et Saint-Omer, accueilli partout par les acclamations populaires. De Boulogne, il se rendit aux bords de la Somme. Pendant qu'il combattait les Liégeois, secrètement excités par des conseils étrangers, Louis XI avait reconquis la Normandie et entamé des négociations avec les Anglais. Le comte de Charolais se préparait à ramener ses bannerets en France lorsque Liége prit de nouveau les armes, et il fallut recommencer la guerre pour étouffer cette seconde insurrection, que termina le sac de Dinant, où une population tout entière disparut au milieu des flammes, sous les ruines du foyer paternel qu'elle avait été impuissante à défendre. Déjà le comte de Charolais avait adressé au roi de France une lettre où l'on remarquait ces paroles: «Monseigneur, il est vray qu'aucun parlement a esté tenu entre vos gens et ceux du roi d'Angleterre, et tellement besongné que vous estes content, dont j'ay esté adverty, de leur bailler le pays de Caux, Rouen et les villes qui y sont comprises, leur aider à avoir Abbeville et la conté de Ponthieu, et outre plus avoir avec eux certaines alliances contre moy et mon pays..... Monseigneur, de ce qui peut me toucher, il me semble que vous pourriez mieulx vouloir le mien demourer en ma main que d'estre cause de le mettre ès mains des Englois: pourquoy je vous supplie, monseigneur, que ne veuillez vous y quonsentir, mais faire cesser le tout.»
Pendant que le comte de Charolais prenait de plus en plus la direction des affaires, la santé de son père continuait à décliner, et avec elle son intelligence, jadis si élevée et si profonde. Le duc Philippe passait toutes ses journées dans une petite chambre où il aiguisait des aiguilles, retrempait de vieilles lames ou réunissait des débris de vitrages. Cet atelier le suivait partout, et là se bornaient toutes les occupations d'un prince naguère encore l'arbitre du monde chrétien. Une attaque d'apoplexie, dont il avait été frappé l'année précédente dans un accès de colère contre les trésoriers qui ne payaient pas la solde de ses hommes d'armes, avait surtout contribué à épuiser ses forces, et ses médecins suivaient avec inquiétude les rapides progrès de ses infirmités, lorsque le vendredi 12 juin 1467, il fut pris de vomissements violents. Le dimanche suivant, tous les symptômes s'aggravèrent, et l'on fit avertir le comte de Charolais, qui accourut aussitôt de Gand; mais il trouva, à son arrivée, son père abandonné de ses serviteurs qui attendaient sa mort. Déjà il ne parlait plus, et ce même jour, lundi 15 juin, entre neuf et dix heures du soir, il rendit le dernier soupir.
Philippe était âgé de soixante et onze ans; son règne avait duré près d'un demi-siècle, et devait être le plus glorieux de la domination bourguignonne. Non-seulement il avait réuni de nombreux Etats à l'héritage de Jean sans Peur, mais il avait eu aussi la gloire de vaincre la Flandre par les armes, et de cicatriser les plaies de la guerre par le développement pacifique du commerce et des arts. Tel avait été l'éclat de ses triomphes, telle avait été la renommée de sa puissance, qu'il avait, disait-on, refusé trois fois l'Empire, et l'on ajoutait que les Milanais et les Génois n'attendaient que son assentiment pour arborer sa bannière au delà des Alpes. «Je m'ose fier en la miséricorde de Dieu, dit Chastelain en racontant sa mort, et n'y a qu'une seule chose qui m'en donne peur: c'est la très-extrême et très-abondante mondaine félicité qu'il a eue et obtenue tout son vivant, en toute acquiescence de fortune et de souhait de cuer, plus qu'oncques homme... Il a été glorieux au monde, béat et plein de bénédiction en terre, cler et fulgent en fortune, riche de tout honneur, et le plus hault en renommée, qui fust en longs ans. Tous roys de son temps l'ont préféré en tiltre devant eux; les cieux l'ont magnifié de leurs graces, et les hommes l'ont solemnisé en ses vertus. Orient et Occident, à la croisure du ciel, tout souffloit en ses voiles.»
De magnifiques obsèques furent célébrées dans l'église de Saint-Donat. De chaque côté du cortége funèbre s'avançaient seize cents hommes tenant des torches à la main et vêtus de deuil, quatre cents pour son fils, autant pour la ville de Bruges, autant pour les corps de métiers, autant pour le pays du Franc. Au milieu d'eux marchaient neuf cents nobles ou riches bourgeois, seize prélats les suivaient; puis s'avançaient les rois d'armes, le comte de Joigny, le sire de Créquy, le marquis de Ferrare, les sires de Boussut, de Borssele, de Commines, de Breda et de Grimberghe, les bâtards de Bourgogne et de Brabant. Les comtes de Nassau et de Buchan, le bâtard Baudouin de Bourgogne et le sire de Châlons soutenaient le poêle sur quatre lances. Jacques de Bourbon et Adolphe de Clèves menaient le deuil; toute l'église de Saint-Donat était tendue de drap noir, et le nombre des cierges qui brûlaient sous les nefs était si considérable, que la chaleur contraignit les assistants à briser les vitraux où les pieuses images des apôtres et des saints vénérés par le peuple semblaient s'incliner au-dessus de lui pour le bénir.
Au delà de ces derniers hommages, de ces pompes sans lendemain, l'humble niveau de la mort attendait le duc de Bourgogne pour le réunir, aux pieds du souverain Juge, aussi bien à ses adversaires, pour lesquels il s'était montré cruel et impitoyable, qu'à ses serviteurs et à ses amis, qui avaient proclamé ses bienfaits en effaçant le surnom de Philippe l'Asseuré pour le remplacer par celui de Philippe le Bon.
LIVRE DIX-NEUVIÈME.
1467-1476.
Charles le Hardi ou le Terrible.
Rivalité du duc de Bourgogne et du roi de France.
Sédition à Gand.—Résistance de l'esprit communal.
Batailles de Granson, de Morat et de Nancy.
Le prévôt de Watten, fameux astrologue, avait déclaré que le fils du duc Philippe serait exposé aux plus terribles coups du sort et aux plus grands malheurs.
L'horoscope du successeur de Charles VII était tout différent: il annonçait qu'après avoir été en butte aux attaques jalouses de ses vassaux, il terminerait sa vie au sein de la puissance et de la prospérité.
Charles lutta contre la mauvaise fortune qu'on lui avait prédite en la heurtant de front et en cherchant à la violenter comme Alexandre violenta la pythie: dès sa jeunesse, la mer ne lui semblait jamais plus belle que lorsqu'elle lui opposait les flots furieux d'une tempête.
Louis XI attendit au contraire la bonne fortune qui lui était promise en aplanissant ses voies par tous les moyens qui étaient en son pouvoir.
Charles voulait réédifier le passé par le droit de ses victoires; dernier représentant du principe féodal, il répétait qu'issu de Charlemagne, il ne pouvait reconnaître la supériorité des héritiers de Hugues Capet, et ne voyait dans les siècles qui l'avaient précédé que les fabuleuses traditions qui retraçaient les aventures des Lancelot et des Gauvain. Le roi de France, plus prudent, comprenait qu'en politique un système suivi avec habileté et persévérance est plus fort qu'une armée, et c'était à pas lents et mesurés qu'il marchait à la conquête de l'avenir. Immolant la noblesse, depuis longtemps de plus en plus affaiblie, aux rancunes envieuses et anarchiques de la démocratie, il espérait placer plus haut la royauté en l'élevant sur des ruines, et brisait l'épée des chevaliers qui protégeaient au dehors la puissance de la monarchie, en même temps qu'il confisquait les libertés communales qui au dedans la consolidaient en la modérant: épreuve dangereuse où l'Etat entier, se résumant en un seul homme, abdiquera, pour grandir, décliner et mourir avec lui, cette longue vie des institutions qui devient plus sainte et plus forte, consacrée par les siècles.
Charles et Louis étaient doués tous les deux d'un esprit actif et entreprenant, mais leurs caractères bien différents devaient sans cesse les mettre en opposition dans leurs efforts vers le but que se proposait leur ambition. Charles, sombre, morne, triste, véhément dans ses longues harangues, hostile aux conseils les plus sages, méprisait les nobles et les bourgeois de Flandre, à qui son père avait dû son salut à la journée de Mons-en-Vimeu, pour s'entourer de bannerets étrangers, vils condottieri qu'une insatiable cupidité porta tour à tour à le servir et à l'abandonner. Au séjour des villes et des châteaux il préférait celui de la tente, «à l'exemple du lion, lequel, quand il se trouve chassé, ne quiert point les bois, mais se boute en plein champ.» Sur ce point, il ressemblait peu à son père, et, loin d'imiter les vices que celui-ci cherchait vainement à justifier par cette maxime, «que par estre bien des dames il estoit force qu'il fust bien des hommes que communément les dames gouvernent,» il ne voulait point de femmes dans son palais. La duchesse de Bourgogne elle-même était reléguée à Male ou à Tronchiennes pendant qu'il habitait Bruges ou Gand, et Wielant remarque «qu'il avoit fait du logis des dames en sa maison la chambre du conseil et la chambre des finances, disant que le conseil et les finances séoient mieulx estre entour et près de luy que femmes.» On ne le vit pas non plus encourager les récits licencieux qui formèrent le livre des Cent nouvelles nouvelles, mais il prenait plaisir «en histoires romaines des faits de Jules-César, de Pompée, d'Hannibal et de tels autres grands et hauts hommes lesquels il vouloit ensuivre.» Pour abréger ce portrait, nous ajouterons que Charles était généreux quand la colère ne l'aveuglait point, loyal bien que sans amis, compatissant quoiqu'il fût parfois inflexible jusqu'à la cruauté, par un sentiment profond de justice qui le portait à ne jamais repousser la plainte légitime du pauvre. Si nous comparons le roi de France au duc de Bourgogne, nous trouvons un prince perfide et dissimulé dans la vie publique, corrompu dans la vie privée, opposant au fer de ses ennemis le poison, le poignard et la trahison, et ne mêlant à ses succès aucune de ces grandes qualités qui font excuser les fautes et quelquefois même les crimes. L'un a les défauts des premiers temps du moyen-âge dans lesquels la civilisation n'a rien adouci, rien corrigé. L'autre a déjà tous les vices des époques de démoralisation où l'intrigue est une arme plus redoutable que la force. Enfin, il semble que tous les deux, par un mutuel contraste, durent peu de chose à ceux dont ils tenaient la vie. Louis XI fut à Genappe le disciple de Philippe l'Asseuré, «qui vouloit toutes matières difficiles estre vidées par expédiens.» Chastelain offre au duc Charles, «qui demandoit toujours la rigueur,» le roi de France Charles VII pour modèle.
Pour apprécier la politique extérieure du duc Charles, il ne faut jamais oublier que sous l'influence des discordes domestiques, dont il avait été le témoin et la victime, il avait appris à haïr la France, patrie des ancêtres de son père, et à aimer l'Angleterre, où sa mère se vantait de compter Edouard III parmi ses aïeux.
Le 19 juin, quatre jours après la mort du duc Philippe, Charles, écrivant à Louis XI, s'abstient de le nommer son souverain seigneur, et allègue l'exemple même du roi de France, qui ne donne pas ce titre à l'Empereur, dont relève le Dauphiné.
Le 15 juillet, il renouvelle l'alliance qu'il avait conclue l'année précédente avec le roi d'Angleterre.
La situation dans laquelle se trouvait l'héritage du duc Philippe au moment où il le recueillit légitimait les plus hautes espérances. L'ordre régnait dans toutes les provinces et jamais prince n'avait laissé à son successeur un trésor plus considérable: on l'évaluait, dit Olivier de la Marche, «à deux millions d'or en meubles seulement, savoir quatre cens mille escus comptants, soixante-douze mille marcs d'argent en vaisselle, sans les riches tapisseries, les riches bagues, la vaisselle d'or garnie de pierreries et sa librairie moult grande et moult bien étoffée.» Les sires de Croy, qui pendant longtemps avaient excité contre le duc Charles la haine de son père, s'inclinaient humblement devant lui, et les communes flamandes, qui l'avaient chéri «comme fils de prince,» paraissaient disposées à saluer avec joie son avénement. En voyant descendre le vainqueur de Gavre au tombeau, elles se flattaient d'y voir disparaître avec lui les rigueurs qui avaient signalé son triomphe, et attendaient leur liberté du jeune prince, dont elles avaient elles-mêmes défendu la liberté, alors qu'elle était menacée et opprimée comme la leur par des ennemis communs; elles devaient bientôt apprendre que si le comte de Charolais s'était senti assez faible pour rechercher leur appui, le duc de Bourgogne se croyait trop puissant pour en avoir jamais besoin.
Charles avait quitté Bruges pour se rendre à Gand, où devait avoir lieu son inauguration solennelle. Une cour nombreuse l'accompagnait, et il avait pris avec lui le trésor de son père. Selon l'usage, il coucha à Zwinarde, et le lendemain il entra à Gand. Toutes les rues étaient tendues de tapisseries, toutes les places ornées de somptueux échafauds, où l'on représentait d'ingénieux mystères. Les bourgeois, confiants dans l'avenir, avaient multiplié à l'envi les symboles de leurs espérances et de leur allégresse. Non-seulement ils se souvenaient de l'affection qu'ils avaient témoignée au duc Charles pendant ses malheurs, mais ils croyaient aussi que la restitution complète de leurs franchises était prochaine, qu'ils avaient le droit de la réclamer, et que Charles, en la leur octroyant, ne remplirait qu'un devoir. Dès la porte de la ville, le nouveau duc de Bourgogne trouva sept cent quatre-vingt-quatre bannis auxquels il pardonna; près d'eux se tenait un frère prêcheur, maître Nicolas Bruggheman, le célèbre orateur de la croisade de 1464, qui l'exhorta dans son discours à modérer les rigoureuses conditions du traité de Gavre. Lorsqu'après avoir entendu la messe à l'abbaye de Saint-Pierre, et avoir juré à Saint-Jean le maintien des priviléges des Gantois, il se rendit à l'Hoog-huys, au Marché du Vendredi, pour recevoir le serment du peuple, les doyens, les échevins et les plus notables habitants s'agenouillèrent en le suppliant de rendre à la ville de Gand l'ancienne autorité qu'elle exerçait sur la châtellenie et d'autres droits qu'elle avait perdus en 1453. Le duc de Bourgogne leur fit répondre qu'il désirait que ces demandes lui fussent remises par écrit, et qu'il ferait connaître son intention à cet égard dans le délai de trois jours.
Avant que ces trois jours fussent écoulés, une manifestation imprudente vint compromettre le résultat que les hommes sages espéraient atteindre par leur respect et leur modération. Un grand nombre de bourgeois s'étaient rendus à Houthem pour accompagner la châsse de saint Liévin que l'on devait rapporter le 29 juin des lieux où se consomma son martyre à ceux où l'abbé Florbert lui avait jadis offert un asile. C'étaient, la plupart, des jeunes gens appartenant aux corps de métiers, animés de passions ardentes qu'avaient nourries les récits de l'ancienne puissance de Gand; ils s'entretenaient les uns les autres de leur espoir de la voir renaître bientôt pour affermir de nouveau l'avenir de la patrie, quand l'un d'eux saisit, dans la boutique de l'un des marchands réunis à la kermesse d'Houthem, quelques haubergeons destinés à servir de jouet aux enfants. «Par le sang et les plaies de Notre-Seigneur, s'écria-t-il bruyamment, quoiqu'on nous ait défendu de porter des haubergeons, nous en portons maintenant, le voie qui veut; ils deviendront plus tard de plomb et d'acier. Laissez faire: tel rit aujourd'hui fort haut qui passera la nuit prochaine moins gaiement. Gand est dans la gueule des loups et de ces méchants larrons qui nous dévorent les poumons et le foie et s'engraissent de nos biens pour les mettre dans leurs sacs. On boit, on mange, on vole ce que nous possédons: ce qui est pis, le prince n'en sait rien; mais puisqu'il est maintenant à Gand, il ne l'ignorera plus longtemps.» Mille voix applaudirent, et ce fut en répétant ces plaintes et ces discours que les bourgeois de Gand reconduisirent dans leur ville la célèbre châsse de saint Liévin. Déjà ils étaient arrivés au Marché aux Grains où s'élevait l'aubette des commis chargés de prélever les taxes sur le blé. Ils dirigèrent aussitôt la châsse de ce côté, et commencèrent à démolir le bureau de la gabelle en disant que saint Liévin ne se détournait jamais de sa route. La châsse passa sur ses ruines, et ils voulurent tous en conserver quelques débris, sinon comme une relique, du moins comme un souvenir de leur audace et de leur succès. Leur enthousiasme s'accroissait d'heure en heure, et quand ils parvinrent au Marché du Vendredi, ils saisirent l'un des drapeaux qui ornaient la châsse du pieux apôtre du septième siècle, et l'arborèrent comme un étendard. «Tuez, tuez, criaient-ils avec une nouvelle énergie, tuez tous ces paillars mangefoies (leverheeters), ces larrons desroubeurs de Dieu et du monde, qui tant ont vescu à nostre piteux dammage.» Ils désignaient par ces mots les magistrats et les officiers du duc qui trouvaient dans la levée des impôts le prétexte de nombreuses exactions, et qui étaient allés récemment à Bruges pour y presser le duc de ne jamais consentir à ce qu'ils fussent abolis.
Cependant le duc de Bourgogne tarde peu à apprendre ce qui se passe; il réunit ses chevaliers et ses archers, demande son cheval et jure par saint George qu'il ira interroger de près les Gantois sur ce qu'ils veulent. «Monseigneur, au nom de Dieu, s'écria le sire de la Gruuthuse, modérez-vous; votre vie et les nôtres dépendent de votre prudence. En un instant, selon ce que vous ferez, nous serons sauvés ou tous perdus. Si vous conservez votre sagesse et votre sang-froid, vous obtiendrez tout ce que vous voudrez avec de belles paroles. Vous avez vu jadis les terribles séditions des Gantois au temps du duc, votre père, qui souffrit beaucoup et finit par tout pardonner. Envoyez vers eux quelqu'un qui leur demande en votre nom ce qu'ils désirent; faites-leur promettre que vous écouterez volontiers leurs plaintes et que vous y ferez droit. Ne vous conduisez point autrement, je vous en supplie; vous ferez ainsi des Gantois ce que vous voudrez.—Eh bien, répondit Charles, allez voir le premier quelles sont leurs intentions, je vous suivrai.»
Le sire de la Gruuthuse était sage et éloquent; le peuple de Gand l'aimait autant que celui de Bruges: il harangua avec douceur les bourgeois et les hommes de métiers rassemblés au Marché du Vendredi, les engageant à se retirer chez eux, et leur remontrant qu'ils avaient un nouveau prince, bon pour les petits comme pour les grands, et disposé à leur rendre justice. «Il n'était point honorable pour eux, ajoutait-il, de s'insurger à sa première entrée, et de venir ainsi, le lendemain du jour où ils l'avaient solennellement reçu, le saluer avec des bâtons ferrés.»—«Sire de la Gruuthuse, répondirent tous ceux qui étaient là, nous sommes prêts à mourir et à vivre avec notre prince. Nous n'avons aucun mauvais dessein, ni contre lui, ni contre les siens: ils sont aussi en sûreté que l'enfant dans le sein de sa mère; nous nous dévouerions pour eux; nous n'en voulons qu'à ces mauvais larrons qui volent monseigneur et nous; qui trompent monseigneur par leurs mensonges et leurs faux rapports; qui sucent notre sang et se rient de notre misère. Ce serait grand'pitié si monseigneur ne les punissait et ne faisait droit à nos plaintes, car, nous vous le disons, la faim peut réduire les brebis les plus dociles à devenir des loups furieux. Monseigneur ne peut pas souffrir que nous soyons ainsi traités, et il sera juste vis-à-vis d'eux comme vis-à-vis de nous qui sommes son peuple.»
«Mes enfants, reprit alors le sire de la Gruuthuse, apaisez-vous et restez en paix, par la sainte passion de Dieu! Je vais aller vers le duc intercéder en votre faveur, lui raconter vos bonnes paroles, et lui exposer que vous n'en voulez qu'aux magistrats dont vous vous plaignez. Je vous assure que monseigneur vous rendra justice et vous assistera. Mais, pour l'honneur de Dieu, restez en paix jusqu'à mon retour, et, quelque chose qui arrive, comptez sur moi.»
Le sire de la Gruuthuse se hâta de rejoindre le duc; il lui représenta l'irritation du peuple qui se pressait, couvert d'armures de fer, sous les bannières des métiers; il lui peignit la foule s'assemblant dans toutes les rues et roulant comme un flot immense vers le théâtre de l'émeute. A ce récit, Charles frémissait de colère et souhaitait d'être loin de Gand, afin de ne pas devoir ployer devant des vilains. «Car vous dis bien, ajoute Chastelain, que quelque nouvel seigneur qu'il estoit, si portoit-il en couvert courage une haulte extrême volonté de non se souffrir fouler par nulles voies, ains de porter l'espée si roide et si ague que le monde trembleroit devant ly s'il pooit vivre.» Sans attendre plus longtemps, il monta à cheval en robe noire, et se dirigea vers le Marché du Vendredi, suivi de ses archers qui s'avançaient l'arc bandé. A la vue du peuple, sa fureur redoubla: «Mauvaises gens! s'écria-t-il, que vous faut-il. Pourquoi vous agitez-vous?» Et d'un petit bâton qu'il tenait à la main, il commença à frapper à droite et à gauche. «Frappez, monseigneur! répondit le peuple sans s'écarter, nous sommes vos enfants, nous le souffrirons volontiers, pourvu que ce soit vous seul qui nous frappiez.» Il se trouva toutefois dans cette multitude agitée un homme qui se souvint de la mer rouge de Gavre, où Charles avait combattu à côté de son père, et le fer d'une pique se croisa avec le bâton dont le duc venait de le toucher: le danger était grand. «Là il n'y avoit ne archier, ne noble homme, tant feust asseur, qui ne tremblast de peur et qui n'eust volu estre en Inde pour sauveté de sa vie et souverainement pour le jeune prince qu'ils réputoient estre venu là doloreusement en sa mort.»
Le sire de la Gruuthuse n'hésita plus à exercer sur le duc de Bourgogne l'autorité que lui assuraient ses longs services et sa haute vertu. «Qu'allez-vous faire? dit-il au duc d'une voix énergique. Voulez-vous par votre témérité nous faire égorger tous à notre grande honte, sans que nous puissions nous défendre? Ne comprenez-vous pas où vous êtes? Ne voyez-vous pas que votre vie et la nôtre tiennent moins qu'à un fil de soie? Pourquoi aller exciter par vos menaces et vos paroles une semblable multitude qui ne fait pas plus de cas ou d'estime de vous que du moindre d'entre nous? Par la mort de Dieu! si vous êtes content de mourir, pour moi je n'en ai nulle envie, car il vous est facile de ramener la paix et de sauver votre honneur. Ce n'est point ici le moment de montrer votre courage, songez plutôt à apaiser ce pauvre peuple égaré. Descendez de cheval, au nom de Dieu, et haranguez-le; vous vous illustrerez par votre prudence, et tout ira bien.»
Le duc promena ses regards autour de lui; l'irritation semblait se calmer. Les bateliers, les bouchers et les poissonniers s'avançaient pour le protéger. «Monseigneur, lui disaient-ils, rassurez-vous et n'ayez nulle crainte; personne n'osera vous faire le moindre mal.» Ils le conduisirent jusqu'à l'Hoog-huys, et là, de l'une des fenêtres, entouré du sire de la Gruuthuse, de son chancelier et d'autres chevaliers, il s'adressa au peuple en flamand. «Mes enfants, Dieu vous garde et vous sauve! Je suis votre prince et naturel seigneur qui vous vient visiter pour que ma présence ramène la paix. Je vous prie de vouloir bien vous conduire avec modération. Tout ce que je pourrai faire pour vous sans blesser mon honneur, je le ferai, et je vous accorderai tout ce qui sera en mon pouvoir; mais veuillez vous retirer en paix.»—«Wel gekomen! wel gekomen! répondirent les bourgeois, soyez le bienvenu, monseigneur, nous sommes tous vos enfants, et nous vous remercions de votre bonté envers nous.» Le silence succède à ces paroles; ils soulèvent la châsse de saint Liévin et se préparent à la rapporter à l'église de Saint-Bavon. Soudain de cette foule tumultueuse s'élèvent de pieux cantiques; l'émeute s'est apaisée, et déjà l'étendard qui en fut le signal s'incline et s'éloigne, lorsqu'un bourgeois de Gand, nommé Hoste Bruneel, s'écrie: «Arrêtez, mes amis, arrêtez! si nous nous séparons, on viendra nous saisir l'un après l'autre pour nous faire mourir.»—«Arrêtez! arrêtez!» répètent les Gantois, et leurs clameurs confuses portent au duc leurs plaintes contre ses officiers: «Monseigneur, nous vous prions de nous faire raison de ces leverheeters qui ruinent notre ville, nous réduisent à mendier notre pain, et sont la plupart de méchante origine et de mauvaise extraction. Nous les avons vus pauvres aventuriers, et maintenant, avec ce qu'ils nous dérobent, ils sont devenus des seigneurs; ils achètent terres et grands états avec nos propres deniers, et ils cherchent à faire croire au pauvre peuple que c'est vous qui les retenez, ce qui n'est pas vrai. Nous vous supplions d'écouter nos plaintes.»
Au même moment, Bruneel paraît à la fenêtre où se tient le duc. Sans se laisser troubler par la présence du prince et de ses chevaliers, il frappe de son gantelet de fer sur la fenêtre, et demande qu'on l'écoute: «Mes frères, vous voulez que les magistrats de cette ville qui volent le prince et vous, soient enfin punis, n'est-il pas vrai?—Oui, oui, s'écria le peuple.—Vous voulez qu'on abolisse les gabelles, n'est-ce pas là ce que vous demandez?—Oui, oui, répondit le peuple.—Vous voulez qu'on ouvre les portes qui ont été fermées et qu'on vous permette de nouveau d'avoir des bannières comme autrefois?—Oui, oui, continua la foule.—Vous voulez qu'on vous rende vos châtellenies, vos chaperons blancs, vos anciens usages, n'est-il pas vrai?» Les acclamations de la multitude redoublèrent. Bruneel se tourna alors vers le duc. «Monseigneur, lui dit-il, voilà en peu de mots les réclamations que tout ce peuple vous présente pour que vous y fassiez droit. C'est en son nom que je parle, car vous l'avez entendu approuver tout ce que j'ai dit. Veuillez donc m'excuser de ce que j'ai fait pour le peuple et pour son bien.»
Charles, dominé par le sentiment de son impuissance et d'une cruelle nécessité, gardait le silence. Louis de la Gruuthuse, plus calme, répondit à Bruneel qu'au lieu de monter près du prince pour l'instruire des remontrances du peuple, il eût mieux fait de les exposer de la place: il promit d'ailleurs que l'on y ferait droit, et Charles put se retirer. Lorsqu'il passa devant l'hôtel de ville où plusieurs échevins s'étaient réunis, il les regarda sans les saluer et sans leur adresser la parole; un peu plus loin, il traversa les débris de la maison de la cueillette, et sa colère semblait de plus en plus violente quand il rentra dans son hôtel.
Cependant la cloche de Saint-Jacques, sonnant à pleine volée, convoquait la commune au Marché du Vendredi: tous les métiers s'y assemblaient avec leurs bannières depuis longtemps préparées en secret. Ils restèrent en armes pendant toute la nuit, et de vives acclamations ne cessaient de saluer la résurrection de leurs libertés et des glorieux symboles qui en avaient partagé les luttes et le deuil. On attendait impatiemment d'heure en heure la réponse du duc aux demandes que lui avaient remises, au nom des Trois Membres de la ville, Jacques de Raveschoot et Baudouin Rym. A huit heures du matin, le sire de la Gruuthuse vint annoncer que le duc de Bourgogne avait peu dormi, et qu'il serait impossible de connaître sa décision avant trois heures. Ce moment arriva sans que l'on apprît quelque chose de plus satisfaisant, et le peuple faisait entendre de vifs murmures, lorsque Nicolas Triest parvint à le calmer en l'assurant qu'on ne tarderait pas à recevoir de bonnes nouvelles. En effet, quelques instants après, maître Jean Petitpas, secrétaire du duc de Bourgogne, parut accompagné des sires de Commines, de la Gruuthuse, de Maldeghem, et déclara que le duc supprimait toutes les gabelles, révoquait toutes les amendes imposées par la paix de Gavre, autorisait la restitution des bannières et la réouverture des portes condamnées par le même traité, rendait aux métiers le droit d'élire leurs doyens, et chargeait une commission d'enquête d'instruire contre Pierre Huereblock et les autres leverheeters>. Le duc avait également promis d'oublier les désordres de la veille. Aussitôt après, la châsse de saint Liévin rentra dans le monastère de Saint-Bavon, et le peuple déposa les armes pour courir aux portes qu'il lui était permis de démurer.
Charles avait délibéré longtemps avant de céder; son premier soin avait été de faire sortir de la ville les trésors qu'il y avait apportés avec lui; mais il craignait qu'on ne voulût retenir comme otage sa fille Marie, alors âgée de dix ans, et son orgueil avait fléchi à la pensée des périls qui pouvaient menacer un enfant. Peut-être, lorsqu'il eut réussi à se retirer avec tous les siens à Termonde, songea-t-il à révoquer des concessions qui lui avaient en quelque sorte été arrachées par la violence. Il trouva toutefois le Brabant non moins agité que la Flandre; toutes les communes s'y étaient confédérées, et le duc de Bourgogne ne crut pouvoir mieux prévenir leur insurrection qu'en confirmant à Bruxelles, par une charte du 28 juillet 1467, les priviléges qu'il avait accordés pour apaiser celle des Gantois.
Quelques jours avaient suffi pour ébranler le vaste édifice de la domination bourguignonne. L'habileté de Louis XI, qui présidait à toutes les intrigues et se préparait à profiter de toutes les émeutes, trouva bientôt dans un petit-fils de Philippe le Hardi l'instrument propre à détruire la puissance fondée par son aïeul. Ce fut le comte de Nevers, que nous avons vu se signaler, en 1452, sous le nom de comte d'Etampes, dans la guerre contre les Gantois, mais qui depuis, émule de Jean Coustain, s'était déshonoré en demandant, comme lui, aux sortiléges des inspirations non moins criminelles et non moins ténébreuses; il n'hésita pas à se déclarer de nouveau l'implacable ennemi de Charles, en revendiquant le duché de Brabant et en s'alliant aux Liégeois. Le duc de Bourgogne, ayant pacifié la grande cité de Gand et celle de Bruxelles, qui n'était pas «de même pois,» avait déja porté toutes ses forces vers les rives de la Meuse; mais les bourgeois de Liége se croyaient assez redoutables pour braver sa puissance. Huy leur avait ouvert ses portes, et ils comptaient sur l'appui du roi de France. Une malheureuse expérience devait, à plusieurs reprises, apprendre aux Liégeois que si Louis XI était toujours prêt à favoriser leurs insurrections de ses intrigues, il ne devait jamais les soutenir de ses armées. Il se borna à charger le comte de Saint-Pol, devenu l'un de ses serviteurs les plus zélés, d'aller inviter le duc de Bourgogne à ne pas les attaquer. Ce fut, on pouvait le prévoir, une démarche inutile. Charles ne voulut point écouter les ambassadeurs français: «Je morrai en l'entreprise, leur répondit-il, ou je les aray au fouet de leur extrême perdicion et ruyne, ne jamès joye n'aray en cuer jusques je m'en verrai vengié. N'y a ne roy, ne empereur pour qui j'en face aultre chose.» Il ne restait à Louis XI qu'à s'assurer le prix d'une neutralité qu'il était bien résolu à ne pas observer; il y mit tour à tour diverses conditions, tantôt la rupture de l'alliance que le duc de Bourgogne avait conclue avec les Anglais dès les premiers jours de son règne, alliance à laquelle la Castille venait d'adhérer, tantôt la restitution des villes de la Somme, tantôt l'abandon du duc de Bretagne. Le duc s'inquiétait peu de ces messages de Louis XI, et ce qui l'irritait le plus, c'était qu'ils avaient été confiées à maître Jean Van den Driessche, cet huissier du conseil condamné en 1446 à l'exil par les échevins de Gand, et chargé en 1451 de leur signifier les menaces du duc; de nouveau banni en 1460, mais déjà rentré à Gand en 1463, où il fit arrêter, malgré les priviléges de la ville, un fils de Daniel Sersanders. Or Jean Van den Driessche n'avait reconnu la générosité et les bienfaits de la maison de Bourgogne qu'en se retirant près de Louis XI qui l'avait créé trésorier de France. Charles l'accueillit avec mépris et se contenta de lui répondre: «Des menaces du roy je me donne peu de soing. Pour chose qu'il me face mander, ne par vous, ne par aultre, je ne laisserai mon emprise. Si le roy s'y veut trouver, si s'y trouve, les champs sont aux hommes.» Il était déjà à cheval, à la tête de son armée, lorsque les envoyés du roi tentèrent inutilement un dernier effort. Charles se borna à leur recommander de respecter le duc de Bretagne. «Les Liégeois sont réunis, leur dit-il; je m'attends à avoir la bataille avant trois jours: si je la perds, vous en ferez à votre guise; mais aussi, si je la gagne, vous laisserez en paix les Bretons.»
Jean Van den Driessche était allé rejoindre les Liégeois. Sa présence ne les empêcha point d'être défaits complètement à la bataille de Brusthem, et elle contribua peut-être à rendre plus sévère la sentence dictée par le vainqueur. Les Liégeois perdirent leurs priviléges, leurs murailles, leur juridiction, et le célèbre Perron, qu'ils considéraient comme leur palladium, leur fut enlevé pour être porté à Bruges, au milieu de la Bourse, où s'assemblaient les marchands étrangers. Une inscription qui rappelait cet événement y fut placée. Liége devait y trouver le souvenir de ses malheurs; la Flandre, la prophétie de ceux que lui réservait l'avenir.
Gentis et invictæ gloria nuper eram.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Desine sublimes vultus attollere in auras.
Disce meo casu perpetuum esse nihil.
Bien que quelques Gantois et quelques Brugeois, sous les ordres de Pierre Metteneye et de Jean Nieulant, eussent concouru avec les sires de Ghistelles, de Saemslacht et d'Uutkerke, à la journée de Brusthem, les communes flamandes s'étaient généralement montrées peu disposées à s'associer à la guerre contre les bourgeois de Liége. Elles avaient laissé le camp du duc manquer d'approvisionnements, et lorsqu'elles avaient été invitées à faire prendre les armes à tous les feudataires sans distinction, l'influence des Gantois leur avait fait refuser leur assentiment à une mesure qu'ils jugeaient injuste et odieuse. D'autres difficultés s'étaient élevées relativement aux monnaies. Gand persista dans sa résistance, même après que Charles de Bourgogne, à peine rentré dans son camp de Saint-Trond, eut adressé aux quatre membres de Flandre une lettre où il se plaignait en termes sévères de l'inexécution de ses ordonnances, leur prescrivant de s'y conformer dorénavant «tellement, ajoutait-il, qu'il ne nous soit jà besoing de aultrement y pourvoir, car il nous déplairoit, se, par faulte de bonne obéissance, nous estions contraints faire le contraire de ce que nous avons tousjours désiré: ce que en votre défault ferions.»
Cependant la gravité de la situation politique, telle qu'elle résultait des démêlés du duc de Bourgogne et du roi de France, semblait rendre ces menaces moins sérieuses, en les subordonnant aux conditions incertaines d'un avenir éloigné. Charles voulait se venger de Louis XI; il s'était uni au duc de Bretagne et au duc d'Alençon pour le combattre; en même temps, quoiqu'il eût coutume de répéter qu'il était le plus proche héritier de la maison de Lancastre, et malgré l'affection particulière qu'il lui avait toujours portée, il cherchait à former une alliance étroite avec la dynastie d'York, à laquelle la couronne d'Angleterre semblait définitivement assurée. Elle devait être confirmée par son mariage avec une sœur d'Edouard IV. Il eût été imprudent de rompre avec les communes de Flandre, au moment d'aborder la guerre contre le roi de France. Charles avait besoin de leurs hommes d'armes; il avait besoin de leurs trésors. Un mandement fut bientôt publié en Flandre pour que tous les hommes astreints au service militaire s'assemblassent à Saint-Quentin le 16 décembre, et, peu de jours après, les états de Flandre furent convoqués à Termonde. Le chancelier leur exposa que le duc Charles avait droit à des aides: d'abord, pour son récent avénement; ensuite, pour son prochain mariage avec Marguerite d'York; en dernier lieu, à cause de la guerre qu'il avait soutenue contre les Liégeois. Ce fut ainsi qu'il demanda successivement à la Flandre un million de ridders, au Brabant trois cent mille lions.
Les états de Flandre s'étaient ajournés au 24 janvier; après d'assez longues délibérations, ils accordèrent au duc le subside qu'il demandait; les villes du Brabant s'y soumirent à leur exemple. Le Hainaut accorda également une aide considérable. Le duc s'était rendu lui-même à Mons; mais il avait déjà été contraint, par les retards qui contrariaient ses négociations avec ses alliés, d'accepter de nouvelles trêves, et il jugea utile d'en profiter pour faire reconnaître son autorité dans ses divers Etats. Il se dirigea donc de Mons vers Lille, et, le 9 avril, veille du dimanche des Rameaux, il fit solennellement son entrée à Bruges, après avoir pardonné à tous les bannis qui n'avaient point pris part à des séditions. Il semblait qu'il cherchât à se concilier l'affection des Brugeois, qui avaient été toujours plus favorables à ses intérêts que les autres membres de Flandre, et on l'entendit répondre à leurs acclamations, en criant: Noël! comme eux. L'évêque de Tournay et les chanoines de Saint-Donat le conduisirent à la cathédrale, où, selon un ancien usage, il tira l'épée en signe de protection pour la religion; puis il se dirigea vers la grande salle de l'hôtel des échevins, où il reçut, en échange de ses serments, celui des hooftmans et des doyens assemblés sur la place du Bourg. A cette occasion, la commune de Bruges offrit au duc deux images habilement ciselées, qui représentaient saint George et sainte Barbe. Le 19 avril 1468, le duc jura de respecter les priviléges du Franc. Puis, après s'être éloigné quelques jours pour aller prêter les mêmes serments à Damme, à l'Ecluse et en Zélande, il tint, le 8 mai, à l'église de Notre-Dame, son premier chapitre de la Toison d'or, où il reçut, parmi les nouveaux chevaliers, Philippe de Savoie, qui avait été longtemps le prisonnier de Louis XI. Les mêmes motifs politiques avaient fait citer à ce chapitre le comte de Nevers, et les sires de Lannoy et de Croy. Le comte de Nevers refusa de comparaître, et se contenta de renvoyer son collier. Aussi, lorsque le moment d'appeler son nom pour l'offrande arriva, Toison d'or se leva, alla arracher son écusson, et le jeta à ses pieds, en le remplaçant par un tableau noir où il était dit qu'il n'avait pas répondu à la citation qui lui avait été adressée et qu'il avait manqué aux lois de l'honneur et aux devoirs de la foi chrétienne. Les sires de Croy et de Lannoy, plus courageux, se rendirent à Bruges. Mais le duc ne voulut point, malgré toutes leurs justifications, leur permettre d'assister à la réunion de l'ordre, soit en personne, soit par procureur. Ils obtinrent seulement que leur écusson ne serait point enlevé, et qu'à l'appel de leur nom, Toison d'or les représenterait à l'offrande.
Dans ce même chapitre où fut condamné le comte de Nevers, où furent repoussés les sires de Croy et de Lannoy, les chevaliers, tenus, suivant l'usage, de s'avertir mutuellement de ce qui paraissait manquer à leur perfection morale, remontrèrent au duc de Bourgogne:
«Que mondict seigneur, saulf sa bénigne correction et révérence, parle parfois un peu aigrement à ses serviteurs, et se trouble aucunes fois en parlant des princes;
«Qu'il prend trop grande peine, dont fait à doubter qu'il en puist pis valoir en ses anciens jours;
«Que quand il fait ses armées, lui pleust tellement drechier son faict, que ses subjectz ne fuissent plus ainsi travaillez, ne foulez, comme ils ont esté par cy-devant;
«Qu'il veuille estre bénigne et attrempé, et tenir ses pays en bonne justice;
«Que les choses qu'il accorde et dit, lui plaise entretenir et estre véritable en ces paroles;
«Que le plus tard qu'il pourra, il veuille mettre son peuple en guerre, et qu'il ne le veuille faire sans bon et meur conseil.»
Derniers souvenirs des temps de la féodalité, où le prince n'était que le premier parmi ses égaux, primus inter pares.
Quelle que fût la splendeur de la solennité de la Toison d'or, le duc réservait toute sa magnificence pour les fêtes de son prochain mariage avec Marguerite d'York. Il venait d'organiser sa maison avec un luxe si merveilleux, qu'on ne saurait chercher ailleurs un tableau plus fidèle de la puissance de la maison de Bourgogne, peu d'années avant sa chute. Il avait, en même temps, réglé l'administration des affaires publiques. Le lecteur nous permettra d'entrer dans quelques détails à cet égard.
L'administration se divisait en trois branches: la justice, la guerre et les finances.
Le conseil de la justice se composait du chancelier, d'un évêque vice-chancelier, de quatre membres, tous chevaliers, de huit maîtres des requêtes, de quinze secrétaires. Le duc, jaloux de rendre justice à l'homme faible comme à l'homme puissant, tenait des audiences publiques, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi. Assis sur un fauteuil tapissé de drap d'or, au milieu de ses écuyers, de ses chambellans et de ses pages, il permettait au dernier de ses sujets de venir lui apporter ses réclamations. Deux maîtres des requêtes, un huissier, un secrétaire, se tenaient à genoux devant lui pour les lire et inscrire la décision qui les terminait.
A l'exemple de Louis XI, il avait créé un prévôt des maréchaux à qui il transmettait ses ordres pour les procès criminels. Ce prévôt des maréchaux, nommé Maillotin du Bac, exerçait avec rigueur une juridiction que les communes de Flandre n'avaient jamais confiée qu'à leurs propres magistrats, jugeant que ce n'était point trop qu'il fussent choisis dans leur sein pour avoir le droit de décider de ce que l'homme a de plus précieux, de son honneur et de sa vie.
Pour «la justice à main forte,» c'est-à-dire pour la guerre, quatre chevaliers étaient chargés de soumettre leurs rapports au duc.
L'administration des finances était surtout digne d'éloges par l'ordre sévère qui y régnait. «Et avoit, dit Chastelain, commission de ce sous le duc Philippe, ce renommé et grand homme en richesse et en sens, Piètre Bladèlin, gouverneur sur toutes les finances des pays du duc, maistre de l'espargne et le plus haut en crédence que l'on vît oncques, combien que celle crédence n'estoit pas au gré de tous, car moult de nobles et non nobles s'en doloient: il recevoit et retailloit sur uns et sur autres, et sur les receveurs des deniers il escrivoit de si près, qu'à peine ne lui pooient riens estordre; il estoit maistre d'ostel du duc, un des quatre trésoriers de l'ordre de la Toison d'or, riche des biens de fortune oultre mesure, et n'estoit que ung bourgeois de Bruges... Ung bien y avoit qui estoit grand, car il dressa le fait du duc merveilleusement bien, et là où il avoit plaie et deschirement par finances, trouva manière de les radouber et de les saner. Et touchant tous vivres que marchands livroient à cour, tous les fit acheter à argent comptant et les marchans contenter sans criée: en quoy il fit honneur à la maison et à son maistre salut. Si le cognut très-bien le duc et pour ceste cause avecques aultres lui donna-t-il celle haute autorité; car certes sages hom estoit et de grand poix, belle personne et de belles mœurs, et le plus diligent et de grand labeur en ce qu'avoit à faire que l'on congneust.» Bladelin avait été chargé par le duc Philippe de la direction de toutes les dépenses relatives à son projet de croisade; il employa ses richesses à bâtir une ville, Middelbourg, où il fit établir, par des ouvriers venus de Dinant, une batterie qui obtint des priviléges du roi d'Angleterre, Edouard IV.
Pierre Bladelin vivait encore en 1468. A cette époque, la chambre des finances comprenait deux protonotaires ecclésiastiques et deux chevaliers. Le duc Charles examinait avec soin leur gestion, et se réservait le soin de compter l'or, car bien qu'il aimât le luxe, il était extrêmement avare.
Le trésorier des guerres payait les hommes d'armes. Les dépenses montaient communément par an à neuf cent soixante mille livres.
L'argentier était chargé des dons extraordinaires, et des frais des habillements du duc. Son budget s'élevait à deux cent mille livres.
Le maître de la chambre aux deniers disposait des appointements des divers serviteurs du duc. Ils dépassaient quatre cent mille livres. C'est là que se réunissaient toutes les dépenses qui répandaient si loin la renommée des richesses de la maison de Bourgogne.
Les grands pensionnaires étaient six ducs et douze princes, comtes ou marquis. Quarante-quatre autres personnages de même rang recevaient des pensions à peu près semblables.
Cent trente chevaliers accompagnent tour à tour le duc comme chambellans. Le grand maître d'hôtel, le premier maître d'hôtel, les clercs d'office, les sommeliers, les suivent. Si le duc est entouré de six médecins et de quatre chirurgiens, il a aussi avec lui seize écuyers, illustres damoiseaux qui escortent le prince à cheval, et lui tiennent compagnie dans sa chambre. «Les uns chantent, les autres lisent romans et nouvelletés, les autres devisent d'armes et d'amours, et font au prince passer le temps en gracieuses nouvelles.»
Le duc confie à son garde de joyaux ses pierreries qui valent un million d'or, et sa vaisselle qui vaut cinquante mille marcs. Il a quarante valets de chambre, cinquante panetiers, cinquante échansons, cinquante écuyers tranchants, et un si grand nombre de serviteurs chargés de fonctions diverses, qu'on ne peut même songer à les énumérer.
Les envoyés du pape, ceux des rois d'Angleterre et d'Aragon, ceux des ducs de Normandie, de Calabre et de Bretagne, avaient accompagné le duc Charles à Bruges. On y vit bientôt arriver l'ambassade du roi de France, chargée de faire un dernier effort pour maintenir la paix. Elle était dirigée par le comte de Saint-Pol, qui avait été autrefois l'ami et le confident du duc Charles, et Louis XI espérait qu'à ce titre, il obtiendrait tout ce qu'il demanderait; mais la mission même dont il était investi et la confiance de Louis XI, qui venait de lui faire épouser une sœur de la reine, ne lui permettaient plus d'invoquer ces souvenirs d'un dévouement éteint et d'une amitié effacée: son orgueil et son faste devaient réveiller plus vivement le ressentiment qu'il allait braver.
Ce fut peu de jours après les fêtes de la Toison d'or que le comte de Saint-Pol fit son entrée à Bruges. Il traversa toute la ville en se rendant à son hôtel: six trompettes le précédaient. Il était suivi d'un nombre semblable de pages et de plusieurs nobles attachés à sa personne. On portait devant lui une épée nue, comme s'il eût été le duc lui-même. La foule se pressait à ce spectacle, étonnée de l'audace du connétable qui, bien que sujet du duc de Bourgogne, osait se présenter ainsi dans la ville même où il résidait. Charles en fut bientôt instruit, et on l'entendit jurer par saint George qu'il saurait punir son insolence.
Le comte de Saint-Pol chercha en vain à s'excuser en alléguant, pour sa justification, que ce qu'il avait fait, ce n'était point comme comte de Saint-Pol, mais comme officier souverain de la couronne, et qu'il en avait le droit, même en présence du roi, et dans toute l'étendue du royaume de France, dont Bruges faisait partie. Le duc continuait à s'en montrer fort mécontent, et les Brugeois eux-mêmes en étaient si irrités, que le connétable crut devoir prendre le prétexte d'un pèlerinage à Notre-Dame d'Ardenbourg pour quitter Bruges, cette fois sans escorte et sans trompettes.
Les fêtes des noces du duc n'étaient plus éloignées, et les Brugeois, témoins de leurs splendides apprêts, s'abandonnaient à la joie et à l'allégresse, quand on vit arriver dans leur ville les députés de Gand qui accouraient, vêtus de deuil, pour saisir une occasion si favorable de fléchir le ressentiment du duc de Bourgogne. Mais ils n'obtinrent la confirmation de leurs lois communales qu'après des modifications qui mutilaient les derniers débris de leurs franchises qu'avait respectés le traité de Gavre. Une nouvelle charte municipale du 13 juillet 1468 leur enleva le droit d'élire leurs échevins, qui devaient désormais, comme dans les autres villes de la Flandre, être choisis par des commissaires du prince, et celui de réunir la collace réduite à une assemblée de deux ou trois cents bourgeois désignés par le bailli, qui pouvait seul les convoquer: elle supprima leur antique organisation en trois membres distincts formés des viri hæreditati, des tisserands et des petits métiers. Ce n'était même qu'en les payant fort cher qu'ils avaient obtenu ces stériles priviléges, qui ne leur offraient que l'ombre de ceux dont ils déploraient la perte.
La main sévère du duc de Bourgogne, si redoutée des bourgeois de Gand, s'appesantissait au même moment sur la noblesse, qui l'aimait peu.
Dans la loge des portiers de l'hôtel du duc, se trouvait enfermé un jeune homme de vingt-quatre ans qui, à la suite d'une querelle de jeu, avait commis un meurtre sans apaiser les parents de la victime. Le duc l'avait fait arrêter; mais l'illustre damoiseau semblait ne rien craindre, et passait gaiement les journées dans sa prison. Son père, Arnould de la Hamaide, seigneur de Condé, appartenait à l'une des plus puissantes maisons des Etats du duc. Il vint, suivi de la plupart des nobles du Hainaut, intercéder en faveur de son fils. Ils rappelèrent sa jeunesse et le courage qu'il avait montré à la bataille de Montlhéry. «Si à point et à l'heure, répondit le duc, vous eussiez contenté les parents de la victime, et empêché ses plaintes de venir jusqu'à moi, vous eussiez peut-être obtenu sans moi ce que je ne puis plus vous accorder sans eux. Je ne puis faire taire le sang de leur frère qui crie vers moi. C'est à eux d'en réclamer la vengeance, à moi de la leur accorder, en observant une justice que je ne puis leur refuser. Cependant, contentez leur famille, je verrai ensuite ce que j'ai à faire.» Ces paroles ranimèrent l'espoir du sire de la Hamaide. Il se hâta d'apaiser la famille de la victime, afin qu'elle vînt elle-même demander la grâce du meurtrier; mais Charles ne répondit que par quelques paroles obscures, et l'on assurait qu'en annonçant que le coupable payerait son crime de sa vie, il s'était lié par un serment à saint George, serment auquel il ne manquait jamais.
Cependant, on attendait chaque jour l'arrivée de Marguerite d'York à l'Ecluse. La duchesse Isabelle et mademoiselle Marie de Bourgogne s'y étaient rendues pour la recevoir. Le duc, fatigué de son long séjour à Bruges, résolut de les y rejoindre. Avant son départ, il manda près de lui l'écoutète. «Ecoutète, lui dit-il, je vous ordonne d'aller cette nuit chercher, chez mon portier, le bâtard de Condé, et de le conduire à la prison de la ville. Demain, à onze heures, pour autant que vous me craigniez, vous le ferez exécuter selon l'usage qu'on observe pour les criminels condamnés à mourir, car tel est mon plaisir.»—«Monseigneur, répliqua humblement l'écoutète troublé, j'obéirai à votre volonté et à vos ordres, et j'atteste Dieu que vous ne me trouverez point en faute; mais il m'est pénible de voir qu'un gentilhomme si jeune, si beau, et de si illustre origine, n'ait pu toucher votre miséricorde.»—«Vous avez entendu ce que je vous ai dit, interrompit sévèrement le duc, faites ce que je vous ordonne, et ne vous inquiétez point du reste.»
Cette même nuit, l'écoutète alla chercher le bâtard de la Hamaide, et lui annonça la cruelle sentence du duc Charles; mais, en même temps, il en prévint ses amis pour qu'ils tentassent un dernier effort pour le sauver. Le sire de Harchies monta aussitôt à cheval, et se dirigea à bride abattue vers l'Ecluse. Tandis que le sire de Condé, indigné de voir le duc méconnaître ses longs services, faisait enlever de son hôtel l'écu de ses armes, et se retirait dans ses terres, les préparatifs du supplice s'achevaient sur la place du Bourg. Déjà l'heure fatale était arrivée: le sire de Harchies ne revenait point; tout annonçait qu'il avait échoué dans sa tentative. Néanmoins l'écoutète, au péril de sa vie, dépassait l'heure marquée par le duc, espérant encore quelque acte de clémence. Enfin, vers les deux heures de l'après-midi, le prisonnier monta sur un chariot qui parcourut lentement les rues de la ville. Jamais la figure du bâtard de la Hamaide n'avait paru plus gracieuse; à voir l'élégant et riche habillement qu'il avait revêtu, on eût cru qu'il se préparait à des fêtes nuptiales, et ses longs cheveux blonds ne semblaient se reposer sur ses épaules que comme un voile destiné à cacher les pleurs amers qu'il répandait. Tous les bourgeois prenaient pitié de lui; les magistrats eux-mêmes mêlaient leurs larmes aux siennes, et l'on entendait les femmes s'écrier, en le voyant passer: «Sauvez-le et donnez-le-nous pour époux!» Il arriva enfin à la place du Bourg, et là, en simple pourpoint de soie, il adressa au peuple quelques paroles touchantes. Il déclara avoir pleine foi et parfaite espérance en Dieu et en la sainte vierge Marie, et il ajouta que cette mort ignominieuse que Dieu lui envoyait à la fleur de la jeunesse lui faisait espérer qu'il le recevrait en sa miséricorde; puis il se mit à genoux, et se laissa bander les yeux... Quelques instants après, l'on enleva, au milieu des sanglots de la multitude, ses restes sanglants pour les porter au gibet de Saint-Bavon.
Ce fut seulement alors que le sire de Harchies reparut à Bruges. Ses prières avaient touché la vieille duchesse de Bourgogne. Elle avait promis d'intercéder auprès de son fils; mais le duc était allé se promener en mer. Pendant longtemps, on ne put le retrouver; et, lorsqu'on parvint à le rejoindre, il ne consentit à pardonner au bâtard de la Hamaide, que parce qu'il savait que sa clémence ne pouvait être que stérile. Il ne s'était pas trompé.
C'était la justice de la ville, et non celle du prévôt des maréchaux, qui avait dirigé toute cette procédure. Le duc avait voulu donner un terrible exemple de sa justice aux nobles qui l'entouraient, en même temps qu'aux marchands des divers pays du monde résidant à Bruges. Ce qui était un frein pour les uns était une garantie pour les autres. Peut-être y fut-il aussi porté par des motifs secrets qui n'ont point laissé de traces dans l'histoire de ce siècle si fécond en sombres et mystérieuses intrigues.
A ce drame lugubre succèdent les réjouissances les plus éclatantes, et des fleurs cachent le pavé humide de sang de cette place du Bourg, théâtre des supplices et des fêtes, qu'entourent, d'un côté, l'hôtel des échevins, où les comtes de Flandre viennent prendre possession de l'autorité; de l'autre, la basilique de Saint-Donat, où le martyre place une autre couronne sur leur front.
Marguerite d'York, accompagnée d'une suite nombreuse, arriva le 25 juin 1468 à l'Écluse et elle y reçut le lendemain, à l'hôtel de Gui de Baenst, la visite du duc de Bourgogne. «Ils avoient devisé longuement ensemble en plusieurs gracieux devis,» lorsque le sire de Charny s'approcha du duc, en lui disant: «Monseigneur, puisque Dieu vous a amené cette noble dame au port de salut et à votre désir, il me semble que vous ne devez point vous retirer sans montrer la bonne affection que vous avez pour elle, et que vous devez en ce moment la fiancer.» Aussitôt après eut lieu la cérémonie des fiançailles.
Le 2 juillet, Marguerite d'York se rendit en bateau à Damme, où elle épousa, le lendemain, le duc Charles, en présence des archevêques d'York et de Trèves, des évêques de Salisbury, de Liége, de Metz, d'Utrecht, de Tournay, de Cambray, de Sarepte et de Térouane. De là, la jeune duchesse de Bourgogne se dirigea vers Bruges, vêtue d'une longue robe blanche, que fermait, au haut de la gorge, un large collier d'or, et portant une brillante couronne sur le front. Onze cents chevaux suivaient sa litière ornée de marguerites et de lacs d'amour, quand elle entra par la porte de Sainte-Croix dans la vaste enceinte de la ville, ornée d'arcs de triomphe et d'échafauds où l'on avait figuré des allégories empruntées à la Bible. Ici c'était l'histoire d'Adam et d'Eve: plus loin, quelques versets du Cantique des cantiques. Des colombes voltigeaient autour de Marguerite, tandis que de jeunes filles semaient au-dessus de sa tête des feuilles de rose. Le duc et la duchesse assistèrent à une joute sur la place du Marché. Elle était close de tous les côtés. Près des halles, on voyait un arbre doré et un géant que conduisait un nain. La reine de l'île Inconnue annonçait qu'elle promettait ses bonnes grâces à celui qui pourrait la délivrer des mains du bâtard de Bourgogne, qui avait réglé cette fête d'après une vision que lui avait envoyée, disait-il, la déesse Vénus, en se réservant à lui-même le nom de chevalier de l'Arbre d'or.
Lorsque quelques lances eurent été rompues, un splendide banquet fut servi à l'hôtel du duc. Rien ne surpassa les richesses qui y furent étalées, et plusieurs entremets y rappelèrent la joie avec laquelle le peuple accueillait l'hymen du duc et d'une princesse anglaise. Ce fut d'abord une licorne qui portait un léopard. Ce léopard tenait d'une main la bannière d'Angleterre, de l'autre, une marguerite. Un maître d'hôtel la prit, et la remit à genoux au duc, en lui disant: «Très-excellent, très-haut et très-victorieux prince, le fier et redouté léopard d'Angleterre vous fait présent d'une noble marguerite.»
A la licorne succéda un énorme lion aux griffes redoutables, et tout d'or (c'était l'emblème de la Flandre puissante et riche); il portait la naine de mademoiselle de Bourgogne, vêtue en bergère. Sa gueule s'ouvrit par un habile ressort, et il chanta une élégante ballade:
Bien vienne la belle bergère
De qui la beauté et manière
Nous rend soulas et espérance!
Bien vienne l'espoir et la fiance
De cette seigneurie entière!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C'est la source, c'est la minière
De nostre force grande et fière;
C'est nostre paix et asseurance;
Dieu louons de telle alliance;
Crions, chantons à lie chère:
Bien vienne!
Le lendemain, il y eut une autre joute où brillèrent les sires de Château-Guyon, de Visen et de Fiennes, et un second banquet, aussi splendide que le premier, où furent représentés les douze travaux d'Hercule, source féconde de préceptes moraux.
Hercules se trouva assailli des lyons;
Trois en occit en l'heure ainsi que nous trouvons.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Plus trouvons ces faits grands, plus avant les lisons.
Les trois lyons terribles par Hercules vaincus,
C'est le monde, la chair et le diable de plus.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Or soyons bataillans des glaives de vertus.
Le mardi 5 juillet, les sires de Luxembourg, d'Argueil et d'Halewyn descendirent dans la lice. Antoine d'Halewyn obtint le prix, qui était une verge d'or. Mais ce qui vint donner un plus grand intérêt à ces joutes, ce fut la présence d'un chevalier bourguignon, qui avait pris le nom du Chevalier esclave, et qu'une demoiselle errante menait captif à sa suite. Il fit demander aux dames la permission de prendre part au tournoi. Sa lettre était ainsi conçue:
«Très-excellente et très-redoutée dame, et vous, princesses, dames et damoiselles, plaisir vous soit de savoir qu'un chevalier esclave, né du royaume d'Esclavonie, est arrivé en cette noble ville sous la conduite d'une damoiselle errante au pouvoir de laquelle il est placé par la volonté de sa dame. Il est vrai, très-illustres princesses, que le chevalier esclave a toute sa vie servi et honoré une dame d'Esclavonie qui, sans l'accepter pour serviteur, lui accordait néanmoins quelque espérance. Cependant le mal d'amour, si longtemps nourri dans son cœur, lui a fait éprouver plus d'angoisses et de peines qu'il n'en pouvait souffrir; et, par une espérance désespérée, il osa, mais en vain, requérir d'elle miséricorde, grâce et guerdon d'amour. Plein de déplaisir et de rage, il s'était retiré au milieu des bois, des roches et des montagnes où, pendant neuf mois, il ne vécut que de regrets, de soupirs et de larmes, lorsque la dame, reconnaissant son ingratitude, lui envoya une damoiselle errante, chargée de lui dire que les biens d'amour doivent être mérités par de longs travaux et de longues souffrances; que plus ils coûtent, plus on s'y attache, et que de tous les péchés d'amour, le plus grand est le désespoir. Elle lui conseillait de voyager et de chercher à oublier sa tristesse, et lui proposait de l'accompagner pendant un an entier, afin de pouvoir raconter à sa dame ses diverses aventures. Le chevalier l'a crue volontiers, et bien que, né au pays d'Esclavonie, il ignore les usages de ces contrées, il s'est souvenu comment plusieurs païens et le preux Saladin lui-même, étant venus au royaume de France pour acquérir louanges et vertus, y avaient été si honorablement accueillis que leurs successeurs infidèles révèrent encore ce royaume plus que tous les autres Etats chrétiens. Il a entendu surtout célébrer la puissance et les vertus de l'illustre maison de Bourgogne. C'est guidé par cette damoiselle errante qu'il s'est rendu ici, où, pour sa première aventure, il a trouvé la noble emprise du chevalier à l'Arbre d'or, et il vient vous supplier de lui permettre d'y prendre part.»
Cette lettre était signée: «le Chevalier esclave.» La joute confirma peu ce qu'elle annonçait, car le Chevalier esclave, après avoir fait le tour de la lice, suivi de quatre nobles hommes vêtus selon l'usage d'Esclavonie, se retira sans combattre. Jacques de Luxembourg, Philippe de Poitiers, Claude de Vaudrey, le remplacèrent. Philippe de Poitiers se fit conduire sur la place du Marché par une jeune fille qui était vêtue de satin, et qui montait un cheval dont les mouchetures figuraient l'hermine; elle était admirablement belle, et on la nommait la Dame blanche.
Le jeudi joutèrent le comte de Solms, le bâtard Baudouin de Bourgogne et le sire de Renty. On continua à représenter au banquet les travaux d'Hercule.
Le vendredi, Adolphe de Clèves jouta contre le comte de Scales, le comte de Roussy et le sire de Rochefaye.
Le samedi et le dimanche, Philippe de Poitiers garda le pas contre le comte de Woodeville, frère de la reine d'Angleterre, le marquis de Ferrare, et les sires de Ligne, de Harchies, de Crèvecœur, de Ternant, de Carency et de Contay.
Le lundi suivant, le duc de Bourgogne termina les joutes, en rompant quelques lances avec Adolphe de Clèves. Aussitôt après on enleva la loge des juges, et le tournoi commença. Tous ceux qui avaient pris part aux joutes, et le duc lui-même aussi bien que les autres, parurent sur des chevaux harnachés de velours violet sur lequel était brodé un arbre d'or. Le comte de Joigny se présenta avec vingt-cinq chevaliers pour les combattre. On remarquait parmi ceux-ci les sires de Commines, d'Aymeries, d'Humières, les deux bâtards d'Auxy, un Anglais du nom de Talbot, et deux bourgeois de Bruges, Pierre Metteneye et Pierre Stalins.
Là s'arrêtèrent les fêtes. La peste venait de se déclarer avec une grande violence à Bruges. Adrien de Borssele y avait succombé, et l'on prétendait que les gardiens des lazarets, impatients de s'enrichir par le fléau, infectaient, par la communication des dépouilles des pestiférés, les sources, les puits et jusqu'à l'eau bénite des églises.
Le duc de Bourgogne s'était rendu en Hollande où il ne comptait faire qu'un court séjour. Les trêves qu'il avait accordées à Louis XI étaient près d'expirer, et leur terme devait être le signal de l'effroyable conflagration où Charles voulait précipiter la monarchie française pour se venger de ses intrigues et de son hostilité. Il semblait que l'on fût revenu à la triste et fatale époque du traité de Troyes. Une convention relative aux secours mutuels que le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne se promettaient envers et contre tous, super mutuis auxiliis contra et adversus omnes et singulos, avait été conclue le 24 février 1467 (v. st.), et l'évêque de Bath, chancelier d'Angleterre, en réclamant au mois de mai d'importants subsides du parlement, avait annoncé que les ducs de Bourgogne et de Bretagne offraient leur appui pour dompter la rébellion de Louis, usurpateur des droits que la victoire avait attribués à Henri V.
Cependant le roi de France opposait sa prudence et ses ruses à l'ardente impétuosité de ses ennemis, et tandis que l'archevêque de Lyon allait par son ordre porter au duc Charles des félicitations peu sincères sur son mariage avec Marguerite d'York, des forces considérables envahissaient la Bretagne; Charles l'apprit en Hollande, et ordonna aussitôt que ses hommes d'armes s'assemblassent au Quesnoy.
Il était trop tard: les ducs de Normandie et de la Bretagne, surpris et vaincus, avaient été réduits à demander la paix. Charles ne pouvait compter sur eux, mais il avait juré par saint George que, dût le roi de France venir le combattre avec toute sa puissance, il ne reculerait jamais, et il continuait sa marche vers Péronne avec une armée de seize ou dix-huit mille Flamands et Picards réunis à la hâte.
Si le roi de France eût attaqué en ce moment les Bourguignons, leur position eût été précaire. Le comte de Dammartin le pressait de profiter d'une occasion si favorable. «Maugré en ait ma vie, disait chacun au camp français, depuis le plus petit page jusqu'aux capitaines des compagnies, que veulent donc ces ducs de Bourgogne qui menacent toujours le roi leur souverain? Ils ne cessent d'agiter le royaume et d'abaisser le pouvoir royal. Maudite soit leur race, quoiqu'elle ait son origine à l'ombre des fleurs de lis! N'ont-ils pas introduit les Anglais en France, chassé le roi légitime de ses Etats, assiégé ses villes et ravagé ses pays? N'ont-ils pas outragé le roi Charles et arraché par violence les fleurons de sa couronne? Race maudite et exécrable! Pourquoi le duc Charles veut-il attaquer le roi et dévaster ses Etats? N'est-ce pas assez que déjà une fois il ait planté ses bannières devant Paris? Insurrection semblable à celle qui fit précipiter Lucifer dans l'enfer et qui, nous l'espérons, y mènera Charles, ce maudit allié des Anglais, cet orgueilleux et perfide rebelle. Veut-il ceindre la couronne et porter le sceptre en main? N'a-t-il pas assez de seigneuries et de domaines? Les cités de Gand et de Bruges ne lui suffisent-elles point? Veut-il avoir aussi Paris? Puisse la foudre l'écraser! Plût à Dieu que le roi nous permît de nous venger de lui, de brûler et de piller tout ce qui lui appartient, de mettre à mort tous ceux qui lui obéissent!»
Le connétable combattit presque seul l'avis du comte de Dammartin. La situation de ses domaines, placés sur les frontières des Etats des deux princes rivaux, lui faisait comprendre que la victoire de l'un ou de l'autre pouvait être dangereuse pour lui, et il était d'autant plus favorable à la paix qu'il espérait en être l'arbitre.
Cependant le roi hésitait: un jour, il expédiait des émissaires à Liége pour y préparer une révolte; le lendemain, il envoyait au duc soixante mille écus d'or pour l'apaiser. Mécontent du mauvais succès de ses ambassades, peu porté d'ailleurs à une guerre où la moindre défaite eût pu rallier contre lui tous les anciens confédérés de la ligue du Bien public, il arriva à penser qu'il ferait bien de voir lui-même le duc de Bourgogne, car il présumait assez de son habileté pour croire qu'il obtiendrait aisément, sans l'intervention de ses capitaines et de ses négociateurs, les concessions que les circonstances semblaient devoir imposer à son ennemi: la plus importante devait être la restitution des villes de la Somme.
Une entrevue eut lieu à Péronne vers le milieu du mois d'octobre 1468. Tandis que le roi cherchait à y suppléer à la lenteur de ses ambassadeurs, ceux qu'il avait envoyés à Liége, loin de mériter ce reproche, agissaient avec plus d'activité que le roi ne l'eût désiré. L'insurrection se levait à leur voix, et à peine Louis XI était-il depuis quatre jours à Péronne qu'on vint annoncer au duc que les Liégeois s'étaient portés à Tongres, et s'étaient emparés de leur évêque et de leur gouverneur, le sire d'Humbercourt: le bruit courait qu'ils les avaient massacrés. Les mêmes messagers racontaient que les ambassadeurs français guidaient les Liégeois: ils les avaient vus, ils les nommaient. La fureur du duc fut extrême: tantôt il voulait faire enfermer le roi dans la tour où Charles le Simple avait été retenu par Herbert de Vermandois; tantôt il songeait à convoquer les princes et à partager avec eux, en reconstituant la féodalité du dixième siècle, les avantages de la captivité du roi. Enfin un de ses chambellans parvint à le calmer. Ce chambellan était Philippe de Commines, et ce fut grâce à sa médiation que Charles consentit à signer le traité qui confirmait les conventions autrefois arrêtées à Arras et à Conflans.
Louis XI, qui eût pu triompher les armes à la main, avait espéré que cette entrevue de Péronne lui tiendrait lieu de victoire: elle ne devait être un trophée que pour le prince qui, bien que seul intéressé à la désirer, n'était pas celui qui l'avait proposée.
Au point de vue politique, le traité de Péronne est une œuvre incomplète et mutilée. Les gages que Charles réclame pour lui-même sont insuffisants; il obtient encore moins pour ses anciens alliés, et ne fait même rien pour l'Angleterre, qui a déjà réuni sur ses rivages une armée placée sous les ordres du comte de Scales; mais nous y rencontrons quelques clauses nouvelles qui ne peuvent être omises dans un travail consacré à l'histoire de la Flandre.
Toutes les conventions commerciales conclues entre la Flandre et l'Angleterre sont ratifiées. De plus, le roi de France rappelle que «les ambassadeurs de monseigneur de Bourgogne ont fait doléances des appellations que l'on reçoit sur les appointements et les jugements faits par les quatre principales lois de Flandre, contre les lois et priviléges dudit pays, en troublant sur ce mon dit sieur de Bourgogne, mêmement au fait de la marchandise sur laquelle icelui pays de Flandre est principalement fondé,» et il déclare que l'appel au parlement ne sera plus reçu.
Le roi renonce également à l'appel des jugements rendus par les autres magistratures, non-seulement en Flandre, mais aussi dans les châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, «attendu que les dites châtellenies, de leur première et ancienne condition, on esté de la comté de Flandres et depuis que le roi les a tenues, en faisant et traitant le mariage de feu le grand duc Philippe, bisayeul de mon dit sieur de Bourgogne, elles furent réunies et rejointes au dit comté de Flandres pour tenir par le dit comte en un seul fief avec le dit comté.»
Les conseillers du roi de France essayaient parfois de présenter quelques remontrances; on leur répondait: «Il le faut, monseigneur le veut.»
Ce n'était point assez. Le duc de Bourgogne exigea que le roi de France l'accompagnât dans son expédition contre les Liégeois révoltés à son instigation. On vit Louis XI prendre lui-même la croix de Saint-André, et tandis que les Liégeois criaient: «Vive le roi de France!» le roi de France leur répondait: «Vive Bourgogne!» Ce ne fut qu'après avoir subi toutes ces humiliations, et avoir été le témoin de la condamnation d'une ville si utile et si dévouée à ses intérêts, que Louis XI recouvra la liberté, en prenant l'engagement de rejoindre le duc l'année suivante en Bourgogne, engagement qu'il jurait secrètement de ne pas tenir.
Ces succès si éclatants et si inespérés échauffèrent l'orgueil de Charles. Lorsque dans son triomphe il eût arboré ses bannières sur les ruines de la cité épiscopale des bords de la Meuse, il se souvint qu'il existait aux bords de l'Escaut une autre cité qui avait joui du spectacle de sa faiblesse et de son humiliation, et bien qu'il l'eût récemment amnistiée par l'octroi de nouveaux priviléges, il forma le projet de détruire Gand comme il avait détruit Liége, afin que le même crime reçût le même châtiment: il prit même plaisir à entretenir de ses rêves de vengeance les députés de Gand qui allèrent le féliciter à Bruxelles sur la défaite des Liégeois. A ce bruit, les échevins, les doyens et mille des plus notables bourgeois de Gand se réunirent dans la salle de la Collace. Il se communiquèrent, vivement émus, les tristes nouvelles qu'ils venaient de recevoir, et élurent immédiatement des députés chargés de conjurer, par la soumission la plus complète aux volontés du duc, les malheurs dont ils se voyaient menacés. Ils comprenaient bien que les clefs de leur ville étaient à Liége, et ce fut à des conditions presque semblables qu'ils traitèrent, humbles et suppliants comme il convient à des vaincus, et prêts à abdiquer leur puissance et leur liberté pour racheter leurs vies, leurs foyers et leurs biens.
Si quelque bourgeois excite une sédition, ou s'il s'en rend complice en ne se présentant point sous l'étendard du prince pour la combattre, il sera banni après avoir été attaché au pilori et après avoir eu la langue percée d'un fer rouge.
Si quelque métier prend part à une sédition, il perdra ses franchises et le droit d'exister comme métier.
Les Gantois renonceront au célèbre privilége de Philippe le Bel du mois de novembre 1301, et désormais le duc de Bourgogne pourra faire procéder comme il le jugera convenable au renouvellement de leur magistrature.
Ils remettront toutes leurs bannières; les portes condamnées par le traité de Gavre seront de nouveau fermées, et les assemblées où l'on discutera les intérêts de la ville ne comprendront plus que les échevins, les grands doyens et les anciens magistrats.
Le duc de Bourgogne exigea de plus que les échevins, les doyens et les jurés, se rendissent à pied à Bruxelles pour réitérer cet acte de soumission en sa présence en lui restituant leurs bannières et le privilége de 1301.
Le 8 janvier 1468 (v. st.), les échevins et les cinquante-deux doyens des métiers de la ville de Gand se réunirent à l'hôtel de ville de Bruxelles, d'où ils se dirigèrent, vêtus de deuil et marchant deux à deux, vers le palais de Caudemberghe. Afin que leur humiliation fût complète, on les fit attendre pendant une heure et demie dans la cour au milieu de la neige: l'opposition de la puissance du prince et de l'abaissement de la commune, naguère encore fière et redoutée, n'en fut que plus éclatante lorsqu'ils furent introduits dans une vaste salle où Charles occupait un riche fauteuil, entouré des officiers de sa cour, du duc de Somerset, de Philippe de Savoie, d'Adolphe de Clèves, et des ambassadeurs de France, d'Angleterre, de Hongrie, de Bohême, de Naples, d'Aragon, de Chypre, de Norwége, de Pologne, de Danemark, de Russie, de Prusse, d'Autriche et de Milan. Ils s'avancèrent en s'inclinant jusqu'à terre à trois reprises différentes; et maître Baudouin Goethals, pensionnaire de la keure, prononça ce discours:
«Très-haut et très-excellent prince, mon très-redouté et naturel seigneur, vos très-humbles et très-obéissants serviteurs et sujets, et tous les habitants de votre très-humble et obéissante serve et ancelle la ville de Gand, se recommandent très-humblement à votre très-noble grâce, et vous font exposer, par leurs députés agenouillés devant vous, la profonde douleur qu'ils ressentent de vous avoir offensé et d'avoir justement provoqué votre indignation. Ils resteront livrés aux secrets remords de leurs consciences, à moins que votre miséricorde n'étende sur eux le réseau de sa clémence. Très-cher seigneur, vous qui n'êtes pas seulement un homme, mais qui occupez vis-à-vis de nous la place de Dieu, et qui avez ce double caractère en vertu de votre haute position, vous n'ignorez point que Dieu se laisse apaiser par les larmes et pardonne à la contrition et aux prières de la faiblesse humaine. De quelle bonté n'usa-t-il point vis-à-vis d'Adam, lorsqu'il promit à Seth l'huile de miséricorde qu'il devait envoyer dans cinq mille ans! Ne laissa-t-il pas vivre Caïn dix générations avant de le frapper? Au temps d'Abraham, sa miséricorde n'aurait-elle pas sauvé Sodome et Gomorrhe, s'il y avait trouvé dix justes? tant est immense sa miséricorde! Dieu, à la voix de Moïse, n'épargna-t-il pas son peuple infidèle à sa loi? La pénitence de Ninive n'apaisa-t-elle point sa colère?... Les miséricordes de Dieu sont infinies; elles se répandent sur ses œuvres et sur ses créatures, sur le ciel et sur la terre. Puisque les princes chrétiens doivent, autant qu'ils le peuvent, imiter les vertus de Dieu, et surtout celle de clémence, qui les illustre le plus, il faut qu'ils se règlent sur l'exemple de Dieu pour pardonner à ceux que poursuit leur colère. O mon très-redouté seigneur! si les Gantois vous ont offensé, ils ne vous ont toutefois point attaqué; ils n'ont point attenté à votre noble personne; ils n'ont point cessé de vous reconnaître pour leur maître et naturel seigneur; et c'est devant vous qu'ils viennent encore se prosterner humblement aujourd'hui, espérant qu'une faute expiée par tant de larmes méritera votre pardon. Gand n'est point comme Sodome et Gomorrhe, que Dieu eût épargnées s'il y eût aperçu dix justes. Il s'y trouve des milliers de saintes créatures qui jouissent de communications divines dans la pieuse solitude des cloîtres. Il n'est point, dans tout l'Occident, de ville où reposent les reliques glorieuses d'un plus grand nombre de saints. Gand vous représente Ninive. La voix de votre menace lui a annoncé sa destruction. Son peuple s'est effrayé de votre colère; il a senti son impuissance à vous résister; il s'abandonne à son repentir. Les Ninivites ne jeûnèrent que trois jours. Les bourgeois de Gand se sont couverts de cendre pendant quarante jours. Ils se hâtent de placer leurs espérances dans leur père naturel, le prince le plus noble et le plus vertueux de la terre. Ils vous supplient très-humblement, les mains jointes et à genoux, de daigner apaiser votre colère et de les recevoir dans votre merci et dans votre miséricorde; ils s'écrient vers vous: Domine, non secundum peccata nostra quæ fecimus nos, neque secundum iniquitates nostras retribuas: cito anticipent nos misericordiæ tuæ et propter gloriam nominis tui libera nos.»
Le chancelier, Pierre de Goux, répondit à ce discours par quelques paroles sévères. «Il ne suffisait point d'une seule prière, disait-il, pour effacer tant de crimes; le repentir des Gantois n'avait pas encore été assez éprouvé. Le duc voyait toutefois avec plaisir leurs humbles démarches; il leur laissait l'espérance d'obtenir sa miséricorde, s'ils continuaient à la mériter.» On vit alors les députés s'agenouiller de nouveau, et remettre au duc leurs bannières, ainsi que les chartes originales qu'il leur avait rendues en les affranchissant des stipulations du traité de Gavre, et ils livrèrent en même temps les priviléges de Philippe le Bel et du comte Robert sur le renouvellement de leur échevinage. Le chancelier lacéra publiquement ces titres vénérables de la liberté gantoise, et Charles ordonna que les bannières fussent portées à Notre-Dame de Boulogne, auprès de celles que son père y avait fait déposer. «Le bien que je voulais faire aux Gantois, ajouta le duc lui-même, est devenu aujourd'hui, par leur faute, la cause de leurs malheurs et de leurs désastres. Je les chérissais; je voulais reconnaître les services qu'ils m'avaient rendus; j'en avais pris la résolution; mais ils ont voulu m'arracher par leurs violences et leurs menaces ce que je voulais librement leur accorder. Ils ne se sont pas contentés de m'imposer la forme de leurs nouveaux priviléges, ils ont mis en péril ma vie et celle des personnes de ma maison; et par l'exemple contagieux de leur rébellion, ils m'ont exposé à perdre tous mes Etats. Si j'en ai l'âme irritée, ni Dieu ni les hommes ne peuvent m'en blâmer, car jamais plus grand crime, dans une occasion aussi solennelle, ne fut commis contre un prince. Le repentir, s'il doit l'effacer et le réparer, ne saurait être ni trop profond ni trop amer.» Les chroniques flamandes rapportent que le duc de Bourgogne termina son discours par ces mots: «Sachez bien que, si je vous aime, je ne vous crains pas.»
La ville de Gand était sauvée: mais elle ne s'était rachetée qu'aux conditions les plus dures. Hoste Bruneel et ses principaux amis périrent dans les supplices, et le duc exigea, outre le payement d'une amende de trente-six mille florins, qu'un acte solennel lui fût remis, comme le monument de l'humiliation des Gantois et des sacrifices qu'ils avaient subis. Tous les échevins et tous les doyens de Gand y avaient apposé leurs sceaux; c'étaient, entre autres, Roland de Wedergrate, que l'on croit avoir été le beau-frère du chancelier Pierre de Goux, Philippe Sersanders, Olivier Degrave, Jean de Melle, Henri Baudins, chefs du parti bourguignon, qui ne prévoyaient point la terrible responsabilité que leur docilité aux volontés du duc devait faire peser sur eux vis-à-vis du peuple frappé dans ses franchises les plus chères. Le calfvel de Gand portait la date du 2 janvier 1468 (v. st.). Plus d'un demi-siècle s'était écoulé depuis qu'un autre calfvel avait été imposé aux Brugeois par Jean sans Peur.
Le duc Charles s'abandonnait à l'enivrement de sa gloire. Lorsqu'après avoir tour à tour humilié la puissance royale dans la personne de Louis XI, et dompté la puissance communale dans les deux grandes cités qui illustraient les bords de l'Escaut et de la Meuse, il se dirigea de Bruxelles vers Saint-Omer, il trouva dans cette ville l'archiduc Sigismond d'Autriche qui venait lui proposer de le mettre en possession du landgraviat d'Alsace, du comté de Ferrette et du Brisgau. Il devançait de quelques semaines l'arrivée des ambassadeurs du roi de Bohême, qui offrait au duc de Bourgogne de le faire élire empereur. Charles, qui ne cherchait qu'à étendre sa puissance, accueillit avec empressement l'archiduc d'Autriche. Thomas Portinari, riche marchand de Bruges, issu de cette célèbre famille florentine à laquelle appartenait la muse de la Vita nuova, la Béatrice du Dante, fut invité par le duc, qui l'avait élevé au rang de son conseiller, à avancer sur le comté de Ferrette 72,000 florins. Sigismond d'Autriche ne s'était rendu en Flandre qu'après avoir pris l'avis de Louis XI, intéressé plus que personne à diriger vers l'Allemagne une ambition trop menaçante pour ses propres Etats, et cet or que son rival se montrait si impatient de prodiguer ne devait servir qu'à préparer sa honte, sa ruine et sa mort.
Cette négociation était à peine terminée lorsque le duc de Bourgogne se rendit à Gand, non plus suivi d'un petit nombre de chevaliers et entouré de bannis rappelés de l'exil, mais accompagné des épais bataillons de ses hommes d'armes qui s'avançaient lentement à la clarté de neuf mille torches. C'était au milieu de cet appareil belliqueux qu'il venait prendre possession de la première cité de ses Etats, conquise sans combat et un instant menacée par son propre seigneur des rigueurs qu'autorise seul le droit de la victoire.
Charles, donnant un libre cours aux rêves de son ambition, était allé en Hollande préparer la soumission des peuples encore à demi barbares de la Frise: il ne revint en Flandre que pour recevoir les ambassades d'Autriche, de Venise et de Milan, chargées de lui offrir de respectueuses protestations de dévouement, et celle du roi d'Angleterre, qui venait lui remettre l'ordre de la Jarretière. Le duc de Bourgogne cherchait de nouveau à fonder sur l'alliance anglaise une vaste ligue contre Louis XI. Déjà, réunissant ses hommes d'armes aux frontières de France, il s'était emparé de Saint-Valery et d'autres domaines du comte d'Eu qui relevaient du comté de Ponthieu, sous le prétexte que des marins flamands avaient été arrêtés par un navire sorti du port d'Eu, et il avait déclaré qu'il ne les restituerait que lorsque le comte d'Eu lui aurait fait acte de foi et d'hommage envers et contre tous. Le comte d'Eu se plaignit au roi, et un huissier du parlement se rendit à Gand pour y citer le duc Charles, comme d'autres huissiers du parlement avaient cité le duc Philippe. C'était un acte de témérité qu'il faillit payer de sa vie, et ce fut à grand'peine qu'il parvint à rentrer en France: aucune réponse n'avait été faite à son message.
Louis XI n'élevait la voix que parce qu'il se sentait redoutable et fort. Il avait profité des premiers moments de son retour de l'expédition de Liége pour faire accepter la Guyenne en apanage à son frère au lieu de la Champagne, pays trop voisin des Etats du duc. Il avait vaincu le comte d'Armagnac et s'était formé un parti en Bretagne. Il ne lui restait plus qu'à séparer l'Angleterre du duc de Bourgogne, quand il trouva un instrument docile dans le comte de Warwick, qui avait remis le sceptre à Edouard IV et qui espérait le lui enlever aussi aisément. Le comte de Warwick n'était plus satisfait des immenses richesses qu'il avait obtenues: c'était peu que le duc de Clarence, frère du roi, fût devenu son gendre; il ne cessait de regretter de n'avoir pas fait épouser sa fille à Edouard IV lui-même, et voyait avec une vive jalousie la faveur dont jouissaient à la cour les amis et les parents d'Elisabeth Woodeville, cette veuve de John Grey qu'Edouard IV avait relevée au château de Grafton, humblement prosternée à ses pieds, pour la placer à côté de lui sur le trône d'Angleterre. Le mariage du duc de Bourgogne, qu'il haïssait, avec Marguerite d'York, avait accru son mécontentement, et il prêta bientôt l'oreille aux propositions du roi de France. Des émeutes, des insurrections partielles, des mouvements isolés annoncèrent, pendant quelque temps, l'existence d'une vaste conspiration; un moment, vers le mois de juillet 1469, le comte de Warwick se vit le maître d'Edouard IV, arrêté à la suite d'une fête par l'archevêque d'York; mais le duc de Bourgogne se hâta d'écrire au maire et à la commune de Londres pour les presser de s'opposer aux complots du comte de Warwick.
Les bourgeois de Londres aimaient beaucoup le duc de Bourgogne; ils avaient salué de leurs acclamations son union avec une princesse anglaise comme un nouveau gage de l'activité de leurs relations commerciales avec la Flandre, et sa lettre exerça une si grande influence sur leurs esprits qu'ils forcèrent le comte de Warwick à leur rendre Edouard IV. Une nouvelle tentative dirigée contre la dynastie d'York ne fut pas plus heureuse, et cette fois le comte de Warwick et le duc de Clarence, qui avait été entraîné dans le même complot, se virent réduits à fuir avec trente vaisseaux vers le port de Calais qui leur fut fermé; mais ils trouvèrent un refuge dans la rade de Honfleur, où ils se croyaient d'autant plus assurés de la protection du roi de France qu'ils amenaient avec eux quelques navires flamands enlevés dans les eaux de Calais.
La colère de Charles fut violente: il était en ce moment peu préparé à résister à des attaques maritimes qu'il n'avait pas prévues, et il en accusait surtout le roi de France, qui secourait le comte de Warwick d'argent, de munitions et de vivres. Le 5 mai 1470, il adressa de l'Ecluse, où il s'était rendu pour presser les armements de ses vaisseaux, ses plaintes et ses menaces au roi Louis XI. «Mon très-redoubté et souverain seigneur, il est vray que après que les duc de Clarence et comte de Warwick ont esté pour leurs séditions et maléfices expulsez hors du royaume d'Angleterre, ils se sont mis à tenir la mer, et se sont déclairez mes ennemis en détroussant plusieurs de mes subjets de mes pays de Hollande, Zeelande, Brabant, Flandres et autres, avec leurs biens, marchandises et navires en grant nombre, et en usant de grandes et oultrageuses menaces de encore pis faire à l'encontre de mes dits pays et subjets, sans toutefois m'en advertir par défiance, laquelle chose ne m'a semblé tollérable... Mon très-redoubté et souverain seigneur, je suis adverti que néanmoins en vostre dit royaume les dits duc de Clarence et comte de Warwick et leurs dits complices sont receuz, recueilliz et favorisez, et aussi les dits biens et marchandises de mes dits subjets butinez, venduz et dissipez, la quelle chose je ne pourroys croire procéder de votre sceu, commandement, ne ordonnance, attendu la notoriété des dites hostilités et les traitiez de paix faits entre vous et moi, lesquels j'espère que vous voulez entretenir et observer. Je vous advertis de rechief, mon souverain seigneur, des choses devant dites, vous suppliant qu'il vous plaise ne soutenir ne assister les dits duc de Clarence et comte de Warwick et leurs dits complices, et pour plus en ce déclairer votre bon vouloir et plaisir, le faire publier et signifier par tous les lieux d'icelui royaume, et spécialement de votre dit duché de Normandie.» La réponse de Louis XI fut faible et vague; il ordonna au parlement d'accorder les provisions nécessaires pour qu'il fût fait droit aux griefs du duc de Bourgogne, et se contenta de faire publier, par les gouverneurs de Normandie, qui eussent pu les réparer, une déclaration dont les termes étaient fort pacifiques: il avait toutefois adressé des instructions secrètes à l'archevêque de Narbonne et à l'amiral de France pour qu'ils pressassent le comte de Warwick de se retirer à l'île de Jersey, à Granville ou à Cherbourg, d'où il pourrait poursuivre plus librement ses complots contre le roi Edouard d'York.
Cependant le comte de Warwick, trop violent et trop impétueux pour écouter les conseils dictés par une prudence qu'il ne pouvait partager, continue ses excursions et ses pirateries dans la Manche. C'est en vain que l'escadre de lord Scales et celles des marchands osterlings, commandée par Hans Voetkin, cherchent à s'y opposer; il envoie sa caravelle la Brunette bloquer le port de l'Ecluse, surprend lui-même la flotte flamande qui revenait chargée de vin des côtes de la Saintonge, et obtient un succès non moins important sur des vaisseaux sortis des ports de Hollande et de Zélande. «Allez, dit-il à un pilote de Ter-Vere qu'il a fait prisonnier, allez annoncer au duc de Bourgogne que le comte de Warwick s'étonne de ce qu'il n'ose point venir le combattre.» Pour ajouter à cette insulte, il rentre au port de Honfleur suivi de trois grands navires qui portent à leurs mâts la bannière de Bourgogne.
A mesure que ces nouvelles parvenaient au duc Charles, ses plaintes devenaient plus vives; il écrivit de nouveau au roi de France, aux conseillers du parlement et aux gouverneurs de la Normandie. Ces lettres retraçaient longuement tous ses griefs et ce que présentait d'odieux l'appui accordé en pleine paix, par un prince qui lui était allié, à ses ennemis déclarés. Charles avait ajouté au bas de celle qui était adressée à l'archevêque de Narbonne et à l'amiral de France quelques lignes où il laissait éclater toute son indignation. «Archevesque et vous amiral, les navires que vous dictes avoir été mis de par le roi encontre les Anglais, ont ja exploité sur la flotte de mes sujets retournant en mes pays; mais par saint Georges, si l'on n'y pourvoit à l'aide de Dieu, j'y pourvoiray sans vos congiez, ni vos raisons attendre, car elles sont trop volontaires et longues.»
Une grande lutte devenait imminente, et bien qu'elle dût être pour le commerce une cause de pertes inappréciables, ce fut le moment que la chambre des finances se hâta de saisir pour se montrer plus exigeante et plus avide. Les députés des quatre membres de Flandre avaient été convoqués à Lille le 21 mai, et le chancelier de Bourgogne leur avait exposé que le duc avait besoin d'une aide de 120,000 couronnes pendant trois années consécutives pour suffire aux frais des armements, que l'apparence d'une guerre prochaine avait rendus nécessaires. Néanmoins, il ne leur avait point fait connaître quelle serait la part de la Flandre dans cette subvention, et quels fruits elle pourrait retirer de ses sacrifices. Une vive résistance se manifesta; les sommes accordées au duc de Bourgogne depuis son avénement étaient si considérables que toute aide nouvelle était devenue impopulaire. Des députés des états de Flandre furent chargés d'aller présenter des remontrances au duc, qui se trouvait à cette époque à Middelbourg; mais leurs observations furent mal accueillies, et Charles répondit à Jean Sersanders, qui avait parlé au nom des états de Flandre, avec toute la violence que le duc Philippe avait autrefois montrée en accusant un bourgeois de Gand qui portait le même nom. «J'ai bien entendu, lui dit-il après un moment de réflexion, ce que vous m'avez déclaré et remontré sur trois points; quant au premier, qui se rapporte à la différence qui existerait d'après vous entre mes lettres et le discours de mon chancelier, je ne la vois point. Mon chancelier et moi, nous comprenons également que mes pays de par deçà sont la Hollande, la Zélande, la Flandre, le Brabant, le Luxembourg, le Limbourg, le Hainaut, la Picardie, la châtellenie de Lille, le comté de Boulogne et le comté de Guines. Ce sont ces pays qui sont accoutumés à me secourir d'aides et de subventions, et non pas mon pays de Bourgogne, qui n'a point d'argent; il sent la France; mais il s'y trouve beaucoup de braves hommes d'armes, les meilleurs que j'aie en tous mes pays, ils m'ont bien servi, et je puis m'en aider, car ils forment le tiers de mon armée. Quant à ce que vous me demandez que l'on détermine dès à présent votre cote et portion, sachez que je le ferai plus tard par l'avis de mes conseillers quand vous m'aurez accordé ma requête: je ne dois pas le faire plus tôt, car si vous la repoussiez, cette cote serait inutile, et il me semble que vous faites cette demande par subtilité et malice, et que ni vous, ni ceux qui vous ont envoyés, n'avez la volonté ni l'intention de me complaire et d'accorder ma requête; en ceci vous agissez comme vous agissez toujours entre vous Flamands, car jamais vous n'avez accordé quelque chose libéralement ni à moi ni à mon père. Si vous le fîtes quelquefois, si vous accordâtes même plus qu'on ne vous demandait, c'était à si grand regret, et de telle sorte, que vous n'en méritez ni gré ni grâce. Vous agirez de nouveau ainsi; avec vos têtes flamandes si grosses et si dures, vous persévérez toujours dans vos duretés et mauvaises opinions, et cependant vous pouvez bien penser que les autres sont aussi sages que vous, et ont aussi leurs têtes. Pour moi, je suis à moitié Français et à moitié Portugais. Je veux bien que vous le sachiez. Je saurai corriger vos têtes, et je le ferai. C'est bien peu de chose que 120,000 écus, répartis annuellement pendant trois ans, sur tous mes pays, pour entretenir mille lances qui ne forment que cinq mille combattants; ce n'est pas le tiers de ce que me coûtera mon armée: je devrai payer le reste de mon domaine, ou il faudra qu'elle jeûne huit mois. Je ne le fais point pour moi seulement, mais aussi pour la sûreté, la protection et la défense de mes pays, et pour les tenir en paix et tranquillité. Il vaut mieux pourvoir à temps aux entreprises soudaines et imprévues que mes ennemis pourraient tenter contre moi et mes pays que de nous laisser fouler, chasser et poursuivre: pour porter remède et pourvoir à de semblables dangers et nécessités, je suis d'avis de réunir à temps lesdites mille lances qui, je vous l'ai déjà dit, maître Jean Sersanders, ne forment que le tiers de mon armée, et il est bien nécessaire que je le fasse, vu qu'il y a grande apparence que nous aurons guerre avec un de nos voisins, que je puis bien nommer: c'est le roi de France, qui est si muable et si inconstant que personne ne sait quels sont ses desseins et comment l'on doit se garder de lui, car il a toujours ses gens d'armes prêts: c'est pourquoi je désire aussi avoir mes mille lances prêtes. Je vous le dis bien, j'ai peu de motifs d'être satisfait, et je veux que vous sachiez que pour rien je ne renoncerai à mes projets. Et de tous mes pays lequel s'y oppose, si ce n'est vous, têtes flamandes? Est-ce la Hollande ou la Zélande, provinces acquises par mon père, qui jamais ne furent soumises à de pareils mandements, et ne sont pas aussi riches que mon pays de Flandre? Est-ce le Brabant, le Hainaut, la Picardie et mes autres pays qui aussi bien que vous possèdent des priviléges? Et ce qui est plus, de grands seigneurs, tels que mon cousin de Saint-Pol et mon cousin de Marle, mettent leurs sujets à ma disposition; et vous, vous me voulez ôter les miens, lorsque j'en ai besoin, en alléguant des priviléges que vous ne possédez pas, et en agissant ainsi, vous pourriez les forfaire. Vous dites et soutenez que j'ai juré de les respecter; c'est vrai, mais vous avez aussi juré de me servir et de m'être de bons et obéissants sujets: et toutefois, je sais bien qu'il y en a quelques-uns qui me haïssent. Car, vous Flamands avec vos têtes dures, vous avez toujours méprisé ou haï vos princes: quand ils étaient faibles, vous les méprisiez; et quand ils étaient puissants et que vous ne pouviez rien contre eux, vous les haïssiez. Pour moi, je préfère être haï qu'être méprisé; car ni pour vos priviléges, ni d'aucune manière, je ne me laisserai fouler, ni ne permettrai qu'on empiète en rien sur ma hauteur et seigneurie. Je suis assez puissant pour vous résister, quoique quelques-uns d'entre vous souhaitent que je puisse me trouver dans une bataille avec cinq ou six mille combattants, et que j'y sois vaincu, tué, voire écartelé. C'est pourquoi avant de souffrir que vous m'ôtiez mes sujets, et que vous empiétiez sur ma hauteur et seigneurie, je veux y pourvoir et y porter tel remède que vous comprendrez que vous ne le pouvez ni devez faire: il en sera alors comme du pot et du verre: dès que le verre heurte le pot, il se brise.
«Mettez-vous donc à bien faire, continua-t-il en s'apaisant et d'un ton moins irrité; conduisez-vous sagement, de manière à ne point perdre ma grâce, car vous ne savez point ce que vous perdriez. Soyez bons sujets, je vous serai bon prince; et, à moins que d'autres événements ne l'exigent, je ne vous imposerai point d'autres charges, si vous m'accordez ma requête. Envoyez-moi vos députés, dès que je serai arrivé à Lille ou à Saint-Omer. Là, je vous ferai bailler cote et portion, et nous y parlerons des autres matières touchant mon pays de Flandre.»
Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'on arrêta à Middelbourg un espion français. Il déclara qu'il était chargé de remettre au sire de la Gruuthuse une lettre où l'amiral de France l'invitait à se rendre le 15 juin près de lui, à Abbeville, pour exécuter ce qui avait été décidé entre eux. L'honneur du sire de la Gruuthuse était au-dessus de tout soupçon, et l'on obtint bientôt du prisonnier des aveux plus sincères; il avait reçu l'ordre de parcourir les divers ports où le duc réunissait ses vaisseaux, et devait, aussitôt que le duc et ses plus illustres conseillers se seraient rendus à bord de ceux qui se trouvaient à l'Ecluse, chercher à en couper les câbles, pour que la flotte du comte de Warwick s'en emparât aussitôt. Louis de la Gruuthuse avait répondu par un défi public à une accusation qui blessait son honneur. Le duc de Bourgogne, qui connaissait sa loyauté, se contenta d'écrire au comte de Saint-Pol: «Mon cousin, puisque l'on ne me tient foy, serment scellez, ne vérité, il m'est bien force en mon bon droit de le tenir à l'aide de Dieu.» En même temps, il pressa les préparatifs de ses armements, et ordonna à ses officiers de saisir dans toutes les villes, et notamment à la foire de la Pentecôte à Anvers, tous les biens et toutes les marchandises appartenant aux sujets du roi de France, comme garantie contre les déprédations du comte de Warwick.
Le 8 juin, la flotte bourguignonne quitta le port de l'Ecluse; elle se composait de vingt-quatre gros vaisseaux et était commandée par le seigneur de Ter-Vere, Henri de Borssele. Le 2 juillet, elle rencontra les vaisseaux du comte de Warwick, et les ayant mis en fuite après un combat acharné, elle les poursuivit jusqu'au port de Honfleur, où le comte de Warwick réclama de nouveau un asile. L'honneur des armes du duc de Bourgogne était vengé, et les marchands étrangers allaient retrouver sur les côtes de la Flandre quelques jours de paix et de sécurité.
Cependant l'importance de cette guerre maritime, les menaçantes tentatives de la flotte du comte de Warwick, l'attentat même dont on accusait l'amiral de France, se réunissaient pour appeler l'attention du duc sur le péril auquel pouvaient se trouver exposés dans le Zwyn les navires à chaque instant échoués sur le sable. Déjà, sous le règne du duc Philippe, des plaintes nombreuses s'étaient élevées au sujet des atterrissements qui se formaient dans le port de l'Ecluse, et empêchaient les caraques, les galères et les autres grands navires d'y aborder sans danger. «Par quoy la marchandise qui ou temps passé avoit grandement esté exercée et eu cours au pays et comté de Flandres, estoit depuis aucun temps en ça fort diminuée et amendrie, et de jour en jour taillée de encores plus diminuer et amendrir, voire qui plus est, en brief temps du tout cesser, se pourveu n'y estoit, à la totale destruction et perdition d'iceluy pays de Flandre, qui estoit fondé principalement sur le commun cours de la marchandise.» Charles le Hardi avait cru devoir, aussitôt après son avénement, signaler cet état de choses aux délibérations des trois états de Flandre. Des commissaires furent nommés: c'étaient, pour le clergé, les abbés des Dunes et de Ter-Doest; pour la noblesse, Jean et Josse d'Halewyn et messire Vander Gracht; pour les Quatre-Membres, Josse de Mol, Sohier de Baenst, Paul de Dixmude et Corneille de Bonem. Leur premier soin fut de s'enquérir des moyens les plus utiles pour rendre au havre du Zwyn son ancienne profondeur. Quatre moyens furent proposés: le premier était d'y introduire les eaux de la mer par un canal qui eût traversé Coxide; le second ajoutait au premier le prolongement du Zwyn jusqu'au havre d'Oostbourg; le troisième eût, par une tranchée faite près de Gaternesse, réuni les eaux de l'Escaut occidental, connu sous le nom de Hont, à celles du Zwyn; le quatrième se bornait à rétablir l'ancienne communication du port de l'Ecluse avec la mer par le polder de Zwartegat. C'était le plus simple et le plus facile; et, bien que son efficacité parût douteuse à quelques-uns, il prévalut sur les autres. Les difficultés les plus sérieuses commencèrent quand il fallut en régler l'exécution. Les Gantois refusaient de prendre part aux dépenses, alléguant «qu'ils estoient fondés sur mestiers,» et que tout l'avantage de ces travaux serait pour les Brugeois, qui possédaient l'étape des marchandises étrangères. Les Yprois manifestaient la même résistance, et les habitants du Franc justifiaient une semblable opposition, en exposant «que leurs terrains estoient fondés sur labourage et sur nourrissement de bétail.»
Les députés de Bruges répliquaient toutefois qu'il était si vrai que la prospérité de leur ville n'était pas uniquement engagée dans cette question, que la ruine de toute la Flandre y était attachée. Ils ajoutaient qu'il était impossible de séparer le développement de l'industrie nationale, de celui du commerce extérieur qui lui fournissait ses matières premières et exportait ensuite ses produits; qu'en diverses circonstances le même principe de solidarité avait été observé quand il touchait aux intérêts généraux du pays. La décision du duc de Bourgogne, publiée à Saint-Omer le 27 juillet 1470, donna gain de cause aux Brugeois; mais il ne paraît point que la destruction des digues du polder de Zwartegat ait produit quelques résultats; car, au mois de mai 1487, les échevins de Bruges les firent rétablir, attendu que le havre du Zwyn se fermait de plus en plus. Le port de l'Ecluse, témoin de la puissance commerciale des communes flamandes, devait disparaître dans les sables aussi bien que le port d'Aigues-Mortes, asile des gloires de la féodalité et de la chevalerie, quand, le moyen-âge s'achevant, leurs brillantes destinées se retirèrent avec le flot inconstant de leurs grèves à jamais abandonnées.
A ces questions d'un si haut intérêt pour la Flandre succédèrent les discussions sans cesse renaissantes d'une politique toujours fallacieuse et stérile. Louis XI, moins convaincu qu'il fallait soutenir le comte de Warwick depuis qu'il avait appris sa défaite, avait chargé une ambassade composée de maître Jacques Fournier, conseiller au parlement, et de Gui Pot, bailli de Vermandois, d'aller apaiser le duc de Bourgogne. Mais elle n'avait point réussi à obtenir une réponse à Bruges et s'était vue réduite à suivre le duc Charles à Saint-Omer, où il réunissait ses hommes d'armes: déjà il avait autour de lui quatre ou cinq mille lances et un grand nombre d'archers, et il voulait aller lui-même en Normandie demander raison au comte de Warwick des griefs que Louis XI mettait trop de lenteur à réparer. Il reçut les envoyés du roi de France dans une salle où l'on avait placé, sous un dais de drap d'or, au haut d'une estrade à laquelle on arrivait par cinq degrés couverts de velours, un trône magnifique tel que ni roi ni empereur n'en avait jamais eu d'aussi élevé. Les ambassadeurs français le saluèrent humblement et se mirent à genoux devant lui, mais Charles, sans porter la main à son chaperon, se contenta de leur indiquer par un signe de tête, qu'ils pouvaient se lever, et leur fit donner lecture, par son conseiller Guillaume Hugonet, d'un long mémoire qui reproduisait toutes ses plaintes. Il ajouta lui-même quelques paroles. «Nous autres Portugais, dit-il, faisant allusion à la patrie de sa mère et s'échauffant de plus en plus à mesure qu'il parlait; nous autres Portugais, nous avons coutume, lorsque ceux que nous considérions comme nos amis se font les amis de nos ennemis, de les envoyer aux cent mille diables d'enfer.»
Un coup de vent dans le ciel dérangea toutes les prévisions du duc de Bourgogne; ses vaisseaux s'étaient dispersés pour se dérober à l'agitation des flots, et le comte de Warwick avait profité des désastres mêmes de la tempête pour aborder avec les débris de son expédition au havre de Darmouth: onze jours après, il avait renversé la dynastie d'York, et le duc de Bretagne renonçait à l'alliance du duc de Bourgogne pour accepter celle du roi de France.
Louis de la Gruuthuse avait reçu, à Alkmaar, Edouard IV qui avait réussi à s'embarquer dans le comté de Norfolk; il le conduisit en Flandre. Le monarque fugitif s'arrêta d'abord à Notre-Dame d'Ardenbourg, non pas comme Edouard III pour remercier le ciel d'une victoire, mais pour lui rendre des actions de grâce de ce qu'il lui avait conservé la liberté et la vie. Louis de la Gruuthuse lui donna successivement l'hospitalité dans son hôtel de Bruges et dans son château d'Oostcamp. Le fondateur de la dynastie d'York avait été contraint, par une fuite rapide, de laisser tous ses trésors entre les mains de ses ennemis. On a conservé une quittance de 150 livres sterling donnée par Edouard IV hors de son royaume dans sa grande pauvreté à Bruges, «Oute of oure reame in oure grete necessitee at Bruges.» La plupart de ses compagnons d'exil l'avaient abandonné et s'étaient rendus à Calais pour saluer la fortune triomphante de ses ennemis: on avait même menacé les magistrats de Bruges de quelques tentatives hostiles qui auraient pu être dirigées contre la Flandre pour enlever Edouard IV, mais ils ne répondirent qu'en faisant fortifier leurs murailles. La généreuse hospitalité des communes flamandes était une gloire que n'avait pu leur ravir la perte de leurs libertés: il appartenait à une cité, témoin de tant de révolutions subites et imprévues, d'accueillir les débris que lui confiaient celles des rives étrangères.
Le duc de Bourgogne n'avait rien osé faire en faveur d'Edouard IV; il craignait de voir se conclure contre lui une confédération menaçante entre le roi de France et le comte de Warwick, dont l'autorité se cachait à peine derrière le nom de l'infortuné roi Henri VI qu'il avait tiré de la tour de Londres après l'y avoir lui-même enfermé dix années auparavant: le premier soin de Charles avait été de reconnaître la restauration de la Rose rouge, et il attendait patiemment à Hesdin que le roi de France osât se résoudre à envahir ses Etats. La guerre qu'il prévoyait n'éclata point: il était plus conforme au génie de Louis XI d'attaquer ses ennemis par les intrigues et les complots, ces armes secrètes dont le succès coûte peu, et qu'il est toujours aisé de désavouer quand elles ne réussissent point.
Parmi les nombreux enfants illégitimes du duc Philippe, le bâtard Baudouin s'était depuis longtemps fait remarquer par sa jalousie et son ambition: la perte d'un procès qu'il soutenait contre la famille de Baudouin de Vos, au sujet des seigneuries de Somerghem et de Lovendeghem, vint accroître son mécontentement. Il regrettait le règne précédent, et se plaignait de la sévérité du duc Charles. Le sire de Crussol avait profité d'un message qu'il avait eu à remplir à la cour du duc de Bourgogne pour le gagner aux intérêts de Louis XI, lorsqu'il arriva par hasard qu'un écuyer du Bourbonnais, nommé Jean d'Arson, qui était le principal confident du bâtard Baudouin, fut envoyé par le duc de Bourgogne vers le duc de Bourbon. Jean d'Arson saisit cette occasion pour voir le roi de France, auquel il dépeignit vivement le zèle et le dévouement de son ami. Louis XI l'écouta volontiers, et protesta de son désir d'employer ses services et de l'accueillir près de lui. «Si s'en descouvry, dit Chastelain, assez avant audit d'Arson, et lui donna assez à cognoistre comment il désiroit bien d'en pouvoir estre quitte par ung bout ou par ung autre, ne lui challoit comment, mès désiroit bien à trouver personne et moyen comment on le peust expédier et de ce qu'il en peust faire la recompense aux facteurs, à la grandesse de la cause et là où il peut cheoir ung grand inestimable butin et le plus grand du monde, parce que le duc Charles n'avoit nuls enfans fors une seule fille, parquoy quand il seroit failli par mort, ses pays iroient tous estrangement et se dessevreroient par pièces et par morceaux en diverses mains, desquels il voloit satisfaire et retribuer en condigne porcion ceux qui en ce l'auroient servi.»
Jean d'Arson se hâta d'aller rapporter les paroles de Louis XI au bâtard de Baudouin; celui-ci ne recula point devant la pensée d'un fratricide, mais il fallait trouver le moyen de fuir aisément après avoir accompli le crime. Le séjour du duc à Hesdin, où il s'était retiré pour éviter la peste qui régnait à Saint-Omer, paraissait favorable à l'accomplissement de ces affreux projets; le parc d'Hesdin était vaste, le duc Charles y chassait souvent seul avec le bâtard Baudouin dont il ne se méfiait point. Il était facile de l'y tuer par trahison, il ne l'était pas moins de se dérober aux recherches de ses officiers, et de gagner les frontières voisines du royaume. Cependant le bâtard Baudouin voulut, avant de s'engager plus avant, connaître d'une manière précise la récompense que le roi lui destinait et en recevoir des garanties; il chercha quelqu'un qu'il pût à cet effet envoyer vers Louis XI, et son choix se fixa sur Jean de Chassa, gentilhomme bourguignon et l'un des chambellans du duc. Il savait qu'il était fort disposé à prendre part à de semblables complots, car il se trouvait chargé de dettes énormes qui lui fournirent un prétexte pour fuir en France. Jean de Chassa s'adressa immédiatement au sire de Crussol, qui le présenta à Louis XI dans une partie de chasse près d'Amboise.
Si le bâtard Baudouin se voyait ainsi entraîné à préparer par un crime la ruine de toute la maison de Bourgogne, l'aîné des fils illégitimes de Philippe, le bâtard Antoine, qu'on appelait, depuis la mort du bâtard Corneille tué dans la guerre de Gand, le grand bâtard de Bourgogne, conservait au duc Charles une fidélité moins douteuse. Vers les premiers jours du mois de novembre 1470, un paysan lui remit à Hesdin une lettre mystérieuse dont le sens caché semblait se rapporter à quelque attentat contre la vie du duc; ce ne fut qu'après l'avoir ouverte qu'il reconnut qu'elle était destinée à son frère le bâtard Baudouin. Il alla aussitôt tout révéler au duc de Bourgogne; on parvint à retrouver le paysan qu'il avait vu, et il indiqua un tailleur, nommé Colinet, qui avait apporté la lettre de France et n'avait osé la remettre lui-même, parce qu'il soupçonnait la gravité du message. Colinet avoua tout; on assure même que l'on découvrit dans la poulaine de ses souliers la désignation des récompenses que le roi faisait espérer au meurtrier. Au premier bruit de ce qui se passait, le bâtard Baudouin et le sire d'Arson s'étaient réfugiés en France. Il n'était plus temps de dissimuler. Louis XI lève le voile; il convoque le 3 décembre les grands du royaume de France (le prévôt des maréchaux, Tristan l'Ermite, et maître Jean Van den Driessche en font partie; les autres ne sont guère plus illustres), et leur fait déclarer que le traité de Péronne est nul comme obtenu par violence. Déjà il a conclu une alliance avec les Suisses; il a même écrit aux magistrats de Gand pour réclamer leur appui; mais apprenant qu'ils ont refusé d'ouvrir ses lettres, il fait défendre à ses sujets de se rendre aux foires de Flandre, et forme le projet de les ruiner en instituant d'autres foires semblables en Normandie. Peu de jours après, Roye et Montidier ouvrent leurs portes, et Saint-Quentin se livre au connétable; les Bourguignons surpris ne réussissent pas mieux à défendre Amiens.
Le connétable Louis de Saint-Pol, qui s'était prononcé en faveur de la guerre dans le conseil du roi, afin d'affranchir ses domaines du dangereux voisinage des garnisons bourguignonnes, ne cherchait, après y être parvenu, qu'à rétablir la paix pour devenir de nouveau l'arbitre des deux plus grandes puissances de l'Occident. Louis XI était d'ailleurs peu disposé à prolonger un système d'hostilités dont il avait déjà atteint le but sans périls et sans combats, et ce fut sans doute de concert avec lui que le comte de Saint-Pol s'efforça de faire conclure, sous ses auspices, comme le gage d'une réconciliation, le mariage du Dauphin avec Marie, unique héritière du duc. Dans cette pensée, il essaya de persuader à Charles que la paix était devenue pour lui une impérieuse nécessité: tantôt il lui peignait, en termes pompeux, les ressources dont disposait le roi de France; tantôt il soulevait des doutes sur la fidélité des seigneurs qui l'environnaient. Le duc de Bretagne envoya même, à son instigation, un messager au duc de Bourgogne, pour le prévenir que le roi avait des intelligences dans plusieurs villes importantes de ses Etats, notamment à Bruges et à Bruxelles, et était résolu à l'assiéger partout où il le trouverait, fût-ce même à Gand. Charles reçut fort mal ces avis; il répondit à l'envoyé breton que ceux de qui ils venaient ne les avaient transmis à son maître que pour l'effrayer et l'empêcher d'exécuter ses engagements, et qu'il ignorait sans doute que Gand et les autres villes de Flandre étaient des cités trop vastes pour que l'on pût songer à en former le siége. «Les choses n'iront d'ailleurs pas ainsi, ajouta-t-il; mon armée est prête, je vais passer la Somme et combattre le roi; allez prier le duc de Bretagne de se déclarer en ma faveur et de faire pour moi ce que je fis autrefois pour lui à Péronne.»
Le duc de Bretagne hésitait à prendre un parti; le duc de Guyenne était plus disposé à intervenir, mais il était trop éloigné. Dans cette grave situation, le duc Charles chercha surtout à s'appuyer sur les communes flamandes, et, le 19 décembre 1470, il leur adressa un manifeste où il réclama vivement leur concours pour assurer le maintien de ses droits en même temps que la défense de leurs frontières. Abordant successivement les diverses remontrances que les états lui avaient adressées, il s'efforçait de justifier tout ce qui avait eu lieu par l'importance des démêlés politiques qui s'étaient rapidement succédés, et déclarait qu'il n'avait pas retenu à son profit un seul denier provenant de la levée des aides, qui, bien que plus fortes que du temps de son père, n'avaient pas été une charge trop accablante pour ses pays de par deçà, «veu la grande richesse et opulence des dits pays.» Il protestait d'ailleurs de son désir de diminuer les impôts, de modérer le service militaire des fiefs et des arrière-fiefs, et de réprimer les vexations des baillis et des prévôts; mais il insistait surtout vivement sur le droit du prince de réunir tout son peuple autour de lui à l'heure du péril, et sur le devoir qui existait pour ses sujets de répondre à son appel. «Quel est le prince, disait-il, qui n'ait le pouvoir de contraindre ses sujets à l'accompagner à la guerre, surtout s'il s'agit de la défense du pays? Nous ne pensons pas que nos sujets, pour lesquels nous avons souffert tant de travaux et tant de labeurs, veuillent nous ôter l'autorité que Dieu nous a donnée pour leur propre salut, et qu'alors même que nous allons exposer notre personne pour le salut du pays, ils puissent s'opposer à ce que nous les menions avec nous pour le protéger et à ce que nous les forcions à nous suivre pour de si justes motifs... Il n'est pas nécessaire de nous menacer du mécontentement du peuple; car bien que Dieu nous ait donné assez de puissance pour guérir sa folie, de telle manière que cela pourrait à vous, peuple, servir d'exemple, et bien que nous sachions que nous n'avons point mérité une semblable conduite de la part de nos sujets, nous sommes prêts, si Dieu, pour punir nos péchés, leur inspire tant d'ingratitude, à nous soumettre sans résistance à sa volonté: nos sujets n'ont donc pas besoin de s'émouvoir contre nous, et de se déshonorer ainsi par la rébellion, la désobéissance et la trahison; car toutes les fois qu'ils voudront nous faire prier d'un commun accord de renoncer au gouvernement de nos seigneuries, en déclarant que nous ne leur sommes plus agréable, nous y renoncerons volontiers et avec plus de joie qu'ils n'en éprouveront eux-mêmes; car les honneurs nous donnent plus de charge et d'ennui qu'ils n'en ont de nous. Que nos bons et loyaux sujets sachent toutefois que nous ne voulons rien faire pour molester ni pour grever nos pays: nous voulons seulement les garder, les défendre et les protéger contre la puissance et la mauvaise volonté de nos ennemis qui sont aussi les leurs, sans épargner pour le salut de nos pays notre propre personne, ni les biens que nous avons en ce monde.»
Quelque longue que fût cette lettre dont nous n'avons reproduit que les passages les plus importants, Charles crut devoir y ajouter ces mots adressés aux échevins des bonnes villes: «Très-chers et bien amés, puisque vous tenez de nous l'autorité que vous avez dans les villes, jugez si à plus forte raison nous ne devons pas l'exercer sur tous nos sujets. Avec qui défendrons-nous nos pays, et vous qui désirez être préservés des invasions ennemies, sinon avec nos sujets? Avez-vous obtenu d'entourer les villes de portes et de murailles pour nous empêcher d'être obéi de nos sujets? A qui voulez-vous donc obéir, si vous ne voulez pas que nos propres sujets nous obéissent? Quel honneur serait-ce pour notre pays de Flandre, si par la faute de ses habitants nous étions honteusement vaincus? Y trouveraient-ils grand profit? Nul autre à coup sûr que de voir leurs maisons brûlées, leurs habitations détruites, leurs biens pillés, leurs femmes, leurs filles et leurs sœurs outragées, et leur commerce anéanti. Faites donc que ces malheurs ne frappent pas nos bons sujets; dites-leur de se préparer à nous suivre en cette guerre, et faites vous-mêmes comme eux s'il en est besoin.»
Charles ne s'était pas vainement adressé à la fidélité des communes flamandes; loin de contester une autorité qu'il offrait d'abdiquer au milieu de leurs assemblées, comme Philippe-Auguste voulut déposer, dit-on, sa couronne au milieu de ses barons, à Bouvines, elles se hâtèrent de le soutenir contre l'invasion étrangère; et, dès les premiers jours de février, leurs milices, au nombre de cent vingt mille hommes, se dirigèrent vers Arras, pour rejoindre le duc de Bourgogne; Charles les conduisit aussitôt devant Amiens; mais il trouva dans cette ville une résistance qui déjoua tous ses projets. Vingt-cinq mille hommes défendaient la vaste enceinte de la cité d'Amiens, placés sous les ordres de ses ennemis les plus acharnés, parmi lesquels figuraient au premier rang le bâtard Baudouin et Jean d'Arson. Plusieurs assauts échouèrent; la neige, la grêle et les pluies, qui se succédaient sans interruption, s'opposaient à tous les travaux des assiégeants, et le duc de Bourgogne, ayant inutilement attendu pendant six semaines l'armée du roi de France pour la combattre, jugea que les règles de la chevalerie lui permettaient de conclure une suspension d'armes de trois mois, qui fut signée dans les premiers jours d'avril 1470 (v. st.).
Au début de cette guerre, au moment même où les milices flamandes se mettaient en marche, la duchesse de Bourgogne avait obtenu par ses prières quelques secours en faveur de son frère, le roi Edouard d'York. Charles les avait refusés pendant longtemps; aux liens qui l'attachaient à la dynastie de Henri VI se joignait le souvenir de ceux qui l'avaient uni autrefois à Marguerite d'Anjou, proscrite et fugitive: il avait même adressé aux habitants de Calais une lettre où il prenait saint Georges à témoin de son affection pour la maison de Lancastre. Ce ne fut que lorsqu'il eut appris l'arrivée de quatre mille Anglais dans cette même ville de Calais, et la conclusion d'une alliance dirigée contre lui entre Louis XI et le prince de Galles, qu'il se décida à prêter secrètement 50,000 florins à Edouard IV en lui permettant, comme Baudouin le Pieux à Guillaume le Conquérant, de recruter des hommes d'armes dans les villes de Flandre. Edouard IV se rendit à pied de Bruges à Damme, entouré d'une multitude de peuple qui le saluait de ses acclamations; de là il continua sa route vers le port de Ter-Vere, où quelques marchands lui frétèrent dix-huit navires. Peu de jours après, il abordait aux bouches de l'Humber, dans la baie de Ravenspur, aux mêmes lieux où avait débarqué Henri IV prêt à renverser Richard II. Des succès non moins éclatants l'attendaient en Angleterre; le 11 avril, il entra à Londres; trois jours après, Warwick vaincu périssait à la bataille de Barnet, que suivit de près la victoire de Tewksbury.
Au milieu des flots de sang qui coulaient de toutes parts, et tandis que le vieux roi Henri VI rentrait à la Tour de Londres, Edouard IV se hâtait d'envoyer des messagers pour remercier les magistrats de Bruges de leur généreuse hospitalité: ils étaient chargés de leur remettre une lettre conçue en ces termes: «Edouard, par la grâce de Dieu, roy d'Angleterre et de France, seigneur d'Irlande, à nos très-chiers et espéciaux amis les nobles hommes, escoutette, burgmaistres, eschevins et conseil de la ville de Bruges, salut et dilection: Très-chiers et bien espéciaulx amis, nous vous mercyons tant et si cordialement que faire povons, de la bonne chière et grande courtoisie que vostre très benivolente affection vous a pleu de nous faire et desmontrer gracieusement et largement au bien et consollation de nous et de nos gens pendant le temps que nous estions en vostre ville. Nous nous en tenons grandement tenus à vous, ce que nous recongnoisserons par effet se chose est que jamais puissions faire bonnement pour le bien de vous et de ladite ville...» (29 mai 1471).
Lorsque le duc de Bourgogne, aussitôt après avoir conclu la trêve, apprit le rétablissement de la dynastie d'York, il ne dissimula pas sa fureur de s'être ainsi réduit à ne pouvoir profiter des circonstances les plus favorables. N'ayant plus rien à craindre de l'Angleterre, il renoua ses alliances avec les ducs de Guyenne et de Bretagne; il offrait au premier la main de sa fille, et déjà l'évêque de Montauban était arrivé à Rome pour obtenir des dispenses du pape Paul II.
Louis XI ne cherche qu'à temporiser, il envoie le sire du Bouchage représenter au duc de Guyenne, d'une part l'affection et la générosité qu'il lui a montrées; d'autre part «la grant haine que la maison de Bourgogne a eue au feu roy Charles son père, les grands outrages qu'elle lui a faits jusques à le faire déshériter et priver si elle eust pu de la couronne de France.» Il doit ajouter «que le roy ne le peut bonnement croire, veu les grands sermens et promesses que mon dit seigneur a fait au roy touchant ceste matière et sur la vraye croix de Saint-Lo, dont le danger de l'enfraindre est si grand, comme de mourir mauvaisement au dedans l'an, et toujours est infailliblement arrivé à ceux qui sont venus contre les sermens faits sur ladite vraye croix.» Louis XI revient à trois reprises sur ces dangers dans sa note au sire du Bouchage; c'est à la fois une menace et une prophétie.
Cependant le roi avait envoyé d'autres ambassadeurs au duc de Bourgogne, pour lui remontrer combien il devait lui être plus avantageux que sa fille épousât le Dauphin: ils étaient aussi chargés de lui offrir la paix, quelles qu'en fussent les conditions. En effet, Louis XI consentait à rendre au duc de Bourgogne toutes ses conquêtes au bord de la Somme, et même à lui abandonner le comte de Nevers et le connétable, contre lesquels sa haine devenait de plus en plus vive. Charles accepta ces propositions, et conclut le 3 octobre 1471 le traité du Crotoy qui confirma ceux d'Arras, de Conflans et de Péronne.
Henri VI venait de mourir, et le duc de Bourgogne semblait n'avoir consenti à cesser de diriger ses armes contre la France, qu'afin de les porter en Angleterre pour renverser la royauté d'Edouard IV, qu'il avait lui-même pris plaisir à relever: en effet, par un acte secret passé le 3 novembre 1471 à l'abbaye de Saint-Bertin, il avait déclaré se réserver tous les droits à la couronne d'Angleterre qu'il prétendait avoir recueillis, comme issu de la maison de Lancastre; mais il reconnut bientôt que les promesses du roi de France étaient peu sincères. Louis XI ne restituait pas les villes de la Somme, et cherchait sans cesse de nouveaux délais pour jurer le traité du Crotoy: le duc de Bourgogne ne croyait plus à la paix, il s'alliait au duc de Calabre, au moment même où il venait de recevoir à Bruges le sire de Craon, chargé par le roi de France de lui renouveler des protestations pacifiques, et déjà il avait renoué ses relations secrètes avec le duc de Guyenne, qui réunissait une armée et lui offrait comme prix de son alliance la cession du Poitou, de l'Angoumois, du Limousin et du Rouergue. Louis XI était instruit de tout ce qui se passait, un espion du sire de Lescun lui était arrivé de Flandre, il connaissait également les préparatifs du duc de Guyenne; mais il ne les craignait point, car il écrivait au comte de Dammartin que son frère ne vivrait plus longtemps, et qu'il le savait par le moine qui disait ses heures avec lui, ce dont il était si ébahi, qu'il se signait depuis la tête jusqu'aux pieds. En effet, le 24 mai 1472, le duc de Guyenne expirait, empoisonné, disait-on, par l'abbé de Saint-Jean d'Angely et ce sire de Lescun qui entretenait des espions à Bruges.
A cette nouvelle, Charles cessa toute négociation et rompit la trêve: assemblant à la hâte une armée, il entra dans le Vermandois en mettant tout à feu et sang. A Nesle, il fit pendre le capitaine et couper le poing à tous ses compagnons. Un grand nombre d'habitants qui s'étaient réfugiés dans les églises y furent égorgés sans pitié, puis on mit le feu à la ville: tels sont les fruits que porte l'arbre de la guerre, avait dit Charles, et il ne cachait point que c'était ainsi qu'il voulait venger la mort du duc de Guyenne. Le manifeste qu'il publia le 16 juillet pour rendre compte des motifs de son invasion en France renfermait les accusations les plus violentes contre Louis XI. Après avoir rappelé que le roi avait naguère corrompu le bâtard Baudouin, Jean d'Arson et le sire de Chassa, pour le mettre à mort, il ajoutait que c'était par la même trahison et la même perfidie qu'il avait fait mourir le duc de Guyenne, et le déclarait deux fois complice du crime de fratricide, hérétique, idolâtre et convaincu, vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis de l'Etat, du crime de lèse-majesté qui faisait à tous les princes un devoir de se réunir pour le combattre.
Cependant la vaillante défense de la garnison de Beauvais et de ses habitants opposait au duc de Bourgogne un obstacle non moins invincible que celui qu'il avait trouvé l'année précédente dans la résistance d'Amiens. Il semblait que le ciel, pour châtier son orgueil, eût doué d'un courage merveilleux quelques femmes placées au premier rang sur tous les remparts: la dame de Nesle, dans son propre château; à Roye, Paule de Penthièvre; à Beauvais, Jeanne Fourquet, que l'histoire ne connaît que sous le nom de Jeanne Hachette. Charles, réduit à lever le siége de Beauvais, envahit le pays de Caux, s'empara d'Eu et de Saint-Valery, menaça Dieppe et Rouen, et ravagea complètement les riches contrées qu'il traversa, jusqu'à ce qu'épuisé par ses vengeances mêmes, privé de toutes communications avec ses Etats, séparé de tous les convois qui lui apportaient des munitions et des vivres, il mît fin à une expédition si pompeusement annoncée, en acceptant une trève qui commença le 3 novembre 1472.
Charles, à qui ses dévastations avaient laissé, à défaut du surnom de Charles le Victorieux, celui de Charles le Terrible, profita de cette suspension d'armes pour aller conquérir le duché de Gueldre; mais c'était peu qu'il se vît le souverain de tant de puissants Etats entre le Rhin et la mer; son ambition, que les obstacles ne pouvaient arrêter pas plus que les succès ne pouvaient la satisfaire, se développait également par les triomphes et par les revers; une loi fatale, qui est celle de tous les hommes de guerre et de tous les conquérants, le poussait incessamment vers un but plus brillant ou plus élevé qui ne cachait qu'un abîme: tel est aussi le sort du voyageur égaré sur des mers inconnues par les phénomènes du mirage qui lui présentent dans le ciel des temples et des palais qu'il n'atteindra jamais. Charles se croyait appelé à revendiquer les droits qu'il tenait des comtes de Flandre, issus de Judith, arrière-petite-fille de Charlemagne, c'est-à-dire au moins une couronne, et il voulait reconstituer le royaume de Bourgogne. Olivier de la Marche en avait, sans doute à sa prière, étudié l'histoire dans Diodore de Sicile, dans Lucain, dans Salluste, dans Orose, dans Grégoire de Tours, depuis Alise, femme d'Hercule, jusqu'à Clotilde, la pieuse épouse du roi Clovis qui conquit les Gaules, sans oublier «le prince françois Vercingentorix» qui lutta contre César. Tous ces souvenirs plaisaient au duc de Bourgogne: il lui suffisait, pour rétablir l'ancienne monarchie des Bourguignons, de réunir à ses Etats, par les armes ou par les négociations, la Lorraine, l'Alsace, le nord de la Suisse et la Provence, que le roi René était prêt à lui céder. Il ne lui semblait pas plus difficile de se faire attribuer le titre de roi qu'avait dédaigné son père, le seul qui lui manquât pour qu'il n'eût plus rien à envier à Louis XI. L'empereur Frédéric III le lui avait fait espérer depuis longtemps, et c'était à Trèves qu'il devait accomplir ses engagements en plaçant le sceptre dans la main formidable qui ne se contentait plus de porter l'épée de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur.
Déjà la couronne était prête; les ornements destinés au sacre s'offraient déjà à tous les regards dans la cathédrale de Trèves, et l'évêque de Metz était choisi pour présider à cette auguste cérémonie. Le duc Charles, impatient de montrer que sa puissance le rendait digne de la pourpre royale, avait fait étaler dans l'abbaye de Saint-Maximin les trésors les plus précieux de sa maison; des images de saints habilement ciselées, en or et en argent, des coupes entourées de saphirs et de rubis, des hanaps garnis de perles, des drageoirs émaillés; on eût dit, remarque Meyer, la cour d'Alexandre ou d'Assuérus. Quand Charles eut fait admirer toutes ces merveilles dans le banquet qu'il donna à l'empereur Frédéric, il le conduisit dans une salle magnifique, où une vaste tapisserie représentait le couronnement du roi Saül, allusion manifeste à ses desseins et à ses espérances. «Cher cousin Charles, dit alors l'Empereur, que pourrai-je faire pour reconnaître la sincère affection que vous nous montrez, le grand honneur que vous nous témoignez, et les dons précieux que nous avons reçus de vous?—Je ne désire rien de plus de Votre Haute Majesté, répliqua en s'inclinant le duc de Bourgogne, que de la voir exécuter les promesses qu'elle m'a faites.» Aussitôt après avoir prononcé ces mots, il sortit de la salle avec toute sa cour. Frédéric III, resté seul avec les princes de l'Empire et ses conseillers, leur fit part de son intention de créer le duc Charles roi de Bourgogne, en recevant son serment de vassalité de telle sorte qu'il fût tenu de servir fidèlement le saint-empire romain «à feu et à flamme.» Ce discours souleva toutefois une longue opposition; on remontrait à Frédéric III quel péril il y aurait à relever la vaste monarchie des rois de Bourgogne. «Il est vrai, lui disaient quelques-uns de ses conseillers, que cette couronne lui a été promise il y a longtemps, mais depuis que nous avons vu à Trèves la grande générosité de son caractère ainsi que la puissance et la richesse de son pays, nous pensons, nous osons même l'affirmer à Votre Majesté, que dès que le duc Charles sera roi, il lui sera toujours facile de s'insurger contre le conseil de l'Empire. Le duc Charles n'est-il pas supérieur, par l'importance de ses domaines, à tous les rois de la chrétienté? Ne s'est-il pas fait redouter par ses exploits et ses victoires, et le respect dont il est l'objet ne peut-il pas devenir la source d'exigences que l'on ne saurait modérer après en avoir favorisé le développement? Si le duc Charles reçoit le titre de roi, il voudra de nouveau agrandir ses domaines, et ce pourrait être, s'il en trouve quelque prétexte, en envahissant les seigneuries qui relèvent de l'Empire. Nous ne pouvons oublier qu'étant encore duc de Bourgogne, il a pris les armes contre la couronne de France, et s'est emparé violemment de terres qui ne lui appartenaient point; une fois investi de l'autorité royale n'agirait-il pas de même à plus forte raison? et n'aurions-nous pas à regretter éternellement d'avoir placé nous-mêmes dans ses mains le glaive qu'il dirigerait contre nous? Il faut aussi remarquer qu'il a conclu récemment de nombreuses alliances avec l'Angleterre, l'Ecosse, le Danemark, la Suède, la Lombardie et plusieurs princes de l'Empire, qui se sont obligés à l'aider de leurs hommes d'armes, et nous pouvons craindre qu'il ne veuille étendre sur nous sa domination, car il est si puissant et si vaillant que le monde semble trop petit pour lui. Le couronner roi, ce serait abdiquer votre autorité, ce serait descendre du trône impérial.»
Frédéric III, que Jean de Champdenier nomme dans une de ses lettres «un homme endormi, pesant, merencolieux, avaricieux, chiche, craintif, variable, hypocrite, dissimulant, et à qui tout mauvais adjectif appartient,» se laissa aisément ébranler par des raisons qu'il approuvait sans doute; mais il se trouvait dans un grand embarras, et ne savait quelle réponse donner au duc de Bourgogne, qu'il avait lui-même appelé à Trèves pour l'y déclarer roi. On chercha par d'autres discours à le rassurer à cet égard. «Ne pouvait-on pas alléguer qu'il était nécessaire de consulter préalablement les princes chrétiens, puisqu'il fallait, selon l'ancien usage, l'intervention de l'Empereur et de trois rois pour créer un nouveau roi? Ne pouvait-on pas aussi lui faire oublier ses prétentions en confirmant ses droits de conquête sur le duché de Gueldre et le comté de Zutphen? Il n'y aurait aucun inconvénient à l'autoriser à fonder dans ses Etats un parlement semblable à celui de Paris, dont l'autorité s'étendrait en dernier ressort sur tous les appels. Enfin, l'Empereur pourrait lui promettre son appui et son alliance, pourvu qu'il s'engageât à respecter les possessions de l'Empire.» Cet avis prévalut, et il ne fut plus question du rétablissement du royaume de Bourgogne.
Le duc Charles attendait avec impatience la réponse de l'Empereur et le moment où il pourrait ceindre la couronne royale, lorsqu'on l'invita à se rendre au sein de l'assemblée des électeurs et des autres princes de l'Empire. Frédéric III réclama aussitôt le silence pour exposer ce qu'il avait résolu de faire en faveur du duc Charles; mais celui-ci était si étonné et si mécontent de se voir trompé par les promesses qu'on lui avait si fréquemment réitérées, qu'il répondit à peine quelques paroles. On lui annonça bientôt après que l'Empereur avait quitté la ville de Trèves pour se rendre à Cologne.
Un autre projet fut ajourné avec le couronnement du duc de Bourgogne: c'était celui du mariage déjà convenu de sa fille unique Marie avec Maximilien, fils de l'Empereur, qui devait, à cette occasion, recevoir lui-même le titre de roi des Romains. «C'est une grande chose que de faire épouser la fille du duc de Bourgogne au fils de l'Empereur, écrivait le cardinal François de Gonzague au cardinal Piccolomini; c'est une grande chose que de créer l'un roi de ses propres Etats, l'autre roi des Romains: mais, à mon avis, de ces deux projets, autant le premier est aisé à accomplir, autant le second présente de graves difficultés.» Malgré ces prévisions, la couronne de roi de Bourgogne venait d'échapper au duc Charles, et l'avenir promettait à Maximilien celle de roi des Romains.